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Critique de film
Le film

100 dollars pour un shérif

(True Grit)

Partenariat

L'histoire

1880 en Arkansas. Issue d’une famille aisée, la jeune Mattie Ross (Kim Darby) arrive en ville pour y trouver de l’aide. En effet, son père vient de se faire voler et assassiner par son propre employé, Tom Chaney (Jeff Corey). Pour le faire arrêter et condamner, elle loue alors les services d’un vieux shérif borgne, tapageur et buveur, Rooster Cogburn. Ils sont bientôt rejoints par un jeune Texas Ranger (Glen Campbell) qui recherche lui aussi le même homme, également coupable du meurtre d’un sénateur au Texas. L’assassin s’est réfugié dans les territoires indiens, où il s’est joint à la bande de malfaiteurs dirigée par Ned Pepper (Robert Duvall). Après maintes chamailleries et dissensions entre nos trois "héros", entrecoupées de nombreuses péripéties drôles ou violentes, très peu sortiront indemnes de cette expédition.

Analyse et critique

1969. Depuis maintenant une dizaine d’années et la sortie du mythique Rio Bravo, l’âge d’or du western est révolu. Dans les années 50, en effet, on ne comptait pas moins de cinq ou six chefs-d’œuvre du genre par an. La décennie suivante sera beaucoup plus chiche en la matière et Sergio Leone, malgré la qualité indéniable de ses films, viendra finir d’enterrer le classicisme des westerns américains de la grande époque. Pourtant, on trouve encore ici et là quelques joyaux comme Alamo de John Wayne, Coups de feu dans la Sierra de Sam Peckinpah ou El Dorado de Howard Hawks. La décennie se clôturera par deux succès phénoménaux, aux antipodes l’un de l’autre : le moderne, violent, nihiliste et crépusculaire La Horde sauvage, une nouvelle fois signé Peckinpah, et le film plus classique qui nous intéresse ici, 100 dollars pour un shérif. Henry Hathaway réalisera d’ailleurs plusieurs westerns parmi les meilleurs des années 60, en commençant par le "quasi burlesque" Grand Sam dans lequel John Wayne a pour partenaires Stewart Granger et Capucine. S’ensuivront le sympathique Les 4 fils de Katie Elder, l’hybride et malheureusement peu convaincant Nevada Smith et le surprenant Cinq cartes à abattre dans lequel Robert Mitchum fait une variation sur son rôle de La Nuit du chasseur. Surtout spécialisé dans le film d’aventures et le film noir, Hathaway se retirera de la circulation en 1974 avec près de 70 films à son actif : Cent dollars pour un shérif est l’un de ses tout derniers. Il donnera l’occasion à John Wayne d’obtenir le premier et unique Oscar de sa carrière, un Oscar mérité mais qu’il aurait pu recevoir pour de multiples autres précédentes interprétations ; il est cependant bien connu que les films dit "de divertissement" avaient moins de chance d’être reconnus et récompensés que les films plus "intelligents" et avec une portée sociale ou politique plus évidentes.

Le roman de Charles Portis ayant été particulièrement bien apprécié, deux personnes vont se disputer avec acharnement l’obtention des droits d’adaptation. Jusqu’à la fin des négociations, aucun des deux hommes n’aura jamais eu connaissance de l’identité de son adversaire. Le producteur Hal Wallis raconte cette anecdote : « Comme j’ai toujours eu un faible pour le western, je me suis farouchement battu contre un autre candidat pour obtenir les droits de True Grit, car c’était un sujet fantastique. Ca m’a coûté 350 000 dollars, après quoi j’ai appris que l’acquéreur était John Wayne. Finalement, j’ai à la fois le film et John Wayne puisqu’il joue le rôle principal. » De toute manière, le romancier aurait refusé de le vendre à John Wayne de peur que celui-ci ne veuille augmenter son rôle au détriment de celui de la fille. Si Hathaway affirmait avoir suivi le roman de très près, la fin n’était cependant pas celle qui nous est exposée dans le film. Dans le livre, le final était assez noir et pessimiste puisque Rooster devenait une attraction de cirque puis mourrait. La dernière image du film, au contraire, qui montre en une image figée Wayne à cheval faisant tournoyer son Stetson, finit de faire entrer l’acteur dans la légende. Hathaway essaye de démontrer que, pour lui et les spectateurs, le Duke gardera une éternelle jeunesse ; témoin, hormis un fameux duel dont nous reparlerons plus loin, cette scène finale où malgré son âge et son embonpoint il réussit à faire sauter une barrière à son cheval. Par ailleurs, ce sera le plus gros succès de la carrière de John Wayne avec 15 000 000 de dollars de recettes pour le seul territoire américain !

A propos du film dont l’éloge fut unanime de la part de la critique américaine, Christian Viviani écrit dans son livre indispensable sur le western aux éditions Henri Veyrier : "True Grit est la contribution la plus indiscutable que Hathaway ait faite au genre. Il avait choisi d’y statufier John Wayne en prenant un malin plaisir à dénombrer ses blessures, son manque d’agilité et son âge avancé. Plus profondément, True Grit voyait John Wayne laisser la place à une incroyable petite, têtue et calculatrice, symbole assez noir d’une Amérique en train de s’installer. C’est tout juste si le mordoré de l’automne ou le bleuté des premières neiges masquaient la profonde tristesse de l’adieu." Aujourd’hui un peu dépréciés, voire méprisés, les westerns de Henry Hathaway méritent effectivement une réévaluation. S’il ne peut raisonnablement pas être comparé positivement à tous les chefs-d’œuvre du genre, True Grit mérite toute notre attention car il se suit avec beaucoup de plaisir déjà par le fait que Hathaway, comme Anthony Mann, Delmer Daves ou John Ford, n’avait pas son pareil pour mettre en valeur les somptueux paysages qui défilaient devant sa caméra. Le dépaysement est assuré, d’autant plus que la photographie automnale de Lucien Ballard fait des miracles et rappelle étrangement celle d’un autre western photographié par le même chef opérateur, le magnifique Coups de feu dans la Sierra.

True Grit raconte donc l’histoire d’une vengeance, l’un des sujets favoris du réalisateur, un thème qui hantera quasiment tous ses derniers westerns. Le film débute par la mort du père de l’héroïne, sèche, rapide et violente, le genre de séquences pour lesquelles Hathaway a toujours été très doué. Ensuite, durant ¾ d’heure, le film présente les personnages et l’intrigue dans des scènes longues, bavardes, mais néanmoins jamais ennuyeuses. Nous découvrons la seule "famille" qu’il reste à Rooster, à savoir un vieux Chinois et un chat nommé Général Sterling Price. Nous assistons à une scène de pendaison assez étonnante et très réaliste : tous les badauds endimanchés se rendent au "spectacle" puisque même des enfants circulent au milieu de la foule en proposant d’acheter des friandises ! Toute cette mise en place, jamais laborieuse, bénéficie au contraire du sens de l’observation minutieux du cinéaste, témoin aussi la description du repas pris dans une pension de famille. L’expédition étant enfin organisée, l’aventure peut débuter : Hathaway n’accélère pourtant pas son rythme assez nonchalant mais continue à prendre son temps, n’hésitant pas à réaliser de longs travellings latéraux qui voient défiler au loin ses personnages au milieu de paysages grandioses dans des plans d’ensemble très larges. Et on en redemande ! C’est aussi tout à l’honneur du réalisateur de ne pas avoir fait trop de concessions à la mode, en restant très classique et ne s’estimant pas devoir imiter le western italien hormis dans l'usage de deux ou trois zooms assez mal venus et utilisés malgré l’avis contraire de Lucien Ballard.

Alors que ce western décrit également l’opposition de deux personnages aux caractères très forts mais aux tempéraments opposés, le ton du film oscille sans cesse du drame à la comédie mais n’est jamais parodique et ne cède jamais ni à la sensiblerie ni au sentimentalisme contrairement à ce qui a été souvent dit à son sujet. John Wayne, accusé à tort ici de cabotinage à outrance, incarne un personnage truculent, une sorte de "Falstaff caustique" (Walter C. Clapham dans Panorama du western) grisonnant, cupide, bedonnant, ivrogne, bourru, égoïste, irascible et baroudeur, se souciant uniquement des récompenses obtenues pour l’arrestation des hors-la-loi. En fait, l’acteur va plus loin que la simple caricature et apporte au personnage une grande chaleur humaine ; un antihéros en quelque sorte, bourré de défauts, ex-voleur de banque, délaissé par sa femme et mal aimé par son fils unique. John Wayne ose accepter de paraître son âge, s’enlaidit même avec son bandeau sur l’œil et habite Rooster Cogburn avec une émotion et une verve renouvelées.

Kim Darby, dont le personnage a agacé plus d’un spectateur, représente l’Amérique moderne : forte tête, impitoyable et intraitable quand il s’agit d’argent, elle se réfère sans cesse à son avocat "qu’elle sort comme un revolver". Mais elle est le moteur de l’intrigue, personnage à la fois empêcheur de tourner en rond, catalyseur et instrument de vengeance. Dans ce rôle assez ingrat, la jeune actrice s’en sort plutôt très bien car elle arrive au bout du compte à forcer notre sympathie ; la scène finale, qui la montre avec John Wayne à l’intérieur du cimetière familial, se révèle, grâce à sa performance, assez poignante. Heureusement que l’actrice a suivi les conseils du réalisateur au début du tournage, sans quoi le film aurait certainement tourné à la parodie lourdingue : « Dans le film, la fille est le boss, c’est elle qui dirige Wayne. C’était ce qui faisait tout l’humour, tout le sel de l’histoire. Elle voulait jouer un grand nombre de scènes sur un rythme de comédie. Je l’en ai empêchée. Si elle interprétait son personnage en ayant conscience qu’il était drôle, les rapports s’écroulaient. Il fallait qu’elle le joue "straight", en se prenant très au sérieux » dira Henry Hathaway dans une interview de 1972 accordée à Michel Ciment. En revanche, nous ne pouvons rien dire de positif sur l’interprétation totalement fade du Texas Ranger joué sans aucun talent par Glen Campbell.

Parmi les scènes d'anthologie du film, il faut signaler une séquence avec le jeune Dennis Hopper d’une violence fulgurante, sèche et sans concession dont certains jeunes réalisateurs devraient s’inspirer pour comprendre qu’une scène de cette sorte, pour être forte, n’a pas besoin d’être spectaculaire ni outrée. Une autre séquence, mythique celle-ci, est le fameux duel à un contre quatre entre Rooster Cogburn et les malfaiteurs. A cheval au milieu d’une immense prairie, John Wayne charge ses adversaires, les rênes entre les dents, un fusil dans une main, un revolver dans l’autre : une image qui fait aussi entrer le Duke dans la légende. Enfin, on mentionnera la chevauchée finale épique et émouvante destinée à sauvegarder la vie de Mattie mordue par un serpent à sonnette, une scène bonifiée par la partition magnifique d'Elmer Bernstein dont il faut dire au passage que son association avec Hathaway est encore meilleure, même si moins célèbre, que celle qu’il aura eue avec John Sturges. A l’arrivée, True Grit montre un bon dosage entre action, humour, aventure, émotion et suspense. Une belle réussite dont le succès donnera aux producteurs la mauvaise idée de tourner une suite, dans laquelle cette fois l’acteur et sa partenaire Katharine Hepburn ne pourront pas s’empêcher de cabotiner affreusement : l’exécrable Une bible et un fusil de Stuart Millar.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 20 mai 2003