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Portraits

portrait de noah baumbach à travers ses films

« Noah’s so smart and observant, of it all, that, without the success that he’s had, it would be a pretty painful existence. » Ben Stiller (1)

Familles dysfonctionnelles, animaux domestiques vulnérables, personnages d’intellectuels arborant un mélange fatal d’esprit critique et de faible estime de soi… On connaît les ingrédients familiers de l’univers de Noah Baumbach. Pur produit de l’intelligentsia de Brooklyn, fils d’un couple de critiques professionnels naviguant, un salon en-dessous, dans les mêmes eaux que les Susan Sontag et Norman Mailer, ayant lui-même commencé sa vie salariée comme pigiste au New Yorker, il a fait de son paysage socio-intellectuel la matière d’une forme particulière d’uchronie existentielle : Baumbach filme ce que sa vie aurait pu devenir, s’il n’avait été aussi chanceux qu’il n’a été.

Kicking and Screaming, film générationnel autour de l’après-graduation, l’impose dès sa première œuvre parmi les jeunes figures les plus en vues du cinéma indépendant. Paradoxalement, ce succès soudain le paralyse. Ses deux films suivants (Mr. Jealousy, plutôt résussi, Highball, franchement raté) se font hésitants, retenus. Ils se limitent eux-mêmes. Il faudra la rencontre avec Wes Anderson, dont il devient le scénariste attitré, pour le libérer. A la même période, Baumbach s’unit à Jennifer Jason Leigh et entame une thérapie. Retrouvant sa créativité, il tire de ce que le processus lui apprend sur lui-même trois films. L’un inspiré de la personnalité de son père, l’autre de sa mère, le dernier de la sienne, dans ce qu’il considère comme leurs plus mauvais jours à chacun. C’est la trilogie The Squid and the Whale, Margot at the Wedding, Greenberg. Baumbach est alors dans sa quarantaine, il se met en couple avec celle qu’il a porté vers le grand public : Greta Gerwig. Son œuvre s’offre une seconde jeunesse, les films s’allègent, deviennent plus lumineux, moins revendicatifs. Ils creusent pourtant le même sillon d’anxiété, de rivalités, de difficulté à faire coïncider mythe de soi (ses personnages sont pour la plupart désespérément ambitieux) et réalité d’une place sociale occupée.

D’apparences modestes, les films de Noah Baumbach affirment un cinéma à hauteur humaine, pétri de littérature (un projet avorté d’adaptation en feuilleton des Corrections de Jonathan Franzen pour HBO), de cinéphilie (Bergman et Eustache comme maîtres), travaillé par une puissance comique (le cinéaste excelle à offrir à des humoristes des rôles étoffés à enrichir de leur groove de comedians) qui les tient à distance d’un quelconque esprit de sérieux. Le retour qu’il opère, de manière volontaire, vers des micro-budgets (Frances Ha / Mistress America), qu’il alterne avec des productions au financement standard (While We’re Young), le pose comme un cinéaste au contrôle enviable de sa carrière. Passionné d’animation (scénariste de Fantastic Mr. Fox et Madagascar 3, il prépare sa propre production DreamWorks), la force du regard de Baumbach tient moins dans son réalisme que sa force satirique, une capacité à exprimer tout une vie intérieure par un détail de comportement, un geste, un regard, une tournure de phrase, une attitude… C’est qu’il faut, pour exceller à un cinéma « intellectuel », un talent d’autant plus affirmé pour la mise en scène. Baumbach, en l’occurrence, est un très grand metteur en scène.

Kicking and Screaming (1995)

Grover (Josh Hamilton), Max (Chris Eigeman), Miami (Parker Posey) et leurs camarades de classe arrivent au terme de leurs études. Qu’entreprendre ? Où s’installer ? Tous s’accordent au moins sur un objectif : ne pas finir en Chet (Eric Stoltz), éternel étudiant par excellence. Le soir de célébration de la remise de son diplôme, Grover en prend un coup en apprenant la décision de son amie Jane (Olivia d’Abo) de s’envoler pour une année sabbatique à Prague. A lui de décider si (et comment) il désire la rejoindre en République Tchèque...

Kicking and Screaming a immédiatement fait remarquer son créateur, sacré alors parmi les dix visages à suivre dans un Neewsweek arborant Hillary Clinton en couverture. Coïncidence révélatrice pour un film dévolu aux jeunes adultes de l’ère Clinton : situation de plein-emploi, familles en position de les soutenir financièrement, préoccupations sociales - pour ne rien dire des environnementales - avoisinant le zéro absolu, TV comme déesse domestique… L’angoisse qu’expérimentent Grover et ses co-diplômés est le vertige de leur liberté. Reste à eux face à l’ivresse et les gueules de bois du possible de se tenir les coudes. Comme l’annonce sa tagline : « Anxiety loves company. » Le revers de la précocité de Baumbach est infortuné : son premier film a mal passé l’épreuve du temps. Les retournements, déboires relatifs et hésitations dont il traite l’imposent en miroir d’un film lui étant contemporain : Génération 90, d’un Ben Stiller en résonance durable et fructueuse d’avec son double intello. Moins guindé, plus mordant. Il faudra du temps (une décennie) à Baumbach pour que son style, lui, arrive à maturation. Les meilleurs moments de ce coup d’essai trop vite clamé coup de maître pour son propre bien, ne sont pas tant ceux de comédie (ses répliques sonnent souvent fabriquées, conçues pour être citées) que d’une romance pas moins touchante d’être si familière – l’éloignement de deux êtres à un embranchement décisif pour eux deux – culminant dans une scène d’aéroport singulièrement touchante.

Mr. Jealousy (1997)

Lester (Eric Stoltz) pourrait s’estimer le plus heureux des hommes – il a touché le gros lot en la personne de la ravissante Ramona (Annabelle Sciorra). Mais Lester est jaloux. Pas idiot au point de faire des scènes, ou ne serait-ce que le mentionner. Lester est un type décent, il se torturera dans son coin. Les choses empirent quand ce petit enseignant découvre que l’ex de son amie n’est autre qu’un écrivain médiatique (Chris Eigeman), mâle alpha passablement imbuvable. Il s’avère que le personnage n’est pas sans avoir un penchant pour l’auto-apitoiement, ce dont Lester profite en s’introduisant anonymement dans la thérapie de groupe à laquelle le premier participe afin d’y recueillir ses confessions. Contre toute attente, les deux hommes sympathisent...

Mr. Jealousy traite du sujet, finalement peu abordé au cinéma, de la jalousie rétrospective (mention à l’émouvant Chasing Amy). Il creuse, sur un ton doux-amer, truffaldien, ce cœur complexé de l’œuvre de Baumbach qu’est l’envie (qui culminera en un Greenberg incapable de supporter la réussite de quiconque l’entourant). S’y porte un regard amusé sur cet autre tigre tapi derrière le feuillage romanesque qu’est la réaction de proches à une œuvre de confession mise en fiction. Ce qui fait le charme du film marque aussi sa limite. Comme en un une illusion du canard se muant en lapin, ou vice-versa, le résultat peut tour à tour apparaître trop mignon pour la névrose qu’il présente, ou chargé pour la romance charmante qu’il s’efforce malgré tout de demeurer. Indécision entre l’attendri et l’hostile appelant à une méthode de réalisation, une manière de mettre en narration, pas encore pleinement perfectionnée. En l’état, Mr. Jealousy reste le plus convainquant des trois premières œuvres de son auteur. Qui serait assez grincheux pour se refuser à de légers motifs le sourire d’Annabella Sciorra ?

Highball (1997)

Darren (Eric Stoltz) et Molly (Annabella Sciorra) forment un couple de jeunes mariés. Trois réceptions dans le même appartement (Halloween, le Nouvel-An, un anniversaire) les mettent à l’épreuve de la honte ordinaire. Sur une pellicule conservée de Mr. Jealousy, équivalant à six jours de tournage, Noah Baumbach tourne avec les mêmes acteurs en un unique lieu une comédie expérimentale. Highball, malgré ses conditions de tournage marginales, est ce qu’on a coutume d’appeler un accident industriel. Son auteur ira jusqu’à renier le produit fini, attribué à un pseudonyme (« Ernie Fusco ») pour le marché vidéo. Le problème en est simple : le moindre de ses gags tombe systématiquement à plat. Difficile d’aller contre l’opinion de son metteur en scène à la vision d’un essai qui ne doit des restes de capital sympathie qu’à la complicité perceptible entre ses participants. Troublant toutefois que le bide semble inclus dans le programme même. Costumes encombrants (dont l’effet de surprise tombe à l’eau une fois qu’un déguisement se retrouve dédoublé), imitations laborieuses, échanges pernicieux côté locuteur imbibé, ennuyés rayon réception féminine… le film s’amuse de l’insuccès au gros rire d’une clique ayant fait de la frivolité un horizon existentiel allant jusqu’à l’affirmation politique. Non pas que le film soit dénué d’intuitions intéressantes (celles qui feront la réussite de sauteries hésitantes chez Andrew Bujalski ou de la série The League). Mais il faut pour supporter l’embarras ambiant une certaine patience face à la loufoquerie contre-culturelle dans ses jours (ou plutôt soirées) les moins inspirés. Dans son absence criante de réussite comme inconsciemment désirée, le film hurle un besoin de renouvellement. Une réinvention qui en passera par un sabbat en matière de réalisation de quelques années.

Les Berkman se séparent (The squid and the whale, 2005)

1986, Brooklyn. Bernard et Joan Berkman (Jeff Daniels, Laura Linney) demandent au départ matinal pour leurs cours à leurs fils Walt (Jesse Eisenberg) et Frank (Owen Kline) de revenir rapidement après l’école pour une discussion en famille. Joan veut quitter Bernard. Celui-ci apprend ses tromperies, attribue ce lâchage au succès nouvellement trouvé de son épouse comme écrivain tandis que la même carrière stagne pour lui. Walt est en adoration devant son père (le genre de figure paternelle à offrir l’un de ses ouvrages dédicacés à son fils, pas intimidé d’appeler Kafka son « prédécesseur »), Frank préfère sa mère, craint (mais revendique) d’être trop béotien en regard du degré de snobisme de son géniteur. Chacun gère le divorce à sa manière, Walt révélant une tendance à la mythomanie, Frank à l’auto-exhibitionnisme. D’autres problèmes se posent… tel la garde du chat.

« Mom and me versus you and dad !» lance en première réplique le petit sur un court de tennis. L’adresse et le positionnement des personnages synthétisent l’histoire à venir. The Squid and the Whale (titre plus poétique, qu’on est en droit de préférer à une traduction insistant sur une référence déjà un peu appuyée, qui trouvera son sens en deux belles scènes se répondant entre elles) est un récit semi-autobiographique inspiré du divorce des parents de l’auteur à l’époque décrite. Petit mea culpa au passage sur les distorsions de l’idéalisation, les blessures infligées par une colère mal dirigée. Outre un réalisateur suédois maître en matière de démêlées conjugales à l’écran, Eustache est convoqué via l’affiche de La Maman et la putain (sic) dans la chambre de l’aîné. Baumbach cherche un équivalent cinématographique à la tradition littéraire réaliste du New Yorker, où l’on pourrait remonter aux figures de Sylvia Plath ou Salinger pour la description mi-empathique mi-satirique du mal-être d’une certaine jeunesse urbaine. La méticulosité discrète de la reconstitution est la grande force du film, alliée à un montage surprenant de célérité adoucie. Un soin visible, où le retrait apparent de la virtuosité laisse deviner des directives précises données aux interprètes. La justesse du jeu n’a pas manqué d’unanimement frapper, encouragé par les idées de casting intelligemment trouvées (faire jouer à Anna Paquin la jeune maîtresse de Jeff Daniels onze ans après qu’elle ait été sa fille dans L’Envolée Sauvage). Ce qui y paraît intensément personnel tient moins au récit, connu de beaucoup, de la réaction à une rupture parentale que de ce que peut signifier au quotidien (soit a-fortiori en période crise) d’être élevé par, de s’efforcer de répondre aux attentes de, parents critiques en matière d’art de vivre (la critique étant précisément ce dont les parents du cinéaste faisaient profession au Village Voice). Une réussite qui remettra son réalisateur en selle, avec la modestie autorisée par l’authenticité du matériau. Hey you…

margot va au mariage (Margot at the Wedding, 2007)

Il sera finalement peu question de mariage dans Margot at the Wedding. Y planerait plus une atmosphère de deuil que de noces. Margot (Nicole Kidman), écrivain de son métier, vient visiter sa sœur, Pauline (Jennifer Jason Leigh) à la campagne, dans la propriété familiale, pour son mariage imminent avec un musicien qu’elle considère quant à elle comme un loser fini (Jack Black). Elle voyage accompagnée de son fils Claude (Zane Pais), victime de ses dénigrements sournois, tant sur son tempérament que son allure physique ou son odeur corporelle. Peu assuré, efféminé par une puberté tardive, il est en proie, déjà, à des troubles paniques. L’y rejoindront une vieille relation rancunière à son égard (Ciaran Hinds) et un compagnon souffre-douleur (John Turturro). La relation de Margot à sa sœur tient d’une rivalité où la première à l’avantage de son succès contre les errements d’une cadette l’ayant mené dans une secte du genre à faire boire à ses disciples l’eau du bain de leur gourou. Mais comme cette dernière le fait remarquer par une farce réussie, si Margot sait grimper, elle ne sait en revanche plus comment redescendre. Le film de s’en charger en un éprouvant week-end.

Margot at the Wedding, échec retentissant à sa sortie, touche aux relations filiales dans ce qu’elles ont de moins enviable, travaille la violence potentielle des compétitions de fratrie, ce que le rapport mère-enfant peut avoir de destructeur, quitte à se vautrer aux yeux de ses détracteurs dans un étalage de névroses cliniquement recensées. Baumbach tire pour la structure (trajet ferroviaire et huis-clos) son inspiration du Silence - pas le Bergman le plus réussi mais certainement un des plus radicaux. On est en droit de suspecter dans ses extrêmes de mesquinerie un certain volontarisme. De même que le regard sur les « locaux » (d’inquiétants rednecks taiseux prompts à l’agressivité physique) trahit une position définitivement citadine. Reste que la colère de Margot, sa manière frontale d’aborder un tabou cinématographique qu’il a probablement payé de son insuccès – la toxicité d’une mère- en font une œuvre d’une force inédite dans le paysage américains de studio de la période (début d’une collaboration loyale avec Scott Rudin, le film n’a pas été tourné en indépendant), d’un courage, ou une inconscience, qui mérite d’être salué. Dans un retournement symbolique, ce n’est pas le fils (en retard quant au privilège, ou au fardeau, d’une sexualité active) qui s’y masturbe, mais Margot elle-même. Ce film, qui n’aurait probablement jamais vu le jour sans le plébiscite du précédent, est ce que Baumbach a fait de plus tranchant. Décrivant la sensation recherchée comme celle accompagnant le déclin du jour sur un visage dans une chambre d’hôtel (l’une des meilleures séquences), il a pu compter sur les clairs obscurs de Harris Savides pour retranscrire cet état d’hébétude, le rêve éveillé d’existences quotidiennement gâchées.

Saturday Night Live, Episode 8 Saison 34 : Paul Rudd/Beyoncé (2008)

De temps à autre, l’institution de Lorne Michaels accueille un cinéaste en vue de tourner un épisode de son show hebdomadaire (Paul Thomas Anderson s’était déjà prêté à l’exercice). Il s’agit là pour l’essentiel d’une distinction honorifique, les conditions de direct et la rapidité d’exécution (l’équipe commence, en présence de l’hôte et de l’artiste invités, à bûcher sur le contenu du samedi dès une réunion le lundi) ne se prêtant pas à l’innovation stylistique. Saturday Night Live n’en a guère besoin, misant sur une efficacité comique et musicale ayant fait ses preuves depuis les années 70. Baumbach compte parmi les metteurs en scènes méticuleux plutôt que les grands stylistes. Il admire l’émission new-yorkaise par excellence depuis qu’elle a bercé son adolescence aux grandes heures de Steve Martin. L’épisode dont il a la charge est diffusé live la semaine de la première élection de Barack Obama – fait mentionné par Paul Rudd en ouverture. Une certaine euphorie est palpable parmi l’équipe, plus une conscience claire que ce moment historique équivaut pour la chaîne à une inévitable baisse d’audimat (d’où peut-être la décision d’y allier un réalisateur prestigieux à une chanteuse indépassable en termes de notoriété). Anecdote amusante d’apprendre Baumbach derrière la caméra d’une parodie du clip de Put A Ring On It, demeurée fameuse au même titre que l’original - iconique de cette période. Le casting du SNL en cette fin des années 2'000 forme quant à lui une manière de dream team : Bill Hader, Fred Armisen, Kristen Wiig, Andy Samberg, Keenan Thompson, Michaela Watkins… Il y a chez Baumbach une tendresse particulière pour les talents de la comédie, additionnée à une absence totale de condescendance vis-à-vis de la culture populaire. L’année où il s’approche de la communauté mumblecore pour signer le script d’un stimulant indie inédit (Alexander the Last) est celle où il fraye pour une semaine avec Beyoncé. L’opposé en somme du purisme.

Greenberg (2010)

Roger Greenberg (Ben Stiller) est de ceux qui ont laissé passer leur tour. Tête d’affiche d’un rock-band en vogue dans les années 90, il ressort à L.A. d’un séjour en clinique de repos. Vivotant d’un savoir de charpentier, il occupe la maison vide de son frère durant ses vacances prolongées, erre dans la Cité des Anges sans permis de conduire, quand il ne gratifie pas un ancien membre de son groupe (Rhys Ifans) de tout son fiel, ou ne s’indigne dans sa barbe à l’anniversaire de l’enfant d’une précédente petite amie (Jennifer Jason Leigh) que cette fête ne lui soit pas dédiée. Sa manie d’écrire des lettres de client insatisfait à Starbucks et autres compagnies tranche dans la maestria vide mais toute affairée de la réclamation avec le cool affecté, non seulement par les jeunes branchés qui l’entourent, mais ses propres contemporains. Il est celui que Baumbach sait qu’il aurait pu devenir : un aigri et un raté. Florence (Greta Gerwig) est une jeune femme à l’aise avec les enfants, amie des bêtes, qui s’occupe du chien de Greenberg-frère en son absence. Elle sorte d’une rupture et ne tient pas, passées une ou deux nuits oubliables, à enquiller les conquêtes. Emotionnellement légèrement instable, elle se sous-estime, ne trouve jamais la bonne place dans la pièce. La belle ouverture sur son visage éclairé par un rayon alors qu’elle conduit dans la périphérie californienne laisse dans son adresse à un autre conducteur le code du film à venir : « Are you finally gonna let me in ? » Un Greenberg sur le retour saura-t-il enfin laisser un peu de soleil entrer dans sa vie ? De là une forme sophistiquée quoique passablement vitriolique de comédie romantique, un jeu de tu-me-suis-je-te-fuis / je-te-suis-tu-me-fuis se concluant par une fin ouverte et modestement prometteuse, récompensant le spectateur d’une plongée dans l’embarras et le décalage mi- revendiqué mi- subi.

Greenberg est le chef-d’œuvre de Noah Baumbach. Celui qui opère la jonction entre ses chroniques familiales acides, sous influence de Jennifer Jason Leigh, et la seconde jeunesse qu’il s’offrira avec Greta Gerwig, sortant avec ce rôle du territoire mumblecore qu’elle a marqué de son empreinte (notamment chez les Duplass, dont l’un apparaît au détour d’une scène). C’est aussi celui de Ben Stiller acteur, qui continue ici un travail sur sa propre frustration de comédien (l’un des plus brillants de sa génération mais insuffisamment pris au sérieux) conversant avec son Tropic Thunder et le jeu sur sa propre persona face à un Joaquin Phoenix moquant sa bouffonnerie dans I’m Still Here. Ces trois merveilles gagnent à être regardées à la suite. De manière moins affichée, le rôle touche intimement à une complexion de Stiller qu’on sait, comme le reste de sa famille, affligé d’une certaine bipolarité. Elle s’exprime dans son jeu par la tension entre ses rôles d’inhibés et ceux où il laisse exploser toute sa furie. Baumbach joue de cet attendu (Stiller tendant à la bestialité) dans un suspense autour d’une prise de coke possiblement décisive - parmi les djeuns autour d’une piscine où l’on retrouve, pour l’anecdote, plusieurs futures têtes de 21 Jump Street. C’est enfin l’un des travaux les plus achevés de Harris Savides, dont le talent pour manier les lumières douces restera cruellement regretté. La ligne claire apparente laissant peu à peu se dessiner un trait implacable évoque le Rohmer des Contes Moraux, que le metteur en scène avait fait regarder à son duo d’affiche. Greenberg gêne certains par son amertume (bien réelle). Pas moins réelle pourtant n’est sa douceur, une délicatesse à laisser des écorchés embarrassés occuper le cadre comme leur timidité existentielle le leur fait préférer. « You have to love before you can be relentless.» Cette règle que Franzen s’est fixée à lui-même en écriture caractérise au mieux le regard de Baumbach sur le couple qu’il filme en train de se former.

Frances Ha (2013)

A 27 ans, la carrière de danseuse de Frances (Greta Gerwig) peine à décoller comme elle l’entendrait. Coté appartement, c’est le lot immobilier new yorkais quotidien. Quant aux garçons, cette gentille excentrique se déclare elle-même undatable. Heureusement, il y a Sophie (Mickey Sumner), la copine de toujours. Mais quand celle-ci se trouve comme nouveau petit ami un mufle, possède un emploi du temps chargé par de nouvelles pressions professionnelles et que ses centres d’intérêt, par souci de responsabilisation, s’éloignent de ceux de Frances, la première se retrouve isolée. Ce n’est en fin de compte qu’un mauvais moment à passer. Frances ne peut devenir danseuse à plein temps ? Qu’à cela ne tienne, elle sera chorégraphe – ce qui, à défaut de régler sa difficulté à s’engager, liquide celle du loyer. A la conclusion d’une crise de vingtaine, Frances découvre qu’elle avait déjà sous les yeux toutes les ressources à même de résoudre ses principaux problèmes. Lui manquait seulement la capacité de les exploiter.

Frances Ha est singulièrement optimiste pour son auteur. Non pas que le film ne témoigne d’un regard affuté sur une forme courante de précarité, mais par un mélange d’euphorie et de relatif apaisement quant au ton dû à son interprète. Greta Gerwig trouve ici son rôle. Un personnage inventé avec la conviction qu’il ne peut être joué que par soi-même, un double où se refléter, comme un Ben Stiller en un Derek Zoolander. Au scénario co-signé, c’est autant son film que celui de son partenaire. Par son relai, Frances Ha devient comme un manifeste générationnel. Tourné dans des conditions indépendantes, dans un noir et blanc hommage à la Nouvelle Vague, le film pousse la francophilie jusqu’à une escapade parisienne… qui s’avèrera la grande déception de Frances. Contre les clichés, ce n’est pas le voyage en solitaire à Paris, mais le retour à Sacramento, ville natale de l’interprète, chez ses « vrais » parents qui sera son moment de répit – repos et amusement des fêtes, chaleur d’une famille retrouvée le temps d’une quinzaine. Là où tant d’indies auraient joué la carte du règlement de compte, Gerwig et un Baumbach adouci se permettent simplicité joyeuse et générosité. Soignant toujours ses bande-son (à LCD Soundsystem et Chauffeur de Duran Duran succède ici le Modern Love de David Bowie), le metteur en scène dirige son actrice comme une danseuse -formation effective de Gerwig- toute en précision du geste alliée à un relâchement saccadé (le phrasé étrange, les réactions dissociées), allant jusqu’à lui offrir de monter son propre spectacle dansé dans le film. De quel modern love parle-t-on sinon celui, tout platonique qu’il soit, liant une amie à celle dont l’éloignement signifie comme un adieu à l’enfance ? Parenthèse enchantée, Frances Ha n’en est pas moins travaillé par le même rapport compliqué à son propre fond d’innocence formant le thème central d’un éternel adolescent. Ceux qui le taxent d’égotisme pourront constater quel cadeau il fait ici à sa compagne.

While We’re Young (2014)

Dans un NYC au faîte de sa gentrification, Josh (Ben Stiller) et Cornelia (Naomi Watts) forment un couple de quadra sentant de vieilles attaches dériver quand leurs amis proches à leur tour s’improvisent « jeunes parents ». Eux se consacrent à leur travail : lui de documentariste, potassant depuis neuf ans le même projet d’entretiens avec un penseur vaguement Asperger, elle à la production. Le beau-père de Josh, Leslie (Charles Grodin) est une sommité du cinéma du réel, faisant ombrage à son beau-fils. C’est alors qu’il fait la connaissance d’un jeune couple : Jamie (Adam Driver) et Darby (Amanda Seyfried). Parangons de la génération Y, ils possèdent les vinyles et VHS de Joe Dante que Josh et Cornelia ont remisé, peuvent passer dans la même soirée de La Grève d’Eisenstein aux Goonies. Ils n’ont pourtant rien de dilettantes : alors que Josh, en cela bon représentant d’une génération biberonnée au post-modernisme, voulant embrasser un regard globalisant ne sait formuler de problématique et, à force de vouloir parler de tout, finit par ne rien dire du tout, Jamie est un filmeur efficace, au sens de la narration rodée, sachant voir et saisir une opportunité… quitte à la créer. Passé l’enthousiasme qui mène sur la pente dangereuse pour un homme de son âge des fedoras décontractés, des séjours en ashram et du roller en centre-ville, Josh découvrira l’ampleur de l’arrivisme du cadet qui l’inspire et, dans un accès de ressentiment stérile comme Stiller excelle à les incarner, tentera de « dévoiler » ce qui, dans une époque guère préoccupée par l’exactitude des faits et faisant bien peu de cas d’une simple exigence de vérité, s’avèrera finalement ne choquer que lui.

Josh est bien de la génération de Baumbach : la X comme on l’appelait. Une volée privilégiée par certains aspects (son « sacrifice » dans le film se ramène financièrement à revendre des CD), mais affligée d’un complexe d’infériorité, tant vis-à-vis de sévères aînés issus de la Dépression que d’une jeunesse qu’elle se figure culturellement moins inhibée. Or, si Baumbach occupe en quelque sorte cette position, entre ses dîners avec De Palma et des scripts rédigés pour Joe Swanberg (Alexander the Last) ou le prochain Lake Bell (The Emperor’s Children), lui a choisi la fiction et non le documentaire. Grand bien lui a pris, semble-t-il murmurer, tant ce qui marche ici doit moins aux Maysles et à Wiseman qu’à une finale d’American Idol. S’il évite l’écueil du film de vieux con (Josh s’il sait ce qu’il reproche aux autres, n’a pas plus d’idées quant à ce que lui devrait leur fournir en réponse), While We’re Young tombe cependant souvent dans l’instantané tendance, mention « détails finement remarqués » (Josh bien plus obsédé par Facebook et le Huffington Post que ne l’est Jamie), au risque de clichés assumés qui risquent cependant de rapidement le dater (-« Are you a hipster ? » - « Well, I am of a certain age and I wear tight jeans.»). Daté, on pourrait presque dire que le film appelle à l’être - tant cerner un malaise aussi précis ramène vite aux pages société d’un Cosmo. Il tient toutefois sur la justesse de son casting (bien vu d’avoir choisi trois figures comiques, Stiller, Grodin et, dans une certaine mesure, Driver, pour incarner des créateurs du plus sérieux des genres), un couple vedette interagissant, non autour de l’éducation d’un marmot mais de la fabrication d’un film, où Naomi Watts peut laisser cours à un alliage de fragilité apparente et de ténacité profonde qui ensemble en font encore la meilleure actrice anglophone de son âge. Le retour à la couleur marque le début d’une nouvelle esthétique chez le cinéaste, aux tonalités pimpantes inspirées de Jonathan Demme période Something Wild. Un opus mineur, décevant mais pas déshonorant.

Mistress America (2015)

Tracy (Lola Kirke) expérimente à dix-neuf ans la solitude d’une première année académique : difficulté à se faire des amis en cours, vie sentimentale hasardeuse. La donne change pour quelques jours quand elle rencontre Brooke (Greta Gerwig), fille de l’homme que sa mère s’apprête à épouser après l’avoir rencontré en ligne. Brooke est une autodidacte engagée dans mille projets à la fois, labile et maladivement enthousiaste. Elle est aussi trentenaire et pressent malgré elle la réduction des possibles qui commence pour elle. Sa dernière lubie serait d’ouvrir un restaurant faisant aussi salon de coiffure. Elle embarque Tracy et deux de ses camarades dans un voyage vers la villa luxueuse de son ancienne meilleure amie, aujourd’hui mariée à un petit ami commun, riche d’une de ses idées non-concrétisées et en possession de ses deux chats, en espérant tirer un investissement de leur mauvaise conscience. Tracy, fascinée par Brooke, voit aussi l’échec qu’elle seule s’ingénue à dénier… et fait de son aînée le modèle d’un personnage de nouvelle, qu’elle entend soumettre à la revue littéraire de son campus.

Mistress America a été tourné sous les radars, dans des conditions d’indépendance, les acteurs se changeant dans la salle de bain des locations, ou jouant dans les rues parmi des foules qui n’ont pas été « louées » à cet effet. Vraie cure de jouvence, un film d’une vitalité admirable. Liberté de ton ne devrait pas être amalgamée avec lâcher prise… littéralement, le metteur en scène se permettant ici jusqu’à cinquante fois la même. L’histoire s’articule autour de deux axes : un récit d’initiation universitaire, au montage véloce, décrivant par une série de plans endiablée le déroulement des journées d’une étudiante réservée mais qu’on pressent brillante, ses hauts et ses bas, une alternance d’euphorie et d’ennui propre à la vie estudiantine; un huis-clos de plus de trois quart d’heures, construit sur des plans longs (on frôle par moments le temps réel), à la largeur permettant d’inclure parfois une dizaine de personnages dans le cadre. Comme une screwball comedy contemporaine (le genre né de la Grande Dépression comme succédané possible à notre crise économique ?), proche du théâtre filmé. Il n’y a là rien de péjoratif, un thème principal en étant précisément la représentation de soi. Comme un/e cinéaste indépendant devant trouver des fonds, Brooke est une bonimenteuse, un appât (malheureusement pour elle inefficace) à éventuels généreux portemonnaies. Son existence tient à une constante mythologie de soi - qu’elle est trop heureuse d’expérimenter sur une cadette. Ce déni de réalité cache mal une douleur souterraine, son incapacité à se regarder en face trahit l’inadaptation dont elle ne s’acquittera pas tant qu’elle ne fera entrer un peu de vérité sur elle-même dans sa vie. Tracy, elle, n’est pas vraiment bavarde. Mais elle est drôle, fine observatrice, excellente rédactrice (son texte est très bon tout en sonnant, ce qui a dû demander du travail, comme quelque chose qu’une fille de son âge pourrait écrire). Sa timidité cache aussi quelque chose. A son fondement ne se tapirait-il pas un certain sentiment de supériorité – celui de savoir ne pouvoir être reconnue ou comprise par la plupart des philistins qui l’entourent (vu comme Baumbach caricature ceux qu’elle décrit elle-même comme des « self-elected jerks », il n’a pas l’air de lui donner tort) ? En bref, c’est un personnage adorable, dont la tristesse tient à ce que son destin ne peut être dans ces circonstances que de trahir. La trahison de ses proches par un/e artiste est un sujet délicat. Il fallait pour un cinéaste qui ne le connaît que trop bien en passer par une comédie légère pour l’explorer avec toute l’honnêteté requise. Légère, de loin pas inconsistante… Mistress America est aussi le conte d’une Amérique s’illusionnant encore sur la bonne fortune à attendre du capitalisme, désespère d’avoir toujours quelque chose à vendre. Que Greta Gerwig soit celle à la personnifier donne la mesure de l’importance prise par la comédienne.


(1) http://www.newyorker.com/magazine/2013/04/29/happiness-4, aide précieuse à la rédaction de cet article.

DANS LES SALLES

mistress america

DISTRIBUTEUR : 20th century fox

DATE DE SORTIE : 6 janvier 2016

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Par Jean-Gavril Sluka - le 5 janvier 2016