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Livres

Dans les griffes de la Hammer

Un livre de Nicolas Stanzick

Broché / 490 pages
Editeur : Bord de l'eau
Collection : Ciné-Mythologies

Date de sortie : 19 juin 2010 (2ème édition revue et augmentée)
Prix Indicatif : 30 euros

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Sorti une première fois en 2008, l’ouvrage Dans les griffes de la Hammer avait permis à l’auteur, Nicolas Stanzick, de composer un superbe portrait de la France découvrant un cinéma fantastique et de la transgression jusqu’à alors trop peu connu de la population. De nombreux ouvrages sur la plus mythique des firmes britanniques ont vu le jour, mais pour la plupart en langue anglaise. Parmi les plus récents et les plus documentés, citons le très bon The Hammer Story, récapitulant l’ensemble de la filmographie hammerienne, et le très émoustillant Hammer Glamour, faisant la part belle aux jolies femmes ayant participé aux productions de la firme. De l’informatif donc, avec moult anecdotes, belles photographies et autres reproductions d’affiches, mais en langue anglaise. Or, quand l’éditeur Scali annonce la sortie du premier ouvrage français consacré à la Hammer Films, cela crée l’évènement. De plus, Nicolas Stanzick ne se contente pas d’offrir un florilège d’informations sur l’histoire de la Hammer, mais emprunte une toute autre direction. Car si l’ouvrage doit être en langue française, écrit par un Français, autant qu’il se concentre sur une part historique capitale de l’importance cinématographique de la Hammer Films, c'est-à-dire sa réception en France.

En effet, tombant au beau milieu d’une guerre intellectuelle entre différentes castes de cinéphiles (je simplifie volontairement à dessein pour résumer, certes un peu grossièrement), les films d’horreur de la Hammer créent un double impact : un affrontement extrêmement vif entre les cinéphiles, et surtout le dépucelage de la France par le cinéma fantastique. Les productions de la Universal, entre autres, n’ayant que rarement eu les honneurs d’une exploitation en salles dans l’Hexagone, c’est donc avec étonnement, et avant tout un immense parfum de nouveauté, que les Français accueillent cette vague de films d’horreur gothique inaugurée par Frankenstein s’est échappé de Terence Fisher, en 1957. A partir de cette année-là, et ce jusqu’au début des années 1970, la Hammer va fermement opposer défenseurs et détracteurs, créant également un courant d’amoureux du cinéma fantastique alors inédit. Du cinéma transgressif, aux thèmes cinglants et aux images sanglantes, mené par des metteurs en scène rompus aux budgets les plus étriqués et aux calendriers de tournage les plus restreints. De Freddie Francis à Roy Ward Baker, en passant bien entendu par Terence Fisher (le plus grand de tous, aujourd’hui à raison considéré comme un auteur), la Hammer rayonne sur toute l’Europe, ainsi qu’aux USA. Interprétant des rôles inoubliables, Peter Cushing (le baron Frankenstein) et Christopher Lee (le comte Dracula) deviennent instantanément des stars. A leurs côtés figurent les plus belles femmes de l’époque : Susan Denberg, Linda Hayden, Julie Ege, Veronica Carlson, Valerie Leon, Caroline Munro, Ingrid Pitt, Barbara Shelley, Madeline Smith… La Hammer réussit un savant alliage d’érotisme, de peur et de baroque, au sein de couleurs très appuyées. Du jamais vu.

C’est à propos de tous ces éléments, et de bien plus encore, que Nicolas Stanzick propose une étude ciselée, précise, résultat de plusieurs années de travail. Il construit son ouvrage dans un ordre chronologique respecté à la lettre, suivant des thèmes clairement définis, en s’appuyant sur une somme documentaire très impressionnante (critiques de l’époque, réactions journalistiques, magazines, livres, archives…) et sur les témoignages d’une douzaine de véritables connaisseurs du genre, tous historiens du cinéma et/ou cinéphiles passionnés. Le texte de Stanzick est toujours convaincant, grâce à un recul salvateur et à un regard réfléchi sur cette époque. Il cite les films gothiques de la Hammer un par un, revenant sur leurs sorties respectives, sur les avant-premières, les critiques incisives des détracteurs et la passion réactive des défenseurs. Non seulement, ce livre sur la Hammer s’avère unique en son genre de par le point de vue qu’il épouse, mais il devient également par ce biais un document historique précieux sur une époque cinéphile de grande importance. Dépassant même le cadre hammerien qu’il dresse page après page, Dans les griffes de la Hammer est à tout point de vue un ouvrage unique sur l’histoire du cinéma de genre en France.

Malheureusement mal compris par l'éditeur Scali, l’engouement autour de sa sortie aura vite raison des ventes du livre, tiré à peu d’exemplaires et épuisé en à peine deux mois. L’éditeur met cependant la clé sous la porte, laissant alors vaquant les droits du livre. Mais le destin fait bien les choses et un éditeur consciencieux (Le Bord de l’eau) rachète les droits et procède à un retirage. Cependant, loin de n’être qu’une simple remise en rayons du même ouvrage, Dans les griffes de la Hammer réapparait lifté, augmenté, encore plus passionnant.

Tout d’abord, on retrouve la structure première du livre tel qu’il était déjà présenté en 2008. Ainsi ré-accède-t-on aux deux parties principales qui le composaient auparavant : une première partie (environ 180 pages) concernant la réception des films de la Hammer en France, et une seconde partie composée de douze entretiens avec des personnalités cinéphiles françaises ayant bien connu le phénomène à sa sortie (environ 200 pages). Toutefois, les changements apportés sont légion. La mise en page est bien meilleure, plus claire, mieux espacée, mettant davantage en valeur le texte de Stanzick en rapport avec les nombreux extraits qui parcourent son étude. Les polices d’écriture employées pour les titres et le texte sont beaucoup plus agréables, donnant aussi une identité plus forte à l’ouvrage. Les nombreuses coquilles présentes dans l’ancienne édition sont désormais corrigées (les fautes d’orthographe et la retranscription de certains titres de films), et il ne me semble pas en avoir relevé à nouveau. Autre changement, et pas des moindres : les très nombreuses notes figurent désormais en bas de page, ce qui constitue un plus indéniable. Il n’y a plus besoin de se référer à la fin du livre, un réflexe qui était assez fastidieux à la longue. Ensuite, concernant le fond, les ajouts sont tellement nombreux qu’il serait trop difficile de tous les cibler. Parmi les plus importants d’entre eux, notons une préface inédite de Jimmy Sangster, scénariste de la Hammer (de grande valeur, proposée en traduction française et en version originale… chapeau à l’éditeur !), énormément d’ajouts ponctuels sur les textes déjà écrits (précisions, éclaircissements…), de nouveaux paragraphes entiers ici et là, sans oublier des arguments parfois étayés sur des pages entières nouvellement apparues. L’étude comble ainsi certaines lacunes (rares) que l’on pouvait éventuellement trouver précédemment. Plus complet, plus intéressant, plus pertinent.

En seconde partie, les dix entretiens sont de nouveaux présentés, avec notamment deux ajouts supplémentaires, portant ainsi le nombre de ces entretiens à douze. On retrouve donc les passionnants entretiens avec Michael Caen, Jean-Claude Romer, Jacques Zimmer, Alain Schlockoff, Norbert Moutier, Christophe Lemaire, Jean-François Rauger, Francis Moury (tous des cinéphiles passionnés, confrontés directement au genre, selon les générations, certains étant plus jeunes que d’autres), et enfin Noël Simsolo et Gérard Lenne (historiens du cinéma plus généralistes, mais intéressants quand il parviennent à repositionner l’importance de la Hammer dans un contexte cinématographique plus général). Chaque entretien est passionnant à lire, de Michel Caen (qui connaissait Terence Fisher) à Alain Schlockoff (créateur, entres autres, du magazine L’Ecran fantastique, mais aussi de feu Fantastyka), en passant par Norbert Moutier (au parler toujours très franc) et Francis Moury (réellement concerné par un genre qu’il connait sur le bout des doigts)… Les deux nouveautés concernent les entretiens avec Bernard Charnacé, dont la passion pour Peter Cushing le mènera à rencontrer ce dernier chez lui (une histoire très émouvante déjà narrée dans le sublime et très rare Fantastyka n°9, un numéro exceptionnel sur l’acteur), et Jean-Pierre Bouyxou, historien du cinéma davantage orienté vers le bis, mais à la connaissance de toute manière réellement encyclopédique sur l’ensemble de cet art. Cette série de douze entretiens se lit presque d’une traite, tant les propos délivrés se rencontrent, s’affrontent, et font vivre l’esprit Hammer de l’époque au-delà de toute considération émise par l’étude de Stanzick. Ces rencontres, incontournables témoignages sur cette période, ont bien sûr permis à l’auteur de solidifier ses raisonnements par leur introduction ponctuelle au sein de l’étude (sous forme de morceaux choisis). Mais les proposer en version intégrale à la suite de son étude est une merveilleuse idée, que l’on peut d’ailleurs juger capitale à posteriori.

L’apport substantiel de photographies change également l’aspect de l’ouvrage. Un grand nombre de photographies en noir & blanc (mais aussi de reproductions d’affiches) émaille cette traversée d’un autre temps. On y voit beaucoup de clichés rares, tels que celui-ci où l’on voit une dame passer devant une affiche très impressionnante ou bien celui-là où l’on découvre un Peter Cushing conversant avec Johnny Halliday. Très souvent de qualité, ces trésors sont imprimés sur le même papier que le texte. Un papier élégant qui confère à ces illustrations une tenue générale très honorable. Mais l’authentique bijou iconographique est encore à venir, sous la forme d’un cahier de 24 pages en couleurs sur papier glacé au centre du livre. Photographies d’exploitation (de très célèbres clichés - Frankenstein s’est échappé, Le Cauchemar de Dracula, La Malédiction des Pharaons, La Nuit du loup-garou -, comme de plus rares - La Gorgone, Le Fantôme de l’opéra), des reproductions d’affiches (très colorées, magnifiques), quelques clichés des beautés hammeriennes (Marie Devereux, Veronica Carlson, Ingrid Pitt…), des couvertures de magazines désormais épuisés et devenus légendaires (Midi-Minuit fantastique, Fantastyka), et des photographies de Fischer, Cushing et Lee en compagnie parfois de Michel Caen. Un cadeau supplémentaire dont on ne se remet toujours pas.

Pour finir, les annexes atteignent maintenant plus de 75 pages. Une troisième partie officieuse, que beaucoup ignoreront, mais qui mérite pourtant largement le détour. Je dirais même que sa lecture peut paraitre quasi obligatoire. On y trouve les premières dates de sortie française pour chaque film gothique de la firme, mais aussi les dates de diffusions au travers de festivals et le box-office français lors des premières exclusivités et exploitations globales pour une trentaine de films (sources : Le Film français et le CNC). Par la suite se profile une longue filmographie exhaustive avec d’assez complètes fiches techniques. Dernier morceau de choix, sans aucun doute le plus long : une hallucinante bibliographie comptabilisant (je pense) la totalité des parutions sérieuses sur la Hammer, y compris sur Internet. Son importance a autant de valeur pour l’auteur (en rapport avec la crédibilité catégorique de ses recherches) que pour le lecteur désireux de faire le tour des innombrables parutions sur le sujet. Un complément de choix. Un index bien construit et une table des matières viennent clôturer ce pavé.

Nicolas Stanzick a réussi un ouvrage particulièrement inattendu, sans aucun doute l’un des meilleurs livres parus sur la Hammer. Félicitons également Le Bord de l’eau pour avoir su (pu) rééditer cette perle pour une seconde édition aussi riche que définitive. Quoique dotée d’excellentes qualités (et comprenant le texte matriciel et déjà très abouti de Stanzick), la première édition fait par ailleurs bien pâle figure en comparaison quand on y pense. En tout cas, à la lecture de Dans les griffes de la Hammer, je fus pris de deux envies soudaines. La première, d’aller à nouveau visionner les DVD des films Hammer (et en particulier les sublimes Frankenstein de Fischer). La seconde, d’aller relire goulument tous mes vieux numéros de Fantastyka. Merci à Nicolas Stanzick pour avoir écrit pareil ouvrage, essentiel, et qui fera date (à n’en pas douter) parmi les livres parus sur le cinéma fantastique en France, mais aussi dans le monde. Indispensable.

Par Julien Léonard - le 10 octobre 2010