Menu
Livres

La Nuit du chasseur, une esthétique cinématographique

Un livre de Damien Ziegler

Broché / 160 pages
Editeur : bazaar&Co

Collection : Ciné bazaar
Date de sortie : 14 juin 2008
Prix Indicatif : 19,50 euro

Commander sur Amazon

  

  

C’est avec une certaine émotion que l’on reçoit un livre dont on suit la gestation depuis un certain temps. Cela faisait en effet quelques années que notre ami et collaborateur Damien Ziegler travaillait sur ce projet d’étude de La Nuit du Chasseur, projet qui a finalement abouti. La naissance d’un éditeur est également une bonne nouvelle ; en l’occurrence, on ne peut que doublement se réjouir de la création de Bazaar & co., qui naît des cendres de Dreamland, coupable d’avoir sortis d’excellents livres sur le cinéma et l’animation. Un simple coup d’œil à la liste des titres annoncés suffit à confirmer que la ligne éditoriale ne déviera guère, puisque sont annoncés des ouvrages sur la blaxploitation, les Catégorie III hong-kongais ou les films de milice, ainsi qu’une réédition de la bible de Jean-François Gire sur le western européen.

L’un des premiers titres de Bazaar & co. est donc cette étude de La Nuit du Chasseur de Charles Laughton. Film exceptionnel à plus d’un titre, il s’agit de l’unique réalisation signée du comédien, que Hollywood cantonna trop souvent aux rôles de méchants, en partie à cause de son fort accent britannique. D’une simplicité biblique, il raconte la fuite de deux jeunes enfants tentant d’échapper à un faux pasteur, campé par Robert Mitchum, cherchant à récupérer un magot caché par leur père. Echec commercial à sa sortie, La Nuit du chasseur est pourtant devenu un objet d’adoration pour toute la cinéphilie, française en particulier – on évitera d’employer le terme "culte, aujourd’hui galvaudé. Il n’avait pourtant jamais fait l’objet d’une étude exhaustive.



Son auteur, Damien Ziegler, est juriste, ce qui ne l’empêche pas d’être cinéphile – (re)lisez ses chroniques de Citizen Kane ou La Poursuite Infernale. La Nuit du Chasseur est depuis bien longtemps son film de chevet, son mètre étalon pour jauger toute œuvre cinématographique. Après une introduction visant à replacer la production du film dans son contexte et à présenter les différents intervenants, il entreprend de décortiquer le film plan par plan, dans l’ordre chronologique, préféré à un découpage thématique. C’est là la première qualité de l’ouvrage de Damien Ziegler : il aborde l’objet de son étude de façon simple, modeste, sans dévotion excessive, et ne cherche pas à plaquer artificiellement dessus des théories plus ou moins fumeuses. Non, il aborde chaque plan pour ce qu’il est, le décrit avec précision et en dégage l’intérêt de façon lumineuse - lisez page 34 comment il démontre que le personnage de John, alors qu’il raconte une fable à sa petite sœur, est présenté depuis un point de vue impossible, une fenêtre inexistante.

La deuxième qualité de l’ouvrage est de toujours tisser des liens entre La Nuit du Chasseur et d’autres œuvres d’art, cinématographiques ou non. Il établit entre autres des parallèles entre le film de Laughton et ceux de Hitchcock ou Orson Welles – avec lequel Damien Ziegler a décidément quelques comptes à régler. Mais il démontre également qu’il existe des parentés avec des œuvres picturales : il pointe ainsi que la scène du pique-nique s’inspire de La Grande Jatte de Seurat. La Nuit du Chasseur s’inscrit dans un tout historique et artistique. C’est d’ailleurs la conclusion de l’ouvrage : si le film de Laughton est une œuvre essentielle, ce n’est pas parce qu’il présenterait des fulgurances novatrices propres à établir de nouvelles règles, mais bien parce qu’il est une synthèse de la grammaire cinématographique. Ecrit dans un style lumineux, sans traces de jargon, l’ouvrage de Damien Ziegler ne s’adresse pas qu’aux universitaires, mais bien à tout lecteur désireux de décortiquer cette œuvre et de mieux comprendre ce qu’est la mise en scène. Souhaitons encore longue vie à Bazaar & co.

Par Franck Suzanne - le 12 novembre 2008