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Critique de film
Le film

20 000 ans sous les verrous

(20 000 Years in Sing Sing)

Partenariat

L'histoire

Tommy Connors est un dur. Conduit à Sing Sing, il est certain d'y faire régner sa loi et d'en sortir quand il le souhaitera. Il se heurte à la droiture du directeur, régulier mais incorruptible, qui le remet en place. Connors cède, accepte de travailler, mais ne renonce pas à s'évader pour rejoindre Fay, sa fiancé. Pourtant, le jour de l'évasion, il se défile. Nous sommes un samedi, jour de malchance pour lui. Le directeur en déduit que Connors n'est pas la brute qu'il veut faire paraitre. Alors qu'il apprend que Fay est entre la vie et la mort, il propose à Connors de le laisser sortir la voir une dernière fois contre sa parole de revenir à la nuit tombée, un geste de confiance qui fait partie de son système de gestion des prisonnier. La sortie tourne mal, Fay abat l'avocat de Connors responsable de la situation. Connors rentrera-t-il à Sing Sing ?

Analyse et critique

La période pré-code à la Warner voit l'essor du film social, une occasion pour le studio de prendre une position politique dans un contexte économique et social difficile après le krach boursier de 1929. Le studio se fait le défenseur des victimes du système, en remettant en cause son administration et en prenant clairement fait et cause pour le pouvoir démocrate, porteur de l'espoir d'une nouvelle société. Parmi les institutions critiquées, le système carcéral n'est pas le dernier à être la cible du studio. Quelques semaines seulement après avoir produit Je suis un évadé de Mervyn LeRoy, chef-d'œuvre du genre, si poignant qu'il provoquera un changement des mentalités sur le sujet, la Warner distribue 20 000 Years in Sing Sing (techniquement il s'agit d'une production First National). Nous voici replongés dans un univers carcéral, cette fois-ci le fameux château de Sing Sing sur l'Hudson, pour un plaidoyer bien plus feutré mais toujours engagé.

Arrivé à la Warner en 1926, Michael Curtiz n'a pas encore atteint en 1932 les sommets qu'il va connaitre lorsque commencera son association avec Errol Flynn. Toutefois la période d'adaptation est passée, son talent commence à se révéler. En août est sorti l'excellent Doctor X, combinaison de l'efficacité du studio et d'un expressionnisme propre à Curtiz. C'est cette même alchimie que l'on retrouve à l'œuvre dans 20 000 Years in Sing Sing. Curtiz y dirige deux stars montantes: Spencer Tracy, prêté par la Fox pour remplacer James Cagney alors en conflit avec Jack Warner, et Bette Davis, dont la carrière cinématographique à commencé l'année précédente. Curtiz, Tract, Davis : trois personnalités qui atteindront le sommet à la fin de la décennie et qui insufflent une certaine modernité à un film qui, par certains aspects, relèvera plus du "post-code" que des standards de 1932.

20 000 Years in Sing Sing est l'adaptation du livre éponyme de Lewis E. Lawes, directeur de Sing Sing de 1920 à 1941. Son livre sera de nouveau adapté par Anatole Litvak en 1940 (Castle on the Hudson) et deux autres de ses ouvrages furent également adaptés par la Warner en 1930, pour Invisible Stripes de Lloyd Bacon et You Can't Get Away With Murder de Lewis Seiler. A l'écran, cette adaptation se traduit par un ton quasi documentaire : Michael Curtiz nous décrit la vie de la prison, le travail, les cellules, les sanctions et surtout le rôle du directeur dans l'équilibre qui s'y crée. A ce titre, une scène très intéressante montre l'examen psychologique des prisonniers. En quelques plans, Curtiz nous présente plusieurs personnages qui feront l'intrigue suivante, lors d'une tentative d'évasion avortée, en brosse le portrait psychologique, décrit la manière dont sont évalués les prisonniers et se permet même quelques traits d'humour discrets, caractéristiques du film. En parallèle de cet aspect documentaire, le film s'intéresse à l'évolution psychologique du personnage de Connors, gros dur et grande gueule à son arrivée, qui  va révéler, par la force du destin, un sens de l'honneur sincère et faire triompher par son sacrifice la vision humaniste du directeur. Les scénaristes ont eu la bonne idée de ne pas donner de passé au personnage principal du film, que l'on découvre lors du premier plan du film en chemin vers Sing Sing. Par ce choix, nous n'avons pas à le juger, et le spectateur se concentre sur les choix qui se font en prison, sa description et le discours du film, sans a priori émotionnel positif ou négatif.


Dans 50 ans de cinéma américain, Tavernier et Coursodon parlent d'excès mélodramatiques alourdissant le film. On ne peut qu'être en désaccord avec cette vision, tant Curtiz semble justement se démener pour éviter de sombrer dans le mélo et la mièvrerie. L'évolution de l'état d'esprit du personnage de Tommy Connors, la manière dont il puise dans son honneur pour répondre à la confiance et à l'idéalisme du directeur sont traitées avec beaucoup de subtilité par le cinéaste. Connors pourrait être un personnage classique du film de gangster post-code car il marche au sacrifice, mais ici le sens est différent. En décidant de rendre sa confiance au directeur, en revenant à Sing Sing affronter la mort, il ne se sacrifie pas pour expier ses péchés mais pour le triomphe des idéaux du directeur, qui est le véritable héros du film. Interprété avec beaucoup de justesse par Arthur Byron, le directeur incarne l'idéal que veut promouvoir le film. Celui d'un univers carcéral humanisé. Il apparaît comme un personnage isolé, seul à promouvoir ses idées, détruit par la presse lorsque son audace se voit remise en cause. En réalité, ce personnage est le vrai prisonnier, systématiquement entre quatre murs, voire oppressé par l'ombre des barreaux de sa prison. C'est la confiance qu'il a en Connors, la qualité de son jugement, qui vont valider sa vision du monde aux yeux du public et du monde dans le sacrifice du prisonnier. Le final, inéluctable, est filmé avec beaucoup de retenue et de sobriété, désamorcé par un humour plus présent. En évitant la surcharge émotionnelle, Michael Curtiz laisse la place au message politique de son film plutôt qu'au destin de son personnage principal.

La confiance du directeur en Tommy Connors n'est pourtant pas le seul moteur du personnage. La seconde grille de lecture du film, en filigrane, c'est la jolie histoire d'amour entre le personnage de Spencer Tracy et Fay Wilson, interprétée par la toute jeune Bette Davis. Son sacrifice est une preuve d'amour, un amour que l'on perçoit comme idéal, puisque jamais ne sont évoquées sa naissance ou son existence hors de Sing Sing. Cette situation est particulièrement intéressante dans la première partie du film, avec l'arrivée de Bette Davis telle un ange tentateur au parloir, ce qui lui vaut d'ailleurs d'être rabrouée par Connors qui ne souhaite plus la voir habillée comme cela dans cette situation. On comprend immédiatement qu'elle est la principale motivation de Connors de s'évader, puis sa principale raison de se rendre, pour protéger son amour idéalisé. Le final du couple est par contre traité avec un tout petit peu moins de finesse : le film tente pendant quelques instants de jouer sur la corde sensible par une scène un peu pénible, mais heureusement courte, qui va à l'encontre de la sobriété générale. Dans l'ensemble, le traitement de cette relation est une réussite. C'est un élément secondaire de l'intrigue, qui ne prend pas le pas sur les aspects politiques et documentaires mais qui donne du corps au personnage de Connors sans trop en faire. Bette Davis, encore jeune débutante, est touchante dans son rôle et révèle une jolie alchimie avec Spencer Tracy. D'ailleurs Davis adora jouer avec Tracy et les deux voulurent tourner un autre film ensemble. Leur vœu ne se réalisera jamais, même s'ils retravaillèrent ensemble pour une version radio de Dark Victory.

Nous l'avons vu, 20 000 Years in Sing Sing est essentiellement un film à thèse, ce qui aurait pu promettre certaines lourdeurs, mais Michael Curtiz s'en sort en insufflant une grande dynamique à son film. Montage extrêmement vif, voire brutal, rythme soutenu, on ne s'ennuie pas une seul seconde devant ce film typique de son époque par ces éléments, mais parfois étonnant dans son traitement de la violence, parfois présente à l'écran de manière très sèche, parfois traitée hors champ par Curtiz comme s'il voulait, encore une fois, échapper à tout sensationnalisme et ne pas atténuer le propos de son film. Visuellement, l'expressionnisme qui marque encore fortement le style de Curtiz sert parfaitement le film. Ombres menaçantes et perspectives impressionnantes se multiplient pour souligner l'enfermement de tous les protagonistes et le funeste destin qui les menace. A ce titre, les scènes finales, dans le couloir de la mort, se déroulent dans une atmosphère fort menaçante qui rend encore plus inutile toute surcharge émotionnelle dans le traitement de l'intrigue. Les images parlent d'elle même et Curtiz signe une séquence tout à fait marquante, qu'il dépassera lui même quelques années plus tard, dans le sublime final d'Angels With Dirty Faces.

20 000 Years in Sing Sing est dominé par son engagement politique, dans la ligne des productions Warner de l'époque, le film existe d'abord pour véhiculer un esprit réformateur. Il en reste aujourd'hui un plaidoyer sincère et précis, renforcé par une jolie histoire d'amour et l'efficacité de Michael Curtiz qui nous offrent un excellent film, qui n'atteint évidemment pas la puissance de I Am a Fugitive from a Chain Gang mais reste comme une ouvre importante de l'époque et du début de carrière américaine de son réalisateur.

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La fiche IMDb du film
Par Philippe Paul - le 12 février 2013