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Portraits


PORTRAIT DE vincente minnelli A TRAVERS SES FILMS

Vincente Minnelli est-il un auteur ? Telle est la question que posait Thierry de Navacelle en préambule au plus bel ouvrage consacré au réalisateur qu'il écrivit en 1985 en collaboration avec Patrick Brion et Dominique Rabourdin : Minnelli : de Broadway à Hollywood ! Si la question a été posée, c'est que beaucoup de critiques et journalistes en France et aux USA dans les années 60 et 70, à l'instar de François Truffaut, le considérait plus comme « un bon metteur en scène que comme un auteur à part entière », lui reprochant surtout son manque de rigueur intellectuelle et sa naïveté. De nos jours, une telle affirmation peut faire sourire ; le fait d'avoir revu pour cette "rétrospective" tous ses films à la suite me prouve le contraire, ayant eu la forte impression d'avoir survolé une oeuvre d'une densité et d'une richesse incroyables, source de plaisirs quasi constants (même s'il y eut quelques ratés et non des moindres). Quoi qu'il en soit, auteur ou non, ce n'est pas très important. Ce fut un immense cinéaste négligé et méconnu trop longtemps : une remise sous les projecteurs de temps à autre n'est donc pas à négliger afin de se souvenir qu'il faisait partie des géants de Hollywood et surtout de la fameuse MGM (Minnelli a réalisé 30 films sur 34 pour la firme du lion).

Louis B. Mayer ayant perdu en 1936 ses deux plus précieux collaborateurs (Irving Thalberg qui décède et David O' Selznick qui va faire cavalier seul), il recherche d'autres hommes qui pourraient contribuer à la gloire de son studio. En 1939, il engage Arthur Freed en lui donnant la possibilité exceptionnelle de créer sa propre unité de production autonome au sein de la compagnie. A son tour Freed part à la recherche d'hommes et de femmes pour constituer son équipe qu'il veut novatrice. Vincente Minnelli entre au sein de cette équipe en 1940 et deviendra immédiatement un des collaborateurs attitrés de Freed : il participe à la préparation des films, donne déjà des idées de mise en scène et tourne même quelques séquences. Il lui faut à peine deux ans pour se voir octroyer la possibilité de réaliser son premier long métrage.

un petit coin aux cieux (cabin in the sky, 1943)

Après avoir mis en boîte quelques séquences musicales dans Artists and Models de Raoul Walsh, Strike Up the Band et Babes on Broadway de Busby Berkeley, Lady Be Good et Panama Hattie de Norman Z McLeod, Rio Rita de Sylvan Simon, Vincente Minnelli se lance dans la réalisation et son premier long métrage est une adaptation d'un spectacle de Broadway narrant l'histoire plutôt cocasse d'un mort en sursis que se disputent Dieu et Lucifer, qui le souhaitent tous deux pour hôte une fois qu'il sera passé de vie à trépas.

Avec une distribution éclatante constituée uniquement d'acteurs noirs, le génial cinéaste signe dès sa première œuvre un film formidable qui démontre d'emblée sa virtuosité et son élégance derrière une caméra. La direction d'acteurs, la beauté des éclairages, la minutie des décors, la tendresse envers tous les personnages (même les moins fréquentables), le plan séquence dans l'église et la longue scène au tempo "swinguant" se déroulant à l'intérieur du cabaret dans la dernière demie heure sont d'éclatantes démonstrations de la naissance d'un immense metteur en scène. Par ailleurs, le film est musicalement jouissif et savoureusement drôle, l'angélisme ne tombant jamais dans la mièvrerie grâce à des dialogues superbement écrits et à des acteurs tous au diapason. Lena Horne trouve certainement ici son plus beau rôle, une des âmes damnées du Malin dotée, comme il se doit, d'un fort potentiel érotique (les paroles de la chanson Honey in the Honeycomb étant plus que suggestives), Ethel Waters et Eddie Anderson composent un couple épatant et Rex Ingram se révèle absolument génial dans la peau du fils de Lucifer. Au rayon des grands classiques, on y trouve Taking a Chance on Love par Ethel Waters et quasiment tout le reste se trouve être du même acabit, Duke Ellington et Louis Armstrong étant eux aussi de la partie. La fulgurante scène de l'ouragan avec sa caméra frénétique préfigure déjà les sommets de lyrisme que l'on trouvera parsemés dans presque chacun des futurs films du cinéaste, et la vivacité de l'ensemble fait qu'il est difficile de s'y ennuyer. Bref, même si Minnelli fera mieux par la suite, son coup d'essai est un coup de maitre et le propulse dès lors parmi les plus grands. Arthur Freed pouvait être fier de son nouvel "employé" qui signait là un premier film franchement délicieux.

Mademoiselle ma femme (I dood it, 1943)

I Dood it est le deuxième film de Vincente Minnelli, qui rejoignit le tournage alors que la plupart des séquences musicales avaient déjà été tournées. Pour nous consoler, on pourra donc considérer qu'il ne s'agit pas véritablement de l'un de ses films car, comme sa réputation nous le laissait entendre, celui-ci est loin d'être fameux. Il s'agit d'un remake du Figurant de Buster Keaton, le comique lui-même ayant été embauché comme gagman sur le film de Minnelli. Le scénario est foncièrement inepte, ce qui est bien dommage car Red Skelton est un pitre parfois assez drôle (surtout quand il se met à danser, on en aura encore un aperçu dans l'excellent Bathing Beauty), certaines séquences comiques possèdent un bon timing même si toutes sont un peu trop longues (celle de la chambre à coucher, au cours de laquelle Skelton essaie de mettre au lit Eleanor Powell assommée par des somnifères), et certains numéros musicaux se révèlent assez réussis - le générique avec un orchestre de Jimmy Dorsey qui fait swinguer les cuivres à perdre haleine sur One O'clock Jump de Count Basie ; le spectaculaire So Long Sarah Jane avec Eleanor Powell aussi douée pour les claquettes que pour le maniement du lasso ; enfin le numéro Jericho par Lena Horne et Hazel Scott, seul moment du film où la caméra prend son envol et où l'on sent la patte du réalisateur). Les numéros musicaux ont beau ne pas être mauvais pour certains, ils s'intègrent hélas sans aucune harmonie à l'intrigue ; et au fur et à mesure qu'avance le film, on trouve le temps de plus en plus long jusqu'à pousser un soupir de soulagement lorsque le mot fin arrive. Mademoiselle ma femme est un ratage moins pénible que l'on aurait pu l'imaginer mais reste néanmoins un ratage. Minnelli se rattrapera heureusement en beauté l'année suivante.

Le chant du missouri (meet me in st. Louis, 1944)

Il n’aura pas fallu longtemps à Vincente Minnelli pour acquérir la célébrité puisque Meet Me in St. Louis n’est alors que son troisième long métrage. Ses recettes furent cinq fois supérieures au coût de départ (il s’agissait pourtant déjà d’un gros budget) et en 1944, il devient le plus grand succès de l’histoire du cinéma après Autant en emporte le vent de Victor Fleming. La vision de cette vieille Amérique colorée et nostalgique, aux antipodes des métropoles bruyantes et du monde en guerre, fit affluer le public qui s’y rua pour oublier la tragédie de l’époque et surtout les séparations familiales. Grâce à cette réussite financière, et pour notre plus grand bonheur, Vincente Minnelli aura désormais carte blanche pour la suite de sa carrière. Alain Paucard a écrit dans Le Guide des films (collection Bouquins) : « Ce pourrait être une bluette affligeante, c’est admirable... Minnelli a déjà maîtrisé ce qui va devenir l’essence de son style, la capacité à transcender le quotidien en un univers merveilleux. »

En effet, Meet Me in St. Louis est une symphonie en quatre mouvements épousant le rythme des saisons pour conter une chronique exemplaire exaltant les vertus de la vie familiale et le charme idyllique de la vie de province américaine. Chacun d’eux débute par une carte postale désuète montrant la maison des Smith de face en plan d’ensemble et qui, par un subtil fondu enchaîné, se met à vivre comme par magie. Le spectateur entre alors avec son âme d’enfant dans cet univers doucereux et nostalgique, véritable hymne à la douceur du foyer. Il s’agit bien ici d’une vision sacralisée mais aussi très sensible de la vie familiale ; une représentation certes idéalisée à outrance mais qui ne saurait être conservatrice, Minnelli ayant prouvé à de nombreuses reprises par la suite qu’il n’avait pas du tout cette vision du monde. La reconstitution subtile de cette Amérique provinciale a stimulé l’imagination et la sophistication visuelle du réalisateur pour ce qui demeure sa première chronique familiale. Grâce au talent de coloriste du cinéaste, la surcharge décorative souvent critiquée est pourtant un régal pour l’œil et n’empêche à aucun moment de se passionner et de s’émouvoir pour les personnages. Drôle, charmant, tendre, mélancolique, fluide, épuré, frais, entraînant, picturalement euphorisant, Le Chant du Missouri est tout ceci à la fois.

Lire la chroniqe complète du Chant du Missouri

Ziegfeld Follies (1946)

Après Meet Me in St. Louis, Vincente Minnelli met en scène (avec d'autres réalisateurs, dont George Sidney ou Roy Del Ruth) cet hommage au grand Florenz Ziegfeld, le directeur des célèbres Ziegfeld Follies. Depuis 1929, il n'y avait plus eu de film musical sans intrigue ; il s'agit donc d'une suite de tableaux, un mélange de sketchs et de numéros dansés ou chantés. Mais même en sachant cela, il faut se rendre à l'évidence : le naufrage est presque total et les deux heures que dure le film semblent durer le double. Passons rapidement sur les quatre sketchs de Fanny Brice, Red Skelton, Victor Moore ou Keenan Wyn, tous plus calamiteux et aussi peu drôles les uns que les autres. Quant aux autres numéros, ils se révèlent soient trop longs, soit banals, manquant pour la plupart de grâce, d'entrain ou de magie ; même les décors semblent plus bâclés que fastueux, ce qui est un comble pour Minnelli et pour un film au budget aussi conséquent. Inutile de s'étendre plus ni d'énumérer les différents tableaux et leurs défauts respectifs, mais voyons rapidement ce qui peut néanmoins être sauvé de ce monument de balourdise et d'ennui : le kaléidoscope en rose et noir de Here's to the Girls, Virginia O'Brien et sa voix inimitable chantant Bring on the Wonderful Men, la divine Lucille Bremer tournoyant avec ses longues et sublimes jambes dans This Heart of Mine, le sympathique (mais loin d'être génial) The Babbitt and the Bromide, célèbre pour être la seule "réunion" de Fred Astaire et Gene Kelly au cinéma et surtout, le clou de ce musical, A Great Lady Has An Interview pour lequel Vincente Minnelli nous fait entrevoir une fois encore l'amour qu'il portait à Judy Garland, magnifiée par la caméra, qui ne sera jamais aussi inspirée et virevoltante qu'ici. Bref, un petit quart d'heure de magie dans un ensemble pachydermique, source de plus de torpeur et de consternation que de sourires. Vincente Minnelli avait alors à son actif deux superbes réussites et deux ratages.

L'horloge (The clock, 1945)

Alors qu'il était encore absorbé par le tournage de Ziegfeld Follies, Minnelli fut contacté par Arthur Freed, ce dernier lui demanda de venir remplacer Fred Zinnemann sur le plateau de The Clock, Judy Garland s'entendant assez mal avec le réalisateur du futur High Noon. Après avoir vu ce qui avait déjà été tourné, Minnelli décida, avec l'accord préalable de Zinnemann, de ne rien garder et de tout recommencer. Film méconnu, The Clock, discrètement, simplement et sans grande progression dramatique (ce qui était assez avant-gardiste pour l’époque à Hollywood, et ce qui explique peut-être le fait qu’il ne soit pas sorti dans nos contrées avant 1970) narre les 48 heures de permission à New York d’un soldat et sa rencontre avec une secrétaire avec qui il va passer ce court laps de temps à travers la ville. Minnelli nous démontre une nouvelle fois sa virtuosité - dès la superbe première séquence à la gare avec une caméra délicatement aérienne, ces travellings et panoramiques typiques du réalisateur -, sa touchante sensibilité (beaucoup de ses souvenirs personnels sont glissés ici et là) ainsi que sa très belle direction d’acteurs, Robert Walker n’a jamais été aussi émouvant qu’ici et sa partenaire prouve avec éclat que son talent ne se situait pas uniquement dans sa superbe voix mais qu’elle pouvait se révéler aussi une admirable et convaincante actrice dramatique. Garland a rarement été aussi attendrissante, belle et amoureusement filmée que dans ce film (deux gros plans sur son visage dans la séquence du restaurant ont l'air tout droit sortis d'un film muet de Murnau ou Griffith). Signalons aussi la place qu'occupe New York qui pourrait être considérée comme le troisième personnage principal alors que, paradoxalement, le film a été intégralement tourné en studio (avec un très belle utilisation des transparences et des stock-shots).

Mais cette chronique romantique se révèle néanmoins quelque peu inégale sur l'ensemble et certains scènes cassent un peu le ton touchant de cette belle histoire d'amour, celle entre autres assez pénible avec Keenan Wyn en homme ivre, cette autre un peu trop étirée du repas avec le laitier et son épouse ou encore cette dernière, trop longue également et qui n'apporte pas grand chose au récit, narrant la difficulté de nos deux tourtereaux, suite aux lourdeurs administratives, à se procurer un certificat sanguin pour pouvoir se marier. A quelques reprises, l'ennui pointe le bout de son nez. Mais hormis cela, comment ne pas frémir de bonheur lors de la sublime séquence nocturne du parc qui se termine dans un lyrisme purement minnellien (dialogues subtils, caméra caressante, grandes envolées musicales, travellings poétiques, splendides gros plans), comment ne pas rire aux éclats lorsque qu'un gamin envoie un violent coup de pied au tibia de Robert Walker alors que celui-ci était en train de faire à son amie de rencontre l'apologie des enfants, comment ne pas trembler pour le couple lors de ce suspense remarquablement mis en place dans le métro new-yorkais alors qu'ils se sont perdus de vue, bousculés par la foule, et que l'on pense qu'ils ne pourront jamais se retrouver puisque chacun ignore le nom et l'adresse de l'autre ? Il a manqué de peu pour que The Clock soit l'un des très grands films du cinéaste. En l'état, il est assez original et émouvant pour en faire néanmoins une belle réussite.

Yolanda et le voleur (yolanda and the Thief, 1945)

Un petit pays imaginaire d'Amérique du Sud. Yolanda, jeune orpheline élevée au couvent, hérite à l'âge de dix-huit ans de la fortune colossale de ses parents. Deux escrocs, Johnny et Victor, apprennent la nouvelle par les journaux et flairent la bonne occasion ! Le soir, Johnny, qui s'est glissé dans le jardin, surprend la jeune fille en prière devant la statue de son ange gardien. Elle lui demande de l'aider, terrifiée à l'idée de devoir gérer son immense fortune. Johnny, profitant de l'extrême crédulité de Yolanda, lui fait alors croire qu'il est justement son ange gardien venu sur Terre ! Elle lui confie sa fortune à et tombe amoureuse de lui...

Changement total de registre : après The Clock, une chronique "réaliste", Vincente Minnelli se lance dans une comédie musicale féérique. Comédie musicale malheureusement souvent oubliée lorsque l'on évoque la carrière de Minnelli, et pourtant un véritable émerveillement que ce film avant-gardiste par ses chorégraphies et sa musique peu évidente à appréhender à la première écoute, plus souvent basée sur les rythmiques que sur la mélodie ! Du coup, il est facile de comprendre pourquoi ce film a été un flop à l'époque comme le fut dans une moindre mesure trois ans plus tard un autre chef-d'oeuvre, Le Pirate. Yolanda et le voleur développe une intrigue poético-fantastico-féérique très simple mais totalement délicieuse et qui prend tout son temps pour se développer, prenant de ce fait le risque d'en ennuyer certains. Mais comment résister à tant de délicatesse dans le traitement de la couleur, des décors et des costumes (les tenues de Lucille Bremer sont magnifiques), tant d'humour dans des dialogues d'une remarquable finesse ? On peut aussi saluer une mise en scène une nouvelle fois d'une élégance irréprochable, avec ces étonnantes circonvolutions et arabesques d'une caméra constamment en mouvement lors des numéros musicaux et la beauté de ses gros plans : un ravissement constant pour les yeux !

Les trop rares chansons sont superbes (je mets au défi quiconque de ne pas encore fredonner This Is a Day for Love quelques jours après avoir vu le film) et les deux grands numéros musicaux sont parmi les plus extravagants de l'histoire de la comédie musicale ; d'ailleurs, la très longue séquence surréaliste de rêve Will You Marry Me est inventive et somptueuse de bout en bout. La seule chose à regretter est un certain manque d'émotion dû à Lucille Bremer, actrice ô combien photogénique (et ce film en est le plus flagrant exemple) mais au talent dramatique un peu limité. On peut imaginer les sommets atteints par le film si Judy Garland avait accepté le rôle qui lui était au départ dévolu. Elle préfèrera tourner dans Harvey Girls de George Sidney et on ne lui en voudra pas tellement ce dernier est lui aussi une superbe réussite. Le reste du casting ne souffre d'aucun reproche ; Fred Astaire est égal à lui-même et tous les seconds rôles sont parfaitement tenus avec une mention spéciale au superbe Leon Ames (le père dans Meet Me in St. Louis) dans la peau du personnage le plus intriguant du film, et pour cause...

Lame de fond (undercurrent, 1947)

Après deux comédies musicales, Vincente Minnelli s'essaie au thriller psychologique et psychanalytique à tendance "gothique" comme il s'en faisait beaucoup dans les années 40 ; un peu dans le style de Hantise de Cukor ou Rebecca de Hitchcock. C'est l'histoire d'un mariage improbable entre une femme de condition modeste et un industriel riche et célèbre, mariage qui va tourner au drame après que la femme a découvert que son époux lui a caché l'existence d'un frère qu'il déteste. Attiré par ce "fantôme", elle va essayer de comprendre d'où vient cette inimitié, ce qui ne plaira pas du tout au mari... Edward Chodorov a accusé Minnelli d'avoir totalement saboté son scénario. Une chose est certaine : le réalisateur ne fait rien pour améliorer par sa mise en scène cette histoire aussi ridicule que peu passionnante. En effet, il semble s'en être complètement désintéressé tant le démarrage est laborieux et tant la réalisation se révèle d'une platitude indigne de son talent. De plus, le casting a beau être prestigieux, aucun des acteurs n'est convainquant : impossible de croire une seule seconde à l'amour que Katharine Hepburn porte à Robert Taylor et vice-versa. Quant à Robert Mitchum, ce n'est pas en deux séquences d'à peine cinq minutes qu'il a le temps de prouver quoi que ce soit. Brahms est (très mal) utilisé comme leitmotiv musical, et jamais le romantisme de sa musique ne rejaillit sur le ton du film qui demeure terne de bout en bout. Bref, quasiment deux heures d'un ennui le plus profond. Mais ce n'est pas la peine d'enfoncer Lame de fond film plus longuement, d'autant plus que ce premier drame du réalisateur compte des amateurs chevronnés.

Le pirate (The pirate, 1948)

Manuela vit aux Caraïbes. Elle est promise au richissime maire de la ville mais n'en a cure ; elle rêve d'aventure et de dépaysement et son héros est le redoutable pirate Macoco. Un saltimbanque, tombé amoureux de Manuela, va utiliser ses talents d'acteur, se faire passer pour ce pirate afin de se faire aimer d'elle...

Après Lame de fond, un ratage total (le réalisateur n'ayant que trop peu d'affinités avec le film noir), Vincente Minnelli revient à la comédie musicale et nous livre un nouveau sommet du genre, une sorte de pendant survitaminé à son délicat Yolanda and the Thief qui aborde une fois encore le sujet des faux semblants, des jeux de dupes et de la dualité entre rêve et réalité. Avec d'énormes moyens (peut-être le plus gros budget de sa carrière), il prend d'énormes risques avec un tournage exclusivement en studio sans aucun plan d'extérieur réel - à l'exception d'un seul qui semble ainsi paradoxalement irréel et fantasmé - et un ton tout à fait nouveau pour le genre. En effet, nous sommes ici plus dans la comedia dell'arte avec sa joyeuse frénésie, son cabotinage excessif et son exubérance constante que jamais auparavant dans le musical hollywoodien, sans que cela ne soit pénible un seul instant puisque le sujet s'y prête admirablement, les protagonistes étant des saltimbanques ou de grands rêveurs romantiques qui cherchent à se duper chacun leur tour, non pour de viles raisons financières ou mercantiles mais par amour. L'acteur Serafin se fait passer pour le pirate que Manuela rêve d'épouser, ce dernier représentant pour celle-ci tous ses désirs romanesques de voyages et d'aventures. Après l'avoir confondu, la jeune femme va à son tour faire semblant de rentrer dans son jeu pour qu'il se rende compte par lui-même de son "ignominie". Cette séquence se clôturera d'ailleurs par une homérique "scène de ménage" à la fois jubilatoire et hilarante.

Déjà remarqué dans le poignant For Me and My Gal, le couple formé par Judy Garland et Gene Kelly fonctionne à merveille et tous deux rivalisent ici de talent dans le cabotinage pour notre plus grand plaisir. Judy Garland chante divinement et laisse exploser toute sa féminité et sa sensualité dans le morceau Mack the Black. Mais c'est à Gene Kelly que reviennent les séquences musicales les plus spectaculaires : le sublime Nina et ses plans séquences hallucinants de virtuosité et de fluidité ainsi que The Pirate Ballet pour lequel Minnelli nous offre un véritable feu d'artifice visuel. Au niveau musical encore (la musique signée Cole Porter ne doit pas excéder 10 % du film pour ceux qui seraient réfractaires au genre) : les touchants You Can Do No Wrong et Love of My Life chantées par Judy Garland, et le célèbre numéro final Be A Clown qui termine le film par un éclat de rire communicatif et surtout émouvant tellement il semble venu naturellement. On n'oubliera pas un excellent second rôle en la personne de Walter Slezak, qui nous ferait presque avoir pitié de son personnage lorsque Minnelli filme son visage démonté en gros plans lors de la séquence du procès, ainsi que la perfection du travail fourni par les équipes techniques et artistiques de la MGM - avec une mention spéciale aux décorateurs et aux costumiers. Comédie musicale originale, novatrice et ô combien culottée, Le Pirate réussit à combler de bout en bout de ces 100 minutes ceux qui accepteront de rentrer dans ce spectacle théâtral, bruyant, dynamique, surjoué et survolté.

madame bovary (1949)

Après Le Pirate, Vincente Minnelli devait tourner Easter Parade avec le duo Judy Garland et Fred Astaire. Dépressive, Judy eut du mal à imaginer se laisser diriger par son ex-mari et Arthur Freed demanda gentiment au réalisateur d'abandonner le projet. Il le remplaça par Charles Walters qui s'acquitta admirablement de la tâche. Pandro S. Berman, autre producteur célèbre de la MGM, vint alors proposer à Minnelli l'adaptation du roman de Gustave Flaubert. Au vu de ses œuvres précédentes, et même s'il n'était pas encore habitué à filmer un drame en costumes, il est clair que le sujet allait encore comme un gant au cinéaste.

Emma, comme Manuela dans Le Pirate, s’ennuie et a décidé de vivre pleinement en se projetant à travers les romans, les gravures de mode ; elle rêve d’aventures et d’amours romantiques. Minnelli aborde donc à nouveau son thème de prédilection, à savoir la dualité entre rêve et réalité, cette fois dans un contexte dramatique, celui de l’adultère et du mensonge. Je ne vous ferais pas l’affront de vous raconter plus avant ce classique de la littérature. Le délicat cinéaste allait-il pouvoir adapter le roman rustre et réaliste de Flaubert ? Prenant beaucoup de libertés avec le matériau de départ, recréant une France très hollywoodienne, le cinéaste en livre une version très personnelle au style baroque, aérien et lyrique immédiatement reconnaissable. L’idée de raconter l’histoire en flash-back par l’intermédiaire d’un Gustave Flaubert devant se justifier de son amoralité devant un jury est superbe, même si elle a été imaginée et presque imposée pour contourner la censure. La voix off revient de temps à autre faire avancer l’histoire sans que cela ne soit jamais forcé.

La mise en scène est constamment inventive, et l'élégante caméra de Minnelli effectue des prouesses surtout dans la fameuse séquence du bal qui marque l’apogée du film, le point culminant de la vie romanesque d’Emma qui se voit dans le miroir telle qu’elle s’était toujours rêvée d'être, entourée d’hommes et centre d’intérêts et de convoitises du plus grand nombre. Ce sera ensuite le début de la déchéance pour Emma. Autre vision marquante parmi tant d’autres : la traversée fracassante de la rue nocturne d’Yonville par la "diligence" alors qu’Emma s’attendait à ce que celle-ci s’arrête pour l’emmener loin de cette vie "végétative". Bref, plastiquement, c’est superbe et Vincente Minnelli a été parfaitement secondé par ses équipes techniques, le chef opérateur Robet Planck, les costumiers et décorateurs... Les dialogues sont de toute beauté et le scénario s'avère très intelligent mais il s’emballe peut-être un peu trop dans la seconde partie ; à force d’enchainer sans repos de fortes séquences dramatiques, il en vient à tuer un peu l’émotion. Le casting est certes impeccable (sauf Christopher Kent, un peu fade) mais le jeu de Jennifer Jones reste toujours un peu théâtral ; on a ainsi un peu de mal à ressentir de l’empathie pour son personnage. Un dernier mot sur la splendide partition de Miklos Rozsa : son style si particulier est reconnaissable dès la première note. Madame Bovary est un très beau film même s'il n'atteint pas les sommets minnelliens.

Le père de la mariée (The Father of the Bride, 1950)

Un père de famille se rend compte qu'il est en train de laisser s'échapper sa fille le jour où il apprend avec stupeur que cette dernière a décidé de se marier dans les semaines qui suivent. Une fois la nouvelle encaissée, il va devoir pourvoir à tous les préparatifs de ce jour qu'il prévoit, avec raison, comme "cauchemardesque"...

Après l'enfiévré et lyrique Madame Bovary, Vincente Minnelli opère un virage à 180 degrés avec cette gentille petite satire familiale qui fustige sans méchanceté cette "vénérable" institution qu'est le mariage. Il s'agit de sa première "comédie familiale" non musicale. Regard distancié, absence de musique et de mouvements de caméra voyants (hormis l'introduction), on a du mal, plastiquement et techniquement parlant, à reconnaitre la patte du cinéaste. On retrouve néanmoins sa grande sensibilité dans les relations père-fille, d'autant plus que les deux personnages sont admirablement interprétés par Spencer Tracy et la rayonnante Liz Taylor : leurs scènes communes sont les plus belles du film. Heureusement d'ailleurs que le cinéaste a refusé que Jack Benny endosse le rôle du père car Spencer Tracy y est formidable et porte pour ainsi dire quasiment tout le film sur ses épaules, tous les rôles secondaires étant quelque peu sacrifiés et faisant presque office de tapisserie.

Ce qui peut expliquer aussi la déception que procure ce dixième opus ; nous avons du mal à nous attacher plus que cela aux personnages, Minnelli prenant trop de distance par rapport à ces derniers, des pantins manquant un peu d'âme. L'idée de cette chronique racontée du point de vue du père par l'intermédiaire de la voix off de Spencer Tracy est une des très bonnes idées du film, le monologue étant toujours très drôle, très juste et bien senti. Il s'agit d'une comédie qui comporte donc son lot de séquences réjouissantes comme par exemple la visite aux parents du futur gendre ou cette autre de la discussion angoissée du couple parental en pleine nuit. Hormis cela, un ennui nous prend de temps à autre, surtout lors des séquences de foule mal rythmées que Minnelli réussit pourtant d'habitude admirablement. Rien de grave cependant. Si certains voyaient à tort en Vincente Minnelli un homme réactionnaire suite à la vision de Meet Me in St Louis, ils seront obligé de réviser leur jugement. Déjà Madame Bovary pouvait faire vaciller ces certitudes mais avec Father of the Bride, même si l'on ne peut pas dire qu'il soit un grand pourfendeur des valeurs traditionnelles et familiales américaines, il met néanmoins un peu ces dernières à mal et commence son lent travail de sape avec un don d'observation certain et une ironie qui ne se départit heureusement jamais de tendresse. Une œuvre mineure au sein de sa filmographie mais néanmoins fort sympathique.

Lire la chronique complète du Père de la mariée

Allons donc, papa (Father's Little dividend, 1951)

Voici quelques mois que Stanley Banks a marié sa fille. Guilleret avec la venue du printemps, il commence à échafauder des projets pour partir en voyage avec son épouse, avec qui il souhaite se retrouver seul comme au début de leur histoire d'amour. Manque de bol, une nouvelle inattendue vient l'assommer ce même jour : il va bientôt être grand-père !

Alors que Vincente Minnelli est en plein tournage d'Un Américain à Paris, les producteurs viennent le relancer pour qu'il réalise une suite au Père de la mariée ; ce devrait être d'autant plus facile que les comédiens de ce dernier film sont tous encore sous contrat et disponibles. Peu enthousiaste, Minnelli va pourtant boucler cette suite en 22 jours alors qu'il lui restait à mettre en boite le ballet final de sa future comédie musicale. Il reviendra tourner Un Américain à Paris après avoir terminé Allons donc, papa. On reprend donc les même et on recommence. Spencer Tracy continue à raconter ses "malheurs" de futur papy par l'intermédiaire de la voix off et le tableau est à nouveau loin de ce qu'on aurait pu attendre d'une comédie familiale de la MGM, loin d'être idyllique mais tendrement ironique, certaines séquences n'étant pas loin d'une certaine méchanceté. Tout cela ne porte évidemment pas à conséquence et tout se terminera pour le mieux. On retrouve toujours ici ce formidable don d'observation de la nature humaine, beaucoup d'humour et quelques scènes attendrissantes ou émouvantes, à nouveau celles réunissant Spencer Tracy et Liz Taylor (notamment la séquence suivant la première dispute du jeune couple). Mais si l'on y dénote les mêmes qualités que dans la "préquel" (le début semble même moins froid, les personnages de Spencer Tracy et Joan Bennett semblant avoir pris de l'épaisseur), les mêmes défauts sont également présents (des seconds rôles sacrifiés, des protagonistes trop distants, une esthétique assez terne). On regarde le film sans ennui mais sans passion non plus. On sent que le réalisateur ne s'y est que très peu investi, surtout au niveau de la mise en scène qui reste à des années-lumière de ce qu'il a été capable de nous montrer dans quelques uns de ses précédents chefs-d'œuvre. Allons donc, papa est un film tourné dans l'urgence, ce qui s'en ressent pas mal, mais il reste néanmoins loin d'être désagréable.

Un américain à paris (An american in ParIs, 1951)

Aux Etats-Unis, ce 12ème film de Vincente Minnelli est très souvent placé tout au sommet du genre de la comédie musicale, même devant Chantons sous la pluie. Il a récolté une pluie de récompenses, dont pas mal d'Oscars, et lorsque l'on parle du réalisateur c'est le titre qui revient souvent en premier. Il ne s'agit pourtant pas de sa comédie musicale la plus réussie faute à un scénario qui n'a rien de franchement nouveau ni de spécialement enthousiasmant (un peintre américain sans le sou tombe amoureux d'une vendeuse de parfum, elle-même déjà promise à un homme qui l'avait prise sous son aile et protégée lors de la Seconde Guerre mondiale) et à un mélange des tons qui empêche un ensemble harmonieux tout au long du film.

De ce fait, si presque chaque séquence, prise indépendamment l'une de l'autre, est un régal, l'ensemble ne semble pas particulièrement homogène ce qui n'était pas le cas pour les parfaites réussites que constituaient Meet Me in St Louis, Yolanda et le voleur et Le Pirate. Par exemple, aussi sympathique soit-elle, la partie rêvée au cours de laquelle Oscar Levant interprète le Concerto pour piano de Gershwin n'a rien à faire ici et casse un peu la fluidité qu'aurait dû avoir le film. Cela dit, il serait dommage de chipoter pour si peu et de bouder son plaisir qui est pourtant bien réel ; car malgré tout, Un Américain à Paris demeure l'un des plus beaux fleurons du genre. La musique de George Gershwin est quasiment inattaquable et les chorégraphies s'avèrent parfaites. Les numéros musicaux, qu'ils soient spectaculaires (I'll Build a Stairway to Paradise, superbe hommage aux Ziegfeld Follies) ou "intimistes" méritent toutes les louanges ; des moments comme By Strauss ou I Got Rhythm devraient entrer au Panthéon des séquences respirant le plus le bonheur et la joie de vivre. Minnelli n'a pas non plus perdu la main lorsqu'il s'agit de filmer avec une tendre délicatesse l'amour naissant ; de ce point de vue, la ballade romantique de Gene Kelly et Leslie Caron au bord des quais de Seine au clair de lune, Our Love is here to Stay, touche au sublime.

Il faudrait pouvoir citer chacune des séquences musicales, chacune des idées de mise en scène à l'intérieur de celles-ci (même si elles manquent parfois d'un soupçon de fantaisie), la splendide utilisation des couleurs (comme cette symphonie costumée en noir et blanc lors de la fête finale), la beauté des costumes et des décors recréant avec une charmante naïveté la capitale française... Le couple formé par Gene Kelly et la toute jeune Leslie Caron fonctionne assez bien, et l'on peut difficilement mettre en doute leur génie respectif lorsqu'ils se mettent à danser seuls ou en duo. Les seconds rôles sont bien campés mais leur personnages sont néanmoins un peu sacrifiés par le scénario ; dommage parce que le capital de sympathie dégagé par Georges Guétary et Oscar Levant est bel et bien présent, et parce que le personnage de Nina Foch aurait largement mérité d'être un plus développé et d'avoir plus de temps de présence. Quant au célèbre ballet final que Minnelli a mis plusieurs mois à mettre en boîte, il constitue tout simplement une magistrale leçon de mise en scène, une parfaite alchimie qui s'opère entre tous les arts, la peinture, la photographie, la danse et la musique, la caméra se faisant aussi virtuose et virevoltante que les danseurs qu'elle filme. Un monument de sensualité, de virtuosité et de lyrisme qui atteint son apogée avec ces travellings et ces panoramiques ascendants autour de la fontaine. Cette longue séquence de plus d'un quart d'heure est à ranger parmi les instants anthologiques du cinéma, de mon cinéma en tout cas.

Les ensorcelés (The Bad and the Beautiful, 1952)

A Hollywood, Harry Pebbel (Walter Pidgeon) réunit dans son bureau Georgia Lorrison (Lana Turner), star de l'écran, Fred Amiel (Barry Sullivan), l'un des meilleurs réalisateurs de Hollywood, et James Lee Bartlow (Dick Powell), scénariste qui vient d'obtenir le prix Pulitzer pour son dernier roman. Ils attendent tous fébrilement un coup de téléphone de Jonathan Shields, producteur qui leur en a tous fait voir mais néanmoins assez roublard pour réussir une nouvelle fois à les "ensorceler". Dans cette attente, chacun se souvient de sa rencontre avec cet homme à la fois attachant et haïssable...

Hollywood inspire visiblement Hollywood : que de grands films ont été tournés sur ce milieu du cinéma par les hommes mêmes qui ont travaillé à l’intérieur de ce système ! Le prenant comme thème principal, Mankiewicz nous fera le somptueux cadeau de sa Comtesse aux pieds nus alors qu’Aldrich le portraiturera au vitriol avec Le Grand couteau. Le treizième film de Vincente Minnelli n’a pas à rougir de la comparaison avec ces deux autres merveilles. Cet homme aux multiples facettes qu’est Jonathan Shields symbolise à lui tout seul la vision qu’à Minnelli du milieu hollywoodien : tout à la fois enthousiasmant et monstrueux. Le cinéaste brosse à cette occasion un portrait en demi-teinte, à la fois ironique mais aussi plein de tendresse, de ce microcosme dans lequel à l’époque il se complait même s’il reste conscient de ses limites et de ses "mauvaises" singularités. Ne l'oublions pas, en 1952 Minnelli n’est pas uniquement déjà le réalisateur de trois des plus belles comédies musicales hollywoodiennes ; à leurs côtés, il réalisera de non moins magnifiques films dramatiques dont Les Ensorcelés est le premier à en faire partie. Alors qu'il a été récompensé par six Oscars bien mérités, dont celui de la meilleure interprétation pour Kirk Douglas (totalement habité par son rôle comme il le sera dans celui de Van Gogh que lui offrira de nouveau Minnelli), du meilleur second rôle féminin pour Gloria Grahame (actrice dont on ne dira jamais assez tout le bien qu’il faut en penser), de la meilleure photographie pour Robert Surtees (un noir et blanc contrasté proche parfois de l'expressionnisme), de la meilleure direction artistique, des meilleurs costumes et du meilleur scénario pour Charles Schnee, nous n’aurions pas été étonnés de lui en voir aussi attribuer pour sa mise en scène constamment inspirée et lyrique (voire la scène stupéfiante au cours de laquelle Lana Turner, une nuit de pluie, s’enfuit en pleurs au volant de sa voiture) et pour le merveilleux score de Dave Grusin. Il serait dommage de passer aussi sous silence les excellents Barry Sullivan, Dick Powell et Walter Pidgeon en tant que seconds rôles.

Devant ce film construit en trois flash-back successifs en fonction du personnage qui narre l'histoire, on est un peu frustré de suivre aussi peu de temps des protagonistes aussi riches, attachants et intéressants surtout quant ils sont tous interprétés à la perfection ; il n'empêche qu'il s'agit du premier très grand film dramatique du réalisateur. Nous n'y trouvons d'ailleurs que très peu de progression dramatique, le scénario étant assez austère dans l'ensemble (ce qui n'en fait pas un mélodrame), mais l'écriture se révèle d'une intelligence et d'une acuité rares. Certaines séquences comme celle de la plage démontrent une nouvelle fois la grande tendresse que Minnelli pouvait avoir pour ses protagonistes. D'ailleurs, au fur et à mesure des visions, Jonathan Shields nous apparaît bien plus touchant que monstrueux. Constamment passionnant !

Tous en scène (Ther band Wagon, 1953)

Après sa description personnelle et minutieuse du monde du 7ème art dans Les Ensorcelés, Vincente Minnelli nous offre avec Tous en scène son touchant hommage au petit microcosme du théâtre et du spectacle à travers les enthousiasmes et déceptions, bonheurs et malheurs, camaraderie et trahisons d’une troupe itinérante allant de succès en échecs. "That’s Entertainment" est le célèbre leitmotiv du film et de la troupe mise en scène avec tendresse et lucidité par Minnelli, qui s’est beaucoup servi de son expérience personnelle à Broadway (ainsi que les deux scénaristes d'ailleurs) pour réaliser ce musical aujourd’hui encensé au même titre que Singin' in the Rain de Stanley Donen par les critiques de tous bords. Avec humour, enthousiasme et poésie, Vincente Minnelli signe une véritable déclaration d’amour pour ce monde qu’il connait par cœur et nous fait cadeau d’un nombre étonnant de numéros musicaux tous plus réussis les uns que les autres.

Difficile d’oublier la poignante chanson qui ouvre le film, By Myself, A Shine on Your Shoes la danse endiablée de Fred Astaire qui s'ensuit, l'amusant Triplets voyant Fred Astaire, Nanette Fabray et Jack Buchanan déguisés en bébés, The Girl Hunt, le long ballet final qui clôt le film, formidable hommage au film noir chorégraphié, dansé et mis en scène à la perfection, et surtout le fameux et enchanteur Dancing in the Dark où l’on voit Fred Astaire et Cyd Charisse se déclarer leur amour par la danse dans un parc à la tombée de la nuit (le plan dans la calèche est repris à l'identique du segment Mademoiselle que Minnelli venait de réaliser pour le film The Story of Three Loves). Et tant d’autres chansons tirées de diverses revues du début des années 30. Il faut ajouter à cela le travail remarquable des équipes techniques et artistiques de la section MGM dirigée par Arthur Freed, un scénario parfaitement agencé et une mise en scène peu avare de trouvailles et de poésie pour être ainsi convaincu de se trouver devant l’une des comédies musicales les plus logiquement réputées.

The Band Wagon, et son entrain qui parait parfois un peu trop forcé, procure néanmoins un plaisir moindre comparativement à beaucoup de des musicals précédents de Minnelli. Il nous manque peut-être la fraicheur de Cabin in the Sky, la nostalgie poignante de Meet Me in St. Louis, le tendre onirisme de Yolanda and the Thief ou la fantaisie débridée de The Pirate. Et puis Cyd Charisse nous montre ici ses limites en tant qu'actrice dramatique lors de sa séquence de pleurs assez peu convaincante. Quant elle se met à danser en revanche, le temps s'arrête... Tous en scène est enfin une mise en abyme assez vertigineuse qui confronte le monde du théâtre et la réalité, d'autant plus que Tony Hunter pourrait s'appeler aussi Fred Astaire. Cependant, la même année, George Sidney se montre encore bien plus fantaisiste sur un thème similaire avec le chef-d’œuvre qu'est Kiss Me Kate.

La roulotte du plaisir (The loNg, long trailer, 1954)

Le voyage de noces d'un couple qui vient d'acquérir en guise de maison une immense et luxueuse caravane. Une traversée des USA qui va vite se révéler être un pur cauchemar... Avoir réalisé coup sur coup Un Américain à Paris, Les Ensorcelés et Tous en scène fait qu'en cette année 1954, Vincente Minnelli est devenu le cinéaste le plus prestigieux de la MGM. Qui eut alors parié sur un Minnelli méchamment iconoclaste, frayant avec le burlesque et le mauvais goût ? Le dyptique constitué par Le Père de la mariée / Allons donc, papa pouvait le laisser présager mais La Roulotte du Plaisir le démontre : ce n'est plus seulement une comédie de situations comme ses précédentes mais un véritable jeu de massacre passant à la moulinette l'American Way of Life et la société de consommation américaine. Peut-être pour mettre à mal la réputation (infondée d'ailleurs) qu'il s'était faite avec Meet Me in St Louis d'un réalisateur nostalgique et passéiste, chantre de la famille, il fonce tête baissée dans l'outrance et la description de personnages tous plus antipathiques, fades ou idiots les uns que les autres : à ce propos, la dévastation de la maison familiale se révèle fortement jouissive.

Le risque avec cette galerie de personnages peu attachants était le manque d'empathie, et effectivement le film met parfois mal à l'aise et devient de temps en temps déplaisant, tous les gags n'étant pas du même niveau. C'est un pur cauchemar de 90 minutes dans lequel Minnelli ne nous laisse aucun répit. Et comme ses personnages ne sont pas spécialement sympathiques, on finit par se moquer un peu de ce qui leur arrive. Trop mécanique donc mais à part cela une belle réussite tout de même avec de réels morceaux de bravoure comme la préparation de la salade dans une caravane cahotante et la montée finale sur la route de montagne. Le public français ne connait pas vraiment aujourd'hui le couple formé par Desi Arnaz et Lucille Ball (cette dernière était la dompteuse de femmes-chats dans le numéro d'ouverture de Ziegfeld Follies), mais à l'époque il était peut-être l'un des plus célèbres des Etats-Unis avec son émission TV I Love Lucy qui cartonnait comme jamais. Un peu grâce à leur présence, La Roulotte du plaisir sera l'un des plus gros succès de Minnelli. Outre ses éléments de comédie, on y trouve aussi un score agréable d'Adolph Deutsch (le duo chantonnant d'ailleurs le thème principal lors d'une scène très sympathique), une splendide photographie (on s'en rend d'ailleurs compte dès la première séquence nocturne et pluvieuse) et une mise en scène vraiment très réussie sur le plan du rythme comme de l'élégance des mouvements de caméra et des cadrages ; nous avons d'ailleurs droit à de magnifiques plans d'extérieurs de la caravane passant à travers de somptueux paysages de Yosemite.

Enfin, quelques petits plaisirs supplémentaires non négligeables sont apportés par les "private jokes" : la salle de cinéma devant laquelle la caravane stoppe au centre ville propose à l'affiche The Band Wagon ; le film que décrit Lucille Ball lors de la montée vertigineuse finale n'est autre que Undercurrent ; enfin, la maison familiale dévastée est celle qui a servi au tournage de Meet Me in St Louis. La Roulotte du plaisir est donc un film certes mineur dans la filmographie de Vincente Minnelli, mais néanmoins étonnant de la part du cinéaste et surtout très amusant.

Brigadoon (1954)

Au cours d’un voyage dans les Highlands d’Ecosse, deux chasseurs américains, le doux rêveur Tommy Albright (Gene Kelly) et le plus matérialiste Jeff Douglas (Van Johnson), s’égarent en forêt. Ils découvrent pourtant, sorti de la brume matinale, Brigadoon, un mystérieux village qui ne se trouve sur aucune carte et qui parait vivre hors du temps et de l’espace...

Les amateurs de comédies musicales jubilatoires aux rythme endiablé comme ont pu l’être certaines productions de Stanley Donen, Charles Walters, George Sidney ou Busby Berkeley ne devront surtout pas s'attendre à un spectacle équivalent en découvrant Brigadoon. Dans la droite lignée d’autres sommets du romantisme onirique cinématographique (L’Aventure de Mme Muir, Horizons perdus, Peter Ibbetson…), cet hymne fantasmé à l’Amour possède un rythme volontairement lent, une ambiance ouatée. S’il l’avait voulu, Minnelli aurait pu faire de cette histoire un monument de flamboiement baroque et lyrique ; on sait très bien qu’il en était capable puisqu’il nous l’avait prouvé avec Les Ensorcelés et récidivera avec Celui par qui le scandale arrive. Mais non ! Dans la filmographie de Vincente Minnelli, Brigadoon se situe au milieu d’œuvres à la mise en scène plus discrète, moins voyante (mais pas moins réussie pour autant) ; il côtoie ainsi d’autres monuments "pastels" de sensibilité comme L’Horloge ou Thé et sympathie. Et ce rythme lent épouse le rythme de la vie de ce village hors du temps dans lequel le modernisme et sa suractivité n’ont pas encore fait leur apparition.

Beaucoup de séquences techniquement "sages", par contraste, rendent d’autant plus fortes les envolées lyriques qui parsèment le film avec parcimonie : celles conjuguées de la caméra et de la musique au milieu de la chanson The Heather on the Hill (la danse dans la bruyère) ou la fabuleuse scène de chasse à l’homme, The Chase, d’une fluidité et d’une virtuosité qui laissent pantois ! Le fait que Brigadoon ait entièrement été tourné en studio au milieu de toiles peintes et de décors en cartons-pâte n’a pas nui au film, renforçant bien au contraire cette ambiance totalement irréaliste et féérique. Dès les premières images, le village fantôme sort de la brume et le spectateur est immédiatement plongé dans un univers de pure magie. Celle-ci est raffermie par la beauté des costumes d’Irène Sharaff, par la délicate photographie de Joe Ruttenberg et bien évidemment par la musique suave de Frederick Loewe. Peut-être moins achevé techniquement et plastiquement, moins moderne et ambitieux que d’autres films de Minnelli, Brigadoon n’en demeure pas moins une œuvre superbe, attachante et éminemment personnelle. Gene Kelly, moins exubérant qu’à l’habitude, Van Johnson absolument parfait dans un rôle un peu ingrat, Cyd Charisse légère et somptueusement belle sont là pour nous accompagner tout au long de ce petit miracle cinématographique.

Lire la chronique complète de Brigadoon

La Toile d'araignée (The Cobweb, 1955)

Qui, des malades ou des actionnaires de l'hôpital psychiatrique, va avoir gain de cause pour pouvoir fabriquer les nouveaux rideaux de la bibliothèque de l'établissement ? Sur un pitch (même schématisé à outrance) aussi ténu, Vincente Minnelli brosse le portrait d'un établissement psychiatrique dans lequel, pendant un bon quart d'heure, on a du mal à identifier les patients des docteurs. Tous sont aussi névrosés les uns que les autres, et les conflits se révèlent très nombreux au sein du personnel. Dans le même temps, discrètement, le cinéaste parle de la manière dont chacun se voit dans le regard des autres, le désarroi que chacun éprouve face aux problèmes et au malaise d'autrui, et de la façon d'arriver à mieux vivre en parvenant à contourner ses problèmes psychologiques. Si ce film peut difficilement être considéré comme un des grands films du cinéaste, il est constamment intéressant, humainement très riche et nous offre quelques séquences d’un lyrisme échevelé typiquement "minnellien" grâce à l'alchimie qui s'opère entre la musique moderne et inquiétante de Leonard Rosenman, aux éclairages en clair-obscur de George Folsey et à l'élégance de la caméra du réalisateur. Entre ces séquences, le film reste assez sage formellement, les mouvements de caméra étant relégués au second plan, Minnelli préférant cette fois-ci une construction par le montage assez réussie, passant sans arrêt, avec brusquerie mais sans à coup, d'un personnage à l'autre. The Cobweb est riche, très riche (trop riche par la trop grande profusion de personnages) et l’on est rarement ému comme nous l'aurions voulu. Nous sommes cependant régulièrement émerveillés par l'intelligence du propos (intelligence cachée sous l'apparente ténuité de l'intrigue) et l'élégance habituelle du réalisateur, son travail toujours aussi parfait sur les décors, la couleur, les costumes et le sens du cadre en Cinémascope. Et que dire du casting : Richard Widmark (génial), Lauren Bacall, Lilian Gish, Charles Boyer, Fay Wray... Que du beau monde !

Un étranger au paradis (Kismet, 1955)

Un mendiant roublard, que l'on va prendre pour un magicien, va finir par croire à ses propres pouvoirs à force d'avoir vu se réaliser ses malédictions et bénédictions lancées à tort et à travers pour se sortir de mauvaises postures... Kismet est l'adaptation d'un musical scénique de Broadway dont la musique est, pour une bonne partie, une transposition de thèmes de Borodine, donc assez savante et pas facile d'accès au premier abord. Le film a été réalisé par Vincente Minnelli à contrecœur et dans la précipitation, mais c'était une condition pour qu'il puisse ensuite se lancer dans son biopic sur Van Gogh. Au final, ce fut un cuisant échec critique et public et encore aujourd'hui il est considéré comme un de ses plus gros ratages.

On peut facilement comprendre ceux qui s'y sont ennuyés car, pour l'apprécier, il faut d'une part être amateur de films presque intégralement musicaux, celui-ci l'étant quasiment à 80 %, de l'autre ne pas avoir peur du kitsch ni d'un certain statisme de la mise en scène. Mais comme la partition est superbe (même s'il faudrait, pour l'apprécier pleinement, sans doute l'écouter deux ou trois fois de suite tellement certaines mélodies peuvent sembler complexes), et le kitsch magnifié par les équipes artistiques de la MGM qui ont réalisé un travail somptueux sur les décors et les costumes (le film est un délice pour les yeux, Joseph Ruttenberg accomplissant un travail remarquable avec l'utilisation des tons dorés), nous échappons à l'ennui. Question statisme, si vous avez pu survivre aux adaptations plates et ternes de certains spectacles splendides de Rodgers et Hammerstein (du style Carrousel et Oklahoma), vous ne pourrez qu'être agréablement surpris puisque la caméra opère ici encore quelques élégants tournoiements. Il faut dire aussi que Howard Keel, en plus d'être un chanteur hors pair, est peut-être l'un des cabotins américains les plus attachants ; il s'en donne ici à cœur joie et sans jamais sombrer dans la lourdeur. L'histoire est plutôt amusante, basée sur les mensonges et les roublardises perpétuelles du personnage joué justement avec délectation par ce savoureux et sympathique acteur-chanteur. Ses trois partenaires, Dolores Gray en tête, font un sans faute musicalement parlant, Ann Blyth est charmante et la célèbre Stranger in Paradise fait toujours autant frissonner de plaisir. Bref, si l'on peut volontiers reconnaitre un manque d'ampleur et de rythme à ce film, privé de toute emphase lyrique typiquement minnellienne que l'on trouve habituellement disséminée ici et là dans nombre de ses films précédents, ce spectacle chatoyant, coloré et assez drôle fait passer un bien agréable moment.

La Vie passionnée de Vincent Van Gogh (Lust for Life, 1956)

Quand l’un des plus talentueux plasticiens du 7ème art prend pour sujet l’un des peintres les plus admirés du XIXème siècle, le résultat ne pouvait que se révéler brillant ; ce qu’il est incontestablement ! Van Gogh inspirera un autre chef-d’œuvre dans les années 90, celui d’un cinéaste d’une égale envergure mais stylistiquement aux antipodes de Minnelli, Maurice Pialat. Après l’échec de Kismet en 1955, le cinéaste américain veut s’aérer du tournage en studio et s’envole pour l’Europe où il vient filmer sa biographie de Van Gogh sur les lieux mêmes où vécut le peintre : en France, en Belgique et en Hollande. S’étalant à partir du moment où le jeune Vincent arrive dans la région minière du Borinage pour prêcher auprès des pauvres jusqu’à l’instant de sa mort, le film se révèle être plus un drame psychologique qu’un film sur la peinture (sujet qui est pourtant traité, que les puristes se rassurent !). Minnelli réalise un drame à la fois sombre et lyrique, ardent et vibrant, sa caméra tour à tour discrète et virtuose venant épouser les contours du cerveau torturé de son héros dont le parcours dans la vie est pour le moins chaotique et dépressif. La séquence du réveil avec ce panoramique et ce travelling au-dessus du verger en fleurs sur la musique inspirée de Miklos Rozsa est un des nombreux admirables "morceaux" de ce Lust For Life, qui fait partie des plus belles réussites parmi les œuvres dramatiques de Minnelli qui n’est décidément pas, on ne le dira jamais assez, qu’un cinéaste cantonné au musical. Kirk Douglas est totalement habité par son personnage et l’on s’étonne encore aujourd’hui que Yul Brynner lui ai ravi l’Oscar. En revanche, Anthony Quinn, excellent dans la peau de Gauguin, remportera la récompense du meilleur second rôle masculin : il ne l’a pas volé tellement sa création, quoique assez courte, reste marquante. Il va de soi que le travail sur la couleur est mémorable et que le scénario, basé en partie sur l’échange épistolaire entre Vincent et son frère Théo, se montre d’une très grande intelligence. Bref, on retrouve tout le brio technique de la MGM et toute l’élégance et le lyrisme d’un Minnelli au sommet de son art pour un film plus exalté qu’impressionniste, hollywoodien en diable, parfait complément au réalisme du Van Gogh de Maurice Pialat, pour une fois plus apaisé qu’à l’habitude.

Thé et sympathie (Tea and Sympathy, 1956)

Tom se souvient : dix années auparavant au collège, alors âgé de 18 ans, il avait été l'objet des moqueries et quolibets de ses camarades à cause de sa sensibilité qui le portait plus vers la lecture, la musique et la solitude que vers les sports violents, les filles et le chahut. Traité de "Sister Boy", il avait heureusement trouvé le soutien de Laura, l'épouse du professeur de gymnastique. Ne trouvant plus ni réconfort ni amour au sein de son couple, cette dernière allait reporter son affection sur ce jeune homme déphasé, qui n'arrive pas à trouver sa place auprès de ses camarades qui plaçaient la virilité au-dessus de tout...

Avant de commencer le tournage européen de Lust For Life, Pandro S. Berman avait déjà demandé à Vincente Minnelli de diriger l'adaptation de la pièce de Robert Anderson jouée sur scène par Deborah Kerr, John Kerr et Leif Erickson qui reprendront donc leurs rôles respectifs à l'écran. C'est Elia Kazan qui avait monté cette pièce sur l'homosexualité. Censure oblige, on ne trouve pas trace d'homosexualité dans le film mais on suit un jeune homme artiste, rêveur et plus sensible dont on se moque pour ses goûts et ses habitudes. Le thème en devient donc plus universel, le droit à la différence. Le résultat est un film en demi-teinte, doux-amer, d'une extrême délicatesse à tous les niveaux - du score d'Adolph Deutsch jusque dans la photographie de John Alton qui s'éloigne du flamboiement habituel du Technicolor pour des couleurs plus pastels. Les décors, costumes et dialogues participent de cette extrême élégance de ton et de traitement cinématographique. On pourra regretter un manque de quelques envolées lyriques coutumières du cinéaste et un traitement trop théâtral du scénario avec de très longues séquences dialoguées à deux ou trois personnages, mais l'intelligence et la sensibilité du propos sont bien là malgré des personnages un peu trop typés et manquant ainsi un peu de subtilité. John Kerr reprend avec tact un personnage assez similaire à celui qu'il interprétait dans La Toile d'araignée, celui d'un jeune homme tourmenté et mal dans sa peau du fait de se trouver "hors norme" au sein d'une société prônant le machisme et la virilité. Deborah Kerr est égale à elle-même dans son rôle de femme sensible, compréhensive et aimante, et Leif Erickson parfait dans celui de l'époux cachant ses penchants artistiques sous une vulgarité de façade et une "sociabilité". Minnelli est un peu moins à l'aise lorsqu'il ne met en scène que des jeunes gens ; la séquence entre Tom et son camarade de chambre - ce dernier lui expliquant comment effacer ses "anormalités" - se révèle manquer de finesse. Et dans l'ensemble, à force de gommer tout élan lyrique, Minnelli nous empêche d'être aussi touchés que nous aurions aimé l'être. Tea and Sympathy reste cependant un très beau film, et son dernier quart d'heure d'une rare mélancolie est bouleversant tout en restant d'une extrême douceur. La scène finale de la lettre lue par la voix off de Deborah Kerr mérite de rester dans une anthologie du cinéaste, d'une grande amertume et d'une beauté sublime.

La femme modèle (Designing Woman, 1957)

Mike, journaliste sportif, rencontre lors d'une soirée bien arrosée Marilla, une femme modiste dont il tombe immédiatement amoureux. Ils se marient dans la foulée et rentrent à New York où ils vivent tous deux. C'est seulement de retour chez eux qu'ils se rendent compte à quel point leurs univers diffèrent : le sien est rustre, spartiate et vulgaire alors qu'elle vit dans le luxe entourée d'une société superficielle et snob. Premier point d'achoppement ! La difficulté de leur relation se complique encore lorsque l’on apprend que Mike a encore une maîtresse qui ignore tout de son mariage et qui va se trouver être la vedette d’un spectacle dont Marilla doit s’occuper des costumes, le producteur du spectacle n’étant autre qu’un amoureux transi de Marilla. Vous suivez toujours ? Car ce n’est pas tout : alors que Mike a écrit une série d’articles sans concession sur le monde vérolé de la boxe, l’un des principaux intéressés par ces attaques va tenter de l’intimider en faisant peser une menace sur sa vie avant de s’en prendre à son épouse... Tout cela raconté en voix off par tous les protagonistes de l’intrigue les uns après les autres.

Après Thé et Sympathie, Minnelli retourne à un univers beaucoup plus léger puisqu’il s’agit d’une comédie qui rappelle vaguement La Femme de l’année de George Stevens (première apparition du couple/duo Tracy-Hepburn) dans son thème de la difficulté de cohabiter lorsque les deux membres du couple vivent et travaillent dans deux mondes aussi différents. Mais là où le film de Stevens opérait un virage à 180° dans le mélodrame, celui de Minnelli est une pure comédie lorgnant même parfois vers le burlesque. Celle-ci devait être réalisée par Joshua Logan avec Grace Kelly, Cyd Charisse et James Stewart. Préférant tourner Bus Stop, il laissa la bride à Minnelli qui se retrouva avec un casting entièrement remodelé nous donnant l’occasion de découvrir les talents comiques de Gregory Peck et Lauren Bacall, qui se révèlent tous deux absolument parfaits dans des registres encore nouveau pour eux (même si Vacances Romaines pouvait le laisser présager pour l’acteur) et semblent s’amuser comme des fous. Le thème n’est pas foncièrement nouveau pour Minnelli puisque dans Le Père de la mariée, une partie du comique venait déjà de la confrontation entre une famille d’Américains moyens et une autre de la bourgeoisie, et que dans La Roulotte du plaisir il nous montrait le désastre de citadins confrontés à l’univers aus alentours des villes. La Femme modèle mélange allègrement et harmonieusement plusieurs formes de comiques : le comique de situation, les quiproquos, le burlesque "tarte à la crème" (combien de chutes, coups reçus et aliments renversés), les gags à effets visuels (la photo déchirée) et sonores (les bruits amplifiés par la gueule de bois)... Tout cela sur un rythme expressément modéré, loin des Screwball Comedies, Minnelli et son scénariste prenant leur temps pour mettre en place cette mécanique remarquablement huilée mais qui ne semble jamais forcée car nous avons malgré tout le loisir de nous attacher aux personnages. Nous regrettons presque que tout se finisse beaucoup trop vite, les péripéties s’accélérant un peu trop dans la dernière demi-heure.

Direction d’acteurs parfaite avec des seconds rôles croustillants (Mickey Shaughnessy, le boxeur qui dort les yeux ouverts) ou attachants (Sam Levene, le patron grande gueule au cœur d’or), élégance de la mise en scène, Minnelli n’ayant pas perdu la main avec la caméra, lui faisant encore opérer quelques superbes circonvolutions notamment lors du numéro chanté de Dolores Gray, dialogues savoureux, situations très amusantes sans oublier la 'bagarre-ballet' finale réglée et interprétée par Jack Cole, beauté des décors et des costumes... tout est au service d’un des fleurons de la comédie américaine. Une chose est certaine, après avoir vu Designing Woman, vous réfléchirez à deux fois avant de commander des raviolis à la sauce tomate si jamais vous invitez une personne au restaurant !

Qu'est-ce que maman comprend à l'amour ? (The Reluctant Debutant, 1958)

A Londres, le banquier Jimmy Broadbent reçoit sa fille qu'il a eue d'un premier mariage avec une Américaine. Sa nouvelle épouse, britannique jusqu'au bout des ongles, souhaite voir sa belle-fille faire son entrée dans la bonne société lors de "La Saison", une suite de bals organisés par chacune des nouvelles prétendantes à l'accession à cette classe sociale aisée, sorte de marathon mondain au cours duquel il faut savoir se montrer et trouver un futur époux digne d'honorabilité et... de liquidités !

Vincente Minnelli a toujours aimé les séquences de soirées grâce auxquelles il peut déployer son talent d'esthète élégant, faire faire des circonvolutions savantes à sa caméra, croquer tout un pan de la société en quelques minutes, s'épanouir dans le faste de costumes et de décors plus recherchés les uns que les autres. Avec ce film, il a pu s'en donner à cœur joie, la moitié de sa durée se déroulant justement dans les soirées mondaines, l'autre étant confinée dans les appartements luxueusement décorés avec un goût exquis et très raffiné. Le couple de parents est constitué par Rex Harrison et son épouse à la ville, Kay Kendall, qui allait mourir d'une leucémie quelques mois plus tard. Elle savait sa fin prochaine lors de ce tournage ; on n'aurait jamais pu l'imaginer à la vision du film tellement elle se montre pétillante et ô combien dynamique ! Elle forme avec son mari un duo tout simplement parfait et souvent hilarant ; comme Rex Harrison n'a pas beaucoup de lignes de dialogues (logique, son épouse ne lui en laisse pas placer une), tout passe dans ses inénarrables mimiques.

The Relectuant Debutant est une comédie légère et bien enlevée sur une intrigue vaudevillesque sans prétention autre que d'érafler, sans trop de méchanceté, des coutumes désuètes et le snobisme de cette classe sociale mondaine anglaise (les Anglais s'y reconnaitront et feront un triomphe au film et à son réalisateur). La charmante Sandra Dee et le beau gosse John Saxon font office d’intrus au milieu de ce microcosme, la première ne supportant pas ces soirées et s’y ennuyant à mourir, le second, dont elle tombe amoureuse, n’étant autre que le batteur du groupe de musiciens qui s’intéresse tout particulièrement aux us et coutumes des sociétés primitives, et notamment aux musiques tribales destinées à mettre en condition les danseurs pour "l’accouplement" : shocking ! Bref, on ne s’ennuie pas une seule seconde, le comique étant souvent basé sur l’effet de répétition, l'antagonisme existant entre deux conceptions de la société et de la vie, le ballet effréné et épuisant des personnages au milieu des soirées, la bêtise des uns (le prétendant qui parle comme une carte routière et sa libido incontrôlable), la vulgarité des autres (immense Angela Lansbury)... Minnelli profite de ses comédies pour faire ressortir son côté "moqueur" sans cependant aucune agressivité ; c’est encore le cas ici, et à nouveau il nous délivre des séquences oniriques (et ironiques) d’une grande drôlerie comme celle du rêve d’un Rex Harrison complètement éméché. Tourné en studio à Paris alors que Gigi n’était pas encore sorti sur les écrans (à cause de ce tournage, il ne pourra pas s’occuper des retakes de sa comédie musicale dont Charles Walters se chargera), ce film est une parenthèse virevoltante et délicieuse avant quelques films beaucoup plus sombres.

Gigi (1958)

1900 : Paris à la Belle Epoque. Gaston Lachaille, jeune aristocrate millionnaire, s’ennuie de tout ; il est blasé de cette vie égoïste faite uniquement de plaisir et de débauche. Gigi, quant à elle, fille d’une ancienne danseuse de music-hall, est prise en main par sa tante qui souhaite en faire une courtisane accomplie. Mais Gigi, fraîche, innocente, vive et délurée n’a que faire de toutes ses manières et du seul sujet qui intéresse tous ceux qui l’entourent : l’Amour...

Malgré sa pluie d’Oscars, il semble évident que Gigi n’atteint pas les sommets d’autres œuvres les plus parfaites de Vincente Minnelli telles Le Chant du Missouri, Brigadoon, Les Ensorcelés ou bien encore La Vie passionnée de Vincent Van Gogh. Cependant il s’agit une nouvelle fois d’un véritable moment de bonheur cinématographique. Minnelli nous déploie la panoplie habituelle de ses talents : un raffinement esthétique de tous les instants, des couleurs chatoyantes sur la corde raide de la saturation mais utilisées à bon escient ; une élégance dans le maniement de la caméra qui se fait la plupart du temps sensuelle, caressante et carrément aérienne dans certaines séquences musicales ; une utilisation intelligente de toutes les possibilités spectaculaires du Cinémascope. Bref, un spectacle visuellement somptueux. Mais s’il ne s’agissait que de cela ! Si l’intrigue initiale ne semblait pas aisée à transposer, le scénario d'Alan Jay Lerner est un modèle de construction, jamais ennuyeux ni répétitif, toujours à la limite de la vulgarité ou de la mièvrerie sans jamais tomber ni d’un côté ni de l’autre. Le cinéaste croque ce ballet de mondains avec une tendre ironie, mais il ne se fait pas d’illusions sur ce mode de vie qu’il juge assez durement, les personnages qu’il décrit étant presque dans leur totalité des monstres d’égocentrisme, d’hypocrisie et de suffisance.

Pour les interpréter, on a un excellent quatuor composé de Maurice Chevalier, Louis Jourdan, Hermione Gingold et Leslie Caron qui n’a jamais été aussi exquise et charmante (la jeune fille d’Un Américain à Paris a embelli). Tous les numéros chantés s’intègrent parfaitement à l’intrigue et font toujours avancer l’action. Beaucoup de ces scènes sont mêmes partiellement chantées, Maurice Chevalier mélangeant allègrement, avec sa gouaille habituelle et son accent français à couper au couteau, dialogues et mélodies. La musique de Frederic Loewe est constamment plaisante mais pas aussi facile d’accès que les compositions de Cole Porter ou George Gershwin. Elle n’acquiert toute sa valeur qu’au bout d’un apprivoisement de plusieurs écoutes. Un conseil pour mieux l’apprécier : enregistrer ce somptueux chant du cygne du musical tel que l’a conçu Arthur Freed. Délicieux !

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Comme un torrent (some came running, 1958)

Parkman, Illinois, petite ville américaine sans histoires qui prépare activement la célébration de son centenaire. Démobilisé, Dave Hirsh revient dans sa ville natale dans laquelle il n’a plus remis les pieds depuis qu’orphelin à 12 ans, il fut placé dans une pension par son frère Frank qui ne tenait pas à l’avoir en charge. Il est accompagné de Ginny, une prostituée qu’il ne se rappelle même plus avoir "ramassée" dans un bar de Chicago et qui est tombée follement amoureuse de lui. Elle s’accroche à Dave de toutes ses forces tandis que son ancien amant souhaite la reprendre quitte à devoir tuer son rival. Dave est un écrivain raté, joueur et alcoolique, dont la venue n’est pas du goût de son frère devenu un grand notable local. Ce dernier va essayer de caser la brebis galeuse en lui présentant la fille d’un de ses amis, Gwen French, professeur de littérature engoncée dans des préjugés rigides et dont pourtant il s’éprend. Il se prend aussi d’amitié pour Bama, un joueur professionnel avec qui il fait équipe...

Du fait que son scénario prenne son temps et délivre ses éléments dramatiques avec parcimonie, il est légitime que si l'on s'attendait à un film constamment lyrique et passionné, il puisse finalement ennuyer, ne pas convaincre et ne pas nous dévoiler toutes ses richesses de prime abord ; bref, il prend le risque de laisser le spectateur sur le bord de la route, décontenancé de ne pas être plongé plus abruptement dans l’histoire et ne pas ressentir avec facilité de la sympathie pour les personnages. Comme un torrent n’en est pas moins un puissant mélodrame psychologique et familial, charriant son lot de situations tragiques, brassant de multiples personnages et abordant des thématiques riches et complexes. C’est en songeant aux couleurs criardes d’un juke-box que Minnelli dit avoir conçu la tonalité des décors de cette ville qu’il voulait factice et clinquante avec ses néons et son bruit incessant, et pour bien montrer les contrastes et l’antagonisme entre deux mondes, celui des notables repliés sur eux-mêmes en opposition avec celui des marginaux déambulant la nuit dans les cabarets ou squattant les bars louches dans les arrières-salles d'où sont organisées des parties de cartes prohibées. Ces deux mondes sont présents en tant que tels mais aussi symbolisés par les deux personnages féminins principaux : Gwen, la prude institutrice (la bourgeoise établie); et Ginny, la fille facile (l’asociale). Tout les sépare sauf leur amour pour le même homme, tiraillé entre les deux femmes mais lassé à la fois par la naïveté et l’inculture de l’une ainsi que par la trop grande pudibonderie de l’autre qui, un peu hautaine, met en avant l’intellect au détriment des simples sentiments.

La prodigieuse vérité qui se dégage de ce groupe d’individus est due en grande partie aux interprètes. Shirley McLaine et Frank Sinatra sont superbes et Dean Martin, un an avant Rio Bravo, se révélait excellent même si un peu en retrait de ses partenaires. Arthur Kennedy, Martha Hyer, Nancy Gates et tous les autres ne sont pas en reste. Comme un torrent est un drame riche thématiquement parlant mais aussi dans sa forme, comme il se doit avec ce grand réalisateur qui impose à nouveau son utilisation extraordinaire des couleurs, des costumes et des décors, ainsi que son sens si particulier de l’espace dès lors qu’il a recours au grand rectangle. Dans cet imposant Cinémascope, la largeur du cadre est exploitée à son maximum et tout est quasiment filmé en plans américains et en plans larges. Superbe !

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Celui par qui le scandale arrive (home from the hill, 1960)

Texas. Wade Hunnicutt est blessé par un mari jaloux au cours d’une partie de chasse. Cela n’étonne personne puisque ce riche propriétaire terrien a la réputation d’être un incorrigible coureur de jupons. D’ailleurs, son épouse Hannah lui refuse sa couche depuis qu’il a eu un fils naturel, Rafe, d’une de ses innombrables maîtresses. Leur fils Théron souffre de l’ambiance délétère qui règne entre ses parents ; cet adolescent naïf se retrouve tiraillé entre l’influence très protectrice de sa mère et celle dominatrice de son père qui décide d’en faire un homme. Pour parfaire cette éducation virile, il demande l’aide de son fils illégitime qu’il n’a pourtant jamais reconnu ni traité comme tel...

Home From the Hill regorge de personnages "bigger than Life" et fait alterner pendant près de deux heures et demi, sur un rythme soutenu et bien équilibré, séquences flamboyantes et moments plus intimistes. C'est un pur mélodrame rempli de bruit et de fureur - tempéré par le fait que Vincente Minnelli reste raisonnable jusque dans ses excès - qui narre les déchirements d’une famille texane. Pour jouer Wade, le patriarche, le réalisateur fait appel à Robert Mitchum. A ses côtés débutent quasiment trois nouveaux comédiens : l’acteur de théâtre George Peppard, George Hamilton et Luana Patien ; tandis que son épouse est interprétée par l’inoubliable Lenore de Scaramouche, la belle rousse Eleanor Parker. Une belle distribution qui donnera le meilleur pour tirer cette tragédie familiale vers des sommets. La direction d’acteurs y est aussi pour beaucoup car arriver à faire jouer à la fois à des comédiens aguerris ou novices des personnages aussi complexes et ambigus, tout en s’amusant avec les conventions et les artifices du mélodrame, n’est pas donné à tout le monde. Minnelli ne fait pas dans le second degré mais fonce tête baissée, avec son intelligence et sa puissance évocatrice habituelles, au milieu des clichés psychanalytiques et psychologiques les plus rebattus, adoptant un ton hybride entre l’opéra et le feuilleton populaire, le film commercial et l’œuvre d’art. Cet immense fleuve narratif et plastique balaie tout sur son passage. La mise en scène est constamment inspirée, sublimant les paysages et les couleurs qu’elle trouve sous sa palette, les déposant sur l’écran large avec une maestria qui laisse pantois. La scène de la chasse au sanglier atteint à ce titre une sorte de perfection dans la picturalité ; le spectateur a l’impression de voir un tableau de maître s’animer sous ses yeux ; les travellings et panoramiques qui englobent tout cela sont proprement hallucinants de virtuosité.

Minnelli ne conçoit pas non plus ses décors à la légère, et en l’occurrence se sert des couleurs et des objets comme symboles. Celui par qui le scandale arrive, dans une atmosphère "faulknérienne" lourde et tendue, brasse une multitude de thèmes dont l’ossature pourrait être la destruction d’une cellule familiale puis la résurgence d’une autre à partir des éléments survivants et de pièces rapportées. Un film sur l’apprentissage par des membres couvés d’une jeune génération qui découvrent que le monde n’est pas aussi beau qu’ils l’avaient idéalisé (ou plutôt qu’on leur avait idéalisé) et qui, emprisonnés dans leurs souffrances, tentent par tous les moyens de se sortir du schéma familial destructeur qu’ils ont sous les yeux, sorte de miroir d’un rêve évanoui. Mais attention, derrière ce désenchantement lucide se cachent une nouvelle fois une immense générosité et une grande tendresse de la part de Minnelli qui ne fait pas de ses personnages des pantins monolithiques mais des êtres de chair et de sang, jamais tout blancs, jamais tout noirs. Un superbe casting au service d’une œuvre plastiquement magnifique, émotionnellement intense mais non dénuée de la délicatesse de ton et de la sensibilité coutumières de son auteur.

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Un numéro du tonnerre (Bells are Ringing, 1961)

Ella Peterson (Judy Holliday) est standardiste dans un service téléphonique, "Susanswerphone". En relation avec de multiples personnes, elle se prend d'amitié pour la plupart d'entre elles et se mêle alors sans le vouloir de leurs vies privées ; en plus d'accomplir son travail avec sérieux, elle cherche donc à aider ceux dont elle sent qu'ils en ont grand besoin. C'est ainsi qu'elle va se faire "l'ange gardien" d'un dentiste qui a toujours souhaité être musicien (et qui compose ses airs sur ses instruments de médecine), d'un jeune acteur qui n'arrive pas à trouver un job, et surtout d'un auteur dramatique déprimé (Dean Martin) qui a du mal à se mettre à écrire...

Après deux beaux mélodrames, Vincente Minnelli revient à la comédie musicale qui sera la dernière qu'il tournera pour la MGM ; ce sera aussi l'ultime production d'Arthur Freed. Il s'agit d'une adaptation par Betty Comden et Adolph Green d'une de leurs propres pièces. L'origine théâtrale se fera malheureusement encore beaucoup trop sentir dans le scénario dont chaque séquence aurait mérité d'être un peu moins étirée ; c'est d'ailleurs le plus gros défaut du film qui semble parfois mal rythmé et trop long. Nous sommes obligés d'admettre que nous sommes loin des grandes réussites du réalisateur dans le genre. Il est même étonnant d'y trouver quelques faux raccords assez inélégants, comme celui qui précède la première chanson du film. Mais si l'on sait à l'avance que nous ne verrons pas une comédie musicale aussi avant-gardiste que The Pirate ou Yolanda and the Thief, aussi magique que Brigadoon, aussi merveilleusement attachante que Meet Me in St Louis ou plastiquement aussi parfaite que Gigi, eh bien ce Bells Are Ringing ne se révèle pas désagréable du tout. C'est parfois un peu forcé, beaucoup moins brillant que les films cités précédemment mais le tout se suit sans ennui et, si la musique est loin d'être inoubliable (la chanson The Midas Touch est même médiocre), le cinéaste nous offre néanmoins quelques très bons numéros musicaux dont il a le secret : le "canon" entre Judy Holliday et Dean Martin dans l'appartement de ce dernier, le numéro des bookmakers (It's a simple little system), la très belle chanson Just in time dans le merveilleux décor du parc en nocturne, celui de la leçon de cha-cha-cha... Minnelli nous offre aussi quelques séquences désopilantes comme celle du dentiste qui compose des chansons sur son tuyau d'air comprimé.

Dean Martin fait son numéro sans trop se fouler et Judy Holliday, même si parfois agaçante, est pleine d'allant (elle ne peut évidemment pas nous faire oublier les plus belles héroïnes "minelliennes" et surtout se révèle assez piètre chanteuse et danseuse). De leur côté, les seconds rôles ne se révèlent pas particulièrement marquants. Certains idées de l'intrigue semblent de trop (comme cette histoire de bookmakers), certains personnages aussi mais les scénaristes en profitent au passage pour égratigner le gratin des snobs du spectacle lors d'une séquence de soirée mondaine assez réjouissante. Ca se traine parfois, c'est de temps en temps poussif, mais ce conte de fées moderne à la mise en scène toujours aussi précise reste néanmoins divertissant. L'un des Minnelli les plus faibles mais un spectacle cependant tout à fait honnête malgré tous ses défauts.

Les Quatre cavaliers de l’Apocalypse (The Four Horsemen of the Apocalypse, 1961)

Une puissante famille argentine dont les deux filles aînées se sont mariées au début du XXème siècle, l’une avec un Allemand, l’autre avec un Français. Nous sommes en 1938 et une réunion de famille a lieu avec les cinq enfants issus de ces mariages. Heinrich (Karl Boehm) travaille désormais en Allemagne pour le parti nazi. Son cousin Julio (Glenn Ford) est un homme neutre et frivole. Au cours du repas, le grand père (Lee J. Cobb), qui ne supporte pas qu’un membre de sa famille affirme sa foi dans le nazisme, se met dans une gigantesque colère qui le foudroie au moment où il évoque le spectre de la guerre à venir et les quatre Cavaliers de l’Apocalypse. Dès ce jour, chacune des deux familles retourne dans son pays natal. Quelques années plus tard, tout le monde se retrouve à Paris sous l’occupation allemande. Julio y rencontre Marguerite (Ingrid Thulin), l’épouse d’un journaliste, dont il tombe amoureux. Ayant eu sous les yeux pendant quelques années les "dégâts" et malheurs causés par le régime, Il décide un jour à son tour d’en finir avec la neutralité et s’engage dans la Résistance, dans laquelle il découvre un peu tard que son supérieur n’est autre que le mari de son amante...

Alors que Bells are Ringing, malgré son capital sympathie, était assez impersonnel, il n’en est pas de même l'année suivante de ce mélod flamboyant dont chaque plan nous rappelle qui se trouve derrière la caméra. Les 4 Cavaliers de l'Apocalypse est un film baroque d’une très grande dignité, d’une force lyrique et dramatique peu commune, plastiquement sublime, et qui bénéficie en outre d’un casting prestigieux dont on aimerait détailler les rôles du premier au dernier tellement chaque comédien s'avère magistral. Jamais un film sur la Seconde Guerre mondiale n’aura été aussi stylisé mais on n’en attendait pas moins de Minnelli. Donc les amateurs de réalisme peuvent passer leur chemin, il n’en est pas question ici ; et même si de nombreuses séquences sont tournées sur les lieux de l’action à Paris, Minnelli utilise encore le studio pour certaines autres séquences comme par exemple celle de la rixe entre Résistants et soldats allemands dans une rue nocturne. Cela donne un ton totalement unique, véritablement flamboyant et paroxystique, le tout ressemblant d’ailleurs étrangement à un opéra par la force et l’ingéniosité de la mise en scène (l’image onirique des quatre cavaliers ; le sublime gros plan des yeux de Glenn Ford, lors de la soirée au cours de laquelle il se rend compte du gouffre qui sépare ses participants des soldats qui meurent chaque seconde sous les balles au même moment ; les fondus enchaînés et les superpositions aux couleurs criardes pour évoquer les combats), la surcharge décorative (avec une somptueuse photographie de Milton Krasner qui flatte l’œil en flattant lui-même les décors et les costumes parfaitement choisis) et les coups de théâtre mélodramatiques.

Belle histoire que celle de ce parcours initiatique d’un homme frivole qui va prendre conscience qu’il est difficile de rester neutre au sein d’un conflit qui fait naître tant d’horreur et de drames, mais aussi et surtout sublime et touchante histoire d’amour adultère grâce aux interprétations parfaites d'Ingrid Thulin et de Glenn Ford qui trouvait encore ici un rôle formidable. Leur scène commune dans les jardins de Versailles où, coupés du monde, ils réfléchissent à l’avenir et à leur avenir, est l’une des plus belles de toute la filmographie "minnellienne". Il faut mettre aussi cela sur le compte d’André Prévin qui non seulement a composé une superbe partition, mais certainement aussi l’un des thèmes d’amour les plus poignants entendus au cinéma avec cette escalade dans les aigus d’un violon solo lors de la seconde partie déchirante de ce thème. Il faudrait aussi pouvoir s’appesantir longuement sur les autres fabuleuses interprétations : Lee J. Cobb qui fait démarrer le film avec une puissance inégalée, Karl Boehm en officier nazi loin de son rôle dans Sissi, et surtout un magistral Charles Boyer dans la peau du père de Glenn Ford. Un scénario magnifique qui évite tout manichéisme et qui brasse de multiples thèmes passionnants pour une superproduction majestueuse maitrisée de bout en bout et menée avec une forte conviction.

Quinze jours ailleurs (Two Weeks in Another Town, 1962)

Jack Andrus (Kirk Douglas), acteur sur le déclin hospitalisé depuis quelques années pour forte dépression, est appelé à Rome par le réalisateur Maurice Kruger (Edward G. Robinson) avec qui il s'était fâché pour une histoire de femme. Le cinéaste de ses années fastes lui propose de retravailler avec lui. Dans les studios de Cinecitta, Jack, toujours psychologiquement instable, découvre des méthodes de travail totalement différentes de celles qu'il a connues à Hollywood, les producteurs se fichant royalement de la qualité de leurs films du moment qu'ils leur rapportent un maximum d'argent. Il apprend aussi que les films sont tous post-synchronisés, côtoie une faune pour le moins bigarrée parmi laquelle il retrouve Carlotta (Cyd Charisse), la femme qui l’a rendu fragile, et fait la connaissance de la douce Veronica (Dahlia Lavi)...

Dix ans après Les Ensorcelés, Vincente Minnelli s’intéresse de nouveau au microcosme du cinéma ; mais là où dans le premier film les protagonistes étaient tous plus ou moins des artistes, ils sont devenus ici des machines à fric, des divas insupportables et des metteurs en scène sans aucune conviction. C’est l’époque des tournages de productions internationales dans lesquelles se sont fourvoyés beaucoup de grands réalisateurs hollywoodiens avec plus ou moins de bonheur. Malheureusement Quinze jours ailleurs semble avoir pris beaucoup des défauts des films qu’il critique ici. D’après Minnelli (et cela semble confirmé), le responsable de la MGM aurait monté son film n’importe comment ; il n’empêche que nous ne pouvons juger que le résultat qui se trouve devant nos yeux, et celui ci est assez déplaisant. Le traitement des personnages est pour la plupart très conventionnel quand il n’est pas caricatural à outrance : Mary Astor crie tout le long du film, George Hamilton et Rosanna Schiafino ne sont pas gâtés par le scénariste, et que dire de Cyd Charisse censée représenter la beauté suprême et qui pourtant n’a jamais été aussi enlaidie qu’ici. Le film est ainsi plombé dès le départ, car comment croire une seule seconde à l’amour que porte le personnage de Kirk Douglas pour cette dernière alors qu’il a la douce et ravissante Dahlia Lavi constamment devant les yeux ? Les séquences romantiques entre Kirk Douglas et Dahlia Lavi sont d’ailleurs de très belles oasis de tendresse et de calme au milieu de cet océan d’exubérance artificielle et vite fatigante. Car à vouloir être d’une ironie et d’une méchanceté inhabituelles, Minnelli n’arrive plus à nous faire éprouver de l’empathie pour ses personnages, et le film nous devient ainsi souvent désagréable d’autant plus que l’on ne retrouve pas son élégance coutumière ni sa profonde tendresse même pour ses protagonistes les plus antipathiques. Une autre déception vient du fait que le réalisateur ne profite même pas énormément des décors naturels qu'il a à sa disposition.

Il reste heureusement de fabuleux moments de pure mise en scène comme cette séquence paroxystique finale à bord de la voiture, la scène de projection des Ensorcelés au cours de laquelle les participants éprouvent une forte mélancolie et quelques autres avec Edward G. Robinson, qui est l’un des rares acteurs de cette distribution a tirer son épingle du jeu avec Kirk Douglas même si le jeu de ce dernier manque parfois de subtilité. Bref, rien à voir avec le lyrique et superbe The Bad and the Beautiful avec qui il forme néanmoins une sorte de diptyque. Après le magnifique Les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse, on retombe un peu de haut.

Il faut marier papa (The Courtship of Eddie’s Father, 1963)

Tom Corbett, directeur des programmes d’une station de radio, vient de perdre son épouse dans un accident. Veuf, il élève seul son jeune garçon Eddie. Attentionné mais rapidement débordé, il loue les services d’une gouvernante ; mais une aide ménagère ne peut pas remplacer une compagne et Eddie, qui avait promis à sa mère d’aider son père dans l’épreuve qu’ils allaient avoir à affronter, aimerait bien le voir se remarier...

Peu de films autres que Il faut marier papa peuvent se targuer d’avoir rendu avec plus de justesse à l’écran les relations père-fils. L’élégance habituelle du réalisateur est ici encore de mise et permet à ce sujet, qui aurait pu facilement tomber dans la gaudriole ou au contraire dans la mièvrerie, de se maintenir constamment dans une espèce d’état de grâce, le réalisateur scrutant avec toute son intelligence les caractères très bien définis et très riches de tous ses personnages. Le scénario est un modèle de subtilité : basé sur une intrigue assez minimaliste, il se recentre plus sur des portraits que sur des péripéties. Celui d'Eddie était le plus "casse-gueule" car on connaît la complexité de faire jouer sans cabotinage les enfants : Ronny Howard (futur Ron Howard, réalisateur à succès de Apollo 13, Backdraft...) est merveilleux de spontanéité et de naturel. Que ce soit dans les scènes purement humoristiques ou au contraire dans d’autres totalement dramatiques, il est constamment imprévisible et somme toute étonnant. Glenn Ford montre une nouvelle fois tout son talent, passant sans problème du drame (Graine de violence) au western (3h10 pour Yuma), faisant des détours vers la comédie avec une déconcertante facilité. Les trois personnages féminins totalement opposés sont joués à la perfection et toujours avec justesse par respectivement Shirley Jones, Stella Stevens et Dina Merrill.

De nombreuses scènes "psychodramatiques", axées sur l’intensité des sentiments, alterneront sans cesse avec d’autres franchement tendres ou comiques (voire hilarantes comme le dîner au restaurant) sans que jamais le film en soit déséquilibré. Cette totale réussite est donc le fait d’une conjugaison de plusieurs éléments : la sensibilité et l’élégance raffinée du style du réalisateur, un scénario remarquablement écrit et resserré et un casting hors pair. Si l’on ajoute pour la partie purement technique des décors discrets et raffinés, une très belle musique de George Stoll et la photographie délicate de Milton Krasner, nous avons passé en revue tout ce qui fait de ce film un enchantement de tous les instants. Nombre d’entre vous devriez être conquis par l’intensité des sentiments qui sourd de cette histoire et du désarroi de ce jeune garçon. Une merveille de sensibilité qui se hisse aisément aux côtés des plus grands chefs-d’œuvre du cinéaste.

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Au revoir charlie (Goodbye Charlie, 1964)

Au cours d’une soirée mondaine, Charlie, un coureur de jupons invétéré est abattu par un mari jaloux qui allait se faire cocufier. Mais Charlie réapparaît réincarné en une séduisante femme blonde... Blake Edwards n’avait donc pas inventé le postulat de départ de Dans la peau d’une blonde mais au moins en avait-il fait quelque chose de très drôle. Ce qui n’est malheureusement pas le cas de ce minable Goodbye Charlie. Quoi de plus pénible qu’une comédie pas amusante ? Quoi de plus ennuyeux qu’un film qui semble s’éterniser le double de sa durée ? Quoi de plus déprimant que la découverte d’un très mauvais film de votre cinéaste préféré ? Car Vincente Minnelli ou pas, cette comédie vulgaire et laborieuse, mal rythmée et sans aucune idée de mise en scène, est totalement insupportable. A part son goût pour les décors très soignés, on ne retrouve rien du réalisateur de Qu’est ce que maman comprend à l’amour ou de La Femme modèle. Il faut dire qu’il aurait fallu un miracle pour rendre passionnante la pièce de George Axelrod qui a souvent été bien plus inspiré (Sept ans de réflexion), d’autant plus que Debbie Reynolds en fait des tonnes et n’est pas là pour arranger les choses ; seul Tony Curtis arrive à peu près à tirer son épingle du jeu. Bref, quasiment personne ne s’est senti inspiré sur le coup (pas même André Prévin) et c’est le spectateur qui en pâtit. Inutile de s’appesantir plus longtemps sur ce déplorable ratage ! Le changement de studio n'a pas été bénéfique à Minnelli.

Le chevalier des sables (The sandpiper, 1965)

Lassée des innombrables relations qu'elle a eues avec des hommes qui ne l'aimaient que pour son corps, Laura Reynolds (Liz Taylor), une artiste peintre, a décidé de vivre retirée dans une maison isolée de la région paradisiaque de Big Sur avec son jeune fils d'une dizaine d'années. Mais les services sociaux voient d’un mauvais œil le fait qu’elle veuille elle-même totalement éduquer son fils ; ils l'obligent à confier son instruction à un établissement scolaire. Edward Hewitt (Richard Burton), le directeur de l’institution, est un pasteur marié et heureux en ménage. Aimant toujours son épouse (Eva Marie Saint), il n'en va pas moins tomber amoureux de l'artiste et vivre avec elle une relation passionnée et charnelle. Son épouse va pourtant finir par prendre connaissance de cet adultère...

Après le ratage de son précédent film, Vincente Minnelli, de retour à la MGM, se rattrape de la plus belle des manières en nous offrant l’un de ses plus beaux films dramatiques. The Sandpiper (nom d’un oiseau fragile de la région qui marque en gros le symbole de l’histoire qui se déroulera sous nos yeux) commence par le plus beau générique de la carrière du cinéaste avec, sur un magnifique thème de Johnny Mandel, de sublimes plans d’hélicoptère sur la région de Big Sur avec ses plages, falaises et vagues caressées amoureusement par la caméra. Minnelli ne s’est jamais autant arrêté sur les paysages naturels que dans ce film, même s’il nous avait déjà fait pressentir ses talents de "paysagiste" avec La Roulotte du plaisir. S’ensuit une superbe histoire d’amour et d’adultère brassant d’innombrables thèmes comme la foi, la religion, la mort, l’art, la place de la femme dans la société, la sexualité, l’éducation et bien évidemment l’amour. Cela fait peut-être beaucoup, et certains dialogues paraissent parfois un peu trop chargés, mais Dalton Trumbo et Michael Wilson ont réussi à écrire un scénario presque constamment passionnant, riche de par ses thèmes sans jamais paraître indigeste, et émouvant de par son histoire d’amour même si l’omniprésence du couple de stars fini par faire que certains personnages se retrouvent sacrifiés au passage comme celui du jeune fils de Liz Taylor.

La direction d’acteurs mérite tous les éloges : le couple Taylor-Burton est constamment crédible et Eva Marie Saint dans le rôle de la femme trompée est également admirable. Dans les seconds rôles, on retrouve avec plaisir un Charles Bronson dans le rôle inhabituel d’un hippie athée aux idées avancées mais bien arrêtées. Enfin, à ses personnages, on pourrait en rajouter un autre presque tout aussi essentiel, la région de Big Sur, une zone côtière de la Californie qui donne au film un ton mélancolique tout à fait particulier et dont Minnelli semble très certainement être tombé amoureux. Il filme d’ailleurs tout cela avec élégance, délicatesse et discrétion, car The Sandpiper ne fait pas partie de ses mélodrames flamboyants même si la passion est belle et bien présente. Il s’agit plutôt un drame intimiste, doux et assez sobre comme pouvait l’être Thé et sympathie, le film dont il se rapproche le plus par le ton, l’atmosphère et la mise en scène. Car cette histoire, qui aura ébranlé les convictions de chacun et qui aurait pu tourner à la tragédie, finira néanmoins sur une note apaisée même si l'on ne peut pas vraiment parler de happy end, loin de là. L’émotion aurait certainement été plus grande si les thèmes abordés avaient été moins nombreux, intellectualisant parfois un peu trop cette simple histoire d’adultère, mais il serait quand même saugrenu de se plaindre d’un scénario aussi intelligent.

Melinda (On a Clear Day You Can See Forever, 1970)

Marc Chabot (Yves Montand) est un médecin qui soigne par l’hypnose. Il rencontre Daisy Gamble (Barbra Streisand), une jeune étudiante qui souhaite se faire guérir par cette méthode de son addiction à la cigarette. Il se rend vite compte qu’elle possède des pouvoirs surnaturels car elle arrive à deviner quand le téléphone va se mettre à sonner, quand une personne va entrer, et elle possède aussi la faculté de trouver par intuition des objets perdus. Dès les premières séances d’hypnose, Marc Chabot va même se mettre à croire à la métempsycose, tombant amoureux d’une des précédentes réincarnations de Daisy Gamble, Melinda, qui vivait au début du XIXème siècle à la cour du régent d’Angleterre...

Comédie musicale à la réputation désastreuse, Melinda est l’adaptation pourtant assez sympathique d’un succès de Broadway écrit par Alan Jay Lerner et Burton Lane, la musique de ce dernier étant d’ailleurs vraiment très agréable. Avant-dernier film de Minnelli, au vu de son résumé l’histoire mi-comédie mi-fantastique se révélait on ne peut plus intrigante et effectivement la première heure se suit avec beaucoup d’intérêt, d’autant plus que le scénario très riche (trop riche même, frôlant parfois l’indigestion) démarre sur les chapeaux de roue et nous emmène sur d’innombrables pistes. Malheureusement, la plupart de celles-ci ainsi que les thèmes abordés seront résolus ou même abandonnés en cours de route pour ne se recentrer que sur l’histoire d’amour moyennement convaincante entre Barbra Streisand et Yves Montand. Ce n’est pas la faute des interprètes, tous deux parfaits dans leurs rôles respectifs, mais nous aurions justement voulu en savoir plus sur toutes ces "histoires" parallèles. Bref, même si la seconde partie du film est moins passionnante, nous ne nous ennuyons à aucun moment grâce à l’ambition du scénario et à sa construction originale qui permet de maintenir l’intérêt jusqu’au bout.

Et puis, la mise en scène de Minnelli n’a rien perdu de son élégance coutumière et se révèle fourmillante d’idées ; le film est, d’un point de vue esthétique, superbement travaillé (les décors et costumes sont somptueux : voire les vêtements "caméléons" des deux Barbra Streisand lors d’une séquence de chambre à coucher). Le rythme est soutenu, les chansons toutes réussies et notamment celle très suggestive illustrant une séquence de séduction absolument sublime, Minnelli réussissant l’exploit de rendre Barbra Streisand (robe blanche moulante, turban, beau maquillage et bijoux...) charmante et même sacrément érotique. Il faut dire que sa voix est toujours aussi magnifique et d’une rare puissance. Petit plaisir supplémentaire : trouver un jeune Jack Nicholson qui en deux ou trois séquences parvient à se rendre attachant. Déroutant, pas entièrement réussi faute surtout à un scénario partant dans tous les sens sans presque jamais retomber sur ses pieds, Melinda est au final une comédie musicale fantastique (style Brigadoon ou Yolanda et le voleur) très plaisante.

Et voilà que se termine cette intégrale qui malheureusement n'aura pas pu aller jusqu'au bout, le dernier film de Minnelli (Nina - A Matter of Time) étant actuellement introuvable et quasiment jamais diffusé à la télévision depuis son passage au Cinéma de Minuit voilà maintenant plus de 25 ans. J'ai eu la chance de le voir à l'époque, en ai gardé un bon souvenir mais ne pourrais en dire davantage hormis qu'il fut tourné à Rome et à Venise, que ses trois comédiens principaux étaient Liza Minnelli, Ingrid Bergman et Charles Boyer, et qu'il racontait l'histoire d'une jeune provinciale arrivant à Rome pour y être femme de chambre dans un hôtle de luxe où habite entre autres la comtesse Sanziani qui, cloitrée dans ce palace, ne fait que revivre en songe les grandes heures de sa vie passée. Pour cette coproduction italo-américaine, le cinéaste ne put superviser le montage final.

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Par Erick Maurel - le 5 avril 2013