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Livres

Changements de têtes
de georges melies
a david lynch

223 pages
Editions Rouge Profond
Collection "Raccords"

Septembre 2012 

ANALYSE ET CRITIQUE

Depuis plusieurs années, l’éditeur Rouge Profond publie, dans sa collection Raccords, des analyses cinématographiques assez originales sur des thèmes ou des réalisateurs peu étudiés en langue française. Deux ouvrages ont déjà été chroniqués sur DVDClassik : les très intéressants 26 secondes, l’Amérique éclaboussée de Jean-Baptiste Thoret et Joe Dante - L’art du je(u) de Frank Lafond.

Le nouvel opus de cette collection, Changements de têtes - De Georges Méliès à David Lynch de Diane Arnaud semblait alléchant. La présentation annonçait un livre sur le « dérèglement des identités, des visages, des incarnations, de la faculté des acteurs à se déguiser ou se masquer, à se glisser dans plusieurs corps, à jouer plusieurs rôles, à se transformer à vue en quelqu’un d’autre » (cf. le site de l'éditeur), dans un foisonnement référentiel des plus intriguant, sans restriction de période ou de zone géographique (malgré une forte domination du cinéma français et américain).

Autant le dire dès le départ, la déception fut grande. L’ouvrage est découpé en quatre parties, chacune vaguement consacrée à un thème : le bouleversement politique, la révélation de l’autre en soi, les anomalies du désir, « La libération de l’emprise » (dans les faits, un chapitre consacré à David Lynch). L’idée de changement de têtes parcourt toute l’histoire du cinéma. Initiée par les court-métrages de Georges Méliès, la création de doubles, l’inversion de tête ou les têtes multiples servent initialement de prétexte au déploiement d’habiles trucages. Les scénarios sont primitifs et la vie des autres têtes des plus limitées, l’originale ayant une forte tendance à exploser ou écraser les copies sans ménagement. A l’image du Fantômas de Feuillade, spécialiste du déguisement dont les différents visages étaient présentés au début de chaque épisode du serial, les premiers doubles soutiennent des ambitions spectaculaires, cherchent à impressionner le spectateur et jouent sur l’anarchie engendrée par la multiplicité.

Aidée par le Dr Jekyll et ses nombreux avatars cinématographiques (une dizaine d’adaptation plus ou moins sérieuses entre 1908 et 1953), une autre utilisation du double émerge en parallèle. Il va servir de révélateur d’un autre en soi, d’une autre personnalité enfouie surgissant par la magie de la science, de la sorcellerie ou de la maladie (schizophrénie). La gémellité, réelle ou imaginaire, contribuera également à cette thématique. Plus tardivement, sous l’impulsion de réalisateurs provocateurs ou avant-gardistes, le changement de têtes sera utilisé comme symbole du désir, notamment du désir refoulé. Ce dernier se matérialise par la projection d’un visage sur un autre (un même acteur endossant le rôle des divers amants) ou par la duplicité des visages et des corps (la personne désirée étant jouée par plusieurs acteurs). L’interprétation de ces procédés demeure complexe pour les analystes, en particulier pour un réalisateur comme Luis Buñuel, peu disert sur ses motivations profondes. Pour Cet obscur objet du désir, l’intéressé a toujours nié tout symbolisme dans l’interprétation multiple du personnage féminin principal. Il explique dans plusieurs interviews que son choix résulte uniquement de son incapacité à départager deux actrices suite au désistement de l’interprète principale initialement prévue. En complément de ces trois aspects, l’auteur termine par une analyse du changement de têtes dans l’œuvre de David Lynch. Diane Arnaud, une des spécialistes de Lynch en France, tente de montrer la cohérence et l’évolution du thème dans les films de ce réalisateur plutôt abscons.

En résumé, Changements de têtes comporte, d’après nous, deux problèmes majeurs. Le nombre de films utilisés comme illustration est impressionnant, des courts métrages de Méliès au cinéma indépendant américain, des blockbusters au cinéma japonais ou soviétique. Les exemples s’enchaînent mais finissent pas occulter complètement le fond, chaque chapitre ne constituant que des séries de descriptions. Les idées soulevées dans l’introduction ne sont que peu développées et rarement soutenues par une analyse approfondie. En fermant l’ouvrage, le lecteur n’est guère plus avancé qu’initialement : l’auteur attise la curiosité pour quelques titres peu connus mais n’aide pas à comprendre les objectifs et intentions se cachant derrière les changements de têtes au cinéma. Rien non plus sur l’évolution historique du thème, excepté le développement initial sur Méliès, ni sur la réception du public. Même sur le plan esthétique, spécialité de l’auteur, le propos est assez superficiel.

Sorti du concept initial - surgi, comme l’explique Diane Arnaud, d’une discussion libre entre cinéphiles professionnels - le livre manque clairement d’une ligne directrice. A ce problème majeur s’en ajoute un second, moins rédhibitoire mais tout de même très fâcheux : la terrible aridité du style. Chaque discipline possède un vocabulaire propre, plus ou moins accessible au commun des lecteurs, et il n’est pas toujours facile d’expliquer simplement ses concepts. Les analyses esthétiques regorgent généralement de termes plus ou moins obscurs, totalement pertinents dans le propos mais ardus à appréhender pour le non-spécialiste. Ajouté à cette difficulté incontournable, certains auteurs, sans doute involontairement, ont une fâcheuse tendance à complexifier leurs tournures de phrase. C’est ici le cas et, bien qu’étant habitué à ce genre de problème, nous avons trouvé le style plutôt alambiqué. Cela ne nous semble pas particulièrement justifié et les lecteurs peu habitués aux œuvres esthético-philosophiques risquent de décrocher avant la fin de l’introduction.

La combinaison de ces deux facteurs nous empêche de recommander Changements de têtes - De Georges Méliès à David Lynch: sur la forme et le style, il présente l’aridité d’une étude esthétique universitaire alors que, sur le fond, il ne constitue qu’une liste non exhaustive d’exemples, sans réflexion fondamentale sur le sujet.

Par Jérémie de Albuquerque - le 15 octobre 2012