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La Britannique Cathi Unsworth est non seulement l’auteure de beaux romans criminels (Au risque de se perdre, Le Chanteur, Bad Penny Blues, Zarbi et London nocturne - tous parus en français chez Rivages), mais elle est aussi une journaliste et critique reconnue, spécialisée dans la musique et le cinéma. Cathi Unsworth a, notamment, collaboré aux éditions en DVD/Blu-ray du British Film Institute de quelques trésors oubliés du cinéma made in UK : Man of Violence ou bien encore That Kind of Girl.
C’est donc un guide de voyage à travers quatre décennies de cinéma criminel britannique, aussi avisé que finement écrit, que Cathi Unsworth propose dans les lignes suivantes. Et s’il n’ignore aucun des chefs-d’œuvre produits par le Film Noir britannique durant ces fertiles années, il en révèle aussi nombre de titres (injustement) oubliés et méritant de figurer dans toute Dvdthèque criminelle digne de ce nom. Chacun des titres évoqués par Cathi Unsworth est accompagné de la référence la plus récente possible, si possible française, et parfois anglaise.

Même s’il est peut-être maintenant difficile de le concevoir, Richard Attenborough était tout à fait capable d’incarner le mal. La première fois qu’il parvient à réaliser cette prouesse, c’est lorsqu’il se glisse apparemment sans effort dans la peau de Pinkie, un jeune délinquant, lors de la première adaptation de l’incroyable roman noir de Graham Greene qui se déroule sur les bords de la Manche. Parfaitement secondé par un jeune William Hartnell qu’on a souvent vu dans les films du "Spiv Cycle" (le Cycle des mauvais garçons) sortis entre la sortie de la guerre et la fin des années 50, le jeune Richard, alors âgé de 23 ans, fanfaronne sur les planches du front de mer, un mauvais garçon accroché à ses basques et une jeune Rose crédule (Carol Marsh) à son bras. Il campe ainsi un troublant tueur au visage de beau gosse. Même si la chute du film prend ses distances par rapport au roman sur ordre de la Commission de Censure Britannique, celui-ci parvient toutefois à en rendre le dégoût et l’ironie particulièrement sombre. Le remake récent - sorti en 2010 et réalisé par Rowan Joffe, disponible en DVD chez StudioCanal - bourré de bonnes intentions a au moins un mérite, celui de nous faire apprécier plus encore son classique prédécesseur.

  • Il pleut toujours le dimanche (It Always Rains on Sunday, 1947) de Robert Hamer
    sorti en DVD chez StudioCanal Video (Collection Ealing Studios) - épuisé

  • Le gros succès des Ealing Studios de l’année 1947 n’est autre que l’adaptation du roman d’Arthur La Bern réalisée par Robert Hamer, ce génie au destin tragique. Googie Withers, l’actrice à qui le réalisateur aime confier les premiers rôle, incarne Rose Sandigate, une femme au foyer qui voit son monde ordinaire, mais protégé, s’écrouler lorsque Tommy Swann, son ex-amant - à présent en cavale et recherché par la police - frappe à la porte de l’abri anti-aérien situé au fond de son jardin. Le film, qui reste fidèle à la réalité de l’époque, décrit le vieux quartier juif de l’East End londonien avec grande véracité. Le casting inspiré propose aussi Sydney Taffler dans le rôle de Morry Hyams, un mauvais garçon chef de bande, John Slater, qui incarne son frère Lou, et Jack Warner dans le rôle de l’inspecteur Fothergill. Mais le film est illuminé par la présence, aux côtés de Googie Withers, de John McCallum, son mari pour l’état civil, dans le rôle de Tommy qui prend des risques insensés pour tenter de comprendre ce qui a bien pu se passer.

Dans l’audacieux Film Noir du cinéaste d’origine brésilienne Alberto Calvalcanti, Trevor Howard est à mille lieues du jeune premier romantique qui a marqué nos esprits dans Brève rencontre (Brief Encounter, 1945) de David Lean. Il incarne Clem, un ancien pilote de la RAF incapable de s’adapter à la vie civile et qui s’acoquine avec un loubard du nom de Narcy (interprété par Griffith Jones, roi incontesté du Cycle des mauvais garçons) ; celui-ci est à la tête d’un empire criminel qu’il dirige sous couvert d’une entreprise de pompes funèbres où les cercueils sont à usage multiple et où les panneaux sur le mur rappellent à tout le monde qu’il est plus tard que vous pensez... Comme on est en Angleterre, une lutte des classes ne manque pas d’éclater entre les deux hommes quand Narcy manifeste l’intention de se lancer dans le trafic de drogue. Au bout du compte, Clem, piégé, est accusé de meurtre, puis incarcéré dans la prison de Dartmoor n’a d’autre choix que d’emboîter le pas à Tommy Swann et de s’évader comme le suggère le titre du film, avec une seule idée en tête : se venger. Le jeu des deux acteurs principaux, le scénario teinté d’humour noir de Noel Langley, le montage nerveux de Margery Saunders et la photographie intense d’Otto Heller se conjuguent pour faire du film une étoile particulièrement noire du cinéma d’après-guerre.

Carol Reed et son directeur de la photographie Robert Krasker exploitent le potentiel dramatique de la ville de Belfast pour raconter le dernier voyage d’un membre de l’IRA, Johnny McQueen (James Mason), qui le conduit d’un braquage perpétré en centre ville ayant mal tourné jusqu’au dénouement sur les docks. Le parcours de cet homme au destin tragique nous est montré successivement à travers le regard des enfants qui le découvrent délirant, une balle dans le ventre, dans un abri anti-aérien, des infirmières anglaises qui tentent de le rafistoler dans le salon d’une petite maison mitoyenne, du chauffeur de taxi qui sans s’en rendre compte lui permet de filer entre les doigts des flics et des habitués du merveilleux Crown Bar (dont le propriétaire est joué par William Hartnell). La beauté onirique du tableau est aussi renforcée par l’interprétation exemplaire d’acteurs irlandais : FJ McCormick, le vendeur d’oiseaux roublard qui tente d’exploiter la situation délicate dans laquelle Johnny se trouve, WG Fay en Père Tom, son pendant qui déborde d’humanité, et Robert Newton, le peintre fou qui veut fixer sur la toile les derniers instants d’un mourant - à l’intérieur d’une grande bâtisse qui tombe en ruines tandis que la neige passe à travers la toiture. En fait, on peut sans risque affirmer que, pour le Film Noir britannique, 1947 a été un cru exceptionnel.

Deuxième apparition dans cette liste de Carol Reed, du directeur de la photographie Krasker et de l’écrivain Graham Greene pour un film qui ne cesse de nous hanter presque 70 ans après sa sortie en salle. Une description parfaitement aboutie d’une Vienne détruite par les bombardements et de son monde souterrain au sens littéral du terme au sortir de la Deuxième Guerre mondiale. L’alchimie est telle dans cette production qu’on ne sait pas par quoi commencer : la magie vient-elle du choix des acteurs autrichiens, Paul Hörbiger, Ernst Deutsch, Siegfried Breuer, Erich Ponto et l’octogénaire Hedwig Bleitrau, à qui on a permis d’utiliser le dialecte viennois sans le moindre doublage ou le moindre sous-titre ? Du thème si distinctif joué par Anton Karas, découvert par hasard alors qu’il jouait dans un café viennois pour quelques pièces ? Peut-être bien de la poursuite finale dans les égouts ? Ou encore de la véracité de l’intrigue conçue par Graham Greene autour d’un trafic de pénicilline dirigé par Harry Lime, ce psychopathe si charismatique dérivé de Kim Philby, l’ancien espion des services secrets britanniques au sein desquels l’auteur a travaillé ? Ou alors d’Orson Welles dans le rôle de Harry sortant de l’ombre un sourire sur les lèvres ? Qu’en penses-tu, mon vieux ?

Inspiré du meurtre d’Alec D’Antiquis abattu de sang-froid par un gang de cambrioleurs en 1947, ce film capte les peurs des habitants devant un Londres envahi par des loubards qui ont fait main basse sur les armes si faciles à trouver après la guerre. Dick Bogarde incarne Tom Riley, un jeune sadique ténébreux, difficile à percer, le genre de rôle dans lequel il excelle. Jack Warner, en inspecteur chef avunculaire George Dixon, et Jimmy Hanley, son jeune protégé, tous deux dans des registres sensiblement différents de leur précédente association dans Il pleut toujours le dimanche, sont bien décidés à débarrasser les rues des types de son espèce. On pourrait presque avoir affaire à une comédie produite par les Ealing Studios sans le coup de théâtre final brutal et horrible qu’est le meurtre de Dixon commis par un Riley froid et impassible. Basil Dearden - qui deviendra l’une des pierres angulaires du cinéma britannique lors des deux décennies suivantes, jusqu’à sa disparition tragique dans un accident de voiture en 1971 - tourne en extérieur avec brio la poursuite en voitures dans Ladbroke Grove ainsi que le final dans le cynodrome de White City lorsque les bookmakers gèrent de la main ou du bras la chorégraphie de la fin imminente de Riley. Dixon est devenu si populaire qu’il a retrouvé la vie dans Dixon of Dock Green, une série télévisée à succès diffusée entre 1955 et 1976 (disponible en DVD* chez Acorn).

Diana Dors était le pendant britannique de Jane Mansfield, une bombe incendiaire dotée d’un sens de l’humour espiègle. Mais ce n’est que lorsque Thompson lui confie le rôle de la meurtrière Mary Hilton, condamnée à mort pour le meurtre de son amant, qu’elle donne toute la mesure de son talent. Des fins fonds lugubres de sa cellule de condamnée à mort, l’histoire de Mary nous est contée grâce à des flash-back qui évoquent l’affaire bien réelle de Ruth Ellis, la dernière femme condamnée à la potence en Grande-Bretagne : une relation avec un pianiste de night-club enjôleur qui vire à la jalousie, la paranoïa et se règle à coups de feu. Dors est si bien parvenue à laisser transparaître la vulnérabilité sous l’apparente dureté son personnage, à faire vibrer la corde sensible, que le film a été efficacement instrumentalisé lors de la campagne menée pour l’abolition de la peine de mort. Il a également permis à Thompson d’aller à Hollywood poursuivre sa carrière de réalisateur et de diriger Les Nerfs à vif (Cape Fear, en Blu-ray chez Universal Pictures France), l’un des Films Noirs les plus étonnants de l’histoire du cinéma avec Robert Mitchum en 1962.

Le "viril" Stanley Baker, fils de mineur de la vallée de la Rhondda au Pays de Galles, incarnait le mâle par excellence du cinéma britannique dans les années 50 et 60. Même le jeune Sean Connery, qui joue ici l’un de ses premiers rôles, a l’air un peu chétif à ses côtés. Baker qui incarne Tom Yately, un ancien taulard, trouve un boulot de chauffeur dans une entreprise de transports routiers dans l’espoir de se faire oublier et de reconstruire sa vie. Hélas, il n’y a pas plus véreux que Cartley, son patron (interprété ici encore par Willian Hartnell) : celui-ci met au point une arnaque avec l’aide de Red, son chauffeur de confiance (un Patrick McGoohan aux tendances meurtrières) qui amène Baker, Connery, Herbert Lom, Sid James et David McCallum, ces astres lumineux du cinéma, à conduire des tonnes de gravier à des vitesses hallucinantes au péril de leur vie sur des petites routes sinueuses de campagne. Le cadre étrange sur fond de reconstruction effrénée de l’après-guerre présente avec authenticité la vie itinérante des conducteurs, leurs longues journées au volant et leurs nuits dans les bars à bière ; si bien que Train d'enfer, ce drame naturaliste hors normes, est une vrai réussite.

  • L’Aguicheuse (Beat Girl, 1959) de Edmond T. Gréville
    Disponible en combo DVD/Blu-ray chez British Film Institute (import UK)

  • Cocktail enivrant de beatnicks, promoteurs immobiliers et stripteaseuses qui se côtoient à Soho sur la musique du groupe The John Barry Seven, L’Aguicheuse glisse une analyse sociale pertinente au fil des singeries fantasques de Jenny Linden, le rôle titre (interprété par Gillian Hills, la Bardot britannique, qui, ironiquement a connu plus de succès comme chanteuse yéyé en France) et de sa bande de teenagers rebelles dans laquelle on trouve le chanteur Adam Faith, un Oliver Reed juvénile et Shirley Anne Field sans laquelle aucun film d’ado n’aurait pu véritablement se concevoir à l’époque. Pendant que Jenny est en quête de sensations fortes, conduit des voitures de sport, joue à se faire peur sur les voies de chemin de fer et flirte avec le propriétaire sinistre d’un club de striptease (Christopher Lee), Paul, son père, architecte, passe son temps à construire depuis sa luxueuse résidence de Kensington la Cité 2000 toute faite de béton. Certes, une scène de striptease impliquant un boa constrictor a conduit le film à être lourdement amputé par la censure à sa sortie ; mais la poursuite en voitures sera plus tard reprise dans Orange Mécanique de Stanley Kubrick (dans lequel Hills apparaîtra aussi, en Blu-ray chez Warner Bros) et la musique du film écrite par John Barry n’a pas pris une ride.

S’ouvre à présent une période où la plupart des meilleurs films britanniques impliquent le trio Basil Dearden, Bryan Forbes et Richard Attenborough. Ici, Dearden est à la réalisation, Forbes fournit un scénario acerbe et partage avec Richard Attenborough les rôles principaux au sein d’un groupe d’ex-militaires pas très nets recrutés par un colonel Hyde grognon afin de commettre le hold-up parfait. Tous les acteurs sont une pure merveille comme l’est chaque plan du film qu’ils remplissent de leur présence, du génial Jack Hawkins dans le rôle du colonel, de Nigel Patrick dans celui de son adjoint Race, un personnage louche qui n’est pas sans rappeler Harry Lime, Terence Alexander qui campe le major Rutland-Smith au menton fuyant, toujours prêt à réaliser des prodiges, Roger Livesey en faux clergyman, le "Padre" Mycroft, en passant par Forbes dans le rôle du capitaine Porthill, pianiste de boîte de nuit totalement dénué de courage et d’efficacité, Richard "Dickie" Attenborough en lieutenant Lexy mécanicien chaud lapin, Kieron Moore en capitaine Stevens qui cache son homosexualité, et enfin Norman Bird qui incarne un capitaine Weaver sujet aux brimades. De toute évidence ce film de braquage est une satire lumineuse de la fin de l’empire qui saisit parfaitement l’aspiration au changement au sein de la société britannique au début des années 60.

Traduit de l’anglais par Ann et Dominique Lafosse.

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Par Cathi Unsworth - le 17 avril 2020