Menu
Portraits

PORTRAIT DE WALTER HILL

Walter Hill est un cinéaste à part dans le paysage américain. Ni classique, ni de seconde zone, Hill nage tranquillement entre deux eaux, celle du succès d'estime et celle de l'anecdotique. Walter Hill, ce n'est pas qu'un scénario pour Alien. C'est surtout un metteur en scène qui se maintient en dehors des modes depuis bientôt 40 ans, tel un franc-tireur non partisan. Le réalisateur est catégorique: « Tous les films que j'ai faits sont des westerns. » C'est en effet cette approche qui lui réussit le mieux. Hill se plaît dans ces univers dépouillés de morale, abstraits, où l'humain prédomine, sans jamais s'encombrer d'une problématique sociale. On pourrait appeler cela autrement : un cinéma franc du collier.

UN CINEMA VIRIL

Éduqué par les John Ford, Howard Hawks, Anthony Mann et autres cinéastes de l'âge d'or hollywoodien, en parallèle d'une lecture studieuse des EC Comics, Walter Hill est dès le départ tiraillé entre un respect des pionniers et un désir de tout bousculer. Il faudra cependant attendre quelques années. Hill se lance dans l'écriture de scénario sans aucune formation, lui qui obtient son diplôme d'Histoire après maints petits boulots. Il travaille d'abord comme assistant sur le célèbre Bullit de Peter Yates en 1968. Et c'est Sam Peckinpah, son modèle (il s'inspirera dans plusieurs de ses filmsde la fameuse scène finale de The Wild Bunch tournée au ralenti), qui lui donne sa chance sur Guet-apens (avec Steve McQueen) en 1972, que Walter Hill écrira. Après un autre scénario pour John Huston, second réalisateur de renom et figure paternelle du cinéma américain, Hill réalise son premier film, Hard Times, en 1975. Pour frapper fort d'entrée, par soucis de vérité et de virilité, il embauche Charles Bronson et James Coburn, deux des acteurs les plus masculins de l'époque et spécialistes des westerns. On trouve déjà dans ce premier jet tout ce qui fera la renommée de Walter Hill : une atmosphère urbaine délétère (il reconstitue l'époque de la Grande Dépression), une lutte quotidienne pour la survie, une absence de manichéisme (les protagonistes sont bons et mauvais à la fois), de l'action brutale (l'intrigue s'articule autour de combats de rue) et une économie de moyens qui passe pour une sobriété exacerbée ; les répliques de Charles Bronson sont réduites au strict minimum à l'image des combats, haletants, qui ne se succèdent pas de manière effrénée. Bronson, âgé de 53 ans au moment du film, insistera pour tourner lui-même tous les duels. « C'est dans les vieux pots qu'on fait la meilleure soupe » restera la devise de Hill.

Dès lors, ses influences et sa définition de la virilité vont resplendir dans des films aussi éloignés que The Driver (1978) et son héros minimaliste sans nom (qui fascinera autant Michael Mann pour son Thief que Nicolas Weding Refn dont Drive reprendra quasiment toutes les ficelles), avec le charisme explosif de Nick Nolte, alter ego de Hill à l'écran, qu'il emploiera à plusieurs reprises - 48hrs (1982), Extreme Prejudice (1987) -, avec le sex-appeal ambigu de Schwarzy dans Red Heat (1988) (et cette fameuse scène de musculation sous fond d'acid house naissante) ou encore avec le flegme désabusé de Mickey Rourke dans Johnny Handsome (1989). Mais où sont les femmes me direz-vous ? Elles représentent des rôles secondaires pour ne pas dire souvent inexistants (mais loin d'être inutiles), laissant le champ totalement libre aux pulsions des mâles dominés. Cette scène de Last Man Standing (1996) où Bruce Willis met K-O une prostituée qui l'a trahie a dû valoir à Walter quelques remontrances. Cela reste un pur moment de cinéma mâle, et le film reste un western moderne atmosphérique injustement sous-estimé. Quand on reproche à son cinéma d'être abusivement violent, Hill répond que « par honnêteté artistique », il se doit de « retranscrire cette partie intégrante de la nature humaine et de notre société. »

L'ESPRIT DE FRATRIE

L'autre grand trait du cinéma de Walter Hill est cette fraternité, naturelle ou née dans l'adversité, qu'il s'emploie à mettre en avant dès qu'il le peut. Dans Long Riders, son premier "vrai" western en 1980, Hill caste de vraies fratries pour rejouer le mythe de Jesse James : les frères Keach, Quaid et Carradine. Comment faire plus authentique ? Grâce à cette fine idée, la tension demeure palpable à chaque minute du film ; et lorsque les balles pleuvent, il n'est bientôt plus question de bande mais de famille, chacun avec les siens. Que ce soit ensuite par l'intermédiaire des gangs de The Warriors (1979), Streets of Fire (1984) et Trespass (1992), ou de l'armée montée par Geronimo (1993), le recours à la fratrie est souvent la manière dont Walter Hill imagine la lutte à l'écran. Une lutte d'homme à homme contre les forces obscures, sans ingérence extérieure, au-delà de toute loi ou système établi, ce qui donne à ses films ce caractère si universel. Et qu'on ne vienne pas lui demander si cela à quelque chose à voir avec son enfance solitaire : « Je suis toujours frappé quand les gens me disent, "vos films sont comme ça, donc vous devez être pareil". C'est terriblement faux. La vie est bien différente des films. Les films se rapprochent plus des rêves... et certains ont juste des rêves plus intéressants que d'autres. »

Hill alternera pendant toute sa carrière entre héros solitaires et film de bandes. Mais c'est au contact du groupe ou d'une alliance de deux caractères ambivalents que sa réalisation resplendit. Une variante de cet esprit de fratrie apparaît dans un film comme 48hrs., peut-être son plus notable. C'est en effet lui qui lance la mouvance du "buddy-movie" qui va ensuite déferler à Hollywood durant le reste des années 80. Un film policier réunit deux hommes qui se détestent mais s'allient pour combattre un ennemi commun et arriver à leurs fins. La recette efficace - un duo bancal, un méchant évident, des muscles et des détonations, des dialogues en formes de vannes punchy - fera son chemin et permettra même à Hill de réaliser une suite, que certains trouvent même meilleure : Another 48 hrs. en 1990 (il est vrai que le premier volet n'avait pas forcément l'allure d'une comédie au sens courant, mais d'un film plutôt cru). Comme toujours, Walter Hill se place en observateur et, sans jamais se faire le chantre d'un quelconque cinéma engagé, mettra à nu les problèmes de l'Amérique contemporaine à sa façon : du racisme latent (48 hrs.) aux réalités sociales difficiles (Johnny Handsome ou Trespass), en passant par le système carcéral (Undisputed (2002), la dé-dramatisation de la Guerre Froide (Red Heat) ou l'origine des fondements de l'Amérique (Geronimo). Walter Hill parvient toujours à glisser un commentaire pertinent, habilement placé entre l'action et le divertissement.

L'ESTHETIQUE DE LA SURVIE

Dans The Warriors, son film devenu peut-être le plus culte, Walter Hill pose les codes du western urbain qui seront appuyés par Escape From New York de John Carpenter l'année suivante. Hill convoque les mythes grecs, de l'Odyssée à Anabase, revisités dans les rues d'un New York en proie aux guerres de gang. La fable futuriste (qui aurait dû comprendre un casting 100% noir, refusé par la production) fait rentrer pleinement Hill dans les années 80. Un mélange de pessimisme et d'ironie, une imagerie inspirée à la fois des comics (la photographie stylisée comme souvent chez le cinéaste élève clairement le propos), des clips (costumes et combats chorégraphiés) et du jeu vidéo (le film avance par niveaux). En plus de cela, la bande-son de Barry De Voarzon temporise parfaitement les différents degrés d'intensité du film pour y sceller un rythme parfait. Si le film est souvent considéré comme mineur, il reste un pari osé (quatre films en un !) et une influence majeure du cinéma des années 80.

Walter Hill essaiera de recréer cette même ambiance cinq ans plus tard dans Streets of Fire, un film plus musical, qui tombe un peu dans la caricature. Évoluant dans des lieux et des univers écartés, clos ou abstraits, les personnages de Hill doivent lutter continuellement pour leur survie. C'est cette fine frontière entre l'héroïsme et la mort que le réalisateur aime filmer. L'usage du ralenti et la priorité donnée aux décors extérieurs concourent à transcender des intrigues assez classiques. On a parfois qualifié son style de "lourd", mais c'est ainsi que Hill, un mec à l'ancienne, choisit d'asseoir ses long métrages, avec force et tranquillité.

Il mènera d'ailleurs la vie dure à ses petits soldats de Southern Comfort qui devront s'extirper du Bayou à tout prix dans son long-métrage de 1981. Ce survival revient souvent à la seconde place derrière Deliverance lorsqu'on parle des canons du genre. Le tournage difficile en Louisiane ajoute une patte inimitable au film ; les acteurs, marqués, vivent littéralement leur rôle et sont en proie à une paranoïa qui va crescendo pour déboucher sur une scène finale époustouflante. La musique de Ry Cooder donne une autre ampleur au film, qui est une fois de plus une production estampillée Hill : une bataille psychologique où le groupe est mis à rude épreuve, la vengeance comme moteur, une menace abstraite toujours plus oppressante et un emballage qui ne s'embarrasse jamais d'effets inutiles et plonge directement dans l'humain. En véritable hussard du cinéma, Hill privilégie une fois de plus le style à la morale lorsqu'on parle des canons du genre.

LE CULTE DU LACONISME

Dans les vieux westerns, les cow-boys rechargeaient leurs pistolets tous les six coups, on allait à l'essentiel, avec retenue et sobriété. Même si Bruce Willis ne recharge jamais dans Last Man Standing (influence de John Woo oblige), on ne peut pas enlever à Walter Hill ce soucis du détail et le laconisme dont la majorité de ses acteurs et de ses dialogues font preuve. Rappelons que c'est le script de Point Blank (1967, John Boorman) magnifié par Lee Marvin, qui fut le détonateur de la carrière de Walter Hill. Depuis ce temps, il a toujours gardé cette même ligne conductrice : pas d'effusion de sentiment, le tout doit rester ferme, robuste et astucieux. Un cinéma à l'image de la chemise de Nick Nolte dans Extreme Prejudice, auréolée de sueur mais boutonnée jusqu'en haut, contenu malgré le poids du monde sur les épaules.

Cette ré-interprétation des mythes du Far West semble être une clé du cinéma de Walter Hill. Assez soucieux de redonner un caractère humain aux légendes d'antan (que ce soit Jesse James dans Long Riders ou Wild Bill), Hill rappelle l'histoire de son pays sans verser pour autant dans une nostalgie évidente. Il emploie souvent des acteurs âgés pour une mise en abime plus réussie, sans oublier son attrait pour le folklore et les traditions. Des scènes entières de Southern Comfort et Long Riders sont dédiées à la musique et à la danse. Walter Hill aime le Western, la représentation de l'Amérique, et il tente de nous faire partager un peu de ce patrimoine. Avare dans ses films comme dans la vie, ce cinéaste qui « n'a pas d'opinion sur ses films » se refuse à commenter et à expliquer ses réalisations, alors trêve de bavardages et laissons le conclure avec sur son idée du progrès : « Tough, hard & smart ! »...

« Si vous êtes quelqu'un qui pense que la société est toujours censée aller de l'avant, que l'Histoire est toujours l'histoire du progrès, et que nous nous dirigeons tous vers une certaine idée de l'utopie, alors je ne peux pas être en accord avec ça. Je n'ai pas cette vision du monde. Bien qu'il existe certainement des découvertes qui ont été faites dans la science suffisantes pour changer notre façon de vivre, je pense que la plupart des principes éthiques qui déterminent le comportement humain sont restés remarquablement constants, depuis des milliers d'années. Comme nous l'avons dit, le public change, en particulier quand vous avez affaire au divertissement populaire. Mais finalement, les gens viennent toujours pour voir une bonne histoire. »

Aujourd'hui sort en France Bullet to the Head, avec Sylvester Stallone, le retour de Walter Hill derrière une caméra 10 ans après avoir filmé Wesley Snipes et Ving Rhames dans Undisputed. Et l'on se demande d'ailleurs comment ces deux-là, poids lourds du cinéma d'action des années 80, qui partagent la même vision anti-moderniste du monde, ont fait pour ne pas se croiser plus tôt. Walter Hill a l'occasion de rafraîchir le genre qu'il a lancé, le buddy-cop-movie, cette fois-ci en adaptant une bande- dessinée de Wilson & Matz tournée à la Nouvelle-Orléans. Jimmy Bobo (Sly), tueur à gages, s'allie à Taylor Kwon (Sung Kang) pour abattre un ennemi commun. Sachant que Hill est arrivé en cours de tournage après le remerciement de Wayne Kramer, va t-il réussir à en tirer quelque chose de moins bateau que tout ce revival que l'on nous inflige depuis Expendables ? Peu importe puisque, comme Hill aime à le rappeler, une seule et ultime interrogation universelle se pose à nous face à ce type de film : « Will he live or will he die ? »

Le blog Fluoglacial

Par Rod Glacial - le 27 février 2013