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Livres

Chris Marker
(le livre impossible)
UN LIVRE de Maroussia Vossen

Éditions Le Tripode
Première édition : 6 mai 2016
Format 115 x 170 mm
128 pages, sous couverture illustrée  
Prix indicatif : 16 euros

« Je n’évoquerai pas le cinéaste, laissant le travail à ses commentateurs. » Telle est la manière d’avertissement par laquelle Maroussia Vossen inaugure Chris Marker (le livre impossible). Un parti-pris que celle qui fut élevée par Chris Marker (1) réitère quelques pages plus loin en écrivant : « Je ne veux pas parler de son cinéma. » Ne relevant apparemment pas de la catégorie de l’essai cinématographique, l’ouvrage de Maroussia Vossen se veut « encore moins une biographie » de l’auteur de La Jetée (1962) et du Fond de l’air est rouge (1977). De façon toute personnelle, cette intime d’une des figures les plus singulières de l’Histoire du 7e Art déclare vouloir puiser dans « plus de cinquante ans de souvenirs » pour ainsi composer « le récit fragmentaire de [son] lien à Chris Marker ».


Chris Marker et Maroussia Vossen

Mais malgré ces précautions programmatiques, cette évocation impressionniste d’un demi-siècle de compagnonnage entre une fille, puis une femme, et son père d’adoption n’en finit pas moins par dessiner aussi bien un portrait biographique qu’artistique de Chris Marker. Car les notations sensibles de Maroussia Vossen sur « "son" Chris » constituent autant d’éclairages sur un homme dont l’œuvre et l’existence ne semblent, au terme du livre, ne faire en réalité qu’un. On pense, par exemple, irrésistiblement au protagoniste de La Jetée en lisant ces lignes dans lesquelles Maroussia Vossen évoque son rapport paradoxalement étroit et discontinu avec Chris Marker. Plongeant dans ses impressions de fillette, elle retranscrit de la sorte les apparitions intermittentes du réalisateur dans le foyer maternel : « Il me semble qu’il arrive de nulle part, en tenue de baroudeur, son sac de la Pan Am sur l’épaule. Il honore l’instant d’une présence à la fois chaleureuse et insolite. À peine le temps d’en profiter, le voilà reparti vers d’autres horizons. […] C’est un fait que, enfant, je n’ai jamais su où il habitait ». Entrecoupé mais aussi d’une fascinante étrangeté, ce lien a perduré après que Maroussia Vossen est devenue adulte. Soulignant « la fréquence des rencontres fortuites entre lui et [elle] », la fille de Chris Marker décrit ainsi ces moments : « Ces rencontres se produisaient presque toujours sur des ponts – comme si nous n’étions pas de la même rive du fleuve – alors que j’étais en train de penser à lui. Je voyais alors apparaître sa silhouette, comme s’il venait de nulle part. »

Si le « kaléidoscope de souvenirs » de Maroussia Vossen n’évoque que très fugitivement le militantisme politique de Chris Marker (2), il fait en revanche apparaître l’importance de l’animal dans l’existence personnelle de l’auteur de Vive la baleine (1972) ou bien encore du Petit Bestiaire (1990) réunissant Zoo Piece, An Owl is an Owl is an Owl et Chat écoutant la musique. C’est-à-dire autant d’œuvres dont le regard témoigne d’une empathie profonde pour les animaux sauvages ou domestiques. Le livre révèle notamment que « Chris a commencé […] son bestiaire dès l’enfance avec son chat Riri et sa tortue Tigrette. Celle-ci venait se blottir contre le poste de radio quand il écoutait de la musique. » Le chapitre du livre dévolu aux animaux du cinéaste insiste, bien évidemment, sur l’attachement tout particulier de l’auteur de Chats perchés (2004) pour les félins. Maroussia Vossen y rappelle, par exemple, que « dans la revue Esprit de janvier 1952, on trouve une notice signée Chris Marker relatant la visite d’un Salon du Chat […]. On peut y lire cette déclaration […] : "Nous n’avons pas de chats, ce sont les chats qui nous ont. Les chats sont des dieux, la forme la plus répandue et accessible du dieu, cela est hors de discussion." » 

Le cahier d’illustrations par lequel se clôt Chris Marker (le livre impossible) vient aussi confirmer la place essentielle de la figure animale dans la vie privée de celui que sa fille surnomme « Monsieur Chat ». Y sont joliment reproduites quelques-unes des cartes postales, dessins ou montages photographiques que Chris Maker adressa à sa fille. Y apparaissent presque systématiquement des chats – notamment Guillaume-en-Égypte, l’alter-ego félin du cinéaste – mais aussi un loup, un éléphant, une chouette. Ou plutôt une « choüette », l’un des surnoms par lesquels Chris Marker désignait Maroussia Vossen, la plaçant ainsi sous le signe de l’« animal consacré d’Athéna ». Une façon, sans doute, de faire prendre conscience à sa fille de la « part animale » que le réalisateur estimait présente en tout être humain.

Trouvant (in)consciemment dans son intimité le matériau de son univers cinématographique, Chris Marker a encore nourri celui-ci de ses passions esthétiques, géographiques ou technologiques, dont Maroussia Vossen établit une suggestive cartographie. Concernant les premières, elle souligne notamment l’importance de la littérature pour un cinéaste à qui l’on doit aussi un roman : Le Cœur net (1949), « peut-être inspiré des romans de Saint-Exupéry, qu’il appréciait tant. » L’auteur de Vol de nuit n’est pas le seul écrivain auquel Maroussia Vossen associe son père puisqu’elle évoque encore son goût pour François-René de Chateaubriand, Marcel Proust, Jean Cocteau, Jean Giraudoux, Louis-Ferdinand Céline (« et son chat Bébert »), Antonin Artaud dont « le jeune Marker fut pendant une courte période le secrétaire », Adolfo Bioy Casares, Jorge Semprun ainsi qu’Henri Michaux. L’auteur de Un barbare en Asie, comme le confia Chris Marker à sa fille, faisait même partie de ces quelques « hommes [qui] l’avaient profondément marqué », étant même « son modèle »


Antonin Artaud, Henri Michaux, Louis-Ferdinand Céline et "Bébert"

Amateur de littérature, le cinéaste l’était tout autant de la musique, une passion qu’il partagea plus particulièrement avec sa fille : « Notre terrain d’entente favori était la musique. » Maroussia Vossen dessine le large spectre des goûts de Chris Marker en la matière, allant « de Bach, Brahms, Rachmaninov, Ravel, Federico Mompou (3) à Takemitsu (4) pour la musique contemporaine en passant par Brian Eno pour la musique minimaliste, Bill Evans ou Miles Davis sans oublier l’inclassable chanteur russe Vladimir Vyssotski (5), Barbara ou Colette Magny… » Dans ce même chapitre dévolu à Chris Marker et la musique, Maroussia Vossen rappelle par ailleurs que son père fut parfois le compositeur des musiques de certains de ses films « signées sous le pseudonyme Michel Krasna ».


Federico Mompoun, Toru Takemitsu et Vladimir Vyssotski

Voyageant à travers les arts – à la littérature et à la musique, on pourrait encore ajouter la danse et la peinture pareillement évoquées (6) dans Chris Marker (le livre impossible) –, celui qui s’était choisi un pseudonyme (7) « prononçable dans toutes les langues » parcourait avec une même fluidité l’espace planétaire. Maroussia Vossen rapporte ainsi les pérégrinations répétés de son père en Russie – « De Moscou où il s’est souvent rendu, il me rapportait toujours une petite image bénite. » –, au Japon où se trouvait selon elle la « vraie famille » du cinéaste ou bien encore en Suède d’où il lui envoyait « des cartes postales, souvent retouchées, aux timbres toujours choisis ». Certaines de ces missives reproduites dans le livre témoignent encore des séjours de Chris Marker au Cap-Vert, à Berlin ou en Slovénie… Autant de lieux qui ont, bien évidemment, irrigué la cinématographie markerienne. Maroussia Vossen rappelle ainsi que l’attachement de son père pour la Russie transparaît, notamment, dans « le portrait absolument lumineux » qu’il consacra à Andreï Tarkovski avec son documentaire Une journée d'Andreï Arsenevitch (1999). Ou bien encore dans Le Tombeau d’Alexandre (1992), dévolu à Alexandre Medvedkine, « le film que je préfère de lui » écrit sa fille.

Maroussia Vossen décrit enfin un Chris Marker « fasciné par la science-fiction [et] devenu un tout autre homme à l’apparition des nouvelles technologies, disant d’ailleurs qu’il aurait aimé qu’on découvre tout cela quand il était petit. » Elle évoque ainsi « les écrans continuellement allumés qui rythmaient son lieu de travail » de même que sa « consultation assidue des journaux, magazines et autres courriers électroniques qu’il parcourait quotidiennement. » Technophile précoce – il fut « conquis par les premiers synthétiseurs, sur lesquels il a expérimenté toutes les combinaisons sonores possibles » –, Chris Marker était aussi un adepte de « Mac », un possesseur de « télévision […] à écran plat » ou bien encore d’une « tablette » sur laquelle il avait téléchargé « entre autres, l’intégrale des Mémoires d’outre-tombe […] et L’Invention de Morel […] dont il conseillait la lecture à tous les candidats au monde virtuel, sans oublier ses musiques favorites. » Soient autant de notations biographique qui viennent confirmer que le goût proclamé de Chris Marker pour la technologie ne relevait pas uniquement d’une posture rhétorique. (8)

C’est donc in fine un regard certes partiel – comme l’écrit encore Maroussia Vossen, « Chris Marker était un personnage complexe, […] il m’a toujours été difficile d’en cerner les contours. » – mais indéniablement éclairant que sa fille porte sur l’homme en même temps que sur l’artiste que fut son père. Les cinéphiles liront donc non seulement avec profit Chris Marker (le livre impossible) mais aussi avec plaisir. Car ainsi que le démontrent les quelques citations de l’ouvrage, celui-ci est écrit d’une plume à l’élégance simple. Adoptant qui plus est une structure non linéaire et fragmentée, laissant ses lecteurs et lectrices libres d’établir des correspondances, Maroussia Vossen confère à son récit une forme éminemment markerienne qui achèvera de séduire admirateurs et admiratrices du cinéaste.

(1) Maroussia Vossen résume ainsi les conditions dans lesquelles Chris Marker est devenu son père : « Notre histoire a commencé quand mon père biologique a quitté maman alors qu’elle était enceinte de moi. Son ami Bouche-Villeneuve, alias Marker, l’ayant appris, l’a appelée : "Je passe te voir, mais sois gentille, mets ton ventre sous la table." Peu de temps après, il déclare : "Je prends la petite comme ma fille." » 
(2) Le lecteur ou la lectrice en quête d’informations sur l’engagement politique de Chris Marker devra se contenter de bribes telles que : « Je n’avais le droit de noter ni son nom ni son adresse dans mon petit carnet ; il fallait que tout cela demeure secret. Maman me disait que c’était pour des raisons politiques. » Ou bien encore : « Un jour, il m’a dit qu’un homme n’en était pas vraiment un s’il n’avait pas fait trois mois de prison dans son existence, peine qu’il avait lui-même accomplie. Quand je lui ai demandé pourquoi, il m’a interrompu d’un geste bref et autoritaire qui voulait dire : c’est fini, on n’en parle plus. J’ai cru que cela faisait partie de son originalité. Plus tard, j’ai rencontré d’autres militants "révolutionnaires" de toutes tendances, qui m’ont dit combien il avait été important pour eux d’accomplir un temps de prison. »
(3) Sans doute moins connu que les compositeurs précédents, Federico Mompou (1893-1987) était un pianiste et compositeur espagnol. C’est l’une de ses sonates que l’on entend dans Chat écoutant la musique.
(4) Il se peut, là encore, que le nom de Tōru Takemitsu (1930-1996) ne soit pas forcément connu du lecteur ou de la lectrice. Si tel est le cas, indiquons brièvement que ce compositeur de musique classique, marqué à la fois par les cultures asiatique et occidentale, composa de très nombreuses bandes originales de films dont celle de Ran d’
Akira Kurosawa. Film auquel Chris Marker consacra, est-il besoin de le rappeler, le documentaire A.K. (1985). Tōru Takemitsu apparaît au générique d’un film de Chris Marker dès 1965 avec Le mystère Koumiko.
(5) Vladimir Vyssotski (1938-1980) fut un auteur-compositeur-interprète de même qu’un comédien particulièrement apprécié des Soviétiques. Il se signala notamment par ses prises de position critiques à l’encontre du régime communiste, faisant de lui une manière de dissident. Il fut enfin le mari de Marina Vlady.
(6) Maroussi Vossen, danseuse, écrit : « Je ne peux évoquer Chris Marker sans parler de ma danse. Il m’a toujours accompagnée sur ce chemin. […] Il venait voir mes spectacles, arrivait toujours le dernier et repartait le premier après un baiser. L’une des dernières représentations à laquelle il a assisté était deux pièces dansées, l’une en hommage au peintre Nicolas de Staël et l’autre avec une robe originale de Sonia Delaunay. Il m’a téléphoné le lendemain ; […] "Ma chouette, me dit-il, c’était formidable ; […] Tu m’as donné la même émotion que lorsque j’ai vu danser Jean Babilée dans Le Jeune Homme et la Mort. »
(7) Chris Marker s’appelait, pour l’état-civil, Christian Bouche-Villeneuve.
(8) Dès 1984, dans le court-métrage 2084 Chris Marker mettait en scène les nouvelles technologies de l’époque tout en y tenant le discours suivant, semblant annoncer le courant techno-libertaire contemporain : « La fameuse technologie n’est pas obligatoirement destinée à ceux qui en attendent une forme nouvelle, et particulièrement sournoise, de pouvoir. Elle commence, sous nos yeux, à se révéler comme un fabuleux instrument de transformation du monde, et cette transformation englobe la lutte contre la faim, contre la maladie, contre la souffrance, la lutte contre l’ignorance et contre l’intolérance. »

Par Pierre Charrel - le 23 juin 2016