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Baby Cart est certainement, avec la saga Zatoichi, le chambara le plus connu en Occident, et un des plus grands succès du genre dans son pays d’origine. Réalisée entre 1972 et 1974, la série de six films qui composent cette première adaptation cinématographique des aventures d’Ogami Itto et de son fils Daigoro, est emblématique de l’évolution du genre à l’aune des années 70, de la mutation des grands studios et d’une nouvelle approche du cinéma comme maillon d’une chaîne multimédia, annonciatrice des cross-over qui fleurissent de nos jours. Baby Cart trace la longue route de sang où s’est engagé Ogami Itto, le loup solitaire, accompagné de son fils Daigoro. Une route infernale semée de cadavres, parcourue par un Samouraï sans pitié, incarnation d’une vengeance en marche que rien ne peut arrêter. Ces six films sont des adaptations par leur propre auteur de Kozure Okami (édité en France sous le nom de Lone Wolf & Cub*), manga hallucinant, sauvage, d’une force expressive rare, qui rencontre un succès considérable. Ecrit par Kazuo Koike et dessiné par Goseki Kojima, ce sont 140 épisodes et pas moins de 9000 pages qui voient le jour entre 1970 et 1976, bientôt suivis d’une série télévisée de 78 épisodes (1973) avec Kinnosuke Yorozuya dans le rôle titre, rôle qu’il reprend dans cinq autres longs métrages produits pendant les années 80. Enfin une nouvelle version est initiée en 1993 avec Masakazu Tamura et une série animée doit voir le jour cette année.

Kazuo Koike est l’auteur de nombreux mangas, tous ou presque transposés à l’écran de nombreuses fois, que ce soit en film, en téléfilm, en série ou en animé, tels Crying Freeman, Golgo 13, ou encore Hanzo the Razor. Ce dernier a d’ailleurs été transposé au cinéma par Kenji Misumi en 1972 avec Shintaro Katsu dans le rôle titre, l’acteur légendaire de Zatoichi. C’est cette même équipe qui lance Ogami Itto sur le grand écran : Misumi à la réalisation, Koike au scénario, Chishi Makiura à la photo, Shintaro Katsu à la production (via sa société Katsu Production) en association avec la Toho. Mais le célèbre masseur aveugle va quitter le devant de la scène pour laisser la place à Tomisaburo Wakayama (connu également sous le nom de Jo Kenzaburo), son propre frère, qui a traîné sa silhouette imposante et son visage mutique dans des centaines de seconds rôles de Yakuzas et de Samouraïs pour la Toei. C’est en fait Wakayama qui est le véritable initiateur du projet, qui convainc Koike d’y participer et qui pousse son frère à le produire.

Kazuo Koike adapte lui-même son manga, exception faite du dernier épisode de cette première saga (Le paradis blanc de l’enfer). Il va également initier la série de films réalisés au début des années 90, nouvelle version pour laquelle il espère parvenir à donner plus d’importance aux liens unissants Itto et Daigoro. Egalement auteur de scénarios originaux pour le cinéma (Lady Snowblood, 1973), Koike ne se contente pas d’adapter platement les aventures de son héros, mais offre une vraie relecture de son œuvre écrite et surtout réussit en l’espace de cinq films à donner la pleine mesure de cette saga littéraire monumentale. Le manga est d’une précision incroyable dans l’évocation du Japon féodal. La foule d’informations distillées au gré de ses pages peut se révéler déconcertante, mais ce foisonnement nous plonge dans les méandres d’une société complexe avec une capacité évocatrice exceptionnelle. L’adaptation cinéma condense parfaitement ces informations, et parvient à ancrer le récit dans son contexte historique tout en permettant au spectateur occidental de ne pas se noyer. Kazuo Koike aime les personnages troubles et ambivalents. Ogami Itto se situe entre deux figures qui catalysent cette envie d’explorer le côté sombre de l’héroïsme, celle de l’assassin (ailleurs incarné par le Crying Freeman) et celle de l’individu en quête de vengeance (Lady Snowblood). Baby Cart condense ainsi les obsessions de son auteur et l’état de la production nippone en ce début des années 70 va lui permettre d’offrir aux spectateurs une œuvre sans retenue, sauvage et violente, qui rend constamment honneur à la noirceur du manga original.

Le début de cette décennie voit les grandes maisons de production, ces mastodontes tels la Daiei et la Toho qui ont régné sans partage sur le cinéma national, fléchir et ployer face à la vitalité du jeune cinéma japonais. La nouvelle vague et ses expérimentations gagnent les faveurs d’un public lassé du classicisme dans lequel s’enferrent les grands studios. Devenus frileux, il se renferment sur les valeurs sûres et ne donnent plus leur chance aux jeunes réalisateurs qui se voient contraints d’adopter des moyens de production proches de la nouvelle vague française. Le public suit ces nouveaux réalisateurs, anticonformistes et radicaux, inventifs et violents. Il se déplace en masse pour voir leurs films de genres au politiquement engagés, qu’ils prônent le rejet de l’Amérique ou la révolution gauchiste. Les pink-eiga (films érotiques) rencontrent un succès fou, un genre tendancieux que seule la Nikkatsu ose aborder, ce qui lui permet de se maintenir quelque peu à flot.

Baby Cart est à la frontière entre le classicisme des grands studios et les expérimentations d’un cinéma en pleine mutation. Saga emblématique du Chambara décadent des années 70, elle se nourrit de la culture pop et brasse les influences les plus diverses. Le Western spaghetti est bien sûr à l’honneur, et de l’homme sans nom de Leone au Grand Silence de Corbucci, les emprunts sont évidents, juste retour des choses tant le western décadent italien doit lui-même au chambara. L’influence de la Shaw Brothers est également prégnante dans l’inflation délirante que prennent les combats par rapport au films de sabres plus classique. Là encore, ce n’est qu’aller-retour sans fin entre différentes cultures populaires qui se nourrissent les unes des autres, le Wu Xia Pian de la Shaw ayant été imaginé comme un moyen de lutter contre le succès des chambaras, et notamment de la saga Zatoichi. Baby Cart est également traversé par les serials, le cinéma bis italien, les feuilletons érotiques softs, le cinéma d’horreur… un patchwork des différents avatars de la culture populaire mondiale. Enfin Baby Cart annonce les cross-over culturels qui vont transformer le cinéma en brisant les frontières entre différents médias. Films pour le grand écran, série télévisée, manga, puis plus tard animé, les aventures du Lone Wolf accaparent tous les supports de la culture populaire. La construction même des aventures d’Itto et sa suite ininterrompue de combats, aurait pu être la matrice d’un jeu vidéo.

* Le manga est édité en France par Panini Comics, collection Génération Comics. Il se compose à l’heure actuelle de 10 volumes sur les 28 existants. Les couvertures sont signées Frank Miller, qui a toujours considéré l’œuvre de Koike et Kojima comme une influence majeure et le modèle du genre. Chaque volume dispose d’un glossaire indispensable et sont souvent agrémentés de textes passionnants sur l’histoire du japon médiéval.

Par Olivier Bitoun - le 12 septembre 2011