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Critique de film
Le film

Achik Kerib, conte d'un poète amoureux

(Ashug-Karibi)

Partenariat

L'histoire

Achik Kerib veut épouser la belle Magoul-Meguere mais le père de cette dernière refuse le mariage, Achik étant un Achoug, un troubadour, et donc de basse extraction alors qu'elle est issue d'une famille de nobles marchands. Il a mille jours pour faire fortune car le mille et unième, son amour sera mariée de force à Kurchud-bek. A peine Achik Kerib a t-il quitté Ardebil que son rival lui joue un mauvais tour : après lui avoir volé ses vêtements, il fait croire au village que le poète a péri noyé. La mère du malheureux en perd la vue tandis que Magoul plonge dans le désespoir...

Analyse et critique

Après la célébration internationale et - pour la première fois de sa carrière - nationale de La Légende de la forteresse de Souram, Sergei Paradjanov trouve enfin la place qu'il mérite au sein de l'industrie cinématographique. Il tourne Arabesques sur le thème de Pirosmani sur le peintre géorgien Niko Pirosmanachivili, hésite à accepter l'offre qui lui est faite de diriger un studio de cinéma expérimental à Kiev, avance sur plusieurs projets en parallèle. C'est finalement avec David Abachidze, son ami qui avait déjà travaillé avec lui pour La Légende de la forteresse de Souram (1), qu'il réalise son nouveau - et dernier - long métrage. Il adapte cette fois-ci Lermontov, l'un de ses écrivains de chevet. Il espère en fait adapter deux textes de l'auteur, mais l'adaptation du Démon qu'il devait réaliser en même temps qu'Achik Kerib voit sa production arrêtée pour des questions de budget. Paradjanov espérait pouvoir reprendre ce projet par la suite, mais ce sera finalement un nouveau film avorté dans une liste devenue interminable au fil des décennies.

Le cinéaste tourne en Azerbaïdjan, même si le film est censé se dérouler au Turkménistan, et met en scène un héros musulman, ce qui va être vécu comme une trahison par certains de ses amis arméniens. C'est que si Paradjanov a une partie de son cœur du côté de l'Arménie, il le partage avec d'autres peuples, d'autres religions. Son amour des arts et des cultures lui fait dépasser les frontières, et la grande idée de son œuvre est justement de tisser des ponts entre tous ses mondes, d'inviter au métissage. Il souhaite en outre depuis Souram montrer l'influence qu'a pu avoir l'Orient sur la culture et les arts des peuples du Caucase. Achik Kérib, c'est ainsi une histoire persane mâtinée de culture turque, écrite par le russe Lermontov, avec des dialogues en turc, une voix off en géorgien... toutes choses qui rappellent la démarche de Sayat Nova qui écrivait aussi bien en arménien, en géorgien qu'en azéri. Le film sera très mal reçu dans les pays du Caucase, qui seront choqués de voir la façon dont Paradjanov met en avant ces influences orientales, notamment lorsqu'il se permet de revêtir un roi géorgien d'habits perses.

Achik Kerib est le plus léger des films de Paradjanov, comme s'il était libéré du poids du régime communiste à l'heure de la Glasnost. On sent qu'il a envie de rigoler, de se moquer du malheur. Il se sent léger et sa caméra s'envole, elle aussi libérée de ses entraves. Après avoir travaillé sur les plans fixes dans ses deux précédents longs métrages, il renoue ici avec une mobilité de la caméra abandonnée depuis Les Chevaux de feu. On retrouve ainsi des travellings, une caméra qui se promène ; et même dans les plans-tableaux typiques de son art de la mise en scène, il s'autorise quelques recadrages alors qu'auparavant seuls les personnages évoluaient dans la limite du cadre imposé. Si les changements d'échelle, la profondeur de champ, les raccords de montage entre deux plans, le contre-champ (un seul cependant, mais qui est très évocateur) et les dialogues sont de retour dans son cinéma, il n'y a cependant pas de rupture stylistique de sa part, l'essentiel de son travail reposant toujours sur la composition de plans-tableaux. Visuellement, après les enluminures arméniennes (Sayat Nova) et l'art des tapis et des bas-reliefs géorgiens (La Légende de la forteresse de Souram), ce sont les miniatures persanes qui inspirent ici le cinéaste.


Le film est tourné - et cela se voit - avec trois bouts de ficelle, sans aucun moyen de production conséquent. On n'y retrouve donc pas le foisonnement visuel de Sayat Nova ni même de Souram, même si déjà ces deux films reposaient sur des budgets ridicules. Il y a un côté un peu cheap, un peu fauché, mais Paradjanov en est pleinement conscient et il n'essaye pas de le cacher. Ce côté chiche et dépouillé met encore plus en valeur la prégnance du cinéma primitif dans le style Paradjanov, l'économie des moyens le poussant à chercher les solutions les plus simples pour raconter son histoire. Plus encore que d'habitude, il fait appel à l'imagination du spectateur pour que ce dernier imagine l'espace, le monde, l'univers dans lequel évoluent les personnages, et ce à partir de simple bribes : quelques objets, des costumes, des chants, de la musique. Il laisse la caméra se promener longuement dans les décors, s'attarder sur des détails de l'architecture orientale, sur des tableaux, des vitraux, des icônes, captant l'atmosphère et la singularité de ce conte oriental. Paradjanov nous offre un poème onirique, une symphonie de couleurs éclatantes. Si le film est au départ plongé dans le noir (les vêtements, les pigeons, les grenades même), les couleurs vont peu à peu envahir l'image et, en se fondant, conduire le film vers la blancheur.

Ce sont, comme dans Sayat Nova ou La Légende de la forteresse de Souram, les images qui portent le récit. Achik Kerib étant à nouveau conçu comme un conte oral où les plans auraient remplacé les mots.

Tout ici tient du conte de fées : du déroulement inattendu et joyeux du récit à l'irruption de nombreux deus ex machina qui viennent porter secours à Achik Kerib qui va d'aventures en mésaventures. C'est d'ailleurs le seul de ses longs métrages qui ne se résout pas sur la mort du personnage principal (ou des deux amants dans le cas des Chevaux de feu). Paradjanov a toujours vécu dans la volonté de recréer le monde, de le réinventer et de l'habiter. Ici, on sent son désir de vivre dans un Orient mythique, un monde de contes et de légendes, d'histoires à dormir debout, et c'est certainement une manière pour lui de fuir le quotidien, la censure, les brimades, la vie dans un état totalitaire.

Tout dans la manière de vivre et de créer tient chez Paradjanov à l'invention d'un monde qui se plierait à son propre imaginaire : s'entourer de centaines d'objets qui pourraient être autant de pièces d'un musée mais qu'il détourne par jeu de leur fonctions premières ; son goût pour l'accumulation, le baroque, le surréalisme et les collages ; son plaisir à faire se rencontrer les arts nobles et le grotesque... Paradjanov vit dans un monde fictif et lui-même est toujours en représentation. C'est un histrion, un ogre, un menteur, un illusionniste, un cabotin. Il raconte mille histoires sur sa vie qui tiennent certainement pour la plupart de l'invention pure et simple. C'est un vantard, un menteur, et ses éclats de rire comme ses éclats de rage font partie de sa légende. C'est un raconteur d'histoires qui aime séduire son public, qui ne vit qu'à travers ses réactions. C'est un homme qui ne peut se sentir exister qu'en étant entouré de monde, certainement pour lutter contre la solitude et contre le souvenir de ses terribles années d'emprisonnement.


Tout cela est très présent dans ses films et plus particulièrement encore dans Achik Kerib. On retrouve dans toutes ses œuvres personnelles ce goût du jeu et du collage, notamment dans la manière dont le spectateur est invité à fabriquer sa propre histoire à partir des bribes que lui confie le cinéaste. Le collage se retrouve partout dans la conception de ses films, que ce soit dans sa façon de fabriquer lui-même les costumes à partir de pièces de tissus divers (les costumières se plaignent d’ailleurs fréquemment qu'il ne leur laisse pas de travail !), d'assembler les séquences ou de composer la bande sonore. Le son revêt une grande importance dans son cinéma. Tous ses films sont post-synchronisés, et en avançant dans sa carrière il ne cessera de travailler toujours plus en profondeur les ambiances en juxtaposant savamment une multitude de sons.

On retrouve bien sûr son goût pour les histoires, son plaisir de conteur. Dans Achik Kerib, Paradjanov fait en outre de multiples allusions aux mensonges et aux faux-semblants. On pense par exemple à Achik Kerib qui se dote d'une fausse barbe et d'une fausse moustache pour s'emparer d'un Harem (les hommes du Caucase qui ne possèdent pas ces attributs étant jugés impuissants), ou encore à ces mitraillettes en plastique dont sont dotés les gardes. Le dernier plan du film est exemplaire avec une colombe qui vient se poser sur la caméra et qui vient nous rappeler que nous sommes dans un film, dans un jeu, et que rien ici n'est à prendre au sérieux.

Paradjanov ose tout, comme faire se croiser l'Ave Maria de Schubert et un muram oriental composé par le musicien azéri Lavanchir Kuliyez. Il fait fi des frontières, des barrières, et fait ainsi jouer le poète musulman Achik Kerib par un jeune voyou, un bagarreur qui a battu un policier et volé des voitures, et qui se trouve être de religion chrétienne. Paradjanov décrit son film comme « un conte oriental devenu par une métamorphose la bible musulmane, le Coran lu par un chrétien. »

C'est un film-patchwork fait de musiques, de danses, de poèmes, de tableaux, de rites, de cérémonies, de fêtes, d'explosions de couleurs, de textures et de matières. Il y a de multiples personnages qui se croisent au fil des dizaines d'histoires qui nous sont contées. Ce foisonnement fait qu'Achik Kerib est à la fois simple et en même temps plus hermétique que Sayat Nova ou La Légende de la forteresse de Souram où malgré la multiplication des symboles, des métaphores, le récit demeurait assez limpide bien que mystérieux. Ici, il y a plus de choses qui nous échappent, sans que jamais le plaisir de ce voyage ne s'en trouve émoussé.

« J'aime beaucoup ce film. Chaque artiste doit savoir quand il va mourir et j'aimerais mourir après ce film parce que j'en suis fier. »

Avec Achik Kérib, Paradjanov assoit encore sa reconnaissance internationale. Il obtient pour la première fois de sa vie un visa de sortie et il est l'invité de nombreux festivals (Venise, Londres, New York...) et rétrospectives. Les Russes découvrent qu'il est un cinéaste aussi reconnu que Tarkovski et le célèbrent à leur tour. Il se sait malade et décide de profiter tant qu'il peut des voyages, des invitations. Partout où il va, il fait le clown, se met en scène, se moque de la Perestroïka, profitant de ce vent qui enfin souffle dans le bon sens. Il reçoit des propositions pour tourner en Allemagne, en Italie, en France et même aux États-Unis mais décide de s’atteler à la réalisation de La Confession, un projet qu'il caresse depuis le début des années 60 et qu'il voit enfin sur le point d'aboutir. Un film biographique qu'il voit comme son testament mais qu'il n'a pas l'occasion de terminer, Il est hospitalisé après seulement trois jours de tournage, le 7 juin 1989. Il ne pourra reprendre le film et perd peu à peu ses forces jusqu'à sa disparition le 21 juillet 1990. Cinquante mille personnes suivront son exhumation au Panthéon arménien d'Erevan.


(1) Paradjanov raconte que la mère de Dodo Abachidzé lui a demandé une dizaine de jours avant de mourir de veiller sur son fils comme un père le ferait (alors qu'ils ont le même âge), serment qu'il honorera. Il considère Abachidzé comme le co-auteur complet de ses deux derniers longs métrages.

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Introduction biographique

Par Olivier Bitoun - le 9 avril 2013