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Livres

CONQUÊTE DE L'INUTILE

Un livre de Werner Herzog


Broché / 344 pages
Editeur : Capricci
Date de sortie : 14 janvier 2009
Prix Indicatif : 20 euros

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« À y regarder de plus près, plus personne n’est de mon côté : aucun, personne, pas un, pas un seul. Au milieu des centaines de figurants indiens, des douzaines de bûcherons, des marins, du personnel de cuisine, de l’équipe technique et des acteurs, l’isolement se rue sur moi comme un immense animal en colère. Mais je vois quelque chose que les autres ne voient pas ».

Durant le long tournage de Fitzcarraldo, Herzog ressent le besoin de ternir un journal. Épuisé par le tournage, lâché par son entourage il n’a plus que ce livre comme échappatoire. C’est sa soupape de sécurité, son radeau, son refuge. Comme en transe, il remplit ainsi plus de deux mille pages d’une écriture microscopique qu’il ne se connaissait pas. C’est seulement bien plus tard, alors que le film est déjà un souvenir, qu’il se penche sur ce journal et décide de le retranscrire. Il doit user pour celà de lunettes de bijoutier afin de décrypter les pattes de mouches qui recouvrent l’énorme manuscrit. Ce livre, qu’il décrit comme « un livre de catastrophes inventées (…) le rêve d’un homme qui a la fièvre », est selon lui la seule de ses créations qui restera.

Conquête de l’inutile n’est qu’en partie composé des évènements survenus pendant le tournage du film. Ce qu’Herzog couche sur le papier, c’est une aventure mentale, une reconstruction de cette expérience péruvienne qui peu à peu prend la forme d’une transe. Le livre se situe toujours ainsi à la frontière du trivial et du rêve, il navigue entre le physique et l’imaginaire. Au fur et à mesure que la fatigue s’empare de son corps, le ronge, son esprit divague, erre et explore de nouveaux territoires, peut-être ce réel qui est da grande quête de cinéaste. Le livre reflète l’état d’un homme fiévreux, d’un homme plongé et dévoré par la jungle. C’est un livre sombre et moite qui montre Herzog hanté par des images de décrépitude, de chaos et de déliquescence. Au fur et à mesure, ses écrits sont contaminés par des visions, il dérive, se perd dans des histoires parallèles, comme s’il avançait à tâtons dans un rêve, un enfer. Des tableaux s’animent sous ses yeux, l’art et la nature se mêlent, se concertant pour l’avaler, lui et ses rêves.

Il n’est pas le seul à faire des cauchemars et la fièvre qui l’habite semble être contagieuse. Walter et Henning partagent ainsi les songes mauvais d’Herzog, comme si tous étaient pris dans les rais du rêve-jungle. On retrouve dans ce livre l’image d’une terre abandonnée des Dieux, celle qu’il décrivait déjà dans Fata Morgana. « Dans ce paysage inachevé, que Dieu dans sa colère a abandonné, les oiseaux ne chantent pas : ils crient de douleur… » La jungle est pour Herzog l’incarnation du chaos. C’est le royaume de la lutte sans merci pour la survie, de la prédation et de la mort. L’œuvre d’Herzog est ainsi caractérisée par le regard très noir qu’il porte sur la nature, bien loin du romantisme auquel on l’a si souvent associé. Le livre est un bestiaire d’animaux malades, blessés, agonisants : un chaton mourrant picoré par des poules (l’animal infernal par excellence pour Herzog !) ; un colibri qui ne peut plus voler et fait un drôle de bruit ; un cafard gigantesque que personne n’ose retirer de la cabine de douche ; un musée qui n’est plus qu’une succession d’aquariums aux eaux croupies et aux poissons morts ; un lapin assoiffé de sang qui fait tout pour dévorer un poussin… « Pourquoi suis-je si préoccupé par les drames animaliers ? C’est parce que je ne veux pas regarder en moi » explique Herzog. Pourtant, lorsqu’il contemple ce malheur, ce qu’il raconte c’est bien le sort de l’homme, sa fragilité, son impuissance, son désoeuvrement face à l’inéluctable. Tout vient lui rappeler que le monde est une prison sans geôlier.

Le livre est en quelque sorte la face sombre du film, son envers. C’est l’horreur qui rattrape le rêve, c’est Herzog qui se vautre dans la boue et est incapable de s’élever comme le fait son héros. Il y a quelque chose de profondément triste, tragique, à voir cet homme se battre pour le rêve d’un personnage de fiction alors que lui-même se sait condamné à affronter l’enfer terrestre. Conquête de l’inutile est traversé d’images qui semblent surgir des œuvres passées et à venir du cinéaste. C’est une plongée totale dans son monde, son imaginaire, une mise à plat de ses obsessions, de sa vision de l’existence, de l’homme qui recoupe tout naturellement ses autres créations artistiques.Lorsqu’il raconte qu’ « un lieutenant de l’armée péruvienne stationné dans un poste avancé sur le Rio Santiago a sombré dans la démence. Il a déclaré la guerre à l’Equateur et attaqué de son propre chef avec vingt-quatre soldats », ce sont Signes de vie et La Défense sans pareil de la forteresse Deutschkreutz qui remontent à la surface. Un rêve (« J’ai été en haute montagne ensuite : Himalaya, Hindou Kusch. Je devais lutter pour avancer à cette altitude, enfoncé jusqu’à la poitrine dans la neige profonde et molle, et descendre afin d’atteindre une immense gorge. Deux alpinistes étaient encordés devant moi et ne voulaient pas croire que je suivais seul ») est quant à lui comme une prémonition du tournage de Gasherbrum. Une fugue mentale (« Je songeais à des plans de colonisation de l’univers mais il ne s’est rien passé mises à part quelques manœuvres dans l’Antarctique ») devient le synopsis d’un film qui n’existe pas encore, The Wild Blue Yonder

On retrouve également tout ce mouvement vers le ciel, l’ascension, le vol qui parcourt son œuvre de part en part (« Le désir de volet est-il inné chez tous les animaux ? Ce qui inclurait lus précisément les vaches, les chiens, les lézards. L’autruche, que ses ailes ne peuvent pas porter, n’est-elle pas l’espèce vivante la plus inaccomplie qui soit ? ») et son corollaire, la chute. Un avion s’écrase durant le tournage, avec des indiens de l’équipe à son bord et plus tard Herzog rêve d’un accident d’avion qui le laisse perdu, démuni au milieu de la jungle : soit l’histoire de deux documentaires qu’il tournera quelques années plus tard, Wings of Hope et Little Dieter Needs to Fly
Herzog parle aussi de Kinski, et même s’il est étonnamment peu présent dans le livre ce que l’on comprend de leur relation c’est ce que le cinéaste développera en détail par la suite dans Ennemis intimes. Ainsi ce passage, qui résume parfaitement le film : « Kinski m’a pris à part, et ce fut un de ces rares moments où nous nous confions totalement l’un à l’autre pour nous cerner ; il m’a dit que si je coulais dans cette entreprise, il coulerait avec moi (…) nous nous sommes subrepticement donné la main ».

Si Conquête de l’inutile est souvent dur et éprouvant, c’est aussi un livre emprunt d’un tendre désespoir, d’une douce tristesse, un récit poétique et lyrique absolument incontournable pour qui se reconnaît dans l’œuvre du cinéaste.

    

Introduction et sommaire de l'intégrale Herzog

Par Olivier Bitoun - le 18 septembre 2011