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Livres

ridley scott
le cinema au coeur des ténèbres
de claude monnier

246 pages
Format : 240 x 154 x 22
Edité par L'Harmattan

Sortie : 20 février 2014
Prix indicatif : 25 €

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Analyse et Critique

Autant l’avouer dès le départ : le rédacteur de cette critique n’est pas fan de Ridley Scott. Nous aimons beaucoup certains de ses premiers films mais sa carrière des années 1990 / 2000 nous laisse plutôt dubitatif. Comme on a vu l’essentiel de son œuvre, un ouvrage sur le réalisateur nous intéressait toutefois, afin de mieux comprendre certains de ses choix et de ses films. A l’instar de la plupart des longs métrages étudiés, Ridley Scott - Le cinéma au cœur des ténèbres de Claude Monnier nous a laissé une impression mitigée et nous allons tenter d’en expliquer les raisons.

Ce livre assez court s’ouvre sur une rapide introduction résumant la carrière de Ridley Scott, de ses débuts publicitaires à son dernier film. Il se découpe ensuite en trois parties distinctes :
L’univers de Ridley Scott se concentre sur les grands thèmes abordés par le réalisateur
L’esthétique du cinéaste se penche sur les aspects esthétiques et les motifs récurrents
Au cœur des ténèbres fournit une analyse rapide de chacun des longs métrages, de Duellistes (1977) à Cartel (2013).

Une filmographie et une bibliographie sélective font office de conclusion.

A l’image de son ouvrage sur John McTiernan (voir la critique de DevilDead), Claude Monnier ne tente pas d’écrire une biographie. Son intérêt se porte quasi exclusivement sur une analyse des œuvres, Ridley Scott étant pour lui « un véritable auteur, un homme étrange prisonnier de ses obsessions, dont l’œuvre entière constitue un voyage initiatique au cœur des ténèbres. » (p.11)

Anglais de naissance, Ridley Scott a effectué l’essentiel de sa carrière cinématographique à Hollywood. Rendu célèbre par le succès d’Alien (1979), il subit de nombreux échecs au long des années 80 et 90 et devra attendre le succès de Gladiator (2000) pour gagner définitivement sa place à Hollywood. Il enchaîne depuis blockbusters et petits films avec une grande régularité, plus de la moitié de ses films ayant été réalisés au cours des treize dernières années.

Claude Monnier estime que, dès ses premiers films, Ridley Scott pose déjà l’essentiel de son discours : son intérêt pour la corruption et la rédemption, forte influence judéo-chrétienne ; son amour du passé (historique ou légendaire) et sa vision sombre du futur ; sa passion pour la chose militaire ; et un point de vue social centré sur les marginaux, la décadence et la lutte des classes. Au niveau esthétique, son amour de l’art pictural et son travail sur les formes (lumière, décor, couleurs, son) sont présents dès Duellistes. Mais après les échecs de Blade Runner (1982) et Legend (1985), il revoit ses ambitions artistiques à la baisse. D’après nous, à quelques fulgurances près, il ne atteindra jamais à nouveau les sommets.

Tel n’est toutefois pas l’avis de Claude Monnier qui, excepté à de rares occasions, défend vigoureusement tous les films de Ridley Scott. Chaque film, estime-t-il, est un pan de l’œuvre : même dans les plus mineurs, certains éléments méritent le détour. Nous n’adhérons pas forcément à ce point de vue mais nous le comprenons. Il est malheureusement un peu gâché ici par le ton constamment élogieux de l’auteur, tellement présent qu’il en devient pénible : chaque geste de Scott égale un Hitchcock ou un Kubrick, chaque plan est admirable, magnifique, chaque film ou presque est un chef-d’œuvre, et les aspects les plus polémiques ne sont pas abordés ou alors balayés d’un revers de la main. Sa défense acharnée de Black Hawk Down, où il rejette les accusations de racisme et de propagande militariste du film, est ainsi discutable.

De plus, malgré une bibliographie finale conséquente et une connaissance indéniable de Ridley Scott, Claude Monnier cite très rarement ses sources et donne parfois l’impression de conjecturer allègrement sur les désirs et intentions du réalisateur. Certaines tournures sont maladroites et donnent l’impression qu’il découvre des questionnements pourtant anciens. Pour citer un exemple, il est assez étonnant de trouver le passage suivant dans la description du motif récurrent flashback : « Un autre flash est resté célèbre, celui, plus énigmatique, de Deckard, lorsqu’il rêve d’une licorne (director’s cut de Blade Runner). S’agit-il d’un rêve implanté dans son cerveau de replicant, comme le suggère la licorne en papier que Gaff pose dans son appartement à la fin du film ? » (p.79) Toute une littérature a été produite sur ce rêve de la licorne, tantôt présent, tantôt absent selon les montages. Ridley Scott lui-même s’est exprimé plusieurs fois sur ce sujet et a pris position. L’auteur ne semble pas tenir compte de cet historique.

Le dernier problème concerne l’absence quasi totale d’éléments biographiques et de remise en contexte de l’œuvre de Ridley Scott. Exceptée la courte biographie initiale, Ridley Scott - Le cinéma au cœur des ténèbres ne comporte presque pas d’éléments biographiques, de mention du processus de création et de production des œuvres, ni d’éléments consécutifs à leur projection et réception. Une œuvre a une histoire et son analyse ne doit pas se faire ex nihilo. Blade Runner, par exemple, est tiré d’un roman de Philip K. Dick, Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?. Peu d’éléments du roman ont été conservés mais certaines problématiques du film restent profondément dickiennes. L’auteur du roman est pourtant à peine mentionné par Claude Monnier et les raisons ayant amené Scott à réaliser cette adaptation restent obscures. Les scénaristes ne sont guère évoqués, ni pour Blade Runner ni pour les autres films. Ridley Scott n’est jamais scénariste de ses films et lui attribuer exclusivement toutes les préoccupations de ses œuvres nous semblent un peu cavalier.

L’impact des échecs ou des succès sur la carrière de Scott, sur ses choix thématiques et stylistiques, est peu étudié. Les exploitations compliquées de Blade Runner ou Legend sont rapidement survolées, les différentes versions des longs métrages contenant pourtant des différences stylistiques et thématiques non négligeables. Enfin, l’important travail de producteur de Ridley Scott est complètement passé sous silence, la notion d’auteur de Claude Monnier restant cantonnée aux longs métrages réalisés.

Par sa recherche de l’unité de l’œuvre de Ridley Scott, les changements de perspective du réalisateur dans le temps sont globalement gommés. Comme Claude Monnier le précise en début de son livre, beaucoup de cinéphiles considèrent que seules les premières œuvres de Scott sont remarquables. A vouloir défendre à tout prix le réalisateur et en insistant sur l’unité, l’auteur gomme les évolutions et nous ne permet pas de comprendre comment le réalisateur du chef-d’œuvre reconnu qu’est Alien en est venu, 33 ans plus tard, à faire le contestable Prometheus (2012).

En conclusion et en dépit de toutes nos critiques, l’ouvrage atteint son objectif, Claude Monnier réussissant sa démonstration. Comme exposé au début du livre, il voulait prouver la cohérence de l’œuvre de Ridley Scott, la constance de sa vision tout au long de ses longs métrages. En refermant Ridley Scott - Le cinéma au cœur des ténèbres, le lecteur convient d’une certaine cohésion entre les films du réalisateur et la permanence de nombre de problématiques. Cela n’est pas suffisant pour nous mais un fan intéressé par un ouvrage purement analytique, rapide à lire et au style lisible pourra trouver son bonheur. Un spectateur plus critique ou préférant les ouvrages plus biographiques devra passer son chemin.

Par Jérémie de Albuquerque - le 28 avril 2014