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La Britannique Cathi Unsworth est non seulement l’auteure de beaux romans criminels (Au risque de se perdre, Le Chanteur, Bad Penny Blues, Zarbi et London nocturne - tous parus en français chez Rivages), mais elle est aussi une journaliste et critique reconnue, spécialisée dans la musique et le cinéma. Cathi Unsworth a, notamment, collaboré aux éditions en DVD/Blu-ray du British Film Institute de quelques trésors oubliés du cinéma made in UK : Man of Violence ou bien encore That Kind of Girl.
C’est donc un guide de voyage à travers quatre décennies de cinéma criminel britannique, aussi avisé que finement écrit, que Cathi Unsworth propose dans les lignes suivantes. Et s’il n’ignore aucun des chefs-d’œuvre produits par le Film Noir britannique durant ces fertiles années, il en révèle aussi nombre de titres (injustement) oubliés et méritant de figurer dans toute Dvdthèque criminelle digne de ce nom. Chacun des titres évoqués par Cathi Unsworth est accompagné de la référence la plus récente possible, si possible française, et parfois anglaise.

  • Opération Scotland Yard (Sapphire, 1959) de Basil Dearden
    Disponible en DVD chez Strawberry Media (import UK)

  • Un an après les émeutes raciales de Notting Hill, Basil Dearden essaie d’aborder le sujet épineux de l’intégration en incorporant les problèmes d’un Londres en pleine évolution sociale à une enquête criminelle. On découvre une belle jeune femme (Yvonne Buckingham dans le rôle éponyme du film) assassinée à Hampstead Heath : l’autopsie révèle qu’elle a subi d’autres outrages - elle est enceinte. Lorsque son frère qui est docteur (Earl Cameron) vient identifier le corps, les inspecteurs Hazard (Nigel Patrick) et Learoyd (Michael Craig) sont surpris de la noirceur de sa peau - il leur avait semblé que Sapphire avait la peau blanche. Les illusions se brisent l’une après l’autre lors de l’enquête qui mène un Learoyd manifestement sectaire et un Hazard plus circonspect dans des boîtes de nuit et maisons des jeunes fréquentées par Sapphire. Ils recueillent ainsi des témoignages d’intolérance et d’ignorance venant de tous bords au fil de leurs investigations. Véritable révélateur des valeurs dominantes de l’époque, le film continue aujourd’hui encore à mettre le spectateur mal à l’aise tout en le poussant à réfléchir.

L’arrivée de Joseph Losey en Grande-Bretagne pour échapper à la Liste noire imposée par McCarthy fut une perte considérable pour l’Amérique et une bénédiction pour le "Noir made in UK". Avec Robert Krasker, son directeur de la photographie, et Stanley Baker, qui incarne le vaurien Johnny Bannion, on pourrait dire que ce film est le premier à montrer avec réalisme l’intérieur d’une prison britannique où des gangs rivaux se battent sous les yeux de gardiens corruptibles et où il est essentiel d’avoir une dose d’humour noir si l'on veut survivre. Pour ce personnage, Baker s’est largement inspiré de son ami Albert Dimes, garde du corps arrogant du chef de gang Billy Hill, et les détails de sa garde-robe impeccable et de son appartement de "jazz hipster" sont aussi méticuleux que son interprétation. La moitié du film se déroule derrière les barreaux. A sa sortie de prison, Bannion découvre une bande de criminels parvenus qui tentent de s’approprier son territoire, exactement ce qui se passe dans le milieu londonien où les frères Kray, des jumeaux, sont sur le point de faire main basse sur les activités de Billy Hill. Sauf que, dans son film, Losey fait un choix qui en dit long : les nouveaux venus sont des Américains. Comme c’est souvent le cas, le point critique est atteint sur un champ de courses où les prises de vues regorgent de personnages de la vie réelle, notamment le pronostiqueur noir Prince Monolulu qui s’habillait en chef africain.

Normalement, dans des listes de films noirs britanniques on trouverait maintenant Un homme pour le bagne (Hell Is a City, en DVD chez StudioCanal Video UK*) tourné par Val Guest pour Hammer Production en 1960 avec Stanley Baker. Mais selon moi, L’Enquête mystérieuse lui souffle la place. Dans ce joyau injustement négligé, on retrouve Sean Connery flanqué, comme dans Train d’enfer, de Herbert Lom et Alfred Marks. Le film souffre peut-être d’un titre banal mais, Dieu merci, il ne contient pas une intrigue secondaire embarrassante à propos d’un détective qui veut à tout prix faire un gosse à sa femme. L’Enquête mystérieuse reprend largement les biographies des meilleurs inspecteurs de Scotland Yard de l’époque et les romans de gare qu’elles ont inspirés. Son intrigue qui propose racketteurs sensés vous protéger, comptables et promoteurs avides trouve toujours un écho de nos jours. Connery est devenu un personnage charismatique avec son look ténébreux. Lom en cerveau de l’opération fait merveille comme toujours, et Marks est génial en propriétaire de bar à cocktails qui gère les hommes de main du secteur. Ce sont les méchants et pas l’inspecteur-chef Sayers, au visage émacié et avec son manque de charisme, interprété par John Gregson, qui portent le film. La musique si évocatrice est une vraie bénédiction. Elle est due à Norrie Paramour, futur poids lourd de la pop britannique qui n’en est encore là qu’à ses débuts.

Après avoir dans les années 50 incarné le gentil docteur Simon Sparrow dans la série de cinq films comiques dévolus à ce personnage, Dick Bogarde prend tous les risques en acceptant de jouer dans ce film. Alors qu’il vient de quitter la Rank Organisation qui a fait de lui une grande star de cinéma. Il incarne un avocat cachant son homosexualité qui monte au créneau pour prendre la défense de maîtres-chanteurs qui s’attaquent à des homosexuels à une époque où être gay est encore considéré comme un délit au Royaume-Uni. L’ironie ultime, bien sûr, est que Bogarde est en réalité lui-même un homosexuel non déclaré qui fait chavirer le public féminin. Tout cela rend les scènes qui mettent en présence son personnage de Melville Farr et celui de Laura (Sylvia Syms), sa jeune et jolie femme, d’autant plus poignantes. Comme Les Criminels, La Victime est agrémenté de détails parfaitement ciselés qui replongent le spectateur dans l’époque : langage furtif qu’utilisait la communauté gay clandestine et personnages troubles qui peuplaient les pubs et les débits de boisson autour de Charing Cross où les victimes du chantage se faisaient piéger. De plus, avec l’interprétation merveilleuse des seconds rôles (un Denis Price toujours aussi raffiné et un Derren Nesbitt démoniaque), on peut dire que Dearden est ici en état de grâce.

Ce drame qui se joue dans un tribunal est l’un des meilleurs arrêts sur image sur le Londres de l’après-guerre, juste avant le début des folles années 60. Il nous montre quatre jeunes gens des quartiers est de Londres qui font une virée nocturne qui s’achève par un meurtre. Grâce à des flash-back, deux façons différentes de voir les choses s’opposent alors que les frasques des quatre accusés, systématiquement traités de Teddy Boys, de fléau de la nation, apparaissent sous des angles différents. En fait, tous les quatre n’ont qu’une envie, s’échapper du cadre familial où ils sont confinés. Ginger (Tony Garnett), un apprenti maçon employé à la construction de HLM, meurt d’envie de frimer à propos de son métier. Stanley (un Dudley Sutton envoûtant) a besoin que sa mère mourante lui laisse un peu de répit. Barnley (joué par Jess Conrad, vrai rockeur et mauvais garçon) fait du gringue aux femmes et Billy (Ronald Lacy) n’a qu’une envie, se marrer. Alors qu’ils traversent Londres, venant des bas quartiers voués à la destruction et situés à l’est de la ville, attirés par les lumières vives des quartiers ouest, ils dépassent aussi toutes les barrières de classe si solidement ancrées dans ce paysage littéralement changeant. D’origine canadienne, Sidney J. Furie saisit bien l’univers des jeunes ; sa carrière va l’amener à explorer le monde clandestin des "bikers et des "gays" en 1965 avec The Leather Boys (1964, en DVD chez le britannique Cornerstone Media), dans lequel il confiera à Sutton un autre rôle mémorable, et à réaliser également en 1965 le génialissime Ipcress-Danger immédiat (The Ipcress File en Blu-ray et DVD chez Elephant Films) sur la guerre froide.

Le deuxième film réalisé par Bryan Forbes est l’adaptation du roman de Lynne Reid Banks : une jeune femme célibataire, enceinte, livrée à elle-même dans le quartier des pensions de famille du Londres du début des années 60, trouve un certain réconfort auprès de compagnons d’infortune. En déplaçant le contexte du roman de Fulham à Ladbroke Grove, Forbes désigne précisément la zone où une femme en difficulté peut trouver de l’aide avec ses rues mitoyennes datant de l’époque victorienne, auprès d’un jeune romancier rebelle, d’un musicien antillais, d’une actrice lesbienne vieillissante et deux ou trois ouvrières, tous et toutes sous la coupe de Doris, une logeuse autoritaire. Magique, Forbes tisse une intrigue en or où se mêlent des acteurs hors pair : Leslie Caron en Jane à la réputation compromise, Tom Bell dans le rôle de son amoureux aux doigts tachés d’encre, Brock Peters en Johnny, un fana de jazz, Pat Pheonix, la fille au grand cœur, Avis Bunnage, Doris, la logeuse, et Cecily Courtenage, l’actrice solitaire. La musique du film écrite par John Barry - et plus particulièrement la scène où les membres du jazz band de Johnny se lâchent dans l’un des clubs du quartier où l’on consomme des champignons hallucinogènes - rend parfaitement à la fois l’esprit chargé d’espoir et la mélancolie sous-jacents qui règnent à l’époque dans le quartier.

Les producteurs de la Hammer furent si interloqués que Losey mélange délinquance juvénile, science-fiction, Pop Art et horreur qu’ils mirent ce film au placard pendant deux ans avant de le sortir. Aujourd’hui leurs craintes rendent perplexe puisqu’il s’agit de l’un des films les plus aboutis, les plus originaux et propres à faire réfléchir produits par « les studios qui faisaient couler le sang ». Le film démarre par une scène mémorable, une ode au cuir noir rythmée par des claquements de doigts ; le spectateur découvre un gang de bikers redoutables de Weymouth, menés par King (Oliver Reed, qui ressemble à un prototype de Droog, le futur héros d'Orange Mécanique, avec ses gants de cuir et son parapluie qu’il fait tournoyer au dessus de sa tête) qui traque des touristes - que sa sœur (Shirley Anns Field) tout droit sortie de taule a rabattus - afin de les tabasser et les plumer. Mais très vite, tout ceci fait place à une intrigue bien plus étrange et impressionnante à propos d’un centre secret de recherche nucléaire situé de l’autre côté du détroit de l’île de Portland, où des expériences sont menées sur de jeunes enfants innocents.

Dès les premiers plans, alors que l’aube pointe sur les cinémas pornos et les beat clubs d’Old Compton Street au son des camions poubelle et de la musique de jazz mélancolique écrite par Kenny Graham, ce film évoque mieux que tout autre le véritable quartier de Soho. Anthony Newley incarne magistralement Sammy Lee, un animateur de club de striptease qui n’a que 24 heures pour rembourser ses dettes de jeu, sans quoi il risque de se faire taillader le visage au rasoir. Il quitte au pas de course le magasin de son frère situé dans Petticoat Lane pour rejoindre, de l’autre côté de la ville, les clubs de billard et les boites de jazz en sous-sol de Soho pour trouver frénétiquement de l’argent par tous les moyens. En même temps il doit gérer Patsy, une fille naïve du nord de l’Angleterre rencontrée l’été précédent (Julia Foster) qui débarque chez lui à l’improviste afin de tenter de ranimer sa flamme vacillante. L’épopée frénétique de Sammy est magnifiquement rendue par le directeur de la photographie, Wolfgang Suschlitzky. La distribution est étincelante, en particulier Warren Mitchel, le frère de Sammy d’une patience à toute épreuve, Miriam Karlin, la femme de Mitchell bien plus au fait des choses, et Robert Stephens en patron d’un club de striptease sordide plus vrai que nature.

Aristocrate oisif, Tony (James Fox) souhaite engager un homme qui l’aidera à s’installer dans sa nouvelle demeure à Chelsea ; et lorsqu’il jette son dévolu sur Barrett, un homme du nord de l’Angleterre efficace et raffiné (Dick Bogarde), il pense avoir fait le choix parfait. Barrett qui s’occupe de tout, de l’échantillonnage des couleurs de la décoration intérieure à la gestion des stocks d’alcool, prend bientôt la situation bien en main. Mais pourquoi donc la petite amie de Tony (Wendy Craig) trouve-t-elle Barrett si sinistre ? Est-ce parce qu’avec le majordome et sa sœur (Sarah Miles), qui se voit vite confier les tâches d’entretien et de nettoyage, nous ne sommes pas au bout de nos surprises ? Inspiré du livre de Robin Maugham et filmé dans une maison située en face de celle qui appartenait à son oncle W. Somerset (qui a fourni une partie de l’ameublement), le chef-d’œuvre noir de Losey saisit l’instant où l’establishment a commencé à se désagréger - le scandale lié à l’affaire Profumo la même année en est un bon exemple - sous les coups de boutoir portés par les jeunes issus de la classe ouvrière du nord de l’Angleterre.

Pour finir, nous revenons à l’acteur avec lequel nous avons commencé ; Dick Attenborough ressent profondément le côté macabre des choses, ce qui a pour effet d’habiter son interprétation d’un kidnappeur malgré lui poussé par sa femme, spiritualiste convaincue, dans ce film le plus sombre de ceux dans lesquels il a collaboré avec Forbes. Son interprétation de Billy, tour à tour refoulé, tendre et crachant comme une vipère, trouve un parfait pendant dans celle de Kim Stanley dans le rôle d’une Myra folle à lier. Leur projet, menant Billy à kidnapper la fille d’une personnalité locale, puis à la cacher dans leur maison qui donne la chair de poule tandis que Myra atteint la célébrité en aidant la police à mener ses investigations, est déjà atroce en soi. Mais le chagrin fou dans lequel Myra trouve sa vraie motivation met le projet en péril. La présence du commissaire en charge de l’enquête, interprété par le non moins sinistre Patrick McGee, n’aide pas les choses non plus. L’échec du film au box-office est peut-être dû à une coïncidence atroce : les agissements bien réels de la kidnappeuse et meurtrière d’enfants Myra Hindley la même année. Pourtant ces deux personnages et leurs motivations ont été récemment exhumés dans la série télévisée Psychoville réalisée pour la BBC (et où ils ont crevé l’écran, en DVD britannique chez 2entertain), ce qui montre à quel point le film a marqué les esprits.

Traduit de l’anglais par Ann et Dominique Lafosse.

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Par Cathi Unsworth - le 24 avril 2020