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Critique de film
Le film

3h10 pour Yuma

(3:10 to Yuma)

Partenariat

L'histoire

Suite à l’attaque sanglante d’une diligence et le meurtre du conducteur, le chef de gang, Ben Wade (Glenn Ford), est fait prisonnier par le shérif d’une petite ville d’Arizona alors qu’il était en train de courtiser la charmante barmaid esseulée, Emmy (Felicia Farr), et après que ses complices soient arrivés à prendre la fuite. Le fermier Dan Evans (Van Heflin), marié à la douce Alice (Leora Dana) et père de deux jeunes garçons, est au bord de la ruine suite à la sécheresse qui sévit sur la région. Afin de toucher la prime de 200 dollars -dont il aurait absolument besoin- offerte par le Marshall à tout homme acceptant de conduire le criminel jusqu’à la gare de Contention City, il se porte immédiatement volontaire, après avoir déjà aidé à l’arrestation de Wade. Sa décision est également un peu provoquée par les remords de n’avoir rien pu faire pour empêcher le meurtre dont il a été témoin avec ses fils lors du hold-up du début. Ces derniers lui reprochant son inaction, il espère par cette mission, non seulement gagner un peu d’argent, mais également retrouver un peu d’estime à leurs yeux et leur prouver qu’il ne manque pas de courage. Arrivés à Contention City, Wade et son ‘geôlier’ de fortune doivent attendre dans une chambre d’hôtel jusqu’à l’arrivée du train de 3h10 pour la prison de Yuma. Mais les complices du hors la loi, conduits par Charlie Prince (Richard Jaeckel), vont essayer par tous les moyens de le délivrer…

Analyse et critique

"Pour qu’une somme aussi grande de cadrages recherchés et pour qu’un découpage qui fait plus que frôler la préciosité semblent au premier regard aussi naturels, il fallait que l’auteur des Passagers de la nuit y ait mis beaucoup de passion. Derechef, l’une des plus heureuses surprises de ces deux dernières années" écrivait Louis Seguin dans le n°27 de Positif daté de février 1958. Déjà à l’époque, ce cinquième western de Delmer Daves semblait avoir été reçu comme un classique instantané, comme un western hors-norme, son très grand formalisme ne venant pas écraser le côté humain qui devait s’en dégager. Après La Flèche brisée (Broken Arrow), L’Homme de nulle part (Jubal) et La Dernière caravane (The Last Wagon), il s’avérait désormais certain que Delmer Daves pouvait compter parmi les plus grands cinéastes du genre aux côtés d’Anthony Mann, Raoul Walsh, Budd Boetticher, William Wellman ou John Ford. 3.10 pour Yuma entérinait ce fait de la plus éclatante des manières. Après le western pro-indien (Broken Arrow), le western historique (Drum Beat), le western mélodramatique (Jubal) et le western d’aventure (The last Wagon), Daves abordait ici le western noir et psychologique.

Pour l’anecdote, c’est pour The Associates and Aldrich Co de Robert Aldrich (qui venait déjà de produire le très beau The Ride Back - La Chevauchée du retour de Allen H. Miner) qu’Halsted Welles avait écrit son scénario ; mais la Columbia réussit à en racheter les droits. La petite compagnie dut s’en mordre très rapidement les doigts au vu du résultat final et de la beauté du script. Le pitch narré au paragraphe précédent est extrêmement réducteur quand on connaît l’immense richesse et toutes les beautés que recèle ce chef d’œuvre. "Je tiens 3h10 pour Yuma pour mon meilleur western : j’ai essayé de créer un nouveau style dans la manière de raconter une histoire et j’y suis parvenu, du moins je le pense" disait Delmer Daves lors d’un entretien de 1960 avec Bertrand Tavernier. Il serait difficile de ne pas lui donner raison et il ne serait pas non plus faux d’affirmer qu’il s’agit certainement de son meilleur film. Cinquième incursion de Daves dans le genre, ce film est typique de ce qu’on a appelé dans les années 50, le ‘sur-western’, westerns dont l’intrigue et la description des personnages s’éloignaient des schémas traditionnels pour tendre vers le drame psychologique, voire même psychanalytique (comme le sera par exemple Le Gaucher – The Left Handed Gun d’Arthur Penn). Le dépouillement et le classicisme rigoureux de l’adaptation par Halsted Welles du roman d’Elmore Leonard (Jackie Brown) mettent ici en valeur les tensions et les conflits psychologiques des personnages. Le scénario et la construction sont exemplaires, injectant dans une intrigue linéaire et somme tout assez banale des éléments du film noir, créant un habile suspense autour de quelques lieux et par une habile concentration du temps, et enfin, décrivant avec la même richesse et la même humanité une dizaine de personnages tous aussi fouillés les uns que les autres.

Mais ce western est aussi une fable, ce que confirmera le final. Quelques séquences ont pour témoins des enfants et sont filmées à leur hauteur par l’intermédiaire de légères contre plongées : les personnages sont ainsi vus malgré leur complexité, avec une certaine naïveté, faisant de ceux-ci des modèles soit d’honnêteté (le fermier), de perversité (le bandit), de féminité (La barmaid) ou d’humanité (la mère). Le débat sur la responsabilité du citoyen, sa place et son devoir face à la violence ou devant une situation critique pourrait être le sujet de réflexion le plus important du film. Le fermier, après avoir déjoué les ruses physiques et psychologiques du hors la loi, doit en dernier ressort trouver une obligation morale à sa mission ("Les gens ont le droit de vivre en paix") pour conserver un semblant de fierté et résister à la tentation du méphistophélique bandit. Ce dernier, homme extrêmement intelligent, ne cesse de chercher la faille qui lui rendrait sa liberté mais peu à peu son gardien le séduit par son incorruptibilité. Une réflexion aussi sur la droiture, l’héroïsme, l’honnêteté qui n’est pas sans rappeler celle du Train sifflera trois fois (High Noon) mais avec une émotion ici bien plus prégnante à mon avis. Les deux films possèdent d’ailleurs énormément d’autres points communs : titres ‘horaires’, noir et blanc, mélodies et chansons entêtantes, même formalisme exacerbé de la mise en scène, même froideur et austérité apparentes, huis-clos citadin à partir d’un certain moment, ici et là l’arrivée du train attendue avec anxiété mais devant au final désamorcer les tensions… Deux films très ressemblants mais, paradoxalement, totalement opposés par le fait que l’un s’apparente plus à un vain exercice de style (qui plus est péniblement guindé) alors que l’humanité de l’autre transpire par tous les pores d’une mise en scène pourtant ultra-perfectionniste. Mais je ne continuerais pas sur cette pente savonneuse sachant pertinemment que je ne serais pas suivi par la majorité qui pensera (peut-être à juste titre) à de l'acharnement, et puisque mon ressenti à ce sujet ne saurait représenter une quelconque vérité, la subjectivité y étant pour beaucoup.

[Spoiler dévoilant le final] Le final symbolique et bouleversant, qui a un peu étonné à l’époque, est à la fois profondément optimiste et assez amoral mais reflète assez bien les idées sincères d’un des réalisateurs hollywoodiens les plus profondément humains qui soient. Après avoir été ennemi durant toute la durée de leur périple commun, le bandit sauve la vie du fermier en acceptant de se laisser emprisonner. "De toute façon, il me sera facile de m’évader de la prison de Yuma" finira t’il par conclure. Sur quoi le fermier lui rétorque que ça ne lui ferait rien et qu’alors, ce ne sera plus son problème une fois sa mission menée à bien. Les deux hommes ont appris à s’apprécier et ne pas se juger ; une fois accompli son travail qui lui permet, grâce à la prime, de rendre le bonheur à sa famille, le fermier peu rancunier et sans aucun esprit de vengeance aime à croire que son ennemi ne sera pas condamné. Pour sceller cette réconciliation et l’apaisement des esprits, les vannes célestes s’entrouvrent pour laisser tomber sur la terre aride une pluie bienfaisante, symbole de renaissance ; le sourire de Glenn Ford à ce moment là, heureux pour son nouvel ami, fait que nous sommes alors prêts à lui pardonner tous ses méfaits. Conclusion assez étonnante pour un western, d’une intense émotion ‘à la Capra’, et qui finit de le faire entrer parmi les plus originaux du genre. Si cette séquence aurait pu sombrer dans la mièvrerie sous la caméra de beaucoup, chez Daves, elle passe comme une lettre à la poste et nous émeut comme rarement. [Fin du spoiler]

N’oublions pas le travail des acteurs car l’interprétation est constamment admirable. Van Heflin reprend le personnage de fermier non-violent et fier qu’il interprétait dans L’homme des vallées perdues (Shane) mais en lui donnant encore plus de consistance. Glenn Ford, à qui devait être dévolu le personnage du fermier mais qui insista pour se faire donner celui de Wade, trouve ici l’un de ses rôles les plus complexes, tour à tour enjôleur, sympathique, pervers, haïssable ; il excelle dans tous ces différents registres et prouve à cette occasion (et auparavant également, déjà fabuleux dans Graine de violence – Blackboard Jungle de Richard Brooks, Règlement de comptes – The Big Heat de Fritz Lang ou Jubal) qu’il pouvait faire jeu égal avec les plus célèbres comédiens d’Hollywood. Richard Jaeckel possède lui aussi une présence incroyable. Mais il faudrait surtout s’arrêter sur les deux personnages féminins grâce auxquelles le film atteint un étonnant degré d’émotion. Les actrices composent ici des personnages inoubliables, d’une richesse rarement égalée en si peu de temps de présence. Elles seront toutes deux dans les plus belles scènes du film : Leora Dana, la mère et épouse aimante, dans ce happy end miraculeux et profondément émouvant que n’aurait pas renié Frank Capra ; Felicia Farr (actrice fétiche de Daves), l’ancienne chanteuse de cabaret, dans le morceau de bravoure apaisé et lyrique du film, cette fameuse scène de séduction et d’amour dans le bar avec Glenn Ford juste avant son arrestation : une scène à la fois sensuelle (les somptueux et délicats gros plans sur les deux visages) et pudique (le couple sortant de l’arrière salle après avoir fait l’amour, la femme relevant sa coiffure et l’homme rehaussant son ceinturon) : "Funny, some men you see every day for ten years and you never notice; some men you see once and they're with you for the rest of your life". Rien que pour ces deux moments, le film mériterait d’être gravé à jamais dans les mémoires même si tout le reste est également admirable (la diligence caracolant dans un immense plan d’ensemble alors que se déroule le générique, la scène du repas de famille avec le bandit, celle de la joute psychologique dans la chambre d’hôtel, celle sèche et violente de la mort de Henry Jones…)

Mélange de classicisme et de modernité, cette fable humaine et morale est passionnante de bout en bout grâce aussi à une mise en scène très travaillée. Abandonnant le cinémascope et le technicolor qu’il maîtrisait à merveille, Delmer Daves n’en perd pas pour autant son lyrisme et son talent de paysagiste (tous les premiers plans jusqu’à l’arrêt de la diligence au milieu du troupeau sont sublimes ; et ça continuera comme ça tout du long), trouvant dans les sites de l’Arizona, entre Tucson et Sedona, de quoi nous ravir les yeux. Sa sincérité et sa profonde sensibilité permettent au film de rester constamment émouvant malgré le formalisme pointilleux et voulu de sa mise en scène. La photo en noir et blanc de Charles Lawton Jr est absolument magnifique et ses cadrages frisent la perfection. Une figure de style récurrente revient tout au long du film : des travellings verticaux, ascendants surtout, qui partent d’un gros plan pour monter et nous offrir des plans d’ensemble de toute beauté. Quand on sait que ses amples mouvements de caméra sont soutenus par les deux sublimes thèmes d’une des plus belles partitions de George Duning, des frissons nous arrivent rien que de les évoquer. Niveau inventivité, on trouve également quelques plans subjectifs très modernes pour l’époque, une sècheresse ahurissante lors des scènes de violence (le meurtre du conducteur) ainsi qu’un montage également assez novateur tout comme l’est la construction, passant d’un endroit à un autre avant que la séquence précédente ait réellement eu le temps de se terminer. On aura compris que sur la forme, le film est tout aussi formidable que sur le fond.

Un constat assez cocasse en ce milieu d’année 1957 pour finir : il semble qu’à cette époque précise (et les derniers westerns critiqués peu avant le prouvent) les producteurs devaient insister pour que les génériques se voient obligatoirement accolés non plus une musique mais une ballade, la plupart écrites par Ned Washington et interprétés par Frankie Laine, Tex Ritter, Burl Ives ou autres. Le premier de ces trois chanteurs venait de faire un carton avec la superbe chanson-générique de Règlement de comptes à OK Corral de John Sturges ; il se voir donc tout logiquement offrir cette sublime mélodie écrite par George Duning qui composera pour l’occasion l’une des plus mémorables et touchantes musique de western à l’aide quasiment de deux seuls thèmes (le principal ainsi que celui dévolu au personnage de l’épouse) sur lesquels il opèrera multiples variations et orchestrations différentes. Pour conclure, n’ayons pas peur d’aller jusqu’à affirmer que ce film est probablement l’un des dix plus beaux westerns de l’histoire du cinéma, l’un des plus purs et des plus émouvants.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 16 décembre 2002