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Définitivement installée comme franchise, la saga Planet of the Apes a achevé son parcours sur grand écran avec la sortie en 1973 de Battle for the Planet of the Apes. Il est vrai que l'histoire développée par le scénariste Paul Dehn a d'une certaine manière bouclé sa boucle temporelle et ce serait sans doute en gâcher la richesse que d'en imaginer de nouveaux prolongements, avec la crainte que le public se lasse. La mort du maître d'œuvre, le producteur Arthur P. Jacobs, survenue la même année, entérine symboliquement cette fin d'une époque.

En 1974, les cinq films ressortent pourtant déjà en salle, soutenus par une importante campagne publicitaire. La cohérence de l'ensemble peut ainsi être appréciée, et il sera par la suite difficile de considérer chaque épisode comme un film isolé du reste. Le merchandising qui envahit la planète (déguisements, mugs, figurines, comic books, cahiers de coloriage, jeux de société...) impose de nouveaux standards. Cautionné par la Fox et le maquilleur John Chambers, un spectacle itinérant intitulé Meet Zira and Cornelius parcourt le pays. Après Star Trek, et avant Star Wars, la saga devient ainsi un phénomène, donnant lieu à des conventions de fans à travers le monde où l'on s'échange des produits dérivés et où le moindre figurant est élevé au rang d'idole. Les médias parlent d'une véritable "ape mania".

Ainsi, si le concept a cessé d'être suffisamment rentable pour justifier une poursuite des investissements sur grand écran, il est toujours possible d'en tirer à moindre coût des bénéfices supplémentaires. La transposition de l'univers imaginé par Pierre Boulle sur le petit écran ne sera donc une surprise pour personne. Elle prendra dans un premier temps la forme d'une série en prises de vues réelles.

Les échanges entre cinéma et télévision se font pratiquement depuis les origines de cette dernière. La série télévisée n'est rien d'autre que le prolongement des serials, ces feuilletons d'aventures qui cessèrent d'être projetés dans les salles au début des années 50, au moment même où les postes de télévision s'imposaient dans les foyers. Arthur P. Jacobs envisageait dès 1971 d'adapter Planet of the Apes pour le petit écran. À sa mort la Fox prend le relais, et en son nom le producteur Stan Hough, déjà très actif en 1968 lorsqu'il s'était agi d'encourager la mise en chantier d'une suite au chef-d'œuvre de Franklin Schaffner. La chaîne CBS, qui a battu des records d'audience avec la diffusion en exclusivité des trois premiers films, accueillera favorablement le projet, à charge pour les scénaristes Anthony Wilson et Art Wallace de le développer. Conscients des attentes du public et du risque qu'il y aurait à trop le dépayser, les deux hommes décident de revenir à la source, c'est-à-dire au premier film et donc au script de Rod Serling et Michael Wilson.

RETOUR CASE DÉPART

Diffusé le 13 septembre 1974 en prime time, Escape from Tomorrow, le premier épisode de la série, se présente ainsi comme un faible démarquage du premier film. Partis de Terre en 1980, les astronautes américains Allan Virdon (le blond) et Pete Burke (le brun) sont pris dans une turbulence radioactive près d'Alpha du Centaure et se crashent sur une planète inconnue où les hommes sont esclaves des singes. Ils réalisent bien vite qu'ils ont voyagé dans le futur et qu'ils sont sur Terre. Le suspense de cette révélation, bien éventé depuis les films, n'a ici plus de raison d'être. Faits prisonniers, ils sont traduits devant une cour de justice présidée par le Dr Zaïus, orang-outan membre du Conseil des Anciens, représentant le pouvoir politique. Preuve vivante d'une intelligence humaine supérieure, les astronautes sont aussitôt considérés comme une menace et condamnés à mort. Ils parviennent cependant à s'évader en compagnie du chimpanzé Galen, l'assistant de Zaïus, victime d'une erreur judiciaire. Désormais traqués par le général gorille Urko, les trois renégats vont parcourir la région, espérant découvrir sans vraiment y croire un moyen de regagner le passé.


L'action de la série se déroule en 3085, donc près de 900 ans avant l'arrivée de Taylor, le personnage qu'incarnait Charlton Heston au cinéma. Confronté à Burke et Virdon, Zaïus évoque pourtant un précédent avec l'arrivée d'astronautes semblables dix ans plus tôt, qui furent capturés et tués. Le personnage du Dr Zaïus est-il le même que celui que nous connaissons déjà ? L'expérience nous l'a démontré : la question des paradoxes spatiotemporels est vertigineuse, il est vain de chercher à en démontrer les inévitables incohérences. Le futur n'est jamais écrit à l'avance et il nous semble donc bien plus sage et productif de désamorcer ces interrogations en considérant plutôt que nous nous situons dans un univers parallèle où les faits déjà connus n'ont pas de raison de s'imbriquer. La civilisation simiesque est cependant bien la même sur le plan des costumes, de l'architecture et du niveau technologique (chevaux et fusils), de même que l'on retrouve la séparation en trois castes selon que l'on soit chimpanzé, orang-outan ou gorille.

La zone géographique a toutefois changé, déplacée de la côte Est à la côte Ouest. Il ne s'agit cependant que d'un tour de passe-passe, la série ayant été tournée dans les mêmes paysages naturels du Fox Ranch près de Santa Monica, déjà bien exploités au cinéma. Et si certains épisodes quittent la campagne pour les villes en ruines, les mêmes décors figureront indifféremment San Francisco (ép. 3 The Trap) ou Oakland (ép. 5 The Legacy).

La production télévisuelle impose un budget très serré, et le recyclage est souvent de mise. On s'amusera donc à repérer le réemploi de telle plage, de telle grotte ou de telle falaise d'un épisode à l'autre, renforçant l'impression que nos héros font du surplace. Il est d'ailleurs difficile d'avoir une idée précise de leur progression, tant ils semblent demeurer toujours à seulement quelques heures de cheval de Central City, la capitale d'où ils se sont échappés, systématiquement introduite par un stock-shot issu du film de Schaffner. Les moyens du décorateur Archie Bacon sont assez maigres, et ce sont souvent les mêmes intérieurs qui reviennent à l'image, une nouvelle disposition du mobilier suffisant à donner l'illusion du changement. L'impression de rusticité qui en ressort est cependant parfaitement de mise puisqu'il s'agit de dépeindre une société archaïque.

La différence majeure avec l'univers rendu familier par les films concerne la condition des hommes. Ils sont ici bien plus évolués que dans Planet of the Apes et Beneath the Planet of the Apes. Ils ne sont plus vêtus de peaux de bêtes, possèdent faculté de raisonnement et parole. Sans aller jusqu'à la société égalitaire de Battle for the Planet of the Apes, ils sont relativement mieux traités par les singes, exploités certes comme serviteurs, ouvriers ou paysans mais autorisés à avoir des échanges avec leurs maîtres. Ce niveau d'évolution enrichit bien sûr les potentialités scénaristiques de la série en permettant plus d'interactions entre les héros et ces hommes du futur. En contrepartie, il rend leur asservissement étrangement volontaire. Les humains ont perdu ici toute capacité à se rebeller alors qu'ils en ont manifestement les compétences à la fois physiques et intellectuelles. Leur supposée infériorité intellectuelle n'est guère convaincante. Le résultat est particulièrement troublant, comme si se voyait niée la nature profonde de l'homme en tant qu'être de révolte.

On retrouve ici, bien que diminuée, la dimension politique des films, Virdon et Burke assumant pour le spectateur les sentiments d'indignation et le désir purement chevaleresque de lutter contre les injustices. Ce combat a d'autant plus de sens pour eux qu'ils savent comment l'humanité en est arrivée là. Découvrant au gré de leurs aventures de nouvelles réalités de la planète, nos héros font le triste constat d'une civilisation responsable de sa propre déchéance. Ils parviennent à l'occasion à éveiller la conscience de leurs semblables, rencontrent d'autres singes qu'ils rallient parfois à leur cause, luttent contre l'obscurantisme religieux (ép. 13 The Liberator) ou scientifique (ép. 7 The Surgeon,) dénoncent les inégalités sociales et le racisme (l'épisode 8 The Deception fait explicitement référence au Ku Klux Klan). Les singes comme les hommes se sont réfugiés dans la superstition, ils se méfient par principe de la science qui n'apporte que destruction, estimant à juste titre que son pouvoir finit toujours par échapper au contrôle.

POKER FACE

Destinée à un public jeune, la série adopte un ton beaucoup plus léger et optimiste que celui des films, est davantage tournée vers l'aventure. La plupart des épisodes peuvent être vus comme des leçons d'humanisme, appelant à l'ouverture d'esprit, à la tolérance et à la fraternité. L'humour est présent sans non plus verser dans la farce, et l'on rit souvent de certaines répliques bien cyniques, la plupart du temps tenues par Burke, rarement dupe de l'absurdité des situations qu'ils traversent. Néanmoins l'atmosphère demeure tendue. Virdon, Burke et Galen vont bouleverser les certitudes de chaque communauté rencontrée mais ils demeurent d'éternels fuyards et eux-mêmes ne connaîtront pas la paix. Il en résulte une impression constante de peur, de marche à couvert, de profil bas et d'existence éphémère, où l'on n'a pas le temps de s'attacher à ceux que l'on rencontre, où l'on peut être dénoncé à tout moment, aussi bien par les singes que par les humains. La quête proprement dite des héros passera largement au second plan, comme s'ils étaient conscients de l'espoir bien faible qui est le leur d'accéder à une technologie leur permettant de revenir au XXème siècle.

Un épisode dure trois quarts d'heure, ce qui, en ajoutant les trois coupures publicitaires, devait amener le temps de diffusion à plus d'une heure. La série adopte ainsi un rythme relativement posé qui laisse place à un développement assez solide des personnages et évite la surenchère artificielle des péripéties, quand bien même les scènes d'action sont fréquentes. Les scripts sont dans l'ensemble très soignés, ne donnant jamais l'impression d'un paresseux prétexte pour épuiser jusqu'à l'os le concept initial. Les trois héros étant parfois séparés, on suivra alternativement au sein d'un même épisode leurs mésaventures en montage parallèle, avant que les différentes trames se rejoignent au terme des trois quarts d'heure. Zaïus et Urko s'opposent souvent sur des questions de méthode, le premier étant désireux de les capturer vivants pour en apprendre davantage sur leur science, tandis que le second est prêt à profiter du moindre prétexte pour les assassiner. Ce désaccord donnera régulièrement le temps nécessaire aux héros pour s'échapper de nouveau. La progression dramatique d'un épisode à l'autre est pratiquement nulle, chaque aventure peut donc être vue de façon indépendante, voire même dans le désordre (en dehors de l'épisode pilote évidemment).

On notera la combinaison plutôt originale du trio de héros fugitifs, chacun possédant un caractère bien défini. Esprit curieux prêt à prendre la défense des hommes tout en étant conscient qu'il s'agit là d'un acte sacrilège qui le met au ban de la société, le chimpanzé Galen est incarné par Roddy McDowall. Crédité ici en tant que premier rôle, McDowall demeure l'acteur emblématique de la saga et il profite de sa longue expérience du maquillage et des postures simiesques pour nous offrir une interprétation d'une finesse exemplaire. Son personnage est sans doute le plus riche de la série, un peu trouillard, parfois saisi par le doute mais n'hésitant pas à prendre des risques. Étant donné que l'intelligence de Burke et Virdon passe pour suspecte, il doit souvent assumer lui-même les relations avec les divers autochtones rencontrés pour ne pas éveiller leur méfiance, qu'ils soient hommes ou singes, endossant alors de fausses identités, se faisant tantôt passer pour un respectable savant, tantôt pour un puissant notable, avec un résultat toujours savoureux.

Étant donné leur formation d'astronautes, les hommes du passé disposent quant à eux de solides connaissances en science et technologie. Virdon (Ron Harper) semble cependant posséder plus de ressources et d'ingéniosité que son compère. Il aura même l'occasion de multiplier ses talents en s'improvisant vétérinaire (ép. 4 The Good Seeds), jockey (ép. 9 The Horse Race) ou guérisseur (ép. 12 The Cure). Il est également père de famille et il repensera avec émotion à sa femme et son fils, qu'il sait morts et enterrés depuis bien longtemps par rapport au présent qui est désormais le sien. En comparaison, Burke est davantage impulsif, formidablement servi par le jeu très expressif de James Naughton. L'acteur s'avère de plus particulièrement convaincant dans les scènes d'action. Coordonnées par Glenn Wilder (Scarface, Lethal Weapon, True Lies, Bad Boys II) et Paul Stader (It's a Mad Mad Mad Mad World, The Great Race, Conquest of the Planet of the Apes, The Goonies), les fréquentes cascades proposent des corps-à-corps souvent étonnants d'efficacité et de vitalité par rapport aux bourre-pifs calibrés qu'on trouve habituellement dans les productions télévisées.

L'amitié qui lie ce trio est assurément le moteur de la série. Lorsque l'un d'eux est blessé ou capturé, il sera toujours plaisant de voir les deux autres braver le danger pour sauver leur compagnon, redonnant en quelque sorte ses lettres de noblesse à la devise des Trois Mousquetaires d'Alexandre Dumas. Ces héros ne sont aucunement des guerriers, et n'auront que leur ruse pour se sortir des difficultés. Les autres acteurs employés sur la série sont en général assez bons, les singes s'avérant même meilleurs que les humains. Malgré la présence de guest stars au générique, aucun nom n'est réellement passé à la postérité, et l'on aura seulement repéré la toute jeune Sondra Locke dans sa relation très romantique avec Virdon (ép. 12 The Cure).

AVEC LES COMPLIMENTS DE LA MAISON

Les besoins en maquillages seront ici aussi conséquents que pour les films. Les singes apparaissant très souvent en gros plan, il ne pouvait être fait usage de simples masques utilisés notamment pour les scènes de foule de Beneath the Planet of the Apes et Conquest of the Planet of the Apes, dont le rendu était peu convaincant. Formé par John Chambers sur les films de la saga, Daniel Striepeke est chargé des effets de maquillage et le résultat est plus que digne, garantissant aux acteurs une réelle expressivité faciale. Striepeke est aujourd'hui le maquilleur attitré de Tom Hanks (The 'Burbs, Saving Private Ryan, Cast Away). On pourra cependant être raisonnablement lassé de voir les costumes recouvrir systématiquement les singes jusqu'au col afin de diminuer les besoins en prothèses, ne laissant que la tête et les mains apparentes. Dans un autre genre, Galen, Virdon et Burke portent les mêmes vêtements sur toute la série, ce qui les ferait presque passer pour des personnages de bande dessinée aux caractéristiques immuables, ce qui n'est pas inintéressant en plus d'être finalement réaliste (ils sont en fuite, rappelons-le, et n'ont guère le loisir de songer à leur garde-robe).

La mise en scène se sort fort honorablement des moyens dont elle dispose, les épisodes étant tournés sur six jours. On se gardera toutefois de citer les différents réalisateurs, scénaristes et techniciens ici à l'œuvre, tous abonnés aux productions télévisées et dont les noms nous demeurent inconnus. On retiendra cependant Gerald Perry Finnerman, chef opérateur de Star Trek, qui assure la photographie de l'ensemble de la série. Le thème principal composé par Lalo Schifrin s'inscrit quant à lui tout à fait dans le style initié par Jerry Goldsmith : percussions et cuivres au premier plan pour un résultat souvent inquiétant.

Planet of the Apes est donc une série de belle qualité, à la fois distrayante et animée de nobles intentions. Et si elle est incontestablement moins profonde que les films, elle nous apparaît aujourd'hui comme l'heureuse exploitation d'un concept toujours pertinent, propice au commentaire social. Mais en 1974, la concurrence du prime time est impitoyable et le 6 décembre, après seulement 13 épisodes, CBS décide de cesser la diffusion et la production, insatisfaite du taux d'audience. Les aventures de Peter, Alan et Galen demeurent donc inachevées. On ne s'échappe pas de la planète des singes. La série sera néanmoins vendue à l'international, avec parfois un réel succès comme en Grande-Bretagne qui diffusera notamment le 14ème et dernier épisode resté inédit aux États-Unis (The Liberator). En 1981, des remontages d'épisodes ou de simples bouts à bouts donneront lieu à des téléfilms sous des titres plus ou moins imaginatifs (Back to the Planet of the Apes, Forgotten City of the Planet of the Apes, Farewell to the Planet of the Apes). Loin de témoigner d'un quelconque renouveau dont pourrait encore bénéficier la franchise, ils en sont les derniers feux...

Listes des épisodes de la série (1974) :
Escape from Tomorrow (13/09), The Gladiators (20/09), The Trap (27/09), The Good Seeds (04/10), The Legacy (11/10), Tomorrow's Tide (18/10), The Surgeon (25/10), The Deception (01/11), The Horse Race (8/11), The Interrogation (15/11), The Tyrant (22/11), The Cure (29/11), Up Above the World so High (06/12) et The Liberator (13/12).

Lire la chronique de La Planète des singes (1968)

Lire la chronique du Secret de la Planète des singes (1970)

Lire la chronique des Evadés de la Planète des singes (1971)

Lire la chronique de la Conquête de la Planète des singes (1972)

Lire la chronique de la Bataille de la Planète des singes (1973)

EN SAVOIR PLUS

La fiche IMDb de la série télé : http://www.imdb.com/title/tt0071033/
The Forbidden zone : http://www.theforbidden-zone.com
Article de Philippe Heurtel : http://www.philippe.heurtel.info/SingesIndex.htm

Par Elias Fares - le 20 février 2017

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