Menu
Livres

hideo gosha
cinéaste sans maître

un livre de Robin gatto

2 Tomes
Tome 1 : 292 pages / Tome 2 : 392 pages
Editions LettMotif

Novembre 2014
Prix indicatif : 34 euros

 


Pour une raison assez mystérieuse, une très grande partie de la filmographie d’Hideo Gosha est disponible en France : sur ses 24 longs métrages, 19 ont été édités en DVD et un 20e (Les Loups) devrait sortir en DVD et Blu-ray en 2015. Le réalisateur ne bénéficie pourtant pas d’une grande réputation dans notre pays et aucun ouvrage en français ne lui avait été consacré jusqu’à récemment. Afin de réparer cette injustice, Robin Gatto nous propose une monographie très complète en deux parties : le premier volume est consacré à la vie du réalisateur, le second se concentre sur son œuvre.

Robin Gatto est connu des amateurs de cinéma asiatique pour ses articles dans L’Ecran Fantastique et sur le site anglophone Midnighteye, site de référence consacré au cinéma japonais. Il a également réalisé des suppléments DVD pour les films d’Hideo Gosha et d’Akira Kurosawa édités par Wild Side.


Goôkin                                                                     Hideo Gosha et Kôzô Okazaki

Effectuant des voyages au Japon entre 2004 et 2007, il a rencontré de nombreux collaborateurs d’Hideo Gosha et réalisé des entretiens. Plusieurs ont été utilisés dans les suppléments pour Wild Side mais, la riche matière récupérée n’ayant été exploitée qu’en partie, il a décidé d’écrire une monographie. Cet ouvrage, pensé comme le premier livre de référence en langue française consacré à Hideo Gosha, lui a pris trois années supplémentaires. Aux éléments collectés à travers ses entretiens se sont ajoutées des recherches complémentaires et la récupération d’une iconographie inédites comprenant notamment des photos d’exploitation, des affiches et des documents promotionnels.

Né en 1929 dans le quartier populaire d’Asakusa à Tokyo, l’enfance d’Hideo Gosha est mal connue : il n’aimait pas aborder ce sujet et avait une fâcheuse tendance à changer son histoire d’une fois sur l’autre. Il est probablement né dans une famille modeste, d’une mère peut-être geisha et d’un père alcoolique et violent, peut-être yakusa. Enrôlé dans l’armée impériale vers l’âge de 15-16 ans, il est entraîné pour être kamikaze. La fin de la guerre le sauve et il montrera dès lors, dans sa vie et plus tard dans son œuvre, une farouche volonté de vivre.


Hideo Gosha sur le tournage de Trois samouraïs hors-la-loi

Après des débuts brillants à Fuji TV, il fait ses premiers pas sur grand écran en 1964, à une époque où les réalisateurs de télévision étaient persona non grata au cinéma. Ce premier film, Trois samouraïs hors-la-loi, est une adaptation de sa série homonyme à succès. Malgré des débuts de tournage difficiles, le personnel de la Shochiku acceptant difficilement un réalisateur télé venu de Tokyo, Gosha finit par se faire accepter et le film remporte un beau succès.

Très rapidement, il est considéré comme un sous-Kurosawa, l’influence de ce dernier se ressentant fortement sur le début de carrière d’Hideo Gosha : Trois samouraïs hors-la-loi rappelle, jusque dans son titre, Les Sept samouraïs ; les deux Kiba (Kiba, le loup enragé en 1966 et Kiba, le loup enragé : L’enfer des sabres en 1967) répondent au diptyque Yojimbo / Sanjuro. Il faut attendre 1969 pour que Gosha trouve sa voie et réalise coup sur coup deux de ses plus grands films : Goyôkin avec Tatsuya Nakadai et Hitokiri avec Shintaro Katsu et Yukio Mishima. Hitokiri ne connaîtra malheureusement pas le succès escompté, le suicide de Mishima en 1970 et la volonté de sa veuve d’interdire le film l’empêchant de garder l’affiche.


Hideo Gosha                                                                                            Les Loups

Durant les années 70, le cinéma japonais entre en crise. Après Les Loups en 1971, un ninkyo eiga (film sur des yakuzas chevaleresques) de bonne facture, Hideo Gosha oscille entre cinéma et télévision, enchaînant des films plutôt mineurs.

A la fin de la décennie, sa vie est bouleversée par une série d’évènements : son mariage éclate et le réalisateur doit rembourser une forte dette contractée par sa femme ; sa fille est gravement blessée et échappe de peu à la mort lors d’un grave accident ; il est arrêté pour possession illégale d’armes à feu. Songeant à arrêter sa carrière, il est alors sollicité par le patron de la Toei. Ce dernier lui propose de tourner le film de son choix. Gosha choisit d’adapter Dans l’ombre du loup de Tomiko Miyao. Sorti en 1982, le long métrage connaît un immense succès au Japon et est même nominé à l’Oscar du meilleur film étranger. Dans l'ombre du loup relance la carrière du réalisateur, qui adapte dans les années suivantes deux autres romans de Tomiko Miyao.


Dans l'ombre du loup

Durant les années 80, Gosha enchaîne les succès, devenant un des réalisateurs les plus populaires auprès du public japonais. A l’inverse de ses œuvres des années 60 et 70, des films d’action au montage rapide centrés sur des personnages masculins et virils, ses films des années 80 et 90 sont généralement focalisés sur des personnages féminins forts, des drames lents et posés situés dans le monde des geishas et des proxénètes. Cette transition fait ainsi dire à Robin Gatto « que le cinéma de Gosha est l’un des rares cinémas au Japon à faire le lien entre les univers de Kurosawa et de Mizoguchi. » (1)

Atteint d’un cancer, Hideo Gosha meurt en 1992 après avoir réalisé un dernier film, le plus esthétique à défaut d’être le meilleur, Femme dans un enfer d’huile. Il laisse derrière lui une œuvre riche comportant quelques chefs-d’œuvre et plusieurs bons films, s’intéressant surtout à des marginaux et des hors-la-loi fortement attachés à leur vie, aussi misérable soit-elle.


Femme dans un enfer d'huile

La monographie de Robin Gatto est très complète, aussi bien sur la vie que sur l’œuvre d’Hideo Gosha. Le premier volume comprend une intéressante préface de Christophe Gans, grand fan du réalisateur, environ 200 pages détaillant chronologiquement la vie du réalisateur, et une cinquantaine de pages d’entretien. Le second volume, d’un peu plus de 350 pages, est entièrement consacré à l’œuvre, avec un chapitre pour chaque film et pour chaque série sur laquelle Gosha a eu une contribution importante. Les deux livres sont agrémentés de photos de tournage et d’exploitation, d’affiches et d’images extraites des films. Sans être exceptionnelle (petit format, papier correct et impression standard), la qualité des photos est généralement bonne. Le style est agréable et les livres regorgent d’informations et d’anecdotes.

Au fur et à mesure de la lecture, une impression curieuse se dégage toutefois : malgré toute la bonne volonté de Robin Gatto, une image assez antipathique de Gosha se dégage. Ce n’est pas forcément dérangeant en soi, de nombreux réalisateurs prestigieux étaient d’affreux personnages. La gêne provient plus de l’ambiguïté de l’auteur : il donne parfois l’impression de vouloir défendre Gosha à tout prix, essayant de le positionner comme un humaniste qui s’ignore, un progressiste insoupçonné. Quelle que soit la qualité de son œuvre, Gosha était indéniablement proche des yakuzas et des nationalistes d’extrême droite. Ses films véhiculent une nostalgie d’un Japon d’avant-guerre idéalisé, avec ses yakuzas chevaleresques, ses geishas à fort caractère et son petit peuple solidaire.


226

226 (1989), vision assez réactionnaire du coup d’Etat raté du 26 février 1936, nous permettra d’illustrer notre propos. Nous estimons problématique le texte de Robin Gatto consacré au film. Expliquant le contexte historique, l’auteur précise que les officiers ayant entrepris le coup d’Etat avaient des « origines plutôt modestes (souvent paysannes) […] Leur but avoué était de rétablir davantage de justice et d’équité dans la société japonaise, notamment par le biais d’une redistribution des richesses et d’une réforme de la propriété agraire. Il s’agissait en quelque sorte d’une alliance, sans doute peu orthodoxe à des yeux occidentaux, mais plutôt courante au Japon, d’un radicalisme politique (fondé sur la vénération de l’Empereur) et d’idées progressistes propres à l’époque Taishô (1912-1926). » (Hideo Gosha, cinéaste sans maître, tome 2, p.334)

Cette vision idéalisée répandue au sein de la droite japonaise ne correspond pas à la réalité. Les officiers ayant participé au coup d’Etat venaient de riches familles et étaient membres des plus prestigieux régiments d’infanterie : sur les quinze officiers exécutés ou suicidés après l’échec du coup d’Etat, un était fils d’un professeur de la prestigieuse université Keio, huit autres étaient fils d’officiers de haut rang. (2) Loin d’adhérer aux idées démocratiques et pacifiques de l’ère Taishô, ces jeunes militaires souhaitaient l’établissement d’une dictature militariste, la fin de la démocratie parlementaire, la mise en place de la loi martiale sous l’égide de l’Empereur et la libération par la force de l’Asie. (3)

Le film de Gosha présente les jeunes militaires comme de braves utopistes isolés, dont l’échec se conclut par "d’honorables" suicides. Dans les faits, les officiers étaient soutenus par plusieurs groupes importants, des généraux, des proches de l’Empereur et des industriels. Une fois l’échec des jeunes militaires avéré, un général sympathisant leur conseilla de se suicider mais, à deux exceptions près, ils refusèrent : il n’y avait pas de raison qu’ils le fassent si tous les généraux les ayant soutenus ne les suivaient pas. Lors du procès qui suivit, seuls les jeunes officiers et deux idéologues gênants pour le régime furent exécutés, les officiers de haut rang et les troupes qui les avaient soutenus pardonnés. Nous sommes ici bien loin de l’image d’Epinal présentée par Hideo Gosha et reprise par Robin Gatto.


Fujio Morita et Hideo Gosha

Autre élément gênant, Robin Gatto mentionne plusieurs fois d’un ton bienveillant la réputation assumée de coureur de Gosha. Ce dernier a souvent mentionné les aspects autobiographiques de ses films. Il se reconnaît ainsi fortement dans le personnage joué par Ken Ogata dans La Proie de l’homme (1985). Tout lecteur ayant vu le film comprendra à quel point Gosha a dû être abominable avec sa femme et sa fille, ne leur montrant aucune considération dans une société japonaise dominée par le règne des apparences. Compte tenu de ces éléments, ce comportement volage du réalisateur ne mérite guère la sympathie.

Au final, malgré ces aspects problématiques, la monographie de Robin Gatto est indispensable à tout amateur francophone de cinéma japonais. Si nous déplorons certains passages malheureux, l’ensemble reste une formidable somme d’informations sur le travail d’Hideo Gosha et sur ses films. Cette monographie permet également de mieux comprendre les liens entre cinéma et télévision au Japon dans les années 60. Les nombreuses interviews des collaborateurs de Gosha constituent des documents précieux, plusieurs d’entre eux étant décédés depuis la réalisation des entretiens. Le tout se lit d’une traite et pourra intéresser l’amateur éclairé comme le néophyte n’ayant vu que quelques films du réalisateur.


(1) Cf. la présentation de son ouvrage sur http://vimeo.com/102464085
(2) Les éléments historiques sont tirés de l’article de référence de Ben-Ami Shillony, « The February 26 Affair: Politics of a Military Insurrection » dans George M. Wilson, Crisis Politics in Prewar Japan: Ideological Problems of the 1930s, Tokyo : Sophia University Press, 1970.
(3) Leur notion de libération est ambiguë. Leur référent idéologique, Kita Ikki, mettait en avant une libération de l’Asie du joug occidental (sauf la Corée et Taïwan qui devaient rester partie intégrante de l’Empire japonais). L’Asie aurait ensuite été guidée par la clairvoyance du Japon. Compte tenu de ce qui était déjà en train de se passer à l’époque en Mandchourie et de ce qui allait survenir ensuite dans la « sphère de coprospérité japonaise », cet altruisme nous semble suspect.

Par Jérémie de Albuquerque - le 14 janvier 2015