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Critique de film
Le film

A Fuller Life

L'histoire

Samantha Fuller est la fille du l'immense cinéaste Samuel Fuller, que ce dernier a eue à près de 63 ans, et l'on peut imaginer que sa vie a été bien différente de celle des autres petites filles de son âge. A 38 ans, c'est plutôt la vie chaotique et extraordinaire de son illustre paternel qu'elle a choisi de raconter à travers ce documentaire. Pour ce faire, elle a réuni quinze artistes qui ont de près ou de loin fréquenté Samuel Fuller, pour lequel chacun voue une profonde admiration et à qui certains d'entre eux doivent beaucoup. Ces quinze personnalités ont eu pour mission, non pas d'exprimer leurs propres opinions sur le cinéaste et sur son œuvre, mais de lire des extraits choisis de ses mémoires, Un Troisième Visage (A Third Face : My Tale of Writing, Fighting and Filmmaking), parues en 2002, soit cinq ans après sa mort. Cette approche assez originale de son parcours, à travers la lecture dans un ordre chronologique de morceaux d'un texte dans lequel Fuller le franc-tireur se livre complètement le cœur sur la main et toutes griffes dehors, est richement illustrée par plusieurs extraits de films et surtout par de nombreuses images d'archives personnelles et inédites du cinéaste que Samantha Fuller a retrouvées.

Analyse et critique

"J'ai vu mes frères américains sous leur meilleur et leur pire jour. Ils savent faire preuve d'un enthousiasme, d'un courage, d'une ingéniosité et d'une force remarquables. Cependant, mon époque a été jalonnée de guerres mondiales dévastatrices, marquée par la pauvreté et l'ignorance, les conflits sociaux basés sur la race et l'argent, les groupes de psychopathes pétris de haine tel que le Ku Klux Klan, les chasses aux sorcières menées par les politiciens et les religieux fanatiques [...] Je n'ai jamais perdu ma ferveur pour l'histoire et les éclaircissements qu'elle apporte. Je n'ai jamais perdu mon optimisme non plus. Vivant en marge d'Hollywood, physiquement et spirituellement, depuis plusieurs années, je reste à ce jour un outsider. J'ai toujours plongé dans la vie la tête la première sans m'inquiéter de l'échec." (1)

2018 est incontestablement l'année Samuel Fuller en France, et cela représente pour tout cinéphile, déjà admirateur du cinéaste ou tout simplement curieux de découvrir une œuvre puissante et singulière, une perspective enchanteresse et féconde. Ainsi, au moment où sort chez Carlotta Films sur Blu-ray et DVD le documentaire A Fuller Life, dont il est question dans ces lignes, la Cinémathèque française organise une rétrospective attendue consacrée à l'artiste qui s'étend du 3 janvier au 15 février. (2) Enfin, le 7 décembre dernier était paru l'excellent et nécessaire ouvrage Samuel Fuller - Jusqu'à l'épuisement écrit par Frank Lafond (dont on reparlera très bientôt dans ces pages). Vingt ans après sa mort, Samuel Fuller, témoin "privilégié" (heureux comme malheureux) et acteur de l'histoire américaine et mondiale du XXème siècle, reçoit enfin toute la considération qu'il mérite et s'installe définitivement parmi les plus grands cinéastes de son temps.

Même si relativement court (80 minutes), A Fuller Life permet déjà d'embrasser au sein d'une narration déliée une existence et une carrière proprement inouïes. Fuller semble avoir eu mille vies électrisantes, de sa passion dès son plus jeune âge pour le journalisme et le reportage d'investigation puis pour l'histoire contemporaine à celle de l'écriture et du cinéma avec son mode d'expression viscéral, en passant bien sûr par son expérience traumatisante de la Seconde Guerre mondiale et de la libération de l'Europe comme caporal de la compagnie Big Red One, tout en ayant su garder scrupuleusement ses engagements progressistes et des principes de vie chevillés au corps, entièrement tournés vers la défense d'un idéal démocratique, vers la lutte contre la haine, les discriminations et les dogmes, et enfin vers une vision lucide de son propre pays, de ses institutions et de ses habitants.

Dès l'entame de son film, Samantha Fuller nous fait entrer dans le bureau de son père où se trouvent d'innombrables documents (livres, documentations, scénarios tournés ou non...) et nous annonce avec fierté le fruit de ses recherches, à savoir des bobines de films tournés par son père - qui n'avaient jusqu'ici jamais été présentées au public - principalement sur les différents terrains d'opération de la guerre 39-45 qu'il a arpentés. Avant de donner la parole aux diverses personnalités, la réalisatrice insiste sur l'essentiel quand elle évoque son père : un homme vif d'esprit, courageux, épris de liberté et d'indépendance, un être sans cesse en mouvement (ce qui se ressent dans son approche de la mise en scène) qui ne s'en laissait pas compter et qui, fort de ses nombreuses rencontres, portait un regard acéré - et souvent teinté d'humour - sur ses compatriotes mais sans jamais céder au découragement et à la renonciation. Commence alors la lecture des différents morceaux choisis par les quinze artistes invités, qui retracent à travers quelques événement précis l'itinéraire personnel de Samuel Fuller ainsi qu'ils évoquent sa personnalité farouche et son caractère bien trempé.

Suite à ce prologue, A Fuller Life est divisé en 12 chapitres :
- L'explorateur de Manhattan - grouillot, avec une lecture du comédien James Franco.
- Journaliste d'investigation, avec une lecture de l'actrice Jennifer Beals, qui avait tourné sous la direction de Samuel Fuller le téléfilm Tinikling - La Madone et le dragon (1990).
- Pigiste, avec une lecture du comédien Bill Duke, qui avait joué dans Sans espoir de retour (1989).
- Chaos et confusion, avec une lecture du réalisateur James Toback.
- Le Big Red One, avec une lecture des comédiens Kelly Ward, Perry Lang, Robert Carradine et Mark Hamill, membres du casting d'Au-delà de la gloire (1980).
- La Sicile noire et bleue, avec une lecture du réalisateur Joe Dante.
- Le Débarquement : une invitation en enfer, avec une lecture de l'acteur Tim Roth.
- Une rivière de larmes, avec une lecture du cinéaste Wim Wenders qui a fait tourner Samuel Fuller dans L'Ami américain (1977), Hammett (1982), L'Etat des choses (1982) et The End of Violence (1997).
- Vision de l'impossible, avec une lecture du cinéaste Monte Hellman.
- A la poursuite du bonheur, avec une lecture du comédien et scénariste Buck Henry.
- Attrapez-les, épatez-les, secouez-les, avec une lecture de l'actrice Constance Towers, qui joua pour Samuel Fuller dans Shock Corridor (1963) et The Naked Kiss (1964).
- Mes histoires controversées, avec une lecture du cinéaste William Friedkin.

A travers ces différentes lectures se fait donc jour un portrait fidèle d'un artiste forcené et engagé, droit et fier, toujours fidèle à ses convictions et sûr de poursuivre ses ambitions quels que soient les obstacles rencontrés, et ce dès son adolescence avec son désir ardent de devenir reporter et d'arpenter les bas-fonds où la face sombre de l'humanité l'y conduit nécessairement. Le style littéraire de Fuller est dynamique, percutant, caustique, souvent sec et parfois d'un lyrisme sombre, que rendent parfaitement vivant et juste les quinze artistes qui "interprètent" leur texte avec un vrai dévouement et une réelle inspiration.

Si l'on en apprend beaucoup sur ses premières années comme journaliste puis pigiste sur le territoire américain, ainsi que plus tard sur sa carrière de cinéaste, la majorité du documentaire traite de l'engagement militaire de Fuller et de son vécu au milieu des horreurs de la Seconde Guerre mondiale, du premier débarquement en Afrique du Nord jusqu'à la libération du camp de concentration de Falkenau, en passant évidemment par le Débarquement en Normandie. Les archives filmées par Fuller lui-même constituent un vrai trésor historique de même que dramatique, portées par le texte habité du cinéaste et la lecture effectuée par les intervenants. Samantha Fuller a énormément de matériel inédit à sa disposition et l'on est parfois submergés par la quantité de photographies et d'images filmées qui sont de plus montées à un rythme soutenu. A ce niveau, le film est parfois victime de ses qualités. Et l'on repense au jeu de mots qu'évoque le titre A Fuller Life ("une vie plus remplie") pour imaginer que l'excitation ressentie par Samantha Fuller devant la qualité et la quantité de ses archives l'emporte un peu sur le besoin que nous avons de digérer cette masse d'informations visuelles sur lesquelles on a régulièrement du mal à s'appesantir.

Cela dit, le spectateur sera constamment ravi du grand nombre d'anecdotes significatives choisies par la réalisatrice et confiées à la lecture des acteurs et réalisateurs conviés, non seulement concernant l'expérience militaire de Fuller mais aussi et surtout au sujet de sa carrière à Hollywood et des événements auxquels il dut faire face (comme le maccarthysme, les accusations infondées de racisme) et des options qu'il s'efforça d'imposer comme scénariste et réalisateur (le choix des sujets, la volonté d'indépendance artistique et financière). La narration de A Fuller Life reste constamment fluide ; et souvent le montage judicieux entre le texte lu, les extraits de ses films, la voix du cinéaste et les images d'archives qui tous se répondent astucieusement font sens pour renseigner sur la personnalité du cinéaste et ses intentions, ainsi que - et c'est l'essentiel - sur l'aspect éminemment personnel de ses réalisations. Essai transformé donc pour Samantha Fuller et ses options narratives quant au portrait tracé de Samuel Fuller à travers la grande histoire et celle du cinéma, malgré les limitations qu'impose un tel exercice.


(1) Un troisième visage - Samuel Fuller - Editions Allia - 2011
(2) Rétrospective Samuel Fuller à la Cinémathèque française du 3 janvier au 15 février 2018.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Ronny Chester - le 5 janvier 2018