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Portraits

Portrait d'Allan Dwan

 

  

Allan Dwan est mort quasi centenaire à Los Angeles le 21 décembre 1981. Il aura eu l’une des carrières les plus longues et les plus fécondes de l’histoire du cinéma. Il la commença d’ailleurs à l’époque du muet, en finissant par être l’un de des réalisateurs les plus réputés de cette période ; à tel point qu’on le considère alors, dans les années 20, quasiment à l’égal des King Vidor, Erich Von Stroheim, Charlie Chaplin ou D.W. Griffith. Aujourd’hui, si les noms de ces autres cinéastes conservent leur notoriété, celui de Dwan n’est plus connu que par un cercle restreint de cinéphiles. Grâce à l'éditeur Carlotta et à l’initiative de ce coffret reprenant sept de ses films de fin de carrière, espérons que Dwan sortira un peu du relatif anonymat dans lequel il est tombé, malgré le fait que d’ardents défenseurs tels Jacques Lourcelles, Simon Mizrahi ou Jean-Claude Biette n’ont eu de cesse de le porter au pinacle ; à juste titre d’ailleurs, même si sa filmographie fut qualitativement en dents de scie y compris à l’intérieur du cycle Bogeaus qui ne comporte pas que des chefs-d’œuvre, loin s’en faut.

Rien au départ ne prédestine le jeune Joseph Aloysius Dwan à devenir un des pionniers du septième art. Cet ingénieur électromécanicien, né à Toronto en 1885, commence à travailler pour la General Electric avant de participer à la mise au point d’un type de lampe à vapeur au mercure, ancêtre du néon. Amené à adapter sa trouvaille aux besoins des studios Essanay, il entre ainsi par la petite porte dans le monde fabuleux du cinéma. Très vite, il abandonne la technique pour écrire des scénarios, ayant très vite compris que la rentabilité se trouvait plus de ce côté-là. En 1911, obligé de remplacer au pied levé un réalisateur ivre mort, il se retrouve derrière la caméra, place qu’il ne cèdera désormais quasiment plus jamais. Il tourne ou supervise environ 250 courts ou moyens métrages dans les quatre années suivantes ! En 1914, il acquiert un statut plus sérieux en entrant à la Famous Players d’Adolf Zukor, où il réalise des films plus importants dont il ne reste quasiment plus aucune trace. Jean Mitry nous apprend pourtant qu’il fut l’initiateur du remplacement, dans de nombreuses séquences, des plans fixes par des travellings et autres mouvements de caméra, innovation non négligeable et qu’il n’oubliera jamais, les utilisant encore dans les films de sa dernière période Bogeaus (celle qui nous intéressera plus particulièrement ici) avec un incroyable génie. Ce serait même Dwan qui, pour la première fois, alors qu’il assistait au tournage d’Intolérance de Griffith, donna l’idée à ce dernier d’utiliser un chariot élévateur placé sur une remorque pour réaliser un effet de grue. Bref, il participa à la mise en place de la grammaire cinématographique qui prévaut aujourd’hui encore, tout du moins dans ses bases.

En 1915, Dwan passe à la Triangle, compagnie dans laquelle il côtoie non moins que Mack Sennett, D.W. Griffith, Raoul Walsh ou Thomas Ince, et au sein de laquelle il fait tourner les plus grandes vedettes hollywoodiennes de l’époque, Mary Pickford, Gloria Swanson et surtout Douglas Fairbanks dont il deviendra le réalisateur de prédilection. Du Métis (The Half-Breed, 1916) au Masque de fer (The Iron Mask, 1929), en passant par le célèbre Robin des Bois (Robin Hood, 1922), leur collaboration est à l’origine de quelques uns des classiques les plus réputés du cinéma d’aventure à l’époque du muet.

Le cinéma parlant déstabilise sacrément le réalisateur et ne le convainc pas franchement ; il confiera d’ailleurs à Peter Bogdanovich dans un long entretien publié en 1971 : « Le parlant fut la fin d’un art. On ne peut le comparer au muet car c’est un prolongement du théâtre ; ce qu’on dit et ce qu’on entend est plus important que ce qu’on voit. Le muet était tout le contraire : on montrait le maximum et les intertitres disaient le minimum… Quoi qu’il en soit, il fallait faire avec… ».

Pour ce qu’il m’a été donné de voir, les films qu’Allan Dwan réalise lors de cette première décennie du cinéma parlant ne se révèlent effectivement pas bien fameux, avec par exemple le médiocre Heidi version Shirley Temple. Il fait aussi beaucoup tourner les Ritz Brothers, et certains titres réussissent encore à émerger tels Suez avec Tyrone Power ou le brouillon de La Poursuite infernale (My Darling Clementine) de John Ford, soit Frontier Marshall avec Randolph Scott dans la peau de Wyatt Earp. Mais il faudra attendre la fin des années 40 pour le voir émerger de son "purgatoire". En 1949, Iwo Jima sort sur les écrans, avec John Wayne dans le rôle principal d’un sergent instructeur dur à cuire ; le film s’avère être l’un des plus beaux films de guerre sortis des usines hollywoodiennes et il l’est toujours aujourd’hui. Il s’agissait d’un film de la Republic, petit studio pour qui il tournera encore une douzaine d’autres films souvent interprétés par l’épouse de son patron Herbert J. Yates, l’actrice-patineuse Vera Ralston. Certains titres possèdent une solide réputation tels Angel in Exile (1948) ou Surrender (1950), mais il reste toujours aussi difficile de pouvoir les voir.

Vers 1953, la RKO, qui subit la gestion chaotique du mégalomane Howard Hughes, décide de réduire ses coûts d’une manière draconienne. Pour ce faire, elle mise tout sur la série B, injectant des devises dans de petites productions indépendantes qu’elle trie avec grand soin ; l’originalité conjuguée avec un maximum d’éléments attrayants pour un large public doivent être requis pour que les films soient acceptés. Dans cet état d’esprit, Jacques tourneur réalise Les Révoltés de la Claire Louise (Appointment in Honduras) dont le producteur se nomme Benedict Bogeaus. Jim Grainger, alors dirigeant de la RKO, décide d’associer ce jeune producteur à un vétéran un peu mis sur la touche, Allan Dwan justement, qui à 60 ans venait de perdre son épouse dont il était toujours éperdument amoureux trente-deux ans après leur mariage et qui, pour oublier, décide de se relancer à corps perdu dans le travail. Le producteur et le réalisateur, malgré des heurts fréquents surtout au départ (Bogeaus avait voulu renvoyer Dwan dès Silver Lode, le réalisateur avait alors décidé de ne plus jamais tourner pour lui), ne se lâcheront quasiment plus et tourneront ensemble une série de dix films (devenus cultes chez plus d’un cinéphile), s’étalant de 1954 avec Silver Lode à 1961 avec Most Dangerous Man Alive qui se révèle être, pour tous les deux, leurs derniers films. Des films d’autant plus cultes qu’ils étaient devenus très difficiles à voir en France après avoir fait les belles soirées du "prime time" à l’orée de la vie de la 3ème chaîne de télévision au milieu des années 70, chaîne dont le programmateur était déjà un certain Patrick Brion. Depuis, ils étaient diffusés dernièrement sur le satellite et voici maintenant que Carlotta nous offre ce magnifique cadeau. Nous allons donc enfin pouvoir tranquillement juger, à travers sept films d’une admirable fin de carrière, à quel point le cinéaste n’avait pas son pareil pour réussir à allier des contraintes économiques et matérielles drastiques à une étonnante flamboyance formelle.

A l’entendre parler dans ses fameux entretiens enregistrés en 1968 avec Peter Bogdanovich, Allan Dwan était un homme modeste qui ne se considérait absolument pas comme un auteur mais plutôt comme un artisan. Il ne choisissait d’ailleurs quasiment jamais ses sujets et se les faisait imposer par les producteurs avec qui il travaillait, estimant qu’il n’avait pas plus d’importance sur un film que les autres membres de son équipe. Il aimait son métier et préférait tourner même un mauvais scénario que de ne rien faire ; il le prouvera d’ailleurs avec deux des films du cycle, les films d’aventure qui se situent à mi-parcours. N’ayant toujours pas digéré le passage du muet au parlant, il estimait qu’un des ses films était réussi s’il arrivait à les suivre en ayant coupé le son ; c’est pourquoi il reportait toujours son attention plus particulièrement sur le découpage et le pouvoir de ses images. Il n’analyse d’ailleurs jamais ses films mais, quand il en parle, il se remémore surtout les anecdotes de tournage et revient avant tout sur leurs aspects techniques. Bogdanovich, sincèrement ému plusieurs années après la mort du cinéaste, le confirme aisément ; Dwan ne fait pas partie des auteurs proprement dit mais des grands artisans hollywoodiens comme a pu par exemple l’être Richard Thorpe pour la MGM. L’inégalité de leurs filmographie peut s’expliquer par le fait que ces hommes considéraient avant tout le cinéma comme un business (Dwan le répète à de nombreuses reprises, regrettant par exemple de ne pas avoir eu parfois des stars au générique de ses films plutôt que des acteurs de moindre stature) et non pas comme un art. Mais le résultat est là et ces artisans, sans lesquels le cinéma ne serait pas aussi éclectique et diversifié, nous ont laissé autant de merveilles que certains cinéastes plus réputés.

  

Les Films d'Allan Dwan sur DVDClassik

Par Erick Maurel - le 18 novembre 2009