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Livres

George A. Romero
Un cinéma crépusculaire

collectif sous la direction de Franck Lafond

Edition Michel Houdiard
Date de sortie : septembre 2008
223 pages
Prix public : 25 €

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Analyse et Critique

 George A. Romero, un cinéma crépusculaire est le premier livre en langue française consacré à l’ensemble de la carrière du cinéaste de Pittsburgh qui, en 1968, bouleverse le cinéma fantastique contemporain avec La Nuit des morts vivants. Au-delà de ce coup d’éclat, Romero s’impose au fil des décennies comme un cinéaste intègre, exigeant, constamment passionnant et passionné. Si nous avons eu dernièrement le plaisir de découvrir un excellent recueil de textes consacré à la saga des morts vivants (Politique des zombies, l’Amérique selon George A. Romero, sous la direction de Jean-Baptiste Thoret), cet ouvrage nous propose enfin une ensemble de textes s’intéressant à l’intégralité de l’œuvre de Romero, depuis ses premiers films publicitaires à Diary of the Dead, sa dernière réalisation en date. Chaque film est abordé chronologiquement au travers d’une suite de textes proposés par onze spécialistes, pour la plupart des universitaires, français et américains.

Frank Lafond, enseignant en cinéma à la faculté de Lille, qui coordonne ce livre, a entre autres dirigé l’indispensable Cauchemars américains en 2003 et a écrit l’excellent Jacques Tourneur, les figures de la peur en 2007. Il a aussi collaboré à Positif et Simulacres, et il est rédacteur en chef de la revue Rendez-vous avec la peur. (1) Passionné par le thème de la peur au cinéma, il a su sélectionner ici des écrits qui offrent une vision kaléidoscopique du cinéma de George A. Romero.

Frank Lafond ouvre ce volume par une introduction qui rappelle que l’objet du présent travail est de creuser les aspects les moins connus de l’œuvre du cinéaste, de s’attacher à plonger dans sa filmographie sans omettre le moindre de ses films, et à donner à chacun d’eux une place équivalente. Même les films les moins appréciés du cinéaste ont ainsi droit à une seconde chance, comme Land of the Dead dont Frank Lafond prend dès l’introduction la défense. L’auteur explique que, pour lui, Romero réalise des films ouvertement politiques, c'est-à-dire qu’il ne cache pas ses intentions (Romero parle de son côté d’underbelly), ce qui ferait la force et la singularité de son cinéma et donc l’intérêt d’un quatrième volet de la saga des morts vivants se situant dans la continuité du cinéma direct de Romero. Son discours est si évident qu’il ne s’adresse pas qu’aux plus curieux, qu’à ceux qui viennent chercher dans le cinéma fantastique un sous texte social ou politique masqué ; ce qui fait dire à Frank Lafond que le cinéma de George Romero est un cinéma profondément démocratique. Cette approche, pour aussi pertinente qu’elle soit, peut faire cependant débat. En effet, si Zombie ou Day of the Dead sont aujourd’hui pour tous des œuvres ouvertement politiques, il convient de rappeler qu’à leur sortie, rares étaient ceux à relever les intentions du cinéaste. Même aujourd’hui, des films comme Season of the Witch ou Knightriders restent, au-delà de leur confidentialité, des œuvres généralement mal comprises.

Peter Dowd, conservateur de l’American Museum of Moving Image de New York, revient, dans le premier article du recueil, sur les premières réalisations de Romero. Il raconte l’arrestation à 14 ans du cinéaste en herbe pour avoir lancé un mannequin enflammé du haut d’un toit pour le tournage de The Man From the Meteor, son premier film en 8 mm aujourd’hui disparu. Il évoque la création de Latent Image en 1963, les films de communions et de mariages, puis les spots publicitaires où l’auteur du texte perçoit déjà les prémisses de l’œuvre à venir du cinéaste. Pour lui, tout est là : l’amour du cinéma fantastique des années 50, les expérimentations, le style. C’est amusant, ça semble souvent très juste, mais l’on se dit que toutes ces beautés, ces fulgurance que Peter Dowd relève seraient certainement passées inaperçues si ces spots avaient été signés par un inconnu. Mais les extrapolations font aussi partie du jeu critique, et il est vraiment plaisant de découvrir ce pan complètement occulté de la filmographie de Romero. De plus, il semble assuré que Latent Image ait produit des films d’une réelle qualité et d’une grande inventivité. Peter Dowd, après avoir passé en revue également quelques spots pour des campagnes électorales et des vidéoclips, s’intéresse aux premiers courts métrages de Romero, souvent muets, sans titres. Dowd y trouve même selon lui, la plus belle séquence jamais réalisée par le cinéaste où résonne The Sound of Silence de Simon & Garfunkel. Dowd montre comment c’est dans cette période créative que Romero perfectionne sa maîtrise du montage, de la photo et du son, tout en affinant cet humour pince-sans-rire que l’on retrouvera dans ses futures réalisations.

Philippe Met (enseignant en cinéma à l’université de Pennsylvanie) signe l’article suivant, logiquement consacré à La Nuit des morts vivants. Après avoir en quelques lignes résumé la genèse du film, Met s’interroge sur ce qu’il est encore possible d’écrire sur un film qui est l’« acte de naissance officiel du cinéma d’horreur moderne. » Il décide donc de se détacher au maximum de son aura culte, de ne pas le prendre comme le premier épisode d’une série qui va couvrir plusieurs décennies de l’histoire américaine, de ne pas y voir l’exemple parfait du cinéma d’horreur politique. Met veut essayer de le prendre comme un objet fini, de ne pas l’analyser au regard de l’œuvre à venir mais juste pour lui-même. Il souhaite essayer de répondre à une question simple : « Qu’est-ce qui fait que le film, près de 40 ans plus tard, n’ait rien perdu de son efficacité et de sa puissance d’envoûtement ? » Pour cela, Met s’attache au fait que le film, comme Rosemary’s Baby qui sort la même année, entre en résonance avec le Zeitgeist. Il évoque l’aspect universel des archétypes développés par le film (le mort vivant, l’anthropophagie, l’inceste, le parricide, le matricide…) qui expliquerait sa force. Il montre aussi comment Romero évoque le cinéma des années 50 et celui de la Universal des années 30, pour mieux les évacuer et ancrer son film dans l’Amérique qui lui est contemporaine. Met se demande dans quelle mesure Romero a prémédité le fait que le film rencontre des courants politiques et sociaux (la Guerre du Vietnam, la lutte pour les droits civiques…), ou s’il devient politique car cet aspect permet au spectateur de dépasser la violence et la noirceur de l’œuvre. Une analyse brillante et d’une grande lisibilité qui offre plusieurs portes d’entrée pour appréhender une oeuvre trop souvent écrasée par le poids historique qu’elle occupe.

Tony Williams (enseignant à l’université de l’Illinois du Sud), s’attache ensuite à sortir de l’ombre le long métrage le plus rare de Romero, longtemps considéré comme disparu : There’s Always Vanilla. Williams analyse minutieusement ce film où Romero parle des aspirations déçues de la jeunesse, du nécessaire « rejet des modes de conditionnement sociaux. » Un texte passionnant qui ne fait cependant pas l’impasse sur les défauts évidents du film.

On retrouve ensuite Philippe Met pour un article consacré à Season of the Witch. Dans ce film, Romero renoue avec le fantastique tout en se glissant dans le cinéma indépendant de l’époque dont l’un des thèmes de prédilection est le mal-être des femmes de la middle class américaine. Pour Met, ce film, à contrario de La Nuit des morts-vivants qui reflète selon lui à posteriori la société américaine de son époque, est réalisé pour coller à l’actualité de la contre-culture. Met montre comment le film se distingue des nombreuses productions qui évoquent la question du patriarcat par l’ambivalence de ses personnages et par le processus très particulier d’identification du spectateur qui est ici à l’œuvre. Philippe Met explore en profondeur ce film encore trop méconnu, analysant de nombreuses séquences pour en révéler un aspect critique qui prend aussi bien pour cible le patriarcat que les médias ou encore la religion.

Le film suivant, The Crazies, est l’objet d’une étude de Raymond Humphries, ancien professeur d’études de cinéma à Lille III et auteur d’écrits sur Lang, Powell, Bava ou encore Cronenberg. Humphries s’intéresse ici à la représentation de l’armée et de l’ordre dans l’œuvre de Romero. Après ce passage quasi obligé pour tout analyste du cinéaste, il explique comment, pour lui, The Crazies dépasse la simple charge antimilitariste pour s’attacher à évoquer l’histoire de l’Amérique. Selon l’auteur, Romero parle dans cette fiction de la Guerre de Sécession, des guerres indiennes, du Vietnam, de la Guerre d’Indépendance, de la National Rifle Association, du pouvoir de l’Etat central et du rapport qu’il entretient avec la population… Humphries nous dévoile un film complexe, étonnamment riche, qui refuse toute forme de didactisme et où Romero ne cesse de nuancer ses propos. Un film dont la question centrale pourrait se résumer par : « Quelle serait la réaction d’un peuple profondément individualiste à des lois visant à interdire son indépendance ? » Un texte impressionnant d’intelligence, dont l’écriture fluide tranche avec les textes plus universitaires jusqu’ici proposés, dont les idées sont constamment illustrées par le film et jamais plaquées artificiellement dessus pour corroborer un discours.

Martin est l’objet d’une étude de Frank Lafond, qui part de la critique de Tavernier et Coursodon dans 50 ans de cinéma américain qui y voient « un documentaire social renouvelé par le biais du fantastique. » Il s’intéresse donc dans un premier temps à l’aspect documentaire du film, puis aux rapports entre les images issues d’un régime réaliste et celles fantasmées par Martin, thème de la confusion entre le fantasme et la réalité cher à Romero. Frank Lafond s’intéresse ensuite à Martin comme illustration parfaite de la définition du fantastique de Tzvetan Todorov. Pour ce dernier, le fantastique est soit une illusion, soit fait partie intégrante de la réalité, cette réalité étant alors régie par des lois inconnues de nous. Lafond passe donc au crible la filmographie du cinéaste et met en exergue la façon dont ses films s’ancrent profondément dans la réalité tout en usant de l’ambiguïté et du principe d’hésitation cher à la littérature fantastique. Lafond revient constamment à Martin, personnage fascinant aux multiples facettes, et sur la façon dont George Romero a travaillé cette figure en étudiant longuement les mécanismes psychologiques des serial killers. Un texte riche et passionnant.

Raymond Humphries revient ensuite avec Zombie, où il questionne la place des médias dans le cinéma de George Romero. Le cinéaste montre la façon dont les médias, le contrôle politique et le phénomène de consommation forment un triangle de régulation de la société américaine. Humphries, partant de la célèbre ouverture du film, évoque la ghettoïsation des populations noires et portoricaines dans les années 50. De Zombie aux Banlieusards de Joe Dante, en passant par Poltergeist de Tobe Hooper, le cinéma fantastique joue alors sur le retour du refoulé, retour sur le devant de la scène des minorités et des populations pauvres que l’on s’acharne à cacher. Humphries poursuit ensuite par un brillant balayage des thèmes abordés dans le film : racisme, sexisme, Vietnam, guerre indiennes, question du territoire et de la frontière... autant de questions profondément américaines qui trouvent une forme synthétique dans le Mall du film. Un texte équivalent en qualité et en densité à celui que l’auteur a précédemment consacré à The Crazies.

Frank Lafond analyse ensuite les rapports variés entre l’individu et le groupe, entre le groupe et la société qui sont à l’œuvre dans Knightriders. L’auteur épluche la filmographie du cinéaste pour mettre exergue cette question que Romero se pose constamment. Un texte très fouillé, précis et toujours pertinent.

Ian Conrich s’attelle ensuite à Creepshow, un film souvent adulé par les fans à sa sortie mais très rapidement tombé dans l’oubli. George Romero bénéficie ici d’un casting de stars pour un film d’horreur familial distribué par la Warner sur une combinaison de copies très correct. Conrich s’intéresse à la place du film dans la production du début des années 80 et à la façon dont Romero tente d’établir des liens entre différents courants artistiques, différentes époques, différents médias.

Plus imposant, le texte suivant, écrit par Robin Wood, est consacré au Jour des morts vivants. Wood analyse la figure de la masculinité à l’œuvre dans le film, thème pour lui central de ce troisième volet des morts vivants et dont la hiérarchie militaire serait l’incarnation ultime. Romero signerait ici sa réponse aux différents cultes de l’ère Reagan, le zombie étant de son côté le symbole d’un capitalisme poussé à l’extrême. Une analyse très claire et constamment étayée par des références au film.

Ernest Mathijs (enseignant en cinéma à l’université de Vancouver) s’attaque ensuite à Incident de parcours. Dans un premier temps, Mathijs s’attache à relier chacun des films de Romero au thème de la marchandisation (économique ou culturelle), et fait rentrer au forceps Monkey Shines dans cette lecture très réductrice de l’œuvre du cinéaste. Incident de parcours serait selon l’auteur un film sur la marchandisation de la condition animal, ce qui semble en partie juste mais terriblement limitatif. Mathijs fait un détour par le fonctionnement de la critique, relevant au passage qu’au moment de la sortie du film, personne n’a relevé ce qui, pour lui, est bien le cœur du film. Un texte peu convaincant, l’auteur étant trop obnubilé par un angle d’approche unique et exclusif.

Deux yeux maléfiques est décrypté par Gilles Menegaldo, professeur de cinéma à l’université de Poitiers. Il étudie, entre autre, la manière dont George Romero adapte Edgar Allan Poe, mettant son film en regard avec les nombreuses réalisations de Roger Corman inspirées par l’écrivain. Une analyse très fouillée, un peu monotone mais qui a le mérite de s’intéresser à l’un des films les moins aimés du cinéaste.

Autre film souvent jugé mineur, La Part des ténèbres est l’objet d’une excellente analyse de Benjamin Thomas. L’auteur part de l’idée que Romero s’est intéressé à cette adaptation de Stephen King pour parler de sa place de réalisateur de film d’horreur. Le cinéma d’horreur (et, se faisant, Romero) est constamment partagé entre deux courants, entre un aspect critique, politique, subversif et le pur divertissement jouant sur la peur et l’exagération de la violence dans la tradition du grand guignol. Pour Benjamin Thomas, Romero trouve dans cette histoire d’un écrivain qui se dédouble en deux entités aux aspirations contradictoires, une belle métaphore évoquant son propre statut d’artiste. Thomas s’intéresse de près à la manière dont Romero adapte le roman et prend ses libertés avec King, notamment dans la façon dont il s’écarte de la vision de la masculinité et de la féminité développée par l’écrivain. Chez Romero, la masculinité est une fabrication sociale dont il est possible de s’affranchir, vision bien plus progressiste que celle du romancier. Un texte passionnant.

Le thème de la perte de l’identité chez Romero est le sujet de l’analyse que Florent Christol dédie à Bruiser, selon lui conclusion du cinéaste à sa saga des morts vivants. Une étude dans l’ensemble pas vraiment convaincante mais qui éveille l’intérêt lorsque l’auteur voit dans Bruiser une relecture post moderne de La Vie est belle de Capra, ou encore lorsqu’il s’échine à tisser des liens profonds entre le film et l’œuvre de Dario Argento. Si l’on n’adhère pas totalement à ces démonstrations, le texte offre tout de même des pistes d’exploration qui méritent d’être entendues.

Benjamin Thomas revient ensuite avec un texte consacré à Land of the Dead, où il montre la façon dont Romero s’oppose à un cinéma que symboliserait l’oeuvre de D.W. Griffith. D’une part du point de vue du discours social et politique (bipolarité entre riches et pauvres), d’autre part dans la conception même du cinéma comme spectacle, Griffith ayant posé les bases de ce qui deviendra le modèle dominant de la production cinématographique mondiale, à savoir pour Benjamin Thomas un art instrumentalisé afin de contrôler les masses. L’auteur signe ici de nouveau un texte pertinent, clair et précis.

Enfin, Franck Lafond clôt brillamment le recueil avec une analyse de Diary of the Dead où il s’intéresse à l’esthétique du faux documentaire et à la façon dont le film de Romero se distingue des autres films de ce mouvement, de Blair Witch Project à Cloverfield en passant par [Rec].

George A. Romero, un cinéma crépusculaire est un ouvrage passionnant, varié, très documenté et la plupart du temps extrêmement pertinent, qui parvient par la multiplicité de ses angles d’approche à rendre compte de la richesse de l’œuvre du cinéaste. Indispensable pour tous les amateurs de Romero, du cinéma fantastique et, plus largement, à tous les cinéphile curieux.


(1) voir http://frank.lafond.free.fr

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Par Olivier Bitoun - le 11 novembre 2008