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Livres

Piges choisies

Un livre de Luc Moullet

Editeur : Capricci
Date de sortie : 15 avril 2009
384 pages
Prix public : 20€

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Analyse et Critique

 Capricci a pris l’excellente initiative d’éditer deux livres consacrés à Luc Moullet et qui mettent en avant son travail, l’un de cinéaste, l’autre de critique : Notre alpin quotidien, un long entretien mené par Emmanuel Burdeau et Jean Narbonie et ce Piges choisies.

Piges choisies est un recueil de critiques écrites par Luc Moullet depuis ses débuts en 1956 aux Cahiers du Cinéma. Outre la joie de nous permettre de (re)découvrir l'un des plus singuliers et précieux critiques français, la belle idée de ce recueil est d'avoir fait annoter chacun des textes par Moullet lui même. Il raconte ainsi dans un « essai d’ouverture », ses débuts de critique. Il a dix-neuf ans et se situe dans le courant « Hitchcocko-Hawksien » de la revue. Ses premiers textes sont « pompés à Rivette et Truffaut : je dévorais leur prose en allant au lycée (…) J'apprenais par cœur leurs écrits. » Autre grande influence, Georges Sadoul et Eric Rohmer qui lui a appris à écrire. (« Il m’a expliqué que chaque phrase devait posséder un lien organique avec les suivantes. Le b.a.-ba, me direz-vous. Mais ça, aucun de mes profs de lycée ou d’université ne me l'avait dit. »

Aux Cahiers, il est le chouchou : « Pourquoi ai-je été facilement accepté aux Cahiers ? Parce que, parfait rat de bibliothèque, j’étais le cinéphile le mieux documenté de Paris. Et puis il est toujours agréable d’avoir des fans, en un temps où les francs-tireurs des Cahiers étaient dans la dèche et, en plus, fort contestés. » Son autre explication tient dans le fait que ses textes font rire, et il raconte comment il attendait impatiemment à chaque remise de ses papiers de voir Rohmer devenir écarlate et les larmes de rires lui couler sur sa joue. Moullet raconte dans cette introduction ses rapports avec Rivette, Truffaut, Rohmer et l’on apprend aussi beaucoup sur l’aventure des Cahiers.

Le travail critique de Moullet est l’une des plus belles choses qui soient arrivées à la presse cinéma. Des textes toujours clairs, érudits, un regard très personnel sur le cinéma que l'auteur a le don de nous transmettre avec humour et élégance. Jamais abscons, ses textes sont portés par l'envie évidente de partage avec le lecteur. « Le grand chic alors aux Cahiers, c’était d’écrire des textes illisibles (…) Il y avait un snobisme de l’hermétisme. Si le lecteur ne comprenait pas un texte imprimé sur le beau papier glacé de la revue, ça voulait dire que le rédacteur lui était supérieur. » Autant dire que cette tendance est loin de n’avoir plus cours aujourd’hui et qu’une partie de la presse ciné française devrait remettre en question son rapport au lecteur... Ses règles en tant que critique, Moullet les met en avant dans son introduction : « Partir du particulier (pittoresque si possible) pour dévier sur le général » (enseignement Truffaut) ; « Tout bon film engendre une approche critique spécifique » ; « Faire rire, intéresser le lecteur (…) avant d’écrire un texte, j’établissais la liste des calembours possibles » ; « Essayer d’être simple (j’ai pas toujours réussi) » ; toujours s’arranger « pour faire une remarque négative lorsque je disais énormément de bien d’un film, et je pratiquais aussi l’inverse. Ca donne au lecteur l’impression (trompeuse) que le critique est objectif » ; « Être critique de cinéma, c’est dire du bien d’un film ; être cinéaste, c’est dire du mal de la société, de l’absurdité du monde, d’une ville, de tout »...

Outre lister ces règles dans un évident souci de partage, le lecteur de Piges choisies peut ensuite vérifier concrètement par l’écrit comment elles peuvent s’appliquer à un travail critique. Deux textes, l’un consacré à Truffaut, l’autre à Godard, montrent la finesse, l’intelligence du regard critique de Moullet. Ce sont peut être les plus beaux jamais consacrés à ces cinéastes.

Le critique Moullet est indissociable du cinéaste. En 1989, dans Les Sièges de l'Alcazar, il raconte même une liaison entre un critique des Cahiers du Cinéma et une de Positif. On y retrouve donc dans ses écrits ce qui fait aussi son cinéma : un goût prononcé pour l'humour, des approches parfois décalées comme cette proposition de grouper les cinéastes selon leurs origines natales ou leurs signes astrologiques. « Comme critique, il s'agit de critiquer les films des autres et comme réalisateur, de critiquer ses propres films. » Ou encore : « Le montage est un travail critique plus important que de tourner un film. Si on se laisse aller au seul tournage, le superflu arrive, le travail critique est moins présent face au déferlement des choses subies ou qui adviennent. » L'un de ses plus fameux textes, « Le Martyre de San Sebastian », qui selon ses propres mots « semble n'avoir avec la critique qu'un lointain rapport » donne le ton. Moullet s'y lance dans une critique de la ville accueillant le festival de cinéma. Ce texte est très révélateur du besoin d'imprévu qui guide l'œuvre filmique de Moullet. Lorsqu'il évoque l'hôtel de luxe dans lequel il est logé, il s'exclame : « Ce qu'il y a de terrible (…) c'est que tout marche au poil, tout est fait pour le confort supposé du client et c'est ce qui est désagréable (…). Pas de service à rendre, de courses à faire, à aller chercher du bois ou à essuyer la vaisselle. Chacun est contraint à l'antidialectisme de la célébrité : Je pense donc je suis… mais non : Je pense, donc je n'essuie pas... » Moullet a besoin que le quotidien le surprenne, sorte de sa routine, tout comme il a besoin de mettre la main à la pâte.

Piges choisies pioche donc dans cinquante-trois ans de travail critique (des textes publiés aux Cahiers du Cinéma mais aussi dans Bref, Arts, Trafic, Le Journal de la SRF... ainsi que deux inédits) répartis en chapitres : « Les Maîtres » (Godard, Truffaut, Sadoul), « Le Pentagone Royal » (Fuller, Mizoguchi, Bunuel, Ruiz et Bresson), « L’Hexagone et ses facettes » (où Moullet évoque production, distribution, exploitation et budgets pour dresser une cartographie du cinéma français, et dans deux autres écrits le rapport à la salle et les grandes inspirations des cinéastes hexagonaux) ; « Le Ventre de l’Amérique » (Passez muscade, La Dernière chasse, Côte 465, mais aussi Ray, Ford, Ullmer…) ; « Festivals » (avec le fameux texte sur San Sebastian et un autre consacré à Oshima à Cannes) ; « Théorie » (pas trop : les critiques s’essayant aux textes théoriques ont tendance à se suicider, peut-être car ils découvrent que la théorie ne mène à rien…) ; « Eloquence du muet » (sur son maître Griffith, mais aussi le méconnu Karl Valentin et DeMille) ; « Navets et baudruches » (où l’on trouve Powell et Almodovar) et enfin « Vedettes - surprise et révélations » (où l’auteur découvre stupéfait enfin un bon film d’Antonioni et se lance dans un chant d’amour à Coline Serreau). Pour clore le tout, Moullet nous offre un admirable travail sur James Ellroy.

Variété des sujets, des approches, des thèmes... mais toujours le même amour du cinéma qui transparaît à chaque ligne. Piges choisies s’impose comme un ouvrage indispensable sur le cinéma, à mettre dans sa bibliothèque entre La Rampe de Daney et Le Blanc des origines d’Alain Philippon. Un régal !

   

En savoir plus

A VOIR EN DVD :

Chalet pointu propose de découvrir avec le DVD « Luc Moullet en shorts », « 10 courts métrages très drôles (sauf un) » du réalisateur. 10 perles qui sont une porte d’entrée parfaite pour pénétrer dans l’univers singulier de Moullet cinéaste.

Blaq Out propose de son côté un coffret regroupant six longs métrages du réalisateur (Brigitte et Brigitte, Les Contrebandières, Une aventure de Billy le Kid, Anatomie d’un rapport, Genèse d’un repas et Parpaillon).

  

Par Olivier Bitoun - le 24 juin 2008