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Portraits

Les Documents cinématographiques nous proposent de découvrir en deux dvd (bientôt un troisième) l’œuvre trop rare de Jean Painlevé. Autant de films féeriques et envoûtants, inquiétants ou drôles, quelque peu tombés dans l’oubli. Car si pendant des décennies, Painlevé fut reconnu, si ses films furent souvent chroniqués dans les revues de cinéma, si Cocteau ou Bazin firent des articles dithyrambiques sur son œuvre, s’il comptait au rang de ses amis Jean Vigo, Pierre Prévert ou Eisenstein, force est de constater que de nos jours son nom n’éveille que peu d’écho chez le cinéphile. Il est précieux de se plonger dans cette œuvre foisonnante et par la même occasion de réfléchir sur la place du documentaire au sein de la création cinématographique. Car si depuis quelques années, celui-ci est de nouveau reconnu à sa juste valeur, longtemps il fut considéré par les critiques et le public comme n’étant pas du cinéma. Les films de Painlevé prouvent qu’un documentariste c’est avant tout un regard sur le monde, et lorsque ce regard est celui d’un artiste, le documentaire a bien sa place parmi les chefs d’œuvre du Septième art.

La liberté est le maître mot de l’œuvre et de la vie de Jean Painlevé. Il ne s’attache à aucune chapelle, fait feu de tout bois. C’est un rebelle, qui s’ennuie sur les bancs de l’école jusqu’à déclarer « J'ai l'intention de contribuer, avec mes modestes moyens à l'abolition complète de l'éducation secondaire qui m'a toujours profondément dégoûté. » (1) Il suit des études de médecine avant de claquer la porte, choqué du traitement inhumain affligé à un patient hydrocéphale. Il se dirige vers la biologie et se rend au centre de recherche de Roscoff dans le Finistère. Passionné par la science et l’art, il se sent proche du mouvement surréaliste, et participe au côté d’Ivan Goff et d’Apollinaire au premier (et unique) numéro de la revue "Surréalisme". Dès son plus jeune âge, il s’intéresse à la photographie et par prolongement au cinéma. Sa première expérience dans ce domaine, c’est en tant qu’acteur au côté de Michel Simon dans L’Inconnue des six jours (1926) de René Sti, film inachevé. Il réalise en 1926 des séquences filmées pour une pièce de théâtre d’Ivan Goll, Mathusalem, où il joue au côté d’Antonin Artaud. Ces cinq épisodes sont présentés ici dans des versions comportant une musique ajoutée à la demande de l’auteur dans les années 80, à partir des partitions originales de Maxime Jacob. En 1932, il écrit le scénario du Café du bon accueil que devait tourner Jean Vigo. C’est Alexeieff, géant de l’animation et célèbre inventeur, avec sa compagne Claire Parker, de la méthode du mur d’épingle (utilisé dans Le Procès d’Orson Welles) qui signe les décors de la pièce.

Mais l’essentiel de son œuvre, c’est le film scientifique, domaine auquel il consacra toute sa vie et son énergie. Jean Painlevé se situe dans la lignée des travaux d’Etienne Jules Marey, l’inventeur du cinéma scientifique. Il réalise une œuvre féconde avec pas moins de deux cents films recensés. Car Painlevé est d’une énergie débordante, il ne s’arrête jamais et multiplie les actions au sein du cinéma scientifique. Au-delà de la seule réalisation, il combat pour la reconnaissance et le développement du cinéma scientique, mais aussi de sa libération. Il fonde en 1930 "l’Association pour la documentation photographique et cinématographique dans les sciences". La même année, il monte sa propre société de production, Les Documents cinématographiques, et devient le seul producteur de ses travaux. Il travaille dans une micro économie, touchant à tous les postes : scénario, enregistrement des voix, montage, choisit les musiques ou les compose (Oursins), écrit des poèmes à l’attention des plaquettes de présentation… Il s’entoure cependant d’une équipe fidèle : Geneviève Hamon, sa compagne, Pierre Achille Dufour (truquiste), André Raymond, Pierre Merle (l’assistant de Jean Vigo).

Ses activité ne s’arrêtent pas au seul domaine scientifique. En 1936, il se rend en Pologne pour le compte d’une commission d’enquête sur les pogroms et les prisonniers politiques. A la fin de la Deuxième Guerre mondiale, il fut représentant du "Comité de libération du cinéma" au côté de Grémillon, Becker et une douzaine d’autres réalisateurs. En 1944, il est nommé directeur général du Cinéma Français (futur CNC) organisme crée à la Libération, avant d’être limogé l’année suivante par De Gaulle en réponse à son appartenance au Comité de libération du cinéma, perçue comme antinomique avec cette fonction. Il devient directeur de la Fédération Française de Ciné-clubs de 1946 à 1956. Painlevé s’est toujours passionné pour la politique. Pouvait-il en être autrement quand on est le fils de Paul Painlevé, célèbre homme politique français ? Toujours est-il que ses amitiés le mènent du côté des gauchistes et des anarchistes, des pourfendeurs d’idées reçues et des chantres de la contestation. C’est un résistant de la première heure, et dès avant la guerre il s’engage dans la lutte anti-fasciste.

Mais revenons au film scientifique. Entre 1927 et 1929, c’est la révélation, la découverte d’un monde inconnu que les techniques scientifiques lui dévoilent. Painlevé est emporté par ces beautés, se laisse porter par la magie et fait des œuvres parfois abstraites. Ce sont ses premiers films muets : Œuf d’épinoche, son premier film, Oursins, La Daphnie, La Pieuvre, Hyas et Sténorinques, Le Bernard l’Ermite, Crabes et Crevettes, Caprelles et Pantopodes. Dès ces premières réalisations il rencontre Robert Lion, le directeur de la salle Pleyel, qui l’encourage à sonoriser ses films. Le Bernard l’ermite, Crabes et Crevettes, Caprelles et Pantopodes ainsi que Hyas et Sténorinques se voient ainsi agrémenter de musiques originales composées par Maurice Jaubert, et Painlevé en profite pour enregistrer ses premiers commentaires. Ces œuvres sont projetées dans les salles d’avant garde où Painlevé acquiert un véritable statut d’artiste. Fernand Léger, Marc Chagall sont au rang des admirateurs. Ils louent la beauté des ballets, la « richesse plastique incomparable » de ses films. Painlevé trouve même en 1934, avec L’Hippocampe, un écho commercial lorsque Pathé sonorise le film et le distribue dans ses circuits. Il s’intéresse essentiellement au monde sous-marin, aux modes de vie de ses habitants. D’une période abstraite, il va peu à peu se diriger vers des films dédiés à la poésie. Plus tard encore, Painlevé s’amuse avec les trucages à des fins de vulgarisation scientifique (Voyages dans le ciel, Solutions françaises). Les Documents cinématographiques nous présentent ici La Quatrième dimension, film réalisé pour le Palais de la Découverte. Avec A.P. Dufour, un grand truquiste, il réalise un documentaire assez abscons mais toujours ludique.

Il a mis en place des techniques inédites de prises de vues micro cinématographiques. Avec ses microscopes, ses ingénieuses techniques d’éclairage, il nous ouvre un monde inédit, inconnu, et pourtant si proche. Nul autre médium que le cinéma n’aurait pu nous faire arpenter ces terres inconnues. Le film scientifique permet ce que les reproductions photographiques, les prises de son seules, sont incapables de reproduire. Pas seulement capter le réel, mais en utilisant tous les moyens offerts par le cinéma, être capable de nous restituer ce qui était jusqu’ici caché. Au-delà de nous faire découvrir des mondes inédits (les fonds sous-marins, les boîtes de pétri) Painlevé peut, avec les techniques de prise de vue, capter le mouvement, le temps. En filmant Pasteur, il découvre même des phénomènes sur la reproduction des levures, inconnus jusqu’ici. L’accéléré montre des phases jusqu’alors inconnues, que le temps humain ne pouvait percevoir.

Painlevé nous fait découvrir des beautés plus délirantes que tout ce qu’ont pu imaginer ses amis surréalistes. Bazin : « Quel chorégraphe de génie, quel peintre en délire, quel poète, pouvaient imaginer ces ordonnances, ces formes et ces images ! » « La caméra seule possédait le sésame de cet univers où la suprême beauté s’identifie tout à coup à la nature et au hasard : c’est-à-dire à tout ce qu’une certaine esthétique traditionnelle considère comme le contraire de l’art. »

Oursins (version 1928 ou 1954) nous fait découvrir un véritable univers à la surface de l’animal. Les piquants, bien sûr, mais également des milliers de ventouses hydropropulsées servant à la locomotion, de délicates verreries de quelques millimètres dotées de mâchoires, et lorsque l’on s’approche encore plus près, des milliards de cils vibrants recouvrant chacun de ces éléments. Cette vision de l’oursin nous fait penser à une fractale, où à chaque approche on découvre une nouvelle structure de plus en plus infinitésimale. Apparente simplicité de l’animal sous laquelle se cache une créature complexe qui semble être la juxtaposition de multiples organismes, milliers de petits serpents qui fendent l’air de leurs mâchoires et de leurs ventouses. Ces pédicellaires ont l’allure de créatures mythologiques s’ébattant dans des forêts de colonnes antiques. Formidables grossissements qui donnent à la plus minuscule créature une incroyable consistance. Le petit Acéra (Acéra ou le bal des sorcières) créature primitive, devient un monstre de film de science-fiction, doté d’une tête à mi-chemin entre le serpent et l’orchidée. La crevette se révèle d’une architecture délicate, corps carapacé qu’elle nettoie avec attention, corps couvert de pigments aux arabesques somptueuses. Une cuirasse médiévale pour une créature fantasmatique qui fait le bonheur des pêcheurs du dimanche des plages roscovites. Dans Crabes et crevettes, la lutte de deux crabes devient un duel de créatures mythologiques. Gestes en apesanteur qui recèlent la violence et la puissance de Titans des légendes antiques. Painlevé filme les petites formes vivantes, leur fait remplir l’espace du cadre, leur conférant une présence de chaque instant. Puis il s’approche encore plus jusqu’à filmer le cœur, la bouche et autres détails anatomiques, souci didactique qui ajoute de la magie à la magie.

Painlevé aime filmer les ballets de micro-organismes délicats, les beautés des petits habitants de la mer. Dans Hyas et Sténorinques, Painlevé s’attarde longuement sur le Spirographe, un ver qui vit dans un tube et qui sort son panache dans un flamboiement de feu d’artifice, magnifique fleur spiralée au cœur de laquelle est tapie une bouche vorace. Painlevé cède un peu à l’anthropomorphisme lorsqu’un spirographe, mâchonné par un Hyas, se fait "réconforter" par les douces caresses d’une congénère. Mais force est de constater que l’on ne peut qu’être profondément ému par ce qui nous semble être une délicate attention. Dans Acéra ou le bal des sorcières, on est envoûté par la danse de ces petits mollusques de quelques centimètres, qui semblent voler comme des petites nonnes se laissant aller à la griserie d’une parade nuptiale. La Caprelle (Caprelle et Pantopodes) ressemble à un phasme pataud, mais vu de près c’est un véritable acrobate se déplaçant dans les algues avec une grande élégance.

Painlevé s’amuse des sexualités "différentes". Il nous montre le mâle hippocampe qui donne naissance à ses petits, accouchement douloureux où son corps frêle se cambre sous les contractions de son ventre, avant de libérer une myriade d’hippocampes miniatures. Ce sont également les chaînes amoureuses des acéras, mollusques bisexués qui forment des chaînes où un individu central est à la fois mâle et femelle. Les polypes de Comment naissent les méduses se reproduisent par simple bourgeonnement ou auto fécondation. Ce sont encore les daphnies qui n’utilisent pas la fécondation mais la parthénogenèse et qui voient les mâles apparaître seulement lorsque leur milieu de vie est déséquilibré. Le plus beau reste Les Amours de la pieuvre, où deux individus s’accouplent (« pas de position officielle, privilégiée ») pendant des heures, des jours. C’est une lutte amoureuse, violente, sensuelle, à laquelle nous assistons.

Painlevé s’attarde sur l’observation du mouvement des formes, des transformations, des mues, des variations de couleurs. Cristaux liquides est à cet égard une œuvre terminale. En filmant en accéléré la transition de phase des cristaux liquides, on découvre des formes mouvantes et insaisissables. Ça pulse, grouille et se transforme constamment. Les structures évoluent, tour à tour liquides puis se hérissant de pointes acérées, prenant la consistance de verre puis de sable ou de liquide. Les Amours de la pieuvre est à cet égard un film emblématique, avec cet « animal horrifique » dont « les changements de teintes (sont le) reflet de ce qui l’entoure aussi bien que de ses émotions. » Painlevé filme ses déplacements, sur une musique de Pierre Henry qui en accentue le mystère. Pieuvre, étrange mécanique molle, être flasque et chthonien aux bruits de succions inquiétants, aux textures étonnantes, aux tentacules visqueuses qui entourent délicatement le duvet cotonneux de ses chapelets d’œufs. Symbioses et mimétismes sont également de la partie. Ce sont les Hyas et Sténorinques, qui se glissent dans leur milieu en se couvrant le corps d’algues ou d’éponges, jusqu’à avoir parfois des formes grotesques, comme ce Hyas que Painlevé nous décrit comme un « Bouddha en prière. » Painlevé aime les transformations. Il suit la mue de la crevette, rendue spectaculaire, image saisissante d’un spectre diaphane qui sort de sa gangue. Squelette ramolli sur lequel ses congénères affamés fondent pour se repaître.

Mais ce sont surtout vitesses et déplacements qui sont mis en exergue. Painlevé capte un autre espace-temps en jouant sur les ralentis ou les accélérés. Dans Les Amours de la pieuvre, c’est la formation d’un embryon qui est ainsi captée en accéléré. Dans Comment naissent les méduses, l’apparent immobilisme des polypes, soumis à une forte accélération, nous livre un univers mouvant : lutte pour la libération d’un bourgeon, accouchement saccadé où l’individu ploie sous l’effort, poussée de filaments, sortie de petites méduses hors de leur gangue, à heure fixe, capture et ingestion des proies… tout cela vit et se meut et seul le cinéma peut nous montrer ce monde.

A partir de Bernard l’Ermite, Painlevé s’intéresse au comportement animal. Dans ce film, on voit le crustacé rechercher des "logements vides", et la lutte acharnée que cette recherche entraîne parfois. Mais le cinéaste évite l’anthropomorphisme ou l’anthropocentrisme, il nous plonge à chaque fois dans l’univers de ses sujets, films didactiques qui ne cèdent jamais à la peur de l’expérimentation et de la poésie pour nous immerger dans d’autres mondes. Didactique, tant Painlevé s’attarde sur chaque élément de la vie de son sujet, toujours de manière claire et amusée. Il n’hésite pas à montrer des dissections, éléments souvent évacués des films animaliers dans le souci de ne pas "heurter" le spectateur, des expérimentations ou des schémas explicatifs . Par ce mélange subtil entre fantaisie et approche scientifique cartésienne, mais jamais scolaire, chaque film travaille sur plusieurs niveaux de compréhension. On comprend la biologie du sujet, son anatomie, son comportement, et l’on saisit sa perception de l’environnement, son mode de vie, ramenés que nous sommes à son échelle, accompagnés par le montage, les commentaires et la musique. Cette dernière est une composante essentielle du travail de Painlevé, qui utilise de la musique contemporaine ou du jazz, loin des canons admis du genre qui soit disant demande des musiques "sérieuses". Painlevé s’est d’ailleurs écarté du surréalisme lorsque André Breton en est devenu le centre, et ce à cause de son rejet théorique de la musique. L’usage des intertitres, même après sonorisation des plus vieux films, traduit cette envie didactique : « la parole fait comprendre, la lecture fait apprendre. »

On est saisi et par la beauté et par le mystère qui émanent de ces films. Tout y est étrange, incomparable, nouveau. Painlevé entend nous mettre au cœur de dimensions insoupçonnées, de mondes que l’on côtoie mais dont on ignore tout. Sa participation au film La Quatrième dimension est un véritable programme : dans ce documentaire qui nous explique comment des créatures en deux dimensions percevraient des êtres en trois dimensions, et vice-versa, puis comment ces derniers verraient des êtres en quatre dimensions, le réalisateur nous montre que tout est relatif, que des mondes non envisageables peuvent exister conjointement au nôtre sans que l’on s’en aperçoive. Son film le plus impressionnant reste peut-être Le Vampire. L’approche du cobaye par cette créature à l’apparence frêle ne soufre pas de la comparaison avec les extraits du Nosferatu de Murnau qui nous sont montrés : la marche du vampire, son baiser posé sur sa proie, sa manière de défaire les chairs sans que la victime ne réagisse autrement que par la stupeur, sa manière de l’enlacer avant d’étendre ses ailes. « Bêtes effrayantes de formes et de mouvements. Vivantes sculptures hiératiques. Que de légendes inspirées aux poètes et aux artistes. »

On a parfois l’impression troublante de remonter aux premiers temps du cinéma. Dans ses premiers films, la caméra est fixée au microscope, ne nous montre qu’un plan fixe, un cadre figé. L’œil de la caméra guettant ce qui se passe dans cet espace circonscrit est le même que celui posé devant la sortie des usines Lumière. Mais très vite, Painlevé expérimente, déjà en faisant glisser sa caméra sur le microscope, ou plutôt en déplaçant la lame sur la platine. Il utilise les vertus du montage, glisse des images subliminales des danses de Loïe Fuller dans Acéra ou le bal des sorcières, célèbres scènes pionnières de la colorisation au cinéma (Fuller était une artiste passionnée de sciences qui utilisa de nombreux procédés optiques, chimiques ou électriques dans ses spectacles). Surtout, Painlevé est un passionné de musique. Maurice Jaubert et Marcel Delannoy, musique contemporaine de François de Roubaix (Cristaux Liquides) pour Pierre Henry, jazz avec Duke Ellington (Le Vampire, Les Assassins d’Eau Douce)… Comment naissent les méduses prend des accents de film gothique. Painlevé manie l’ironie dans L’Hippocampe, se moquant de sa « dignité un peu compassée » par l’usage d’une musique parodique de film de chevalerie. Les voix off participent de la spécificité de son regard . Elles sont très éloignées de ce que fera plus tard par exemple Frédéric Rossif avec Sauvage et beau (1984) ou La Fête sauvage (1976), avec leurs commentaires grandiloquents. Les commentaires de Painlevé sont d’une poésie ironique ou décalée, qui s’amusent de ce qu’ils illustrent. Des textes de fanfarons, à l’opposé du côté compassé de vigueur dans le documentaire scientifique. Dans Histoire de crevettes, il se moque gentiment de cette « pitoyable proie », opposant avec fierté son rostre acéré aux filets des haveneaux. Painlevé n’hésite pas à mettre en scène ses "acteurs". Des Bernard l’Ermite jouent au football, une pieuvre, dans de pures visions surréalistes, s’épanche sur une poupée ou un crâne, grimpe en haut d’un arbre. Sa mort devient un ballet fantomatique, ses longues tentacules s’abandonnant aux flots, corps torturé expirant dans une étrange beauté lugubre.

Jean Painlevé touche même à l’animation avec Barbe-Bleue, œuvre en pâte à modeler sur une musique de Maurice Jaubert, animé par René Bertrand et coloriée, éclairée avec soin, dans la tradition de Ladislas Starewitch. Painlevé et Bertrand mettent au point une caméra capable de filmer image par image, et en couleur, selon le procédé Gasparcolor. « Nous épousons les gestes du modeleur invisible (…). Plusieurs journées de leur travail se traduisent par une seconde de spectacle, mais une seconde si riche de promptes couleurs, des légendes réveillées, de poésie et de soleil que je voudrais tout décrire, oui, tout rapporter, la barbe bleue du baron sanguinaire verrouillée dans un gorgerin mobile, son duel, les batailles où les sarrasins taillés dans la bougie meurent comme des acteurs ou se souviennent qu’ils sont des morceaux de cire et alors ils s’embrouillent en se dissolvant. » (2). Painlevé a été l’ami d’Alexandre Calder : « Ses inventions étaient sans limites (…) il transformait immédiatement tout : cuillères, couteaux, antennes, horloges. » Il a toujours été fasciné par l’animation, par les procédés de prise de vue image par image qui restituent le mouvement, passion qui trouve son origine dans les travaux d’Etienne Jules Marey avec son chronophotographe.

Une œuvre passionnante, bourrée d’humour et de fantaisie. Un travail qui marqua nombre de documentaristes, au premier rang desquels on pourrait citer Jean-Marie Pelt et Jean-Pierre Cuny qui avec les magnifiques séries L’Aventure des plantes et Les Inventions de la vie, se situaient dans la droite lignée du travail de Painlevé. Une véritable œuvre d’auteur, avec un regard, une sensibilité d’artiste, absolument inédite dans le panorama du documentaire scientifique. Redécouvrir maintenant les films de Painlevé, c’est prendre une grande bouffée d’air frais et ouvrir sa cinéphilie à tout un pan trop méconnu du cinéma, art qui ne s’arrête pas aux réalisateurs de fiction labelisés "auteur", mais art peuplé de francs-tireurs, d’iconoclastes et d’expérimentateurs qui dans l’ombre bousculent les traditions et offrent au cinéma de nouvelles approches, de nouvelles possibilités, de nouvelles voies.


(1) Lettre de Jean Painlevé au Président de l'Association des Anciens Elèves du Lycée Louis Le Grand, datée 1935
(2) Jacques Audiberti, Le Mur du fond (éditions Les Cahiers du Cinéma)

 

Aller aux fiches des DVD :

Test de la compilation n°1

Test de la compilation n°2

  

Aller aux fiches des films :

Les Amours de la pieuvre, 1965 (13mn - couleur)
Réalisation : Jean Painlevé et Geneviève Hamon. Musique : Pierre Henry. La pieuvre sous toutes ses coutures : comment elle se déplace, respire, se nourrit et s’accouple.

Oursins, 1954 (10mn - couleur)
Réalisation : Jean Painlevé et Geneviève Hamon. Musique : Bruits organisés en hommage à Varese. Photographie : Claude Beausoleil. Documentaire réalisé grâce à un procédé de macro cinéma, permettant de découvrir la texture incroyablement complexe d’une coquille d’oursins.

Comment naissent les méduses, 1960 (13mn30 - N&B)
Réalisation : Jean Painlevé et Geneviève Hamon. Musique : Pierre Conte.
Nutrition et reproduction chez différentes espèces de polypes et de méduses.

Hyas et Sténorinques, 1929 (9mn30 - N&B)
Réalisation : Jean Painlevé. Musique : Chopin, orchestré par Maurice Jaubert.
Crustacés longilignes qui se couvrent de ce qu’ils trouvent, algues ou animaux, afin de se cacher... Convivialité avec leur voisin, le ver spirographe.

L'Hippocampe, 1934 (13mn45 - N&B)
Réalisation : Jean Painlevé. Musique : Darius Milhaud. Opérateur : André Raymond
Locomotion de l'hippocampe, seul poisson vertical. Présentation de son mode de reproduction étonnant puisque c'est le mâle qui accouche, après que la femelle a déposé ses œufs dans sa poche ventrale. Développement des embryons.

Cristaux liquides, 1978 (5mn45 - couleur)
Réalisation : Jean Painlevé. Musique : François de Roubaix
Etude au microscope des transitions de phase des cristaux liquides.

Acéra ou le bal des sorcières, 1972 (12mn30 - couleur)
Réalisation : Jean Painlevé et Geneviève Hamon. Musique : Pierre Jansen.
Mollusque bisexué qui nage et danse à l'aide d'un repli formant un manteau autour du corps.

Histoires de crevettes, 1963 (10mns - couleur)
Réalisation : Jean Painlevé, Geneviève Hamon et C. Tchemigovtzeff. Musique : Pierre Conte
La crevette sous toutes ses coutures , biologie et comportement. Reproduction et mue.

Mathusalem, 1926 (9mn - N&B)
Réalisation : Jean Painlevé
Cinq séquences réalisées pour une pièce de théâtre d'Ivan Goll, projetées pendant les représentations. On y voit Jean Painlevé jouant Hamlet et Antonin Artaud en évêque lors d’une enterrement surréaliste.

La Daphnie, 1927 (12mn30 - N&B, muet)
Réalisation : Jean Painlevé
Anatomie et vie de la puce d’eau, petit crustacé aquatique.

La Pieuvre, 1927 (9mn - N&B, muet)
Réalisation : Jean Painlevé
Ce film est le brouillon du futur Les Amours d’une pieuvre.

Les Oursins, 1928 (9mn30 - N&B, muet)
Réalisation : Jean Painlevé
Oursin des sables, oursin de roche, petite peluche ou créature minérale.

Le Bernard L'Ermite, 1927 (14mn - N&B)
Réalisation : Jean Painlevé. Musique : Maurice Jaubert. Opérateur : André Raymond
Painlevé réalise ici son premier film sur le comportement animal. Le Bernard l'Ermite cherche à se loger...

Caprelles et Pantopodes, 1929 (16mn30)
Réalisation : Jean Painlevé. Musique : Scarlatti, orchestré par Maurice Jaubert. Opérateur : Eli Lotar. La Caprelle est un minuscule crustacé sous-marin vivant dans les algues. Son allure de phasme ne l’empêche pas de se déplacer avec élégance dans son environnement.

Crabes et Crevettes, 1929 (14mn)
Réalisation : Jean Painlevé. Musique : Maurice Delannoy. Opérateur : Eli Lotar
Banals habitants du littoral auquel Painlevé confère une allure de titan.

Traitement d'une Hémorragie, 1930 (3mn30 - N&B, muet)
Réalisation : Jean Painlevé
Traitement d’une hémorragie provoquée chez un chien. Après avoir été entièrement saigné, du sérum Normet lui est injecté. Le temps du film, le chien "meurt" puis revient miraculeusement à la vie.

Barbe Bleue, 1938 (12mn30 - couleur)
Réalisation : René Bertrand. Musique : Maurice Jaubert.
Film d'animation en pâte à modeler d'après le conte de Perrault.

La Quatrième Dimension, 1936 (10mn - N&B)
Réalisation : Jean Painlevé. Trucages : A.P. Dufour
Présentation des trois dimensions, puis introduction d'une quatrième dimension, celle du temps.

Le Vampire, 1939-45 (8mn30 - N&B)
Réalisation : Jean Painlevé. Musique : Duke Ellington
Cette chauve-souris d'Amérique du Sud s’attaque au bétail et lui suce le sang. Ici, un cobaye est placé en présence de cette chauve-souris. On observe la lente approche de la proie, son anesthésie, la découpe de la chair et la succion du sang.

Par Olivier Bitoun - le 8 juin 2006