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Livres

Continental Films,
cinema français sous contrôle allemand
UN LIVRE DE christine leteux
préface de Bertrand Tavernier

Éditions La tour verte
octobre 2017
385 pages
19,5 x 3 x 12,5 cm

Prix indicatif : 23 euros

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Le rapport des Français avec le passé a souvent été complexe. Nous n'avons pas l'attitude des Américains qui, par exemple, se plongent de front dans les évènements récents. Nous aurions plutôt tendance à laisser le temps faire son chemin, au risque d'arrondir les angles et parfois oublier. L'histoire de la société Continental Films était devenue comme une légende : rien de très concret sur son fonctionnement ou ses dirigeants, peu de témoignages. Et quand c'était le cas, les récits étaient confidentiels ou limités par un point de vue partiel. Ils arrivaient tardivement, plusieurs décennies après les faits, et donc avec une objectivité relative (la Continental, "une maison commerciale normale (...) une sorte de Paramount allemand", comme la qualifiera Jean-Paul Le Chanois). C'est sans doute la première fois que, pour évoquer cette histoire, on a eu la possibilité (et la chance) de pouvoir consulter des archives officielles, des traces concrètes d'un passé devenu obscur.

Pourquoi la chance ? Parce que, si cela a mis aussi longtemps à sortir, c'est en grande partie à cause des règles strictes de blocage auxquelles ces documents étaient soumis et qui en ont empêché toute consultation pendant des années. Mais, en décembre 2015, coup de théâtre, une décision importante change la donne : François Hollande ouvre l'accès à toutes les archives de la Seconde Guerre mondiale. Alors en plein travail sur son précédent livre consacré au réalisateur Maurice Tourneur, Christine Leteux trouve des informations inédites sur la société Continental, avec laquelle Tourneur est sous contrat, et décide d'aller encore plus loin. Elle est, en quelque sorte, arrivée au bon moment. Pendant une année de recherches, elle parcourt les divers fonds des archives administratives (Archives de Paris, de la Préfecture de Police...), passe au peigne fin des cartons aux contenus incertains, recoupe des centaines de documents plus ou moins complets, et multiplie ses sources d'informations - excellente idée d'avoir consulté le journal de Joseph Goebbels (27 volumes, en allemand !) dans lequel le ministre de la Propagande, obsédé par la prédominance du cinéma allemand, livre quelques commentaires étonnants.


Le Dernier des six de Georges Lacombe                                                  Caprices de Léo Joannon

En reconstituant l'histoire de la Continental, Christine Leteux s'est attaquée à une fameuse chimère, longtemps réduite par les cinéphiles à une sorte d'image d'Epinal enjolivée. Ainsi parle-t-on d'un "Âge d'or du cinéma français" à propos de ces films sortis pendant les années de tension de la période d'Occupation. C'est sous la contrainte que l'on donne parfois le meilleur : une théorie juste mais opportune, presque romanesque et, on le verra, très réductrice dans le cas de la Continental. Si, depuis, certains ont tenté de nuancer cette vision, Christine Leteux porte enfin un grand coup à ce "mélange confortable d'ignorance, de préjugés", comme le qualifie Bertrand Tavernier dans la préface. Montée grâce à des capitaux allemands en octobre 1940, la Continental a pour but de relancer l'industrie du cinéma français, au point mort depuis l'arrivée au pouvoir du Maréchal Pétain. Jusqu'au printemps 1944, la société produira quelques documentaires et surtout 30 longs métrages, dont certains sont devenus des classiques. Le livre raconte la production de plusieurs d'entre eux (Les Inconnus dans la maison, Le Corbeau, La Main du diable, Val d'enfer, Caprices, etc.) et décrit surtout l'envers du décor, le fonctionnement d'une entreprise unique et tiraillée. Le constat est alors beaucoup moins reluisant.


Premier rendez-vous d'Henri Decoin, premier film Continental à sortir sur les écrans, le 14 août 1941

Si cela fait plusieurs mois que la France a faim et a besoin de travail, beaucoup sont encore réticents à l'idée d'oeuvrer pour l'ennemi. Dans le monde du cinéma, on l'accepte sans fierté (comme Henri Decoin, "en attendant mieux") ou sans avoir toujours le choix. Car la Continental, qui vise à dominer économiquement le cinéma français, joue de sa position de force pour obtenir les signatures des plus grandes stars, réalisateurs et techniciens. Intimidation, pression, chantage, on joue sur les faiblesses des civils en temps de guerre, quelqu'un à protéger (famille, ami), nécessité de se faire oublier des autorités. Travailler à la Continental permet d'échapper au Service du Travail Obligatoire, qui contraint les Français à servir de main d'oeuvre en Allemagne. Un moyen de pression supplémentaire pour la direction qui s'en servira afin d'obtenir des contrats ou garder dans ses rangs ceux qui voudraient partir (comme Paul Meurisse qui reçut une convocation au S.T.O. après avoir refusé de tourner Au bonheur des dames d'André Cayatte). La Continental fonctionne à l'économie et recrute ses équipes, techniciens, acteurs ou metteurs en scène à un salaire au rabais. Même les grands noms sont moins bien payés, et les plannings de tournage sont systématiquement très serrés. Une fois les artistes en place, la vie dans l'entreprise n'est pas forcément meilleure. L'ambiance est difficile, pesante, souvent nauséabonde. Les tournages sont très contrôlés, il règne une "atmosphère de délation et de surveillance" mutuelle, on s'espionne, "on ne peut se fier à personne" et surtout pas à ceux qui sont bien vus par la direction.


Les Inconnus dans la maison d'Henri Decoin                                  La Main du diable de Maurice Tourneur

Le livre lève enfin le voile sur le patron légendaire de la Continental, le mystérieux Alfred Greven. Cet Allemand, membre du Parti nazi, envoyé en France durant l'été 1940 "pour contrôler et diriger l'industrie du cinéma français", était jusqu'alors une figure méconnue, cachée de manière bienveillante derrière le prestige des classiques qu'il avait produits, passant un peu avec les années pour celui qui avait su protéger notre cinéma et nos artistes des mauvaises influences allemandes. Christine Leteux braque aujourd'hui un projecteur glaçant sur ce nabab impitoyable qui faisait le nécessaire "pour juguler la concurrence" et ramener le maximum d'argent aux autorités du IIIe Reich. Dans les affaires, Greven possédait des qualités indéniables : il eut du flair en s'entourant des bonnes personnes et en utilisant comme il fallait les grandes compétences qu'il avait à sa disposition. Mais il use malheureusement de "moyens de pression considérables pour arriver à ses fins." On lui loue des studios à bon prix pour éviter les réquisitions, on signe avec lui des accords pour sauver des entreprises et le travail des employés. Son ambition est sans limite au point qu'il essaye (sans succès) de prendre des parts dans la société Gaumont. Il montre "un appétit d'ogre" en créant à lui tout seul un petit empire du cinéma, pas toujours acquis très loyalement : il profite de l'aryanisation des biens, use de menaces pour racheter des studios, des laboratoires de tirage, des sociétés de distribution et même des salles (qui seront saisies par l'Etat après la guerre et serviront à la création d'UGC). Son système de management est "tyrannique" pour Jean Dréville, "toujours au bord de la menace" pour André Cayatte. Edwige Feuillère en fera les frais lorsque, refusant de tourner Caprices, Greven lui prédit "une carrière dans les camps de déportés." Si ce "candidat idéal" fait preuve d'une grande efficacité et d'un "vrai sens de l'organisation", il n'a pas en revanche le tempérament artistique qu'on a bien voulu lui prêter pendant des décennies. Christine Leteux montre bien, dans ces récits de production, que les réalisateurs "se sont battus pour imposer leurs choix."


L'Assassinat du Père Noël de Christian-Jaque                     L'Assassin habite au 21 d'Henri-Georges Clouzot

L'une des nombreuses qualités de ce livre au style clair, qui mêle habilement Histoire et Cinéma, est de nous immerger dans le quotidien difficile de l'Occupation grâce à de multiples témoignages et détails qui trahissent l'insécurité, la peur du danger sourd et permanent qui pouvait éclater à tout moment. Ce sont les lois antisémites qui interdisent aux juifs de travailler (le réalisateur Raymond Bernard ou le scénariste Jacques Companeez en ont été victimes), l'arrestation des proches (la femme de Maurice Tourneur, placée dans un camp de prisonnier à Vittel) ou les fréquentes dénonciations - comme celle dont fut victime l'acteur Harry Baur, par un ami d'enfance, et dont le livre raconte enfin précisément l'engrenage infernal dans lequel il était pris au piège, jusqu'au calvaire sous les coups allemands. Ce sont aussi des anecdotes sur les difficultés de la vie de tous les jours, comme pour Marie Bourland, habilleuse de Renée St-Cyr, qui fait quotidiennement le trajet Belleville-Billancourt à pied pour gagner un maigre salaire. Ou les rationnements et les pénuries matérielles qui compliquent la fabrication des films : les acteurs jouent parfois avec leurs propres vêtements, les coupures d'électricité ou les bombardements stoppent les tournages...


Le Corbeau d'Henri-Georges Clouzot

Christine Leteux contextualise l'accueil des films Continental au sein de la population. Les spectateurs peuvent par exemple quitter la salle si le sentiment de propagande était trop insistant. Les sentiments nauséabonds de la presse collaborationniste sont monnaie courante parmi les nombreux articles de l'époque : Premier rendez-vous est vanté pour son "noble retour vers une conception cinématographique plus saine." On évoque aussi les journaux résistants qui qualifient les films Continental d'"entreprise de démolition de la famille et de la société française", avec la "volonté de salir et diminuer la France." Le livre revient ainsi sur certaines polémiques de l'époque, notamment le scandale suscité par Le Corbeau, accusé d'antinationalisme, que des rumeurs infondées sur une sortie en Allemagne (alors que le film y a été censuré) font passer pour de la propagande antifrançaise. Le livre est un reflet des comportements en temps de guerre, quand les tensions exacerbées accentuent l'incompréhension et le dénigrement. Harry Baur, que l'on a forcé à partir travailler à Berlin, passe dans la presse résistante pour "un traitre qui n'hésite pas à aller se compromettre en Allemagne par appât du gain." Il y a aussi ce fameux "voyage professionnel" effectué par une délégation de comédiens en Allemagne, en 1942, qui devient "le symbole de la collaboration des artistes français durant l'Occupation." Les images de l'événement, reprises dans le documentaire Le Chagrin et la pitié de Marcel Ophuls, en 1969, ternirent longtemps la réputation de la regrettée Danièle Darrieux. Le livre confirme ce qu'elle avait déjà avoué il y a quelques années : menacée à travers sa mère et son frère, l'actrice avait en fait accepté d'aller à Berlin à condition qu'elle puisse rendre visite à son fiancé, alors emprisonné à Francfort.

Continental Films, Cinéma français sous contrôle allemand évoque ces "zones grises d'une époque trouble" où les comportements peuvent dériver. Il y a ceux qui franchissent allègrement les lignes, d'autres qui jouent l'ambigüité ou la passivité. On connaissait le "dossier extrêmement chargé" de Robert Le Vigan, condamné à l'indignité nationale et à dix ans de travaux forcés, mais moins les bonnes ententes de Georges Simenon avec l'occupant, les fréquentations douteuses de l'actrice Ginette Leclerc avec la Gestapo, les tristes agissements des réalisateurs Pierre Caron ou Léo Joannon, véritable crapule antisémite dont les menaces, les tentatives d'extorsion sur les juifs ou la proximité avec les Allemands font froid dans le dos. Il y a l'agent Robert Beunke, "appointé" comme recruteur à Marseille, un "personnage trouble" aux "agissements assez curieux." Il y a surtout ceux qui avancent dans la direction du vent et ne sont pas forcément très regardants, comme l'opportuniste Fernandel, sans doute trop motivé par l'argent et la possibilité de devenir réalisateur ; Henri-Georges Clouzot et sa "proximité amicale" avec Greven, bien qu'il ait en même temps caché un ami recherché par la Gestapo ; Abel Gance, trop aveuglé par un besoin de faire du cinéma à n'importe quel prix, qui soutient Pétain et la collaboration avec l'Allemagne. Tous les profils existent et d'autres, au contraire, ne se laissent pas faire. Trouvant l'excuse d'une "dépression nerveuse considérable", Marcel Pagnol stoppe ses activités cinématographiques pour éviter toute affaire avec la Continental. Il y a les fortes têtes comme Carlo Rim et son franc-parler, ou Christian-Jaque et Marcel Carné qui réussissent à casser leurs contrats et quitter l'entreprise. Il y a les démonstrations de courage d'Henri Decoin qui tient tête aux Allemands de multiples manières, au risque de le payer cher. Il travaille en secret avec son scénariste juif, Max Colpet, ou parvient à débaptiser (non sans difficultés) l'assassin du roman de Simenon, Les Inconnus dans la maison, présenté comme juif. Et il y a ceux qui s'entraident, comme le directeur de production Aimé Chemel qui facilite l'entrée d'André Cayatte (alors prisonnier évadé !) à la Continental, ou Jean Aurenche qui accepte de travailler sur Adrien pour son ami René Wheeler, scénariste sans ressources.

La richesse de la description s'explique par les multiples sources utilisées par l'auteur : comptes-rendus, mémoires de défense, dépositions, procès-verbaux d'audition ou rapports d'écoutes téléphoniques. Des documents des Renseignements Généraux livrent même une toute autre version sur le destin de l'actrice Mireille Balin, qui passait pour violée, battue et emprisonnée à la Libération. Des archives parfois très précises qui restituent l'authenticité des paroles et des faits, que Christine Leteux "comprend de manière intuitive et intime" selon Bertrand Tavernier. L'auteur pouvant, par exemple, nuancer certains propos émis à l'encontre de l'actrice Suzy Delair, au comportement certes loin d'être irréprochable, mais qui était "peu appréciée par ses collègues à l'époque." Le livre apporte également un éclairage nouveau et très intéressant sur l'épuration (professionnelle) du cinéma français, lancée en octobre 1944, quelques mois après la Libération, avec la création de commissions d'enquêtes sur les activités et les rapports avec l'occupant, dont Christine Leteux a retrouvé de nombreuses traces. Si certains condamnés ont pu se qualifier de "victime expiatoire d'épurateurs aveugles", de nombreux jugements étaient fiables et justes, notamment ceux délivrés par le Comité de Libération du Cinéma Français, présidé par Pierre Blanchar, au travail "extrêmement professionnel" et beaucoup mieux structuré qu'une autre commission, dédiée aux acteurs, dont les condamnations paraissent aujourd'hui bâclées - certaines personnalités ont eu beaucoup de chance de ce point de vue. Au sortir de la guerre, les Français et le monde du cinéma ont sans doute voulu cacher sous le tapis ce qu'il s'était passé, tourner la page pour relancer l'industrie sur de meilleures bases. Ils savaient que, tôt ou tard, tous se retrouveraient, anciens de la Continental et anciens Résistants, réunis sur un même plateau...


Pierre et Jean d'André Cayatte

Sorti à l'automne dernier, Continental Films, cinéma français sous l'Occupation a, depuis, rencontré un certain succès médiatique et public (il a bénéficié d'un deuxième tirage). Le livre a même reçu le Prix du Syndicat Français de la Critique de Cinéma, fin janvier. Un succès mérité qui récompense un travail d'enquête conséquent et de longue haleine pour un résultat passionnant et pas seulement réservé aux seuls cinéphiles...

Par Stéphane Beauchet - le 19 mars 2018

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