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Portraits

gaspar noé à travers ses films

Né en Argentine en 1963, Gaspar Noé arrive en France à l'âge de 12 ans, ses parents (un père peintre et une mère assistante sociale très politisée) étant contraints de fuir la dictature militaire instaurée en 1976. A 17 ans, il entre à l'École Louis Lumière et en sort diplômé deux ans plus tard. Il termine en 1983 son court de fin d'étude, Tintarella Di Luna, suit des cours de philo en auditeur libre à Tolbiac et travaille en 1985 et 1988 comme assistant réalisateur de Fernando S. Solanas (sur Tangos, l'exil de Gardel et Le Sud). Il réalise dans l'intervalle un deuxième court métrage, Pulpe amère, avec une caméra 16mm prêtée par un ami et de la pellicule de récupération. Il tourne le film en une journée mais il met plus de six mois à le monter. En 1986, il monte avec sa compagne cinéaste Lucile Hadzihalilovic Les Films de la zone, une société de production ayant pour vocation de financer leurs réalisations. C'est ainsi qu'elle co-écrit, monte et produit le moyen métrage Carne que Noé réalise en 1991, lui-même travaillant ensuite comme chef opérateur sur La Bouche de Jean-Pierre, le premier film de la future réalisatrice d'Innocence. Leur société de production reposant sur un fragile équilibre financier, Noé doit patienter pour réaliser son premier long métrage. Il réalise un clip pour Les Frères Misères, une « Expérience d'hypnose télévisuelle » pour la mémorable émission de Canal + L'Oeil du cyclone, le court métrage Intoxication ainsi que Sodomite, court pornographique tourné dans le cadre d'une campagne du ministère de la Santé pour la lutte contre le Sida. C'est seulement sept ans après Carne que sort Seul contre tous, son second long métrage. Suivront Irréversible en 2001 et Enter the Void en 2010, Love en 2015 et Climax en 2018, Noé poursuit par ailleurs la réalisation de films courts : une série de trois courts avec Eva Herzigova, Eva, des spots pour la lutte contre le SIDA, We Fuck Alone pour le programme de courts Destricted, SIDA pour la série de courts « 8 », ainsi que des clips et une publicité pour YSL. Noé est un explorateur de formes, un cinéaste passionné par les expériences visuelles et par ce que peuvent apporter les nouvelles technologies. Des metteurs en scène aussi audacieux, le cinéma français (et mondial) n'en possède qu'une poignée ; et plutôt que de s'arrêter sur les polémiques qui ont accompagné chacune de ses réalisations, il convient de rappeler qu'il fait partie de ces rares artistes qui font avancer le cinéma en l'emmenant vers de nouveaux territoires formels.

carne (1991)

Philippe Chevalier (Philippe Nahon, impérial) partage son temps entre sa boucherie, spécialisée dans la viande de cheval, et sa fille qu'il élève seul. Cynthia (Blandine Lenoir, la future réalisatrice d'Aurore) est une jeune adolescente de quinze ans, un peu lente, hagarde. Elle semble être légèrement handicapée mentalement, à moins que ce ne soit les années passées avec son père qui ne l'aient ainsi rendue aussi exsangue de sensations et de sentiments. Chevalier mène en effet une existence silencieuse, mécanique et solitaire. La vie s'est refermée sur lui et son asociabilité tend peu à peu à la psychose. Alors que Cynthia grandit, il sent monter en lui un irrépressible désir pour ce corps de femme naissant ; et s'il parvient à contenir ses pulsions, c'est au prix d'un bouillonnement intérieur où désir, jalousie, violence, amour et haine se mêlent. Lorsqu'un client lui ramène sa fille en affirmant qu'elle traînait avec un ouvrier de son chantier et qu'il voit sur sa jupe une tache de sang, il se persuade que celle-ci a été violée. Possédé par un impérieux besoin de vengeance, il massacre un jeune Maghrébin qu'il pense être responsable du crime...

Avec Carne, Gaspar Noé plante sa caméra dans ces quartiers où la misère sociale le dispute à la misère culturelle. On n'est pas ici dans la peinture de la "banlieue rouge", avec la conscience ouvrière et la lutte des classes en toile de fond, mais dans celle glauque du racisme ordinaire, de la peur, de la haine. On retrouve déjà dans Carne quelques-uns des thèmes que Noé développera par la suite : la vengeance aveugle (ici comme dans Irréversible, une croisade pour punir un viol qui conduit à l'assassinat d'un innocent) ; la spirale de la violence ; le destin implacable qui précipite les êtres dans l'enfer... Cependant, si sur un plan thématique on peut bien sûr considérer Noé comme un auteur, il faut bien avouer que ce ne sont pas ses réflexions sur la violence, la morale, le bien et le mal qui nous séduisent chez lui, mais bien son incroyable sens de la mise en scène. Il applique ainsi à Carne un traitement de l'image particulièrement original et cohérent. Il ne trafique pas celle-ci à l'étalonnage mais se contente de bannir les verts et les bleus du cadre et de tirer le film sur une pellicule à haut contraste. L'effet est saisissant : le grain du super-8 et les dominantes rouges de l'image confèrent au film une véritable sensation organique. Noé travaille physiquement son image, tournant ici autour du motif de la chair, de la viande et du sang : carcasses animales et viande dévorée à pleine bouche, chair laiteuse de l'adolescente, sang des abattoirs, des menstrues ou d'un corps martyrisé...

Dès l'ouverture, aussi belle que terrible, on sait que ce que Noé filme, ce sont des damnés ; et si Carne est un film éprouvant, cru et choquant, il provoque dans un même temps un grand sentiment de tristesse, de tendresse presque, du moins de douleur pour cette humanité à la dérive. Noé a vu son précédent court métrage être refusé par tous les festivals à cause de sa sexualité explicite (il s'agissait de l'histoire d'un homme violant une bonne) mais avec Carne - dont la réalisation lui a pris deux ans - la donne change du tout au tout et il se retrouve sélectionné partout (Sundance, Avoriaz, Clermont-Ferrand) et reçoit moult récompenses, dont le Prix Georges Sadoul et celui de la Semaine de la Critique à Cannes. Noé transforme ce qui aurait pu être une chronique de banlieue naturaliste en un petit objet immédiatement culte (les effets de montage chocs et les apparitions d'un super-héros catcheur montrent que Noé sait parfaitement à quel public il s'adresse), inventant avec Carne un descendant trash au réalisme poétique à la française.

seul contre tous (1998)

Malgré le grand bruit qu'a fait Carne dans les festivals et dans une partie de la presse, Gaspar Noé a énormément de mal à monter son premier long métrage. La société de production qu'il a fondée avec sa compagne cinéaste Lucile Hadzihalilovic, Les Films de la zone, tient sur un équilibre précaire et il est impossible pour eux de mener deux projets de front. Or ils ont été occupés pendant quatre ans par la réalisation de La Bouche de Jean-Pierre, moyen métrage de Hadzihalilovic où Noé officie en tant que directeur de la photographie. Noé doit abandonner deux projets, Soudain le vide (qui réapparaîtra dix ans plus tard sous le titre Enter the Void) et une adaptation porno de Bataille. C'est en obtenant un pré-achat de Canal + pour un court métrage que Noé se lance dans la réalisation d'une suite de Carne, espérant que la production suivra derrière et qu'il pourra achever le film. Malheureusement les choses ne se présentent pas bien, le tournage est constamment interrompu faute de financements et c'est finalement grâce à l'intervention d'Agnès B. que Noé parvient à terminer son premier long métrage.

On retrouve donc le "héros" de Carne, toujours interprété par le formidable Philippe Nahon dans ce qui reste à ce jour sa performance la plus inoubliable. Il vient de sortir de prison, est au chômage et traîne sa carcasse dans les quartiers les plus glauques de la ville à la recherche d'un emploi, supportant tant bien que mal une femme qu'il déteste et une belle-mère qu'il exècre. Pendant une heure trente, Seul contre tous nous fait partager la logorrhée haineuse de son héros par le biais d'une voix off omniprésente. On est placé dans sa tête, en contact direct avec toutes les horreurs qu'il rumine. Il déteste tout, tout le monde, ne voit partout que pourriture et déliquescence. Il se déteste lui, hait ce qu'il a fait de sa vie, hait son corps, hait tout son être. Seul contre tous est construit sur ce flux ininterrompu de parole, sorte de plan-séquence sonore qui court tout au long du film. Noé nous attrape dès les premières secondes, nous secoue, nous remue les tripes et ne nous relâche seulement qu'à la toute fin, exsangues. Au-delà du portrait extrême de la descente aux enfers d'un homme, Noé signe un film profondément politique qui raconte cette France raciste, homophobe, qui vote Front National et vit dans la haine et la peur de l'autre. Noé n'indique pas ce qui est pour lui du domaine du bien ou du mal, c'est tellement évident, limpide. Mais, parce qu'en tant que spectateurs on est habitués à avoir des discours pré-mâchés et des indications claires quant à ce que l'on doit être amenés à penser, Seul contre tous a souvent été perçu comme une œuvre fascisante, la parole de son héros étant confondue stupidement avec le discours du cinéaste. C'est que le débit de la parole, l'omniprésence de cette voix intérieure nous contraignent à suivre cet homme dans tous ses excès, à partager ses pensées les plus glauques et tordues, à subir ses états d'âme. Noé ne cherche pas l'identification du spectateur, il l'enferme dans la mécanique d'un cerveau malade et l'oblige à voir de quoi est faite cette tempête sous un crâne, cette absolue rancœur contre le monde. Il nous plonge dans cette rivière de bêtise, de pulsions libidineuses, de haine, il nous y noie. Il ne nous offre aucune échappatoire mais au contraire nous bombarde de stimuli, recherchant une forme d'hypnose, de "sidération".

Seul contre tous fait ainsi partie de cette poignée de films que l'on suit dans un état second, comme Europa de Lars Von Trier et certains films de Werner Herzog. Noé architecture son film à partir de ce plan-séquence sonore et déploie à partir de là toute une palette d'effets visuels et de montage qui visent à provoquer un effet physique sur le spectateur. Il travaille ainsi sur cet effet stroboscopique qu'il utilisera de nouveau dans Irréversible ou Enter the Void, un stimulus sensoriel qui cherche à créer un malaise physique chez le spectateur. L'utilisation du Cinémascope sert merveilleusement le propos du film, la largeur du cadre donnant l'impression de parcourir un labyrinthe sans fin, un paysage sans horizon, sans perspective, une prison terrestre. Noé filme des intérieurs sans fenêtres et des extérieurs sans issues. Les couleurs sont délavées, tournant autour du gris, du marron, du vert, et la poisse suinte de chaque pore de la pellicule. Noé enfonce le clou à tous les niveaux, trop parfois, comme ce coup de feu accompagné d'un zoom violent qui ponctue l'action ou encore l'utilisation de cartons "godardiens". Mais l'immense talent de cinéaste dont Noé fait preuve - il faut rappeler que c'est un premier long - permet à Seul contre tous de dépasser sans peine l'ostentation de ses effets et le volontarisme de son jeune metteur en scène. Noé parvient à marier la stylisation extrême (le Scope, les effets de montage, les mouvements de caméra) à une approche très crue, très réaliste. C'est ainsi qu'il filme une agonie dans toute sa longueur tout en continuant à enregistrer les pensées de son personnage. Noé fait dans cette séquence coexister l'horreur de l'acte et ce qui se passe à ce moment-là dans la tête du meurtrier, comme dans son court métrage Pulpe amère où un homme commettait un viol tout en se justifiant en voix-off. C'est tout le projet du cinéaste que de travailler à la fois sur un plan physique et sur un plan mental, de chercher à nous faire vivre aussi intensément ces deux niveaux de perception, de sensation. Seul contre tous est une expérience limite, un film qui travaille l'horreur et le malaise jusqu'à la saturation, le dégoût. Gaspar Noé nous fait pénétrer dans un long tunnel où nulle lumière n'est perceptible, un voyage dans la nuit éprouvant, fascinant, implacable.

irréversible (2002)

Irréversible est un fait divers morbide raconté à rebours : un meurtre ultra violent dans une boîte de nuit, le parcours nocturne de deux âmes en quête de vengeance, un viol, une insouciante virée en métro, une histoire d’amour. La construction, a priori alambiquée, du film n’est en rien un effet de style gratuit, la marque d’un cinéaste fier de ses effets. Tout le projet de cette œuvre insensée est porté par cette chronologie inversée. Dans son déroulement normal, le film aurait été dérangeant, insupportable. Ce montage inversé, qui part de l’horreur pour aller vers la beauté simple d’un après-midi ensoleillé, rend l’œuvre moins violente mais bien plus triste, désespérée. Toute la construction du film amène vers ce final d’une incroyable intensité dramatique. Une scène reposée et calme, où la caméra tournoie et s'envole au son de la Septième Symphonie de Beethoven, mais qui est marquée par toutes les horreurs advenues depuis le début du film. Portant en germe tous les drames à venir, elle est pervertie par l’abomination cachée, par l’inconnu qui sous-tend nos vies. Toutes les scènes de bonheur, qui suivent dans le film le tournant du viol, sont ainsi d’une infinie tristesse, marquées au fer rouge par tout ce qui a précédé. Un bonheur que l’on sait éphémère, des moments simples d’une vie que l’on perçoit à l’aune d’un drame non encore advenu. Irréversible n’est pas l’histoire d’un viol, d’une vengeance, c’est l’histoire de toutes nos vies dont l’absurde et la fragilité sont ainsi pointées par la chronologie inversée adoptée par Noé.

On a beaucoup parlé d'un film abject sur la vengeance. Le film s’ouvre sur une scène insoutenable et hallucinante où un nommé le Ténia se fait fracasser le crâne. Mais l’auteur de ce crime n’est pas Marcus (Vincent Cassel), l’amant d’Alex (Monica Belucci) qui a été violée, mais son ami Pierre (Albert Dupontel) qui durant le film va essayer de le retenir. Irréversible n’est pas une ode à la loi du talion : Noé nous montre un meurtre insensé, un innocent devenu criminel, l’histoire d’un gâchis. Il met à nu la mécanique de la vengeance en nous projetant d’emblée dans la résolution, sans l’explication préalable propre au sous-genre des rape and revenge. Sans l’explication, la vengeance devient un meurtre, aussi horrible, aussi inhumain qu’un autre. La scène est d’ailleurs montée, filmée, de la même manière que le viol, ce qui montre bien quel rapport Noé entretient à la violence et à l’idée de vengeance. Ce qui importe au cinéaste avant tout, c’est de montrer l’annihilation totale de l’être qu'entraîne la violence, donnée ou subie. Un déroulement chronologique aurait été le récit d’une vie soudainement brisée par un drame. Or, la temporalité adoptée par Noé fait que le drame détruit aussi tout ce qui est déjà advenu de cette vie.

Irréversible est un film sur le temps implacable ("Le Temps détruit tout", leitmotiv de son oeuvre), vortex qui engloutit nos vies. Le film s’ouvre sur une chambre miteuse où croupit Philippe Nahon, le héros de Carne et de Seul contre tous. Un personnage brisé, détruit par les deux premières réalisations du cinéaste qui étaient le récit d’une avancée sans fin dans l’horreur. Ici, le propos se fait plus humain, plus triste et désespéré. L’interprétation est pour une grande partie dans l’émotion qui peu à peu nous envahit. Monica Bellucci est étonnement crédible, Vincent Cassel s’impose comme l’un des plus passionnants acteurs français tandis que Dupontel livre une prestation d’une rare intensité. Noé trouve la juste distance avec ses acteurs et s’attache à filmer leur corps. Le corps qui est un autre enjeu central de ce film, Noé ne cessant de jouer par les décors, les couleurs, les travellings sur l’idée de rectum, de sexe et d’utérus, imagerie qui évolue au fur et à mesure que le propos du film va du viol au couple, puis à la grossesse. C’est aussi un film mental dont l'esthétique toute entière crée l’impression d’une plongée dans un cortex cérébral livré au chaos (la façon dont la caméra s’engouffre dans les décors) jusqu’à la guérison et la plénitude.

enter the void (2009)

Après Carne, Gaspar Noé espère tourner Soudain le vide, un projet de film trip qu'il pense mettre quatre ou cinq ans à réaliser à cause de la complexité de ses effets visuels. Il ne se doute pas que vingt ans vont s'écouler avant qu'il ne voie ce projet de jeunesse se concrétiser. On imagine que Noé a dû attendre que la technologie numérique soit suffisamment avancée pour que les mouvements de caméra qu'il a en tête puissent être réalisés ; mais surtout, le fait que son projet ne repose que sur du visuel et des sensations ne lui permet pas de rentrer dans le cadre d'un système de soutien au cinéma où le scénario est roi. Il lui fallait donc trouver des producteurs particulièrement passionnés et audacieux pour pouvoir mener à bien ce projet aussi improbable que financièrement suicidaire. La production du film repose sur un complexe montage d'une douzaine de boîtes de production, une gestation longue, difficile mais logique tant il est évident que le film ne pouvait que s'adresser à un public extrêmement réduit. Noé espère toujours toucher un public assez large sans rien sacrifier de ses envies de cinéaste, mais dans le cas présent le jusqu'au-boutisme de sa démarche ne pouvait permettre au film de rentrer dans ses frais, même si le budget d'environ 13 millions d'euros semble étonnamment bas au vu du résultat à l'écran. Il lui aura ainsi fallu vingt ans pour rassembler autour de lui des gens passionnés et convaincus par sa démarche artistique.

Noé réunit dans Enter the Void les différentes figures qu'il a travaillées dans ses réalisations précédentes : longs plans-séquences, délirants mouvements de caméra, découpage ultra rapide, effets stroboscopiques, saturation de la bande sonore... Viennent s'ajouter à ce programme déjà chargé l'usage de plans subjectifs et moult autres tentatives visuelles et sonores qui font du film un incroyable laboratoire d'expérimentations et un exutoire aux fantasmes de mise en scène du cinéaste. Noé se détache cette fois-ci de tout ce qui pourrait amener à une lecture sociale, politique ou morale de son film, tout comme il met de côté ses penchants pour la provocation et la polémique. Enter the Void est un pur exercice de style, même si l'on sent que le cinéaste met beaucoup de lui dans ce film, qu'il parle de sa peur de la mort et de la disparition, et peut-être même de quelques traumatismes enfantins. Si bien que, s'il n'était son budget, Enter the Void aurait tout du premier film avec tout ce que cela comprend de sincérité, d'envie de cinéma mais aussi de naïveté profonde, voire d'immaturité, choses qui après vingt ans de carrière peuvent surprendre mais qui, quelque part, rassurent.

L'erreur de Noé est peut-être de coller à un squelette de scénario alors que le pitch de départ lui autorisait toutes les audaces. Chacune des rencontres que fait le héros lors de son voyage astral trouve ainsi sa place dans un semblant d'intrigue, Noé s'accrochant à un fil narratif qui empêche vraiment le film de décoller. D'autre part, le fait de poser dès le début tout ce qui va ensuite se dérouler joue énormément contre le film. On sait Noé obsédé par l'idée de destin, de déroulement immuable des choses, mais en faisant rentrer au forceps cette idée dans le film il enlève au spectateur beaucoup du plaisir que celui-ci aurait pu prendre à voyager dans l'inconnu. La mise en scène de Noé nous emporte très loin, mais le récit ne cesse de nous ramener sur terre. C'est peut-être cela le sujet du film - l'histoire étant celle d'un mort qui a du mal à quitter la vie - mais c'est extrêmement frustrant et le film, très long, est du coup parfois ennuyeux et prévisible. Malgré tout, Enter the Void emporte le morceau et Noé va tellement loin en terme de mise en scène, il largue tellement les amarres qu'il arrive à cet endroit où un film devient aussi follement lyrique, opératique que ridicule. Ainsi, on peut pour les mêmes raisons adorer ou détester Enter the Void et même partager ces deux sentiments à la vision du film. On ne cesse de changer d'état pendant la projection : on est tour à tour agacé, transporté, subjugué ou lassé... ce qui construit in fine l'impression d'être devant un film fait d'énergie et qui fonctionnerait sur nous à un niveau vraiment physique et non plus intellectuel. Enter the Void peut paraître raté, ridicule, prétentieux, puéril, immature, lourd ou tout simplement long et répétitif... Mais il n'empêche : découvrir aujourd'hui une œuvre aussi audacieuse et qui ne respecte rien d'autre que sa propre folie est quelque chose de profondément rassurant pour le cinéma.

love (2015)

Lors de sa première présentation à Cannes en séance de minuit, la promo de Love jouait à fond la carte de la provoc à grand renfort d'affiches sulfureuses disséminées sur internet, annonce d'un spectacle X en 3D prêt à ébranler la Croisette. Un scandale auto-proclamé, simple coup de pub qui n'a pas grand-chose à voir avec un film qui, s'il ne lésine pas sur les scènes de sexe crues, séduit par sa fragilité, sa naïveté et son romantisme. Love suit les souvenirs de Murphy, jeune homme confortablement installé dans son appartement du XVIIIème arrondissement avec sa femme et son fils, qui se remémore sa relation avec Electra suite au coup de fil paniqué de la mère de cette dernière qui cherche à retrouver sa trace. La trame est squelettique, plus encore que celle d'Enter the Void, mais on aurait vite fait de croire qu'elle n'est qu'un prétexte pour enchaîner les scènes de sexe à même de choquer le bourgeois. Love est en effet un film profondément romantique et désespéré et si Gaspar Noé est effectivement fasciné par la question de la représentation du sexe à l'écran, c'est l'exploration de l'intimité d'un couple qui est au cœur de cette odyssée sensorielle. Le cinéaste atteint une forme de plénitude lorsqu'il se contente de filmer les corps, en caressant les acteurs avec sa caméra, en les suivant dans des corridors sans fin, en captant ces étreintes où ils s'abandonnent. L'utilisation de la 3D se justifie alors pleinement, dans cette manière de créer un cocon pour Murphy et Electra, une bulle protectrice, élargissant le plan du film en un micro-univers que seuls eux habitent et qu'ils remplissent de leurs humeurs et de leur passion débordante.

Mais comme toujours chez Noé, les bulles ne demandent qu'à éclater, menacées par l'intrusion du réel - la drogue, la jalousie, la peur, la violence, le racisme, les pulsions... Le cinéma de Noé a quelque chose d'autistique en cela qu'il met en scène des mondes clos et protecteurs mais que dès qu'il s'agit de filmer le monde extérieur, c'est l'horreur assurée. Une horreur qui peut tout aussi bien naître à l'intérieur d'une relation (Carne), le ver étant de toute manière dans le fruit. Vision déterministe et foncièrement pessimiste (« Le temps détruit tout ») d'une humanité forcément auto-destructrice. On retrouve tout cela dans Love où le mal-être de Murphy naît aussi bien d'un environnement familial qu'il vit comme une prison que de sa relation avec Electra qui se pourrit de l'intérieur. Murphy remonte le fil du temps pour retrouver ce bonheur perdu mais aussi pour comprendre comment une flamme d'une telle intensité a pu s'éteindre. Le spectateur l'accompagne dans sa remémoration de son amour pour Electra, de leur douloureuse séparation à leur rencontre aux Buttes-Chaumont dans une scène d'un romantisme exacerbé qui rappelle le final bouleversant d'Irreversible, dont Love reprend par ailleurs la structure à rebours. Avec le sexe comme fil conducteur (le cinéaste retrouvant là quelque part son vieux projet d'adaptation de Georges Bataille), comme guide de ce voyage dans le temps et la mémoire. Une remontée à la recherche d'un Eden perdu et - très certainement - fantasmé. Le temps présent, la société, le quotidien ne sont pas habitables pour Noé. Pour lui, il n'est possible de vivre que dans son monde intérieur ou dans les souvenirs, les fantasmes et les rêves.

Si les personnages de Love essayent de s'extraire d'un monde invivable, Noé de la même manière tente de s'affranchir de ses penchants pour la violence et l'horreur. Il évacue les effets visuels les plus agressifs de son cinéma et le film se révèle ainsi très doux, ouaté comme un rêve. La lumière est tout en clairs-obscurs, les rouges ne sont plus sanguins mais utérins, Satie au violon se mêle aux gémissements des corps jouissant de plaisir. Malheureusement, comme dans Enter the Void, Noé ne peut s'empêcher d'en faire trop : dialogues et voix-off empilant les aphorismes sur l'amour, effets provocs (une éjaculation en gros plan et en 3D, la vue intravaginale d'un coït)... On regrette une fois de plus que le cinéaste ne se laisse pas aller toute entier à sa mélancolie, à son penchant pour le romantisme, qu'il ne fasse pas confiance à sa naïveté et se réfugie derrière une carapace de dur-à-cuir ou cherche une forme de crédit intellectuel en livrant sa philosophie du monde. Ainsi alourdi, le film ne décolle pas totalement. On est souvent emportés, subjugués, mais trop rapidement ramenés à terre par le volontarisme du cinéaste. On aurait aimé qu'il se contente de filmer les corps de Karl Glussman, d'Aomi Muyock et de Klara Kristin, d'être confiant dans la beauté de ses acteurs, dans sa capacité à faire un pur cinéma de sensations et d'émotions. Il n'empêche que Love est d'une beauté fascinante et que, malgré ses errements, sa profonde mélancolie parvient à nous étreindre le cœur.

climax (2018)

On note depuis longtemps dans les films de Noé le plaisir presque adolescent du cinéaste à truffer ses intérieurs d'affiches de ses films de chevet et de faire des clins d’œils explicites aux œuvres et aux cinéastes qui l'ont si profondément marqué. Dans Climax, Noé y va carrément, indiquant sciemment toutes ses références (Salo, Schizophrenia, Zombie, Eraserhead, Suspiria...) lors d'une longue séquence de casting où trône un empilement de VHS (le film se passe dans les années 90) de toutes ses œuvres fétiches. Le cinéaste pose ainsi dès le début du film le côté totalement ludique de son Climax. On reprochait à Enter the Void et Love de ne pas parvenir à complètement nous emporter à cause du penchant du cinéaste à asséner (par les dialogues, les voix-off intérieures, les effets sur-signifiants) un discours là où le trip sensoriel nous aurait comblé à lui seul. Avec Climax, hormis quelques allusions à la francitude où à la génération black-blanc-beur (« Un film français et fier de l'être », le drapeau bleu-blanc-rouge pailleté, la mixité de danseurs par ailleurs isolés du reste du monde...), il délaisse tout discours politique et abandonne les aphorismes philosophiques qui plombaient ses deux derniers films pour se laisser enfin aller à la pleine jouissance formelle. Bouclé en trois semaines, quasiment sans scénario (une simple page inspirée d'un fait divers), sans dialogues écrits, le film tient tout entier dans l'énergie de la troupe de danseurs et dans le plaisir que prend Noé à les filmer. Climax est tourné en quinze jours dans l'ordre chronologique, Noé et ses acteurs improvisant les scènes et les dialogues au fur et à mesure. Même les danses sont imaginées sur place (hormis celle d'ouverture préparée en amont)... Et l'on ne peut qu'être sidéré par le résultat à l'écran. Une vingtaine de street dancers, un gymnase, une nuit... un dispositif minimaliste à partir duquel Noé et ses acteurs imaginent un long trip aussi drôle qu'horrifique.

Noé travaille de nouveau sur l'idée d'un cocon, d'un monde clos entièrement dévolu au plaisir, à l'épanouissement. Ici une troupe de danseurs qui jouissent de leur art et nous entraînent - grâce à leur présence, leurs prouesses mais aussi l'inventivité et la puissance de la mise en scène de Noé - dans leur monde de pur plaisir physique. Ce cocon, c'était celui de Monica Bellucci et Vincent Cassel dans Irréversible, de Murphy et Electra dans Love. Et comme toujours cette bulle éclate suite à une irruption du réel, ici une drogue glissée dans la sangria qui va emporter tous les protagonistes dans une nuit de pure folie. Car si les cocons explosent chez Noé, c'est tout autant à cause d'événements extérieurs que depuis l'intérieur (la jalousie, des désirs mal contrôlés, des pulsions...) comme ici où la drogue fait disparaître le surmoi et libère le ça de chacun des protagonistes. Tout se passe à l'intérieur, dans le gymnase, dans la tête des danseurs. La grande salle où tous se laissent aller à leurs pulsions, les corridors, les pièces à l'écart qui s'ouvrent et se referment... La géographie des lieux répond au grand fantasme du film-cerveau qui nourrit Noé depuis ses premiers films et qu'il retravaille ici de manière ludique. Paradoxalement, si Climax est le plus "léger" de ses films (moins violent, moins provoc), c'est peut-être son plus sombre tant l'intérieur comme l'extérieur représentent un danger. Ici nulle échappatoire, le dehors est une étendue glacée et mortelle, l'intérieur un espace où l'on est livré à la folie des autres, à sa propre folie. Et pourtant c'est la joie, l'énergie, l'intensité des émotions que l'on retient et non l'horreur de certaines séquences. L'euphorie, le plaisir fonctionnent comme des anesthésiants.

C'est que le film offre des séquences parmi les plus saisissantes de l’œuvre de Noé et l'on ressent constamment le plaisir pris par la troupe à se lancer dans l'aventure d'un tournage express et improvisé. Il faut citer l'apport essentiel de Benoît Debie, collaborateur de Noé depuis Irréversible, et qui au fil des années s'impose comme l'un des chefs opérateurs les plus inventifs et doués de sa génération. On se souviendra ainsi longtemps d'un plan-séquence proprement hallucinant ou encore d'une chorégraphie filmée depuis le plafond où les danseurs sont comme en apesanteur. De manière générale, rarement la danse n'aura été ainsi captée, magnifiée par l'outil cinéma et l'on sent qu'acteurs et filmeurs ont atteint un point de fusion parfait. Climax est un film simple et direct, goguenard, d'une vivacité folle et qui - chose assez rare pour être souligné dans le cas de Noé - semble pour la première fois faire l'unanimité critique.

Par Olivier Bitoun - le 19 septembre 2018

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