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Livres

dictionnaire du cinéma fantastique et de science-fiction

416 pages
Éditions Vendémiaire
Octobre 2014

On connaît déjà bien dans ces colonnes Frank Lafond, auteur de Jacques Tourneur, les figures de le peur (2007), Joe Dante, l'art du je(u) (2011) ou encore pour sa direction d'ouvrages collectifs comme George A. Romero, un cinéma crépusculaire (2008). A la lecture de ces différents titres, on ne sera pas surpris de le voir s'intéresser une nouvelle fois au fantastique (1), et ce dictionnaire peut être vu comme l'aboutissement de nombreuses années passées à réfléchir et étudier ce genre. Deux ans de travail lui ont été nécessaires à l'élaboration de ce nouvel ouvrage. Deux ans à revoir les films, à écrire sur eux, à se replonger complètement dans ces deux genres si vastes que sont le fantastique et la science-fiction. (2)

Comme l'indique Frank Lafond en préambule, il ne s'agit pas ici d'une encyclopédie mais plutôt d'une étude prenant la forme d'un dictionnaire. Avec ses 300 entrées (3), l'auteur ne vise donc pas l'exhaustivité. Ce qu'il nous propose, c'est un voyage subjectif dans le genre, voyage rendu ludique par la succession de notules dans lesquelles le lecteur prendra plaisir à se promener. Le DCFSF n'est pas un ouvrage que l'on utilisera forcément pour faire une recherche sur un titre, un auteur ou un thème ni que l'on lira d'une traite, de la première à la dernière page. C'est plutôt un livre dans lequel on se promènera au fil de ses envies et des noms qui nous viennent à l'esprit. On y rentre avec une idée et l'on poursuit sa lecture en rebondissant sur une autre notule, la balade se trouvant facilitée par un système de renvois. On trouve en effet à la fin de chaque entrée une liste de mots-clefs qui pointe vers d'autres chapitres du dictionnaire, moyen fort agréable de faire son chemin de texte en texte et d'aller vers des sujets auxquels on n'aurait pas pensé de prime abord. Ni œuvre somme, ni essai universitaire, le DCFSF est donc un livre que l'on picore. On le prend d'abord pour voir ce que l'auteur dit de tel film ou de tel auteur puis on se retrouve entraîné vers d'autres articles, chaque consultation devenant un nouveau voyage dans le genre. Cet aspect ludique fait fonctionner à plein la curiosité du lecteur, le pousse à confronter sa cinéphilie à celui de l'auteur et surtout évite toute lassitude car chaque plongée dans le livre s'avère différente et imprévisible. De quoi faire du DCFSF un classique de toute bonne bibliothèque consacrée au cinéma !

On rentrera donc dans ce dictionnaire, au choix, par un titre de film ou de série (les deux sont traités), le nom d'un réalisateur, un procédé cinématographique (flash-back, found footage...) ou un thème. Cette dernière catégorie regroupe plusieurs choses : figures du genre (vampires, robots, vaudou...), mouvements esthétiques (expressionnisme), images récurrentes (main, lunettes noires...), sujets (fertilité, famille, rêve...), sous-genres (film catastrophe, cyberpunk...). Autant d'entrées qui racontent aussi bien l'histoire des formes qu'elles mettent à jour les outils de grammaire cinématographique qu'utilise le genre pour susciter l'effroi, la tension, la peur, pour obtenir ce sentiment d'inquiétante étrangeté et cette suspension d'incrédulité indispensables à son bon fonctionnement.

L'ensemble constitue un corpus de textes toujours érudits et documentés. Surtout - et c'est là que l'on se rend compte que le terme dictionnaire ne renvoie finalement qu'au système de classement alphabétique - ce ne sont pas de courtes notules qui nous sont proposées mais de véritables études, fouillées, personnelles et pertinentes. S'il se défend de faire ici œuvre de critique, on devine tout de même les goûts de l'auteur, ses inclinaisons, ses réticences, ce qui donne un aspect subjectif à ce travail qui dépasse ainsi la simple érudition pour laisser transparaître un regard de cinéphile passionné.

Si les textes sont de longueur variable, Lafond propose donc la plupart du temps de longues analyses des films et lorsqu'il aborde un cinéaste, il met en avant les grandes thématiques de son oeuvre avec un impeccable esprit de synthèse. Pour ce qui est des thèmes, les études sont tout aussi approfondies, Lafond reliant de manière intelligente les films entre eux et ne se contentant pas d'en lister un maximum. C'est l'un des grands intérêts de ce dictionnaire que de tisser des liens entre les films et les auteurs, de déceler l'influence d'untel sur untel, de montrer comment un film trouve son origine dans une œuvre a priori très éloignée historiquement ou géographiquement.

On aurait beau jeu de noter les références manquantes, comme Battlestar Galactica (la série de 2004, sommet de la SF), Starship Troopers ou encore le cinéaste J.J. Abrams. Mais si les choix opérés font que l'on pousse parfois un soupir de déception en notant l'absence d'un film ou d'un auteur de chevet, à d'autres moments on se frotte les mains de voir apparaître les plus rares Pupi Avati ou Segundo de Chomon. Ainsi se côtoient grands noms du cinéma et auteurs plus obscurs, films célébrés et pépites méconnues, sous-genres ou thèmes emblématiques et entrées singulières. Une sélection qui s'affranchit des carcans, qui traite aussi bien du cinéma d'exploitation mexicain que des œuvres clefs du septième art, et ce sans que l'auteur ne tombe dans le piège de tout placer sur un même plan ou encore de descendre artificiellement des classiques afin de surévaluer des films méconnus.

De plus, si Frank Lafond fait des choix que l'on pourrait parfois trouver étranges en premier lieu (au hasard, pourquoi un chapitre sur Source Code et une simple citation pour Strange Days ?), on se rend compte à la lecture de l'ouvrage que ce sont ces choix qui rendent l'ensemble pertinent et cohérent. Chaque entrée permet ainsi d'explorer un nouveau sujet et d'ainsi évoquer de manière complète le fonctionnement du genre, ses grandes tendances et son évolution à travers le temps. Lafond étudie ainsi ses mutations au gré des changements de mode et de l'évolution du regard du spectateur. Il regarde comment agit sur lui le contexte social, politique et économique, ou encore l'incidence directe des évolutions technologiques. Du cinéma muet aux films contemporains en numérique 3D (Avatar, Gravity), en passant par les productions Hammer et Universal (qui n'ont pas droit à des entrées mais qui sont constamment évoquées et étudiées au fil des pages), on peut ainsi suivre les constantes évolutions formelles et thématiques du genre. Apparition d'un auteur, irruption d'un film matriciel, mode lancée par un studio, contexte politique ou social - on sait combien le genre réagit en direct à l'humeur du temps, aux angoisses et aux peurs de nos sociétés - ou encore mise en place d'un système de production ou innovation technique : les raisons sont multiples pour expliquer pourquoi le fantastique et la science-fiction sont des genres qui ne cessent de se réinventer. Mettre à jour les différents mécanismes de cette évolution : c'est ainsi que l'on pourrait définir l'objet premier de cet ouvrage.

Toujours précis et clair, Frank Lafond propose un ouvrage qui pourra être apprécié aussi bien par les amateurs endurcis de cinéma fantastique et de science-fiction que par les néophytes qui y trouveront un guide idéal pour découvrir et faire leur chemin dans ces genres foisonnants.


(1) Dans son avant-propos, Frank Lafond explique qu'il circonscrit dans le présent ouvrage le champ du fantastique aux films répondant à la définition de Tzvetan Todorov, à savoir des films où l'on retrouve une "hésitation entre explications rationnelle et surnaturelle, applicables à un même évènement".
(2) Comme le titre de l'ouvrage l'indique, Frank Lafond étudie ici le Fantastique et la Science-fiction. Pour simplifier, nous parlerons dans cette chronique du genre au singulier. A noter qu'il exclue de son champ d'investigation les films d'horreur pure ainsi que l'heroic fantasy et la fantasy.
(3) Le site Fabula a recensé la liste des entrées.

En savoir plus

A lire : Entretien avec Franck Lafond sur Sueurs Froides
Le site de Frank Lafond

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