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Critique de film
Le film

A l'ombre des potences

(Run for Cover)

Partenariat

L'histoire

Alors qu’il s’était arrêté à un point d’eau pour s’y désaltérer, Matt Dow (James Cagney), un homme d’âge mûr, fait la connaissance de Davey Bishop (John Derek), un jeune orphelin immature qui, au vu de sa conversation, semble rechigner à travailler, préférant l’argent gagné plus facilement. Apprenant que ce dernier habite la ville vers laquelle il se dirige, Matt lui propose de faire la route ensemble. Suite à un malentendu, ils sont pris pour les complices d’un gang de voleurs de train qui sévit dans la région. Une embuscade leur est tendue et, sur les ordres du shérif (Ray Teal), on leur tire dessus sans sommation et sans avoir vérifié auparavant la véracité de ces informations. Alors qu’ils sont sur le point de lyncher Matt, les hommes du posse se rendent compte de leur erreur en constatant que le deuxième homme n’est autre que Davey, un de leurs concitoyens. Celui-ci a été gravement blessé à la jambe ; il est conduit pour être soigné chez les Swenson, Helga (Viveca Lindfors) et son père (Jean Hersholt). S’étant pris d’affection pour le jeune homme et s’en sentant désormais responsable, Matt demande l’autorisation aux Swenson d’être lui aussi hébergé chez eux pour pouvoir veiller sur son nouveau protégé, qui lui rappelle dans le même temps son fils perdu prématurément et qui aurait eu aujourd’hui le même âge que lui. Durant son séjour, Matt tombe amoureux de son hôtesse. Quant aux habitants, honteux d’avoir failli pendre des innocents et gênés que Davey ne puisse peut-être pas retrouver l’usage de sa jambe, ils voudraient à tout prix se racheter. Ils décident donc de destituer leur shérif trop vindicatif et demandent à Matt de le remplacer. Après réflexion, ce dernier accepte à condition qu’il puisse choisir Davey pour adjoint. Mais la rancune que conçoit le jeune homme envers ses concitoyens demeure tenace...

Analyse et critique

En cette année 1955, ceux - peu nombreux à l’époque - qui étaient totalement tombés sous le charme de Johnny Guitare devaient trépigner d’impatience en ayant pris connaissance de la sortie imminente d’un nouveau western signé Nicholas Ray. S’ils s’attendaient à pareil lyrisme, baroquisme ou originalité, ils durent néanmoins sacrément déchanter car, malgré la qualité d’ensemble correcte de ce nouveau western, on ne peut pas dire que les deux films boxent dans la même catégorie. Suite à un chef-d’œuvre culotté, unique et intemporel, passionnant et bouleversant, nous avons droit à un western somme toute assez traditionnel (encore plus sur la forme que sur le fond d’ailleurs) même si les thématiques sont une fois encore bien celles de son auteur. Tout comme L’Homme qui n’a pas d’étoiles (Man Without a Star) de King Vidor sorti quelques semaines plus tôt, le film de Nicholas Ray aborde entre autres le thème de l’apprentissage, un homme d’âge mur prenant sous son aile un adolescent qu’il sent immature et déséquilibré. Mais une fois encore, contrairement au film de Vidor, celui de Ray reste dans l’ensemble bien trop sage et, même si ce n'était surement pas son but, bien moins fougueux et captivant. S’il fait partie des films les plus mal connus de son auteur (surtout en France), A l'ombre des potences mérite néanmoins qu’on s’y arrête même s’il est loin de faire partie (surtout pris en sandwich entre Johnny Guitare et La Fureur de vivre) de ce qu’il a réalisé de plus mémorable. Mais un western semi-élégiaque qui prône des valeurs de générosité, de pardon et d’apaisement se doit de toute manière d’être mis en avant car cela n'était pas chose courante dans le genre à l’époque.

Toutes les thématiques intéressantes développées par le film sont mises en avant dès le premier quart d'heure : l’apprentissage, les conflits de générations, la justice expéditive, les différentes réactions face à l’injustice, la rédemption... Après une très belle chanson d’ouverture (dont une phrase musicale en particulier préfigure étonnamment l’une des plus célèbres de la superbe partition qu’écrira Dimitri Tiomkin pour Alamo), Run for Cover débute directement par la rencontre entre Matt, homme d’âge mûr et Davey, la vingtaine environ. Immédiatement, au vu des idées qu’il sent poindre dans la tête du jeune orphelin (dont l’attrait pour l’argent gagné facilement plus qu’à la sueur de son front), on sent que Matt souhaiterait prendre Davey sous sa coupe et lui enseigner des valeurs pouvant lui permettre de rester sur la bonne voie, telles l’importance du travail, l’entraide, la fierté de faire le bien autour de soi, le respect des autres... Cette soudaineté dans la volonté de prendre en charge le jeune homme, nous la comprendrons plus tard lorsque nous apprendrons que Davey lui rappelle le fils qu’il a perdu prématurément ; Matt se sent alors un peu le devoir de se comporter envers lui comme un père qui ne souhaite pas le voir mal tourner. Davey manque d’ailleurs de peu de tuer son tuteur dès leur première rencontre, en ayant une seconde d’hésitation lorsqu'ils se retrouvent tous les deux avec un butin "tombé du ciel" suite à un malentendu, puisque la tentation de fuir avec l’argent lui avait traversé l’esprit. Il aurait d’ailleurs très probablement mis son idée à exécution si Matt n’avait pas eu un geste instinctif mais calculé, semblant en effet avoir bien compris le danger auquel il venait d’échapper, préférant faire comme si de rien n’était tout en lui assénant une leçon de morale camouflée.

Puis, comme dans Johnny Guitare, nous assistons au départ d’un posse pour aller châtier les supposés voleurs de train. La haine les pousse à tirer sur les innocents sans sommation et sans avoir vérifié si l’accusation était justifiée. S’ensuit une blessure grave pour l’un et une tentative de lynchage sur l’autre. Nicholas Ray nous délivre à nouveau une critique assez virulente de la justice expéditive mais cette fois la tendresse du ton se fait jour immédiatement, l’homme de loi étant délaissé par ses concitoyens pour avoir voulu rendre la justice sans procès. Les habitants qui l’avaient suivi se désolidarisent d’un coup et ne pensent plus qu’à une chose, se dédommager auprès des deux hommes injustement accusés, proposant au premier l’un le poste de shérif, et prêts à tout faire pour réparer l’infirmité causée au second. Encore une fois, une telle générosité était alors inhabituelle dans un western. Le Matt de James Cagney se révèle lui aussi un être plus sensible que la moyenne, d’une honnêteté et d’une intégrité à toute épreuve. Comme les habitants de la petite ville, on sent qu’il souhaite se racheter ; mais de quoi ? Cela restera un mystère durant la première partie du film. Mais lui qui recherchait avant tout la quiétude, il la trouvera dans les bras d’une femme d’une douceur qui lui sied à merveille ; la longue séquence de la demande en mariage apporte même une sacrée rupture de ton, donnant l’impression de nous retrouver d’un coup dans une comédie américaine spirituelle. Etonnant de voir à quel point le gangster teigneux des années 1930 a trouvé une telle rectitude morale, sans même que son personnage ne soit moralisateur !

Le premier tiers d'A l'ombre des potences se révèle assez remarquable par toutes ces amorces de sujets intéressants, par ces ruptures de ton originales ainsi que par l'utilisation de paysages montagneux, bucoliques et verdoyants assez peu vus au sein du western. L’image du train qui a du mal à gravir la colline, la petite ville aux baraques assez atypiques (on pense un peu aux futurs westerns de Clint Eastwood avec ces immenses façades en bois) et bien d’autres détails insolites dans l’iconographie westernienne de l’époque nous mettent dans de très bonnes dispositions vis-à-vis du film. La partie centrale qui voit principalement naître la romance entre James Cagney et Viveca Lindfors fait preuve d’un calme, d’une tendresse et d’une sérénité également assez peu banales, même si Nicholas Ray avait déjà prouvé qu’il était un champion en la matière, et ce dès son premier film, Les Amants de la Nuit (They Live by Night), et même si ce segment a tendance parfois à trop s’éterniser au détriment de l’histoire vécue par les autres personnages. Mais, au vu du jeu très limité de John Derek (ses roulements d’yeux sont risibles lors des séquences où Matt tente de lui procurer une rééducation virile afin qu’il retrouve au plus vite l’usage de ses jambes), on ne s’en plaindra pas. Dommage puisque son personnage tragique de "rebel without a cause" en perdition, cet adolescent mal dans sa peau qui n’arrive pas à pardonner après avoir été victime d'une injustice, était sur le papier le protagoniste le plus important et intéressant de l’histoire. L’acteur peine à faire ressentir les tourments de Davey, passant sans cesse de l’exagération à la fadeur. Il demeure le gros point faible du film.

Puis arrive la dernière partie, celle qui multiplie les coups de théâtre quant au passé et à la vraie nature des personnages principaux, celle qui voit l’arrivée de l’aventure au grand air et de l’action. Et là, presque tout s’écroule ! Alors qu’on s’était fait à cette sorte de chronique romantique et villageoise, les retournements de situations semblent alors peu crédibles ou tout du moins peu convaincants, lançant le film sur d’autres rails que l’on aurait préféré ne pas prendre. Alors certes, il reste encore de superbes images comme ce plan d’ensemble en plongée sur l’inquiétant territoire Comanche dans lequel nos deux "héros" vont devoir se plonger, mais, même si rien n’est vraiment mauvais, tout est néanmoins décevant y compris et surtout la séquence qui aurait dû représenter le climax du film si les scénaristes et le réalisateur avaient réussi à lui insuffler une intensité dramatique qu’elle n’acquiert jamais. Malgré les décors naturels encore jamais vus au sein desquels la scène se déroule, de véritables ruines de temples aztèques, malgré l’idée géniale du 'triel' dont je ne vous dévoilerai pas les tenants ni les aboutissants, aucune tension, aucune émotion ne viennent poindre. On se demande d’ailleurs si ces lieux de tournage exotiques du final n’ont pas été choisis pour retenir l’attention du spectateur pour l'empêcher de décrocher, car on ne peut pas dire qu’ils soient utilisés au maximum de leurs possibilités, loin de là ! Comme si Nicholas Ray semblait alors s’être désintéressé lui aussi de cette dernière partie ; avec de tels décors, en temps normal, il aurait pu tirer le film vers des sommets qu’il ne côtoie malheureusement jamais ici. D’ailleurs il s’est avéré par la suite que le cinéaste n’appréciait peu son deuxième western.

Néanmoins, comme pour Johnny et Vienna à la fin de Johnny Guitare, nous sommes ravis que Matt et Helga trouvent enfin la paix et le bonheur à la toute dernière image : ils l’ont bien mérité ! C'est néanmoins encore là que l'on peut juger du fossé qui sépare les deux films ; alors que celui de Johnny Guitare fait partie des plus beaux finals de l'histoire du cinéma, le plan quasi identique dans Run for Cover ne génère qu’un pâle sourire sur nos lèvres. A l’ombre des potences avait tout pour être du niveau de son illustre prédécesseur dans la filmographie de Nicholas Ray, à commencer par son histoire (écrite par les excellents futurs scénaristes attitrés de Martin Ritt). Or à cause d’une mise en scène moyennement inspirée, d’un scénario et d’un casting inégaux, on est très loin du compte ; et c’est vraiment dommage au vu du premier quart d’heure et de l'histoire d’amour touchante entre les personnages interprétés par les deux meilleurs comédiens du film, James Cagney assez sobre et Viveca Lindfors (Moonfleet) dont le charme vient aussi de son visage aux traits très éloignés des canons habituels de la beauté de l’époque. Un western intelligent, doux et attachant mais trop timoré et inégal pour pouvoir prétendre se mêler aux grandes réussites du genre. Son empreinte restera néanmoins gravé dans un coin de notre mémoire, notamment grâce à quelques très belles répliques comme celle de James Cagney à John Derek qui explique d’ailleurs le sens à donner au titre original : « Why don't you stop feeling sorry for yourself ? You think you're the only one in the world ever got a raw deal... There's a lot of people in this world who've had a tougher time than you or me. It comes with the ticket. Nobody guarantees you a free ride. The only difference is, most people don't run for cover. They keep right on going, picking up the pieces the best way they can. But you never hear of them. It's the ones who can't take it, like you - the ones looking for a free ride - who cause all the trouble, everywhere. » Ne pas assumer ses responsabilités (run for cover) sera la cause première de la perte de Davey ; sourd aux conseils de sagesse de son aîné, rongé par l’amertume, sa fin sera tragique !

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : swashbuckler films

DATE DE SORTIE : 17 juin 2015

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 17 juin 2015