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Interviews

Il n’y a pas d’expérience comparable à la vision d’un film sur grand écran. Et si nous sommes aujourd’hui habitués aux images numériques, au son spatialisé, parfois chez soi dans des conditions excellentes, le plaisir est encore plus grand quand il s’agit de (re)voir un film plus ancien assis dans une salle au milieu du public. Nous nous sentons alors dans la peau des spectateurs de l’époque, à quelques améliorations techniques près, retrouvant les impressions d’un public pour qui la sortie au cinéma était souvent un évènement. Nous avons la chance de voir en France, chaque semaine, ressortir de nombreux classiques grâce à un réseau de distributeurs passionnés. Parmi eux, Lost Films, qui depuis 2009 propose des rééditions de films oubliés ou inconnus. Derrière Lost Films, il y a un homme, un fou de cinéma qui porte à bout de bras sa micro structure et se démène pour que chaque été un film retrouve une nouvelle jeunesse. C'est ainsi que demain ressort la magnifique Fille de Ryan de David Lean, film sur lequel nous reviendrons bien évidemment cette semaine. Nous avons souhaité rencontrer cet homme de l'ombre pour qu'il nous explique quel est le travail d'un distributeur de film de patrimoine aujourd'hui. C'est ainsi que le 22 mars dernier nous rencontrions Marc Olry dans une petite brasserie non loin du Reflet Médicis...

Dvdclassik : Nous avons choisi de vous rencontrer car vous avez un profil un peu atypique : vous menez deux vies en parallèle.

Marc Olry : En effet, je suis aussi intermittent du spectacle, je gagne ma vie comme accessoiriste après avoir longtemps été deuxième assistant-réalisateur. J’ai toujours été cinéphile, cela a commencé avec mon premier magnétoscope. Je me revois très bien l’acheter avec mes parents en 1982, pour la Coupe du Monde de football. J’avais 13 ans. Dans la foulée, je m’étais abonné à un vidéoclub. C’est comme cela que j’ai découvert Clint Eastwood (avec Le Canardeur, L’Epreuve de force, Bronco Billy, etc.) et que s’est fondée ma cinéphilie. Il m’arrivait de voir un film et de me demander ensuite qui étaient ce réalisateur ou ces comédiens. Je voulais en savoir davantage, découvrir davantage.

Dvdclassik : Avant de vous lancer dans la distribution de films, quelle était votre expérience de l’exploitation en salle ?

Marc Olry : J’étais étudiant en cinéma au début des années 90 et au moment de chercher un job d’été je me suis dit : « Tiens, je vais essayer de travailler dans une salle de cinéma à Paris ». J’ai donc déposé quelques candidatures, au Grand Rex ou au Max Linder, par exemple. J’avais choisi de faire une Maîtrise sur David Lynch, je m’étais pris une claque en découvrant Blue Velvet en salle, pendant une journée David Lynch organisée au Max Linder. Quelques mois après, je faisais mon premier Festival de Cannes en tant que cinéphile : je découvrais la Palme d’Or, Sailor et Lula. Quand il a fallu trouver un sujet de Maîtrise de cinéma j’ai choisi  David Lynch, ce qui à l’époque était complètement farfelu parce que les cinéphiles et les étudiants appréciaient surtout les classiques de la Nouvelle Vague (Godard) ou Wim Wenders et Emir Kusturica. C’était l’époque du Temps des gitans ou des Ailes du désir. Moi, j’aimais plutôt Blue Velvet, Les Incorruptibles, ce cinéma-là. J’ai donc déposé un C.V. au Max Linder et ils m’ont contacté par la suite. Ils cherchaient un contrôleur de tickets à l’entrée. Ils avaient été interpellés par ma photo car je ressemblais beaucoup au héros de Eraserhead, un film qu’ils avaient distribué dans les salles en France et qu’ils avaient projeté dans des séances de minuit dans leur ancienne salle, l’Escurial, qui existe encore. Quand ils ont vu mon profil d’étudiant en cinéma qui faisait une maitrise sur David Lynch, avec des cheveux en l’air, tout ça, ils m’ont engagé ! Un ou deux ans après, l’un des directeurs de la salle, Jean-Jacques Zilbermann, réalisait son premier film, Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents communistes, et m’a proposé d’être stagiaire. C’est ainsi que j’ai mis un pied dans le cinéma. J’avais les yeux grand ouverts, c’était magique de voir comment se fabriquait un film, à la fois rencontrer les vedettes (comme Josiane Balasko), découvrir les rushes (à l’époque ils étaient encore projetés au laboratoire), voir comment un décor se montait et se démontait, observer plein de gens qui s’agitaient pour créer. Être « stagiaire régie » ne me correspondait pas tout à fait. De fil en aiguille je suis devenu « stagiaire mise en scène » puis 2e assistant réalisateur. Comme il me fallait être disponible pour les tournages, j’ai dû arrêter de travailler au Max Linder.

Dvdclassik : A l’époque vous n’aviez pas spécialement de plan de carrière…

Marc Olry : Non, ce sont des rencontres et quelques heureux hasards qui font que j’en suis arrivé là. A la fac, j’avais beaucoup d’amis qui travaillaient dans les cinémathèques ou étaient programmateurs dans les sociétés de distribution. C’est un milieu qui m’interpellait aussi. Vers 2005, comme j’avais de grandes périodes d’inactivités à cause du travail intermittent, je me suis associé à des connaissances qui ont crée une société de distribution : Madadayo Films. (le titre du dernier film de kurosawa) Ils lançaient la société avec un pari culotté : ressortir Les Deux orphelines de D.W. Griffith. Comme nous n’avions pas eu assez de recettes avec le Griffith, j’ai participé au financement de la fabrication des copies pour la ressortie suivante : Planète interdite. Madadayo avait un fonctionnement assez collégial : en plus d’un premier métier, chacun prenait sur son emploi du temps personnel. J’ai fini par ne plus me sentir tout à fait épanoui, il fallait sans cesse faire des compromis sur le choix des films, une affiche, les partenariats, etc. Il est arrivé un moment où je ne me reconnaissais plus beaucoup. J’avais beaucoup défendu la sortie du Monde, la chair et le diable de Ranald McDougall et pour le titre suivant j’avais proposé Du silence et des ombres, que j’avais vraiment aimé et où l’on retrouvait la problématique du racisme. Je pensais qu’il méritait d’être montré. Les copains m’ont dit : « Chacun son tour, nous ferons autre chose ». Ils sont partis sur l’idée de sortir Aguirre de Werner Herzog que j’appréciais un petit peu moins. Mais en tant que distributeur je m’y suis collé, j’ai travaillé sur la promotion, la création du dossier de presse, etc. Mais je sentais que ce serait peut-être le dernier projet avec eux car une envie montait en moi depuis quelques temps et des amis m’ont convaincu de créer ma propre société de distribution. Autant que je fasse des choses qui me tiennent à cœur et qui me soient proches, c’est pour cela que j’ai eu envie de créer Lost Films en 2009.

Quand on crée une société il faut établir des statuts, déposer un capital et surtout trouver un nom. J’étais fan de David Lynch et je voulais appeler ma société « Velvet Films » mais le nom existait déjà. Aujourd’hui, je trouve que le nom « Lost Films » correspond beaucoup mieux car j’avais envie de proposer, pas forcément des films perdus, mais des œuvres que l’on voit moins en salle, des films différents. C’est « perdu » dans le sens où nous allons les remettre en lumière, les faire exister. C’est ce que j’avais essayé de faire au sein de Madadayo quand je proposais Le Monde, la chair et le diable. Ce film a encore une résonnance particulière par rapport à l’actualité. On retrouve ces caractéristiques dans les choix que j’ai faits jusque-là. Je ne pensais pas sortir un jour La Rumeur de William Wyler parce que je ne connaissais même pas le titre. Je pensais être cinéphile, connaître un petit peu Wyler ou d’Audrey Hepburn, même si je ne suis pas un fan absolu. C’est un ami qui avait vu le film au cours d’une rétrospective dans un festival gay et lesbien à Turin et qui m’en a parlé. Je n’en avais jamais entendu parler. J’avais déjà en tête Du silence et des ombres dès la création de Lost Films mais je ne l’ai pas fait tout de suite. L’achat des droits et le financement des copies étaient beaucoup plus chers. Je l’ai mis un peu de côté et je me suis engagé à fond dans La Rumeur, qui m’a parlé tout de suite. J’avais envie de le défendre. C’est un film qui bénéficie de la présence d’une icone du cinéma, Audrey Hepburn, ce qui pouvait donner au public l’envie de la découverte. C’était un peu plus difficile pour Du silence et des ombres : le réalisateur Robert Mulligan est très peu connu, Gregory Peck n’est pas aussi populaire que Paul Newman, Marlon Brando, John Wayne ou Marilyn Monroe. Mais j’y croyais parce que le film avait des résonances. J’ai essayé de communiquer cette envie aux salles de cinéma, à la presse.

Dvdclassik : Est-ce que ce n’est pas trop dur de fonctionner tout seul ?

Marc Olry : Je suis tout seul sans être tout seul. C’est une structure très familiale (ma mère est la gérante, j’ai été aidé pour les fonds de départ par mon épouse, ma mère et un ami proche) et je m’appuie sur des gens compétents parce que je ne peux pas tout faire. J’ai un graphiste qui crée l’affiche et le dépliant. J’ai un monteur qui crée la bande-annonce : elle était au départ destinée aux sites internet mais on peut désormais, grâce au numérique, la projeter en salle. J’ai aussi un attaché de presse, c’est capital pour faire exister le film. Il se reconnait aussi dans Lost Films, c’est pour cela qu’on travaille ensemble, même si je n’ai pas beaucoup de budget. Pour le fonctionnement de la société, par contre, je suis tout seul. Il faut choisir le film, établir les contacts, les contrats, la programmation. Je m’occupe de gérer les relations avec les salles, les festivals, les organismes, d’envoyer des copies, des affiches, le matériel technique, etc. C’est une charge de travail qui s’ajoute à mon métier d’accessoiriste. Les films continuent de circuler dans les salles ou d’être demandés pendant que je travaille sur des tournages.

Dvdclassik : La rumeur a eu suffisamment de succès pour vous encourager à poursuivre…

Marc Olry : J’ai peut-être eu la chance du débutant. (rires) J’ai vraiment tout appris sur le tas, je questionnais mes amis distributeurs de patrimoine. Au sein de Madadayo je ne faisais pas autant de choses que cela. Je ne m’étais pas du tout collé à la programmation, qui est quand même le nerf de la guerre.

Dvdclassik : Justement, à partir du moment où vous avez choisi un film à distribuer, comment procédez-vous ?

Marc Olry : Un distributeur est un peu comme un éditeur de livres. Il faut d’abord aller à la source du matériel : pour acheter les droits d’un film je m’adresse à une société anglaise, Hollywood Classics, qui gère les classiques de certaines grandes majors américaines et qui va établir un contrat pour que je puisse exploiter le film en salle sur une durée de trois ou cinq ans. Je saurai tout de suite quel matériau est disponible : un négatif ou un inter-négatif en bon état pour tirer des copies neuves en 35mm, ou du matériel numérique (ou HD) pour pouvoir fabriquer des copies numériques. Ensuite, à partir de ce négatif ou du master numérique, j’achète des copies et je finance le sous-titrage. Ensuite, comme un éditeur qui place ses livres chez un libraire, je place mes films dans des salles art & essai. Il y a aussi un petit travail d’accompagnement, de frais de sortie, de communication (imprimer des affiches, faire travailler un graphiste et un attaché de presse, etc.).

Dvdclassik : Sur quel critère choisissez-vous le nombre de copies ?

Marc Olry : En tant que société de distribution, comme tous les maillons de la chaîne du cinéma, on peut aspirer à une aide du CNC. Pour demander cette aide, pour des rééditions, il faut tirer deux copies au minimum. La fabrication des copies a un coût, c’est parfois très cher. Je suis toujours sorti sur deux ou trois copies. Pour vous donner un ordre de prix : une copie 35mm de La Rumeur, non sous-titrée, était facturée 4000 $ ; Du silence et des ombres coûtait 6500 $. Je m’apprête à sortir La Fille de Ryan mais la copie numérique n’existe pas encore (au moment de l'entretien NDR), le film n’est jamais sorti en numérique. Il existe cependant des fichiers avec lesquels on va fabriquer le premier DCP, cela va me coûter 7000 $. Par contre, ensuite, le numérique est plus intéressant pour le distributeur : les duplications reviennent moins cher.

Dvdclassik : Alors qu’avant, le coût d’une copie 35mm était de combien ?

Marc Olry : A grande échelle, je ne sais pas. Mais quand je traitais avec les laboratoires américains c’était autour de 4000 $ la copie. Ensuite on grave les sous-titres sur la pellicule.

Dvdclassik : Et nous n’avons pas encore parlé des droits d’exploitation…

Marc Olry : Pour l’achat des droits, on paye un minimum garanti pour avoir le droit d’exploiter le film. Hollywood Classics, qui est un intermédiaire auprès du studio américain MGM-United Artists, me demandera 6000 $ pour être le seul en France, pendant trois ans, à pouvoir exploiter le film. Je finance ensuite le tirage des copies, ce n’est pas un package. On en revient à l’éditeur de livres : il paye une avance à son romancier mais ce sera à sa charge de fabriquer les livres. Les recettes seront partagées entre le libraire, l’éditeur et à l’auteur. C’est la même chose dans le cinéma : une fois que les frais sont remboursés, un pourcentage reviendra à Hollywood Classics. En sortant un film par an, en général pendant l’été, je suis sur un rythme tranquille et régulier.

Dvdclassik : Justement, pourquoi sortez-vous vos films pendant l’été ?

Marc Olry : C’était pendant très longtemps la période propice aux sorties de patrimoine. Mais aujourd’hui, même s’il y a toujours un peu plus de sorties pendant l’été, les reprises sortent tout au long de l’année.

Dvdclassik : Comment faites-vous pour que vos films soient projetés ?

Marc Olry : Je contacte les salles. J’essaye de proposer une copie dans une salle parisienne et une copie en province. Dans le fonctionnement de l’aide du CNC, ils demandent deux copies pour être présent à Paris et en province. On regarde le calendrier des sorties et, en fonction des salles qui aiment le film, on arrête une date de sortie qui soit la meilleure pour faire exister le film sans trop se marcher sur les pieds. Par exemple l’année dernière, le 11 juillet, il y avait cinq ou six reprises. Stella, un film un peu difficile, un film grec avec Melina Mercouri, est sorti la même semaine qu’une très belle rétrospective autour de John Cassavetes qui a eu beaucoup de presse ; il y avait aussi La Colline des hommes perdus de Sidney Lumet qui n’est pas non plus un titre évident à sortir, même s’il y a Sean Connery. Il est important de trouver de bons partenaires et la bonne date de sortie. Le travail du distributeur est de placer ses copies tout au long de l’année. Cela peut passer par des associations régionales qui vont fédérer plusieurs salles pour qu’une copie circule pendant plusieurs semaines. Certaines salles peuvent proposer toute l’année des séances de ciné-club hebdomadaires ou mensuelles, ou faire une programmation thématique. Il y a plein de manières de faire exister un film.

Dvclassik : En France, y a-t-il beaucoup de salles susceptibles de programmer des reprises ?

Marc Olry : Je n’ai pas de chiffre exact. Quand je sors La Rumeur ou Du silence et des ombres, j’essaie de les faire vivre sur près de 52 semaines, à peu près une année. Avec deux copies, je ne dis pas que je ferai 104 salles par an. Mais cela peut arriver. Il y a des salles avec lesquelles ont travaille régulièrement, d’autres avec qui il y a des rendez-vous manqués. L’exploitation d’un film de patrimoine peut se faire sur plusieurs années. Quand je sors Comment voler un million de dollars, en juillet 2011, je continue encore récemment d’en faire circuler une copie avec des associations comme CPA, en Aquitaine, ou Cinéphare, en Bretagne. Je n’avais jamais travaillé avec eux et d’un seul coup ils ont envie de ce film. Cinéphare organisait un cycle autour de la comédie au cinéma, avec Drôle de drame ou Le Pigeon.

Dvdclassik : Vous parliez tout à l’heure des copies destinées à Paris et à la province : quel est le rapport de fréquentation ?

Marc Olry : D’après mon expérience, je pense que le ratio est plus favorable à Paris pour une raison tout simple. Au moment de sa sortie à Paris, mon film sera pendant les premières semaines dans des salles qui le proposeront au rythme de 4 ou 5 séances par jour, 7 jours par semaine. Cela me fera un total de 20 ou 30 séances en une semaine. Tandis que le même film sera, par exemple, présenté au Majestic de Lille à raison de deux séances par jour. La comparaison est donc un peu faussée parce que l’offre de salle est beaucoup plus importante sur Paris par rapport à une ville de province.

Dvdclassik : Sentez-vous qu’il existe toujours un public pour le film de patrimoine ?

Marc Olry : Je pense qu’il y a toujours une envie. Elle passe d’abord par les salles, petites ou grandes, qui perpétuent cette envie, cela se sent. Il y a des régions où une seule séance de patrimoine par semaine fera 200 entrées quand je peux faire autant d’entrées en 10 séances à Lille ou à Nantes. Il n’y a pas de logique. Je pense qu’une salle sait à peu près jauger son public, savoir s’il est fidèle ou pas.

Dvdclassik : C’est aussi à l’exploitant de salle de donner l’envie au public.

Marc Olry : Oui et nous devons travailler ensemble. Cela n’a pas de sens de demander à une petite ville de faire 5 séances par semaine de Stella, un film grec, sans rien faire autour. Ce n’est pas payant. Il faut être à l’écoute des salles, de ce qui est possible et réalisable.

Dvdclassik : Vous avez sorti trois films américains, puis Stella. Pourquoi ce film ?

Marc Olry : C’est un hasard. J’étais en tournage en 2010 sur l’île de Milos, en Grèce, pour le dernier film de Brigitte Roüan Tu honoreras ta mère et ta mère. L’équipe était franco-grecque, je parlais beaucoup de cinéma avec une amie grecque, costumière et cinéphile. Je lui disais que je venais de sortir Comment voler un million de dollars et elle me racontait qu’elle l’avait revu en plein air à Athènes, juste avant de partir en tournage sur Milos. On parlait beaucoup de cinéma et c’était un mois après la mort de Michael Cacoyannis, l’un des piliers de la cinématographie grecque avec Théo Angelopoulos, qui a récemment disparu. Cacoyannis est assez peu connu en France. Mon amie costumière me dit : « Cacoyannis est mort, tu devrais t’intéresser à ses films. Stella est l’un de mes films préférés, un film culte en Grèce ». Je n’en avais jamais entendu parler.

Quand on a eu cette conversation, j’étais dans une période où je réfléchissais à mes prochaines sorties. Au même moment un autre ami, également d’origine franco-grecque, avec qui je parlais régulièrement du métier de distributeur, me disait : « Toi qui aimes les films perdus et les réalisateurs à redécouvrir, il faudrait que tu te penches sur la carrière de Cacoyannis qui vient de mourir. On connaît Zorba le grec, ses adaptations de tragédies grecques comme Electre ou Iphigénie, mais pour moi ses plus beaux films sont ses premiers, des mélodrames parmi lesquels il y a Stella. Si cela t’intéresse je peux te mettre en relation avec l’ayant-droit pour sortir le film ». C’était assez saisissant, cette espèce de signe où deux personnes que je connaissais depuis peu me parlaient du même film au même moment. Je me revois prendre l’avion à Athènes à la fin du tournage et trouver un dvd grec non sous-titré de Stella dans une boutique de l’aéroport. Je me disais : « Cela ne sert à rien de l’acheter je ne vais rien comprendre au grec »… Rentré en France, j’ai fait des recherches mais sans résultat. Mon amie costumière grecque m’a alors envoyé un lien pour voir le film sur internet et j’ai pu le voir sous-titré en anglais, avec plein de défauts (le son craquait, il y avait des rayures partout). Je ne sais pas pourquoi, j’étais peut-être en plein blues grec après mon retour en France, c’était aussi le début des évènements de la crise en Grèce : le film m’a parlé tout de suite, il m’a donné envie. En regardant Melina Mercouri, c’est comme si je voyais Ava Gardner, Bette Davis ou Ana Magnani : une femme à poigne, une femme fatale qui prend son destin en main. Bien que ce soit un beau film, je me disais bien que cela n’allait pas être simple. Un film de Cacoyannis avec Melina Mercouri, ce n’est pas un film avec Audrey Hepburn.

Dvdclassik : Ce ne fut pas non plus aussi simple d’obtenir du matériel exploitable…

Marc Olry : Le film était sorti en France mais je n’avais pas réussi à en trouver une copie 35mm, ni dans les cinémathèques, ni dans les laboratoires. Nous parlions tout à l’heure des moyens de faire exister un film : nous envoyons aux exploitants de salle un dvd. Ce n’est pas l’idéal mais c’est le plus pratique : on ne peut leur envoyer à chacun une copie 35mm pour qu’ils la projettent dans leurs salles. Evidemment, quand il s’agit de grands titres comme La Mort aux trousses, ils n’ont pas besoin que je leur envoie ce dvd. Mais pour un titre méconnu c’est indispensable. Et mon gros souci sur Stella, c’est que je n’avais pas d’éléments pour fabriquer ce dvd.

Dvdclassik : Parce qu’avant de posséder des droits d’exploitation, vous testez le film auprès des exploitants ?

Marc Olry : J’avais envie de savoir si cette idée un peu folle était possible, si je n’étais pas le seul à aimer le film, si je pouvais le faire partager. Cela peut être un piège : si l’on se retrouve tout seul avec un investissement financier assez lourd, c’est un peu délicat. D’où la nécessité que l’on parle du film dans un magazine ou sur un site comme le vôtre. J’espérais donc avoir des retours sur le film, des sentiments d’exploitants, d’amis proches. Je savais qu’il existait du matériel à Athènes mais ce qui m’embêtait c’était de ne pas avoir de support pour le montrer. J’ai continué mes recherches et j’ai trouvé aux Archives Françaises du Film qu’il existait un contretype. Mais il aurait fallu faire des tests pour constater l’état des éléments, savoir s’il pouvait servir et éventuellement en tirer des copies. J’ai continué mes recherches auprès de la société de sous-titrage avec laquelle je travaille, LVT, et leur ai demandé s’ils n’avaient pas travaillé récemment sur Stella. Il se trouve qu’ils avaient fait un sous-titrage en 1990 pour une diffusion sur Arte. J’ai donc contacté la chaîne et leur ai demandé une duplication. En la visionnant, je me suis rendu compte qu’il s’agissait du même master que le dvd vendu en Grèce : il avait la même qualité, les mêmes rayures, le même son qui craquait. Ce n’était pas diffusable : en tant que distributeur notre travail est de ressortir des films dans de bonnes conditions, si possible dans des copies neuves. Avec ce master-là, c’est comme si je ressortais la copie d’un film français des années 30, un vieux Renoir ou un vieux Carné qui aurait circulé en salle depuis des années.

Je me suis donc mis en relation avec la sœur du réalisateur, présidente de la Fondation Cacoyannis à Athènes. C’est un lieu de théâtre, de cinéma, qui s’occupe également de gérer le catalogue des films. Cette dame vit entre Paris et Athènes, ce qui m’a permis de la rencontrer. Elle a plus de 80 ans et était très touchée qu’un petit français s’intéresse à ce film. Elle a facilité les choses avec la Fondation à Athènes et le laboratoire grec où était déposé le négatif. Au départ je pensais tirer des copies 35mm mais je me suis vite rendu compte que le nombre de salle projetant du 35mm était devenu dérisoire par rapport à celles qui étaient passées à la projection numérique. Il me fallait donc numériser le film car aucun fichier numérique n’existait pour Stella. J’avais un négatif brut, avec ses défauts et l’usure du temps. J’ai financé une restauration avec le laboratoire grec qui m’a fait une petite fleur sur le devis grâce à la Fondation Cacoyannis. J’ai crée un nouveau master bien meilleur que celui existant en Grèce alors que le dvd continue de se vendre là-bas, qu’il est toujours diffusé à la télévision grecque. On est dans un cas de figure un peu à part : c’est le cadet de leur souci, en ce moment, d’investir dans la conservation de leur patrimoine cinématographique même s’ils continuent à produire quelques films chaque année. Quand on parle de restauration et de numérisation de film, cela peut être pris en charge par des mécènes, des fonds extérieurs, des cinémathèques, des festivals ou des laboratoires. Ce fut par exemple le cas pour Lola Montès avec la Cinémathèque Française et Technicolor ; ou encore le travail sur les films de Jacques Tati, qui sont régulièrement restaurés. Il y a souvent des gens très vigilants derrière ces campagnes de restauration. Il y a eu récemment les cas d’Agnès Varda ou Jacques Demy parce qu’on organise des rétrospectives qui suscitent l’envie de financer cela. Mais c’est très rare : même les distributeurs qui ressortent en salle des versions restaurées arrivent après un travail qui est déjà fait, qui a déjà été financé. Ils ne font que racheter des droits et payer des copies, ils ne sont pas à la source. Sur Stella, c’était un peu lourd pour ma petite structure. Mais cela m’a aussi permis de négocier avec l’ayant-droit grec les droits pour la télévision, la salle et le dvd dans les pays francophones - même si je n’ai encore jamais édité de dvd.

Dvdclassik : Stella était une véritable contre-programmation…

Marc Olry : C’était un choix différent. J’ai d’abord sorti La Rumeur puis Du silence et des ombres qui étaient des vrais films difficiles, plus rares, mais avec des stars et un potentiel commercial. La Rumeur a eu un très bel accueil public, critique et professionnel. Les salles l’ont défendu. Cela s’est encore mieux passé pour Du silence et des ombres, ce fut un vrai beau succès. C’est un film qui continue de circuler. Dans le choix de ma troisième sortie, j’essayais de trouver de belles idées, de poursuivre cette voie. J’ai fait un choix plus classique et « commercial », plus grand public,  puisque j’ai ressorti Comment voler un million de dollars qui était aussi avec Audrey Hepburn et Peter O’Toole (mon film préféré étant Lawrence d’Arabie, ça me parlait aussi). Le film avait du piquant et une fraîcheur, il fonctionnait bien. Bizarrement il a rencontré un peu moins de presse, un peu moins de salles et un peu moins de public. Je croyais avoir peut-être péché par orgueil, j’ai voulu revenir à des fondamentaux. J’ai choisi un film plus « lost », plus rare, avec Stella. Je le trouve très moderne et aussi important à remontrer que mes précédentes sorties par ce qu’il aborde et ce qu’il montre. Mais si vous êtes un cinéphile lambda et que vous ouvrez votre programme, un film grec de 1955 ne vous parlera pas beaucoup, sauf à la génération qui se souvient du personnage et de l’icone Melina Mercouri. On ira moins facilement le voir par rapport à des œuvres qui parlent immédiatement aux gens comme La Porte du paradis.

Dvdclassik : Stella a beaucoup moins bien marché…

Marc Olry : Ce fut plus difficile, il est toujours en circulation. C’est un travail de plus ou moins longue haleine et de rencontres mais, au milieu de tout cela, il y a toujours des petits miracles, des salles avec qui je n’avais jamais travaillé qui m’appellent, des noms de ville que je ne connaissais pas dont les cinémas demandent le film. Et je suis ravi à chaque fois car quelqu’un a entendu parler du film et en a eu envie. Donc le travail a été fait, il reste maintenant à faire venir le public et ce n’est jamais gagné.

Dvdclassik : Comment analysez-vous l’insuccès de Stella ? Le public n’est-il pas seulement réceptif au cinéma américain ? A-t-il encore de la curiosité ?

Marc Olry : Le film n’a eu aucune presse, sauf votre très beau soutien dans Dvdclassik ou encore quelques lignes dans Le Canard enchaîné, le Pariscope…

Dvdclassik : Cela veut-il dire que la presse ne s’y intéresse pas ?

Marc Olry : Je pense qu’il y a un manque de curiosité. Bizarrement, cela passe beaucoup par internet et des cinéphiles qui ont cette curiosité et qui vont la communiquer. Je ne sais pas à quel point c’est payant mais on se rend compte que les médias classiques prennent moins de risque et vont vers l’évidence. Il n’y a pas vraiment de place dédiée au cinéma de reprise. Et le 11 juillet, jour de la sortie de Stella, ils vont davantage parler de la rétrospective Cassavetes - une fois de plus je n’ai rien contre Cassavetes - alors que c’est un réalisateur qu’on a beaucoup vu. On se dit : « C’est dommage que l’on ne parle pas de mon petit film qui mériterait peut-être d’être davantage mis en valeur ». On est dans un rapport de frilosité. C’est du papier, de l’espace, il faut plaire au plus grand nombre.

Dvdclassik : C’est peut-être aussi plus simple pour la presse de parler de Cassavetes une énième fois, parce qu’on en a tellement parlé. Cela devient un automatisme…

Marc Olry : Cela tient à des choses très futiles : mon attaché de presse va relancer les journalistes, j’organise les projections de presse avec envoi de cartons imprimés, en plus de faire des mailings par internet. Mais on se retrouve ensuite avec cinq, dix ou quinze personnes dans la salle, quelques amis, des sites internet. On envoie parfois cinq ou huit dvd aux rédacteurs de Télérama, des Inrockuptibles et il ne se passe rien derrière. Une chose est sûre : on sent l’envie quand elle est là. Quand je sors Du silence et des ombres au mois de juillet je sais déjà que plusieurs médias ont envie du film. Mais ce n’est jamais gagné.

Dvdclassik : Est-ce que l’originalité de l’affiche n’a pas eu une influence sur l’insuccès de Stella ?

Marc Olry : J’aime beaucoup l’affiche, elle montre Melina Mercouri seule, sur un lit, après l’amour. C’est une photo très fidèle à l’esprit du film. Avec un code couleur qui évoque la Grèce…

Dvdclassik : Vous cherchez sur vos affiches quelque chose d’assez moderne, assez éloigné de l’original.

Marc Olry : L’idée est de traiter systématiquement le film classique comme un nouveau film, ne pas reproduire ce qui a déjà été fait. Cela n’a pas de sens sauf dans des cas incontournables. A l’époque de Madadayo nous nous étions posé la question pour Planète interdite. Dans l’imaginaire collectif, c’est Robbie le robot qui a dans ses bras Ann Francis. C’est dur de passer derrière une imagerie aussi forte.

Dvdclassik : Stella était donc votre premier film diffusé en numérique…

Marc Olry : Oui, c’est une autre forme d’exploitation. Une copie numérique est une sorte de disque dur. Chez vous, après avoir importé un CD sur votre ordinateur, vous pouvez écouter la musique indéfiniment et vous n’avez plus besoin de ce CD. C’est aussi cela une copie numérique : un fichier qu’une salle va mettre dans un serveur pour le projeter sans qu’il ait besoin d’être physiquement présent dans la cabine de projection, comme l’étaient les bobines 35mm. Pour pouvoir lire ce fichier, les exploitants ont besoin d’une clé sous forme de code, un mot de passe spécifique à la semaine et aux heures de séances où doit être programmé le film. C’est comme cela que les distributeurs protègent les nouveautés qui sortent. J’ai pris le parti de ne pas crypter Stella, de ne pas mettre de clé, si bien qu’une fois chargé dans leur serveur, la salle peut projeter le film quand elle le souhaite.

Dvdclassik : Vous repartez donc cette année avec La fille de Ryan.

Marc Olry : Les acacias avait ressorti le film dans une copie 70mm, dans les années 90, mais il n’y a pas eu de vraie ressortie depuis 1984.

Dvdclassik : Même s’il est visible en dvd depuis longtemps, il y a là un réel avantage à le découvrir sur grand écran…

Marc Olry : Je cherchais depuis quelques mois un film qui me tienne à cœur. J’avais plein d’envies, mais l’idée de La Fille de Ryan m’est venue au dernier moment. J’avais très envie de sortir Lawrence d’Arabie, qui est mon film préféré, et qui fêtait en plus ses 50 ans en 2012. Je trouvais dommage que le film restauré et présenté dans plusieurs festivals (à Cannes Classics, au Festival Lumière à Lyon) n’ait pas droit à une sortie française. Ce fut un peu compliqué, je n’ai pas pu obtenir les droits. J’ai donc continué à chercher mais il fallait que je me concentre sur un film qui avait du matériel numérique à disposition. Les grosses majors américaines, comme les sociétés françaises, devront numériser leurs films s’ils veulent continuer de les exploiter. Les studios américains, même s’ils ont un catalogue de patrimoine, des classiques, des films phare, n’ont pas systématiquement financé des éléments pour fabriquer des copies numériques.

Dvdclassik : Pensez-vous déjà à des futures sorties ?

Marc Olry : Oui, plein ! Il y a un film que j’adore, que j’ai découvert il y a plus de trois ans, casse-cou comme pouvait l’être Stella et très proche de La Fille de Ryan. Il s’agit de Loin de la foule déchaînée de John Schlesinger, un film épique, romantique, avec Julie Christie et Terence Stamp, Peter Finch et Alan Bates. C’est une adaptation de Thomas Hardy, l’auteur de Tess. J’y ai pensé plein de fois et l’avais même proposé à des salles, à l’époque où on était encore en 35mm. Il n’y a toujours pas de matériel existant pour le sortir en numérique. J’étais très content lorsque Tamasa a sorti les trois premiers films anglais de Schlesinger en salle. On le connaît surtout pour ses films américains, Macadam Cowboy ou Marathon Man, et Tamasa a fait un très beau travail. Pour moi, Loin de la foule déchaînée est le chaînon manquant entre La Fille de Ryan et La Leçon de piano, l’un de mes films préférés : des histoires d’amour romanesques, en costume, où la nature a beaucoup d’importance. Inconsciemment j’ai donc pensé à La Fille de Ryan et, cette fois-ci, j’ai obtenu les droits et la possibilité d’obtenir une copie numérique. Carlotta avait fait un superbe travail il y a deux ans en ressortant six films anglais de David Lean. Il avait eu droit à une très belle rétrospective au Festival de la Rochelle, mais avec une copie de La Fille de Ryan en très mauvais état. Ce sont des partenaires fidèles, La Fille de Ryan a été présenté au Festival de la Rochelle. C’est un très beau rendez-vous, avec des rétrospectives (Joseph Losey, Raoul Walsh, etc.). Les gens font la queue de 10h à 22h pour voir un Raoul Walsh. Il y avait 400 personnes à une séance de Stella à 10h du matin et cela fait vraiment chaud au cœur.

Dvdclassik : Il y aurait donc un effet festival ?

Marc Olry : C’est un rendez-vous important. Et comme je sors mes films au mois de juillet, c’est important d’être au Festival de la Rochelle ou au festival Paris Cinéma qui présente une dizaine de reprises d’été en avant-première. C’est un petit coup de projecteur au milieu de toutes ces manifestations.

Dvdclassik : Quel est votre rêve de sortie impossible ?

Marc Olry : Il y a plein de films que j’aime et que j’ai envie de faire. Avant de sortir La Fille de Ryan, je m’étais vraiment ouvert l’esprit. J’ai vraiment élargi mon panel avec le film grec. On m’a proposé des films rares, des films italiens, des choses différentes. Je ne suis pas du tout fermé sur les films mais c’est important d’avoir le contact avec l’ayant-droit pour établir un contrat et obtenir du matériel. C’est un travail de longue haleine quand on a envie de faire un film qui n’est pas sorti depuis longtemps : le réalisateur ou le producteur sont peut-être morts, on ne sait pas à qui s’adresser, il faut faire des recherches. C’est un temps difficile à obtenir quand on est une petite structure comme la mienne. C’est pour cela que l’on va vers la facilité en s’adressant à des détenteurs de catalogues importants comme Hollywood Classics ou Studiocanal. Ce que j’ai pu faire avec Lost Films, en sortant La Rumeur ou Du silence et des ombres, c’est aussi donner un coup de projecteur sur un réalisateur, refaire découvrir Robert Mulligan que j’aime beaucoup. L’un de ses films est très rare, invisible et très bizarre, mais j’aimerais beaucoup le faire : Une Certaine rencontre, avec deux icones du cinéma, Steve McQueen et Natalie Wood. C’est un film des années 60, en noir & blanc, avec une musique d’Elmer Bernstein, qui aborde le thème de l’avortement, avec un Steve McQueen un peu fragile.

Il a tourné un autre film avec Robert Mulligan, Le Sillage de la violence, que l’on n’a jamais vu et qui mériterait d’être montré. Ce sont des petites pépites que j’aimerais bien sortir mais il n’existe pas de matériel. Ce sont des films Paramount et c’est un peu compliqué avec eux, il n’y a pas toujours la source des ayant-droits. C’est un peu en train de se débloquer. Il y a un autre film que j’aime beaucoup mais qui serait très difficile à sortir, car peu grand public : L’Opération diabolique avec Rock Hudson que j’ai découvert par hasard. Le scénario est hallucinant. Mais là non plus il n’existe pas de matériel, ce qui existe n’est même pas assez bon pour en tirer des copies 35mm. Quand on sort un film, on a toujours envie d’avoir LA bonne idée. Et c’est toujours rageant de voir quelqu’un d’autre sortir un titre qu’on avait essayé d’obtenir. Cela fait longtemps que j’essaie d’obtenir Une certaine rencontre. Je suis presque le seul à m’être intéressé à Robert Mulligan, quand tout le monde finit par faire des réalisateurs phare comme Wilder ou Aldrich.

Dvdclassik : Escalier interdit de Mulligan était ressorti il y a quelques années.

Marc Olry : Oui, j’allais en parler. Quand je me suis penché sur Mulligan, après avoir adoré Du silence et des ombres, j’ai revu un certain nombre de ses films, d’autres que je ne connaissais pas du tout. Même pour un classique comme Un été 42, l’un des plus grands succès mondiaux de son auteur, il n’existe pas de matériel pour tirer des copies. Même l’édition dvd est très moyenne. Dans les vrais coups de cœur, j’ai demandé il n’y a pas longtemps Escalier interdit mais il n’existe pas de copie numérique, seulement une copie 35mm en stock chez Warner. A l’époque de la sortie d’Entre les murs, la Palme d’Or réalisée par Laurent Cantet, j’en ai parlé à la salle Le Grand Action, chez qui j’avais sorti Du silence et des ombres. Ils l’ont exceptionnellement programmé dans la foulée de la sortie du Cantet, en 35mm.

Dvdclassik : Malgré ses qualités, la projection numérique semble être, pour l’instant, un sérieux obstacle à la diffusion du patrimoine. C’est une problématique inattendue…

Marc Olry : C’est un peu pervers, c’est vrai. On pourrait toujours obtenir du matériel 35mm mais on ne pourrait pas le projeter. Les salles françaises ne sont plus équipées. Les rares établissements qui ont conservé leurs projecteurs n’ont plus envie de les faire fonctionner, leur utilisation étant beaucoup plus compliquée qu’un simple branchement de câble USB sur un serveur... quand ça marche ! Parce qu’il ne faut pas oublier que cela peut buguer, les clés pour ouvrir les fichiers peuvent ne pas être bonnes, être périmées. Il y a encore plein de soucis à régler. Mais le support a des avantages, il ne s’abime pas, il peut voyager facilement (plus simple que de transporter huit bobines en fer), etc. Comme il y a beaucoup d’acteurs sur le marché de la distribution, beaucoup de films sortent. Il faut piocher dans un catalogue réduit mais il va augmenter au fur et à mesure. Il faut se tenir au courant, relancer les ayants-droit parce qu’un film n’est pas numérisé en octobre mais il le sera peut-être quelques mois plus tard. Un dernier exemple : mon graphiste aime beaucoup Deux filles au tapis de Robert Aldrich, l’histoire de deux catcheuses. C’est un film qui a ses défauts et ses qualités mais j’étais un peu tombé sous le charme. Lorsque je l’ai demandé on ne pouvait que tirer des copies 35mm. Et j’apprends que Swashbuckler, un distributeur français, l'a sorti au mois de juin. Des copies numériques ont été fabriquées entre-temps...

Tous nos remerciement à Marc Olry pour sa disponibilité et son enthousiasme.

Par Stéphane Beauchet et Olivier Bitoun - le 12 août 2013