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Le
Défi : Ichi déjoue à deux reprises les exactions
de brigands. D’abord finement en jouant sur sa cécité,
il empêche une voleuse de lui dérober sa bourse puis radicalement,
par ses talents martiaux, il se débarrasse de deux bandits. Ces
trois lascars font en fait partie d’une troupe de fugitifs sans
foi ni loi qui sont cachés par le boss Matsugoro, ce dernier ayant
l’espoir de les utiliser à ses propres fins. Ichi, à
peine arrivé dans la ville, trouve un vieil homme brutalisé
par les yakuzas. Il l’emmène chez le docteur Junan avec qui
il se lie d’amitié. Dans la ville, la soif de pouvoir de
Matsugoro se focalise sur un opposant à son hégémonie,
Tokuzaémon, et le boss entend bien utiliser les fugitifs pour se
débarrasser de ce gêneur. Ichi apprend qu’une malade
est retenue prisonnière dans l’atelier de tissage où
le clan exploite les filles de la ville. Il se rend chez le chef Yakuza
pour l’obliger à la libérer.Les Tambours de la Colère : A la demande de son hôte, le boss Kumakichi, Zatoichi accompagne un autre yakuza errant, Shin, afin de servir de témoin à l’expédition punitive contre Unokichi qui doit 30 ryos au clan. Les assaillants sont repoussés par la fureur d’Unokichi, et Ichi, poussé à bout par les moqueries incessantes de ses coreligionnaires, décide de prendre l’affaire en main. Il tue Unokichi, sans s’être tout d’abord excusé de le faire, n’ayant rien contre lui mais devant juste honorer le code d’honneur de yakuzas. A peine le jeune homme est-il tué que sa sœur, Osoné, arrive avec la somme. Les yakuzas veulent l’emmener de force au boss, comme paiement des intérêts. Ichi, comprenant que depuis le début le clan Aroai accablait Unokichi dans le seul but de l’obtenir, s’interpose et fait fuir les hommes du clan. Ayant repris sa route, il est bientôt rejoint par Osoné, poursuivie par les hommes de Kumakichi qui entendent toujours capturer la jeune femme pour l’offrir à un riche marchand dans le but que leur boss obtienne un important poste officiel. Zatoichi
contre Yojimbo : Zatoichi se rend dans un village qu’il
avait traversé il y a trois ans, espérant s’y reposer
et échapper à des poursuivants qui le recherchent pour sa
tête mise à prix. Hyoroku, qui auparavant dirigeait le village
avec sagesse, a été démit de ses fonctions et passe
désormais son temps à sculpter des Jizo. Masagoro du clan
Kobotoké est devenu le parrain de la ville. Fils d’un riche
marchand, il est persuadé que ce dernier, Eboshiya, cache une grand
quantité d’or dérobée au Shogun par son frère
cadet Goto qui a fait carrière à Edo. Il emploie un garde
du corps qui ne tarde pas à s’intéresser à
Ichi et à la récompense de 100 ryos. C’est dans l’auberge
où il vit qu’Ichi rencontre Umeko, jeune fille qu’il
avait jadis connue, et qui de son propre aveux vit désormais dans
le mal. Elle souhaite voir la mort de Masagoro suite au déshonneur
qu’elle a subi de ses mains. Le Yojimbo semble n’être
intéressé par la prime que pour pouvoir payer les dettes
d’Umeko dont il est amoureux. Ichi et Yojimbo vont ainsi essayer
de tirer leur épingle du jeu dans une guerre sur le point d’éclater
entre Eboyisha et Masagoro, alors même que des espions du Shogun
enquêtent sur le trafic d’or.Le Shogun de l'Ombre : Ichi se trouve convié à un grand rassemblement yakusa en l’honneur du grand maître de la région, l’implacable Shogun de l’ombre. Rapidement, le Shogun se sent menacé par Ichi et ses diatribes sur l’honneur et la morale. Après un vote des différents parrains, il est condamné par l’assemblée. Après l’avoir vu défaire de nombreux assaillants, le Shogun demande à Okiyo, la fille de son futur successeur, de séduire Ichi et de le
faire tomber. Pendant ce temps, un samouraï errant menace à
plusieurs reprises Ichi. Celui-ci a tué la femme qu’il aimait
et qui venait d’être vendue lors d’une mise en enchère.
Il n’a de cesse de pourfendre toutes les personnes qui l’ont
approchée et Ichi est la dernière d’entre elle, même
s’il ne l’avait fait que pour la sauver des griffes d’un
commerçant lubrique.Zatoichi contre le Sabreur Manchot : Wang Kang, un sabreur manchot venu de Chine, arrive au Japon afin de fuir on ne sait quoi. Il rencontre un couple de Chinois arrivés il y a longtemps sur le territoire nippon. Alors qu’il accompagne Li Xiang-rong, Lu-Mei et leur jeune fils Xiao-rong, il est amené à combattre les samouraïs du fief de Nanbu, gardiens d’une procession, sur le chemin de laquelle tout un chacun doit se prosterner et quitter la route. Par erreur, Xiao-rong se trouve sur leur passage et Wang Kang s’interpose avant que les bushis ne le mettent à mort. Afin de laver cet affront, les samouraïs massacrent tous les innocents présents lors de cet affront, dont les parents de l’enfant. Accusé du massacre, Wang Kang doit prendre la fuite, bientôt pourchassé par les yakusas du clan Furukawa, dont le parrain Tobei entend s’attirer les faveurs du seigneur. Ichi, lui même poursuivi par les yakuzas du clan Sugito, qui ne vont pas tarder à s’associer aux Furukawas, croise la route de Xiao-rong et de Wang Kang. Ils se réfugient tous les trois chez Yosaku, un homme qui a assisté au massacre et reconnaît la bonne foi de Wang Kang. Mais ils sont dénoncés, et Yosaku et sa femme vont trouver la mort tandis que leur fille, Oyoné, est capturée par Tobei. Convaincue que c’est Ichi qui les a dénoncés pour la prime de 10 ryos, elle se promet de venger la mort de ses parents. Voyage
à Shiobara : Ichi trouve sur sa route une femme enceinte
qui vient de se faire dérober son argent par un brigand. Brutalisée,
elle accouche d’un garçon avec la seule aide du masseur,
mais n’y survit pas. Elle a juste le temps de donner à Ichi
l’endroit ou vit le père, Satoro. Il emmène donc le
nouveau-né à Shiobara, constamment agressé par des
pierres jetées par un enfant qui le suit de loin. Arrivé
en ville, il trouve la sœur de Satoro, Oyaé, mais pas ce dernier
qui ne doit revenir au village qu’à la fin du mois. Ichi
décide d’attendre son retour. Shiobara est une ville débarrassée
du crime et des yakuzas par l’action désintéressée
de son commissaire, Tobei. Mais à l’occasion de la fête
annuelle, le parrain Tetsugoro décide de faire main basse sur la
ville. L’argent dérobé à la femme de Satoro
devait servir à payer une dette contractée par Oyoé
envers Tetsugoro. Ichi décide de trouver les 20 ryos manquants
pour éviter à cette dernière de devenir une prostituée
du clan.La Blessure : Alors qu’il traverse un pont branlant, Ichi est mis en garde du danger par une vieille dame qui joue du shamisen. Alors qu’il veut lui donner une pièce, elle tombe dans une faille et disparaît. Ichi décide de prévenir la fille de la vieille dame du décès de sa mère, ayant eu le temps d’apprendre qu’elle travaillait dans une auberge du quartier des plaisirs de Choshi, la maison Ogiya. Il y rencontre donc Nishiki qui est en fait une prostituée. Il est convaincu que sa mère se rendait dans ce quartier de kannon ura pour payer la dette de sa fille, et décide de sauver Nishiki à sa place. Alors que le boss Kagiya Mangoro veut la peau d’Ichi pour se faire bien voir du parrain Iioka, qui offre 100 ryos pour sa tête, plusieurs personnages viennent à croiser la route du masseur aveugle : Najimi, une prostituée qui essaie de fuir, Uchi, un yakuza amoureux de Nishiki et enfin Kaédé, la seconde de Nishiki, qui promet constamment à son petit frère errant de bientôt parvenir à s’échapper de la maison close. Retour
au Pays Natal : Ichi se rend à Kasama où la vieille
Oshimé l’avait élevé, et qu’il a quitté
il y a 23 ans. En même temps que lui, un autre ancien enfant du
village revient, Shinosuke Shenbei, qui a fait fortune à Edo dans
le commerce du riz. Les villageois, accablés par les impôts
et par trois années de disette, l’accueillent comme un sauveur.
Effectivement, Shenbei prend à sa charge les 500 ryos de dettes
des paysans. Mas comme Ichi le devine rapidement, Shenbei ne fait pas
cela par abnégation. Il entend prendre possession des carrières
qui appartiennent au villageois et asseoir sa fortune en les exploitant
comme ouvriers. Appuyé par les yakuzas du clan Iwagoro, et par
le gouverneur qui rêve d’un poste d’intendant à
Edo, il ne va trouver sur sa route que Zatoichi, prêt à défendre
les droits des villageois opprimés.Zatoichi : Nous retrouvons Ichi en prison qui, après avoir reçu des coups de fouet, est rapidement libéré. Tandis qu’il parcourt la région, une guerre de clans se prépare entre les parrains Akabei et Goémon, marionnettes du potentat local, l’avide Hasshuu. Ichi trouve refuge chez Oume, une jeune fille qui élève de nombreux orphelins. Il croise à plusieurs reprises un samouraï errant, peintre et poète, avec qui il se lie d’amitié. |
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Le scénario prend comme cœur du récit
la famille du médecin Junan (interprété par l’admirable
Takashi Shimura, le chef des Sept Samouraïs)
et les relations d’amour et de haine qui se tissent entre le
fils fugitif et le père qui se veut une incarnation de la droiture
et de la morale. Une grande tristesse imprègne leurs scènes,
où la question du pardon et d’une impossible rédemption
instaurent un climat de tragédie grecque au film. Ichi semble
être le spectateur de ce drame plus qu’un acteur. On sent
que Junan, en lui offrant la possibilité de rester chez lui
et d’abandonner la voie des yakuzas, cherche à remplacer
ce fils qu’il considère comme mort. Il essaye de se redonner
une chance en évitant qu’Ichi poursuive sa route de la
mort, chose qu’il n’a pu réussir avec son enfant
et qui le ronge. Ichi, qui pourrait donc incarner ce pardon tant attendu
par le vieil homme, ne peut malheureusement que suivre une voie sans
issue et va devoir, pour sauver Junan, combattre le fils aimé
et détesté. Dès le générique, la
chanson de Katsu nous conte son chemin solitaire qui va l’amener
au bout du monde où il mourra seul et ignoré de tous.
Impitoyable destin d’un homme qui par son parcours de justicier
ne peut que se tenir à l’écart du monde. Rarement
dans la série d’ailleurs, la figure d’Ichi n’aura
eu une aura si légendaire. Il semble toiser les agissements
des yakuzas et des brigands, attendant son heure pour
Voici donc un épisode des plus classique, plutôt dans la veine sombre de la saga, que Yasuda, malgré un scénario intéressant, ne parvient que rarement à transfigurer. Le Défi se suit sans ennui certes, mais cette absence de renouvellement et de relecture du mythe, de vision personnelle sur le personnage, fige quelque peu Zatoichi. Des combats secs, des personnages secondaires complexes, une interprétation sans faille, font que cet épisode mineur se situe néanmoins à cent coudées au-dessus de la plupart des productions de l’époque. Les Tambours de la
Colère
Kenji Misumi, après l’interruption de l’épisode 17, reprend les rênes de la série et de nouveau chamboule complètement ce qui était jusqu’ici établi. Car ces Tambours de la colère bouleversent la donne en démystifiant en quelque sorte l’icône légendaire Zatoichi. Misumi met en branle un véritable jeu de massacre qui va jouer sur l’image du héros, sur la mythologie qui l’entoure, sur ce qui semblait gravé dans le marbre par les dix-huit épisodes qui se sont succédés en l’espace de six ans à peine.
Donc tout d’abord Ichi se ridiculise. Après cette chute dans l’eau, les épisodes où il est montré sous un jour burlesque se multiplient. Pendu à une corde en tentant de s’échapper et paralysé à 50 centimètres du sol ; emporté par un cheval au galop et dépassant ceux qu’il poursuit avant de chuter dans un fossé ; emballé dans un fétu de paille, sautillant comme un diable sur ressort… des scènes à la Tex Avery à l’humour irrésistible. D’autres scènes comiques, dans lesquelles Ichi parvient à retourner les situations embarrassantes, s’ajoutent à ces dernières : lors d’une virée nocturne, les compères yakuzas du masseur aveugle essayent de se jouer de lui en se mettant à courir et Ichi parvient à suivre l’assemblée avant d’en prendre la tête, seule personne à pouvoir diriger la troupe dans le noir ; s’en suit alors une hilarante queue leu leu. Ou encore lorsque Shin, l’ami yakuza d’Ichi, essaye de lui voler un morceau de poisson lors d’un dîner frugal servit par le boss et où le talent burlesque de Katsu éclate.
Enfin, versant plus sombre de cette remise en cause de la figure figée du héros, Ichi passe son temps à se tromper, à se compromettre, à semer les graines du drame. Ainsi, dès le début, il est incapable de voir que le parrain le manipule, alors que jusqu’ici il savait parfaitement cerner le vice et la duperie. Tout le film ne sera qu’une succession d’erreurs, comme par exemple lorsque pensant retrouver la trace d’Osoné, il tombe sur le cadavre d’un officiel assassiné et devient le coupable idéal.
Ichi se voit accompagné par un sidekick comique, dont la lâcheté moult fois revendiquée ne l’empêche pas d’être aussi courageux et utile qu’Ichi dans cet épisode. Contrepoint à Ichi, il est un homme d’honneur qui n’hésite pas à s’engager pour des causes justes, mais qui n’a pas encore été entouré de l’aura d’une légende. Une sorte de héros brut, réaliste, humain. Ce que serait peut-être Ichi si la magie du romanesque ne s’était pas emparée du personnage.
La force de cet épisode n’est pas d’avoir
fait une parodie de la série mais, par des dérapages
constants et des dérives des codes qui la sous-tendent, d’en
montrer les failles, d’en révéler les zones d’ombre
les moins acceptables, et de mesurer l’importance de la représentation
dans la fabrication d’une légende. On a vraiment l’impression
dans cet épisode que nous est révélé le
véritable Ichi, et que jusqu’ici nous n’en avions
eu que la version romanesque, officielle, débarrassée
des scories et des éléments les moins gratifiants. Un
épisode somme donc, même si le rythme du film pâtit
quelque peu de l’abandon de Misumi à une forme classique
de film d’action. Peu de combats donc, des péripéties
qui tirent vers le burlesque et non vers le suspense, pour un dix-neuvième
volet qui enrichit considérablement cette monumentale saga. Ce décalage existe également entre
le Yojimbo que Kurosawa a porté par deux fois à l’écran,
et celui qui rencontre Ichi. Quand, chez Kurosawa, le ronin déguenillé
fait monter les enchères, il ruse en fait jusqu’à
ce que les clans yakuzas s’entre-tuent, véritable justicier
qui ne veut pas en porter la panoplie. Ici, c’est Ichi qui intrigue
afin d’arriver aux mêmes fins. Il n’y a pas véritablement
de place pour deux personnages fonctionnant sur le même motif.
On se rend rapidement compte que nous ne sommes pas face au vrai Yojimbo,
Sanjuro, mais à Sasa, espion du shogun. Mifune ne porte même
pas les habits Zatoichi contre Yojimbo prend ainsi un chemin de traverse, ne se contentant pas d’opposer les deux figures légendaires. Plus grand succès de la saga, dépassant même Le Voyage meurtrier, cette production des deux sociétés des stars, Katsu Pro et Mifune Pro, aurait pu être un simple épisode opportuniste. Mais le fait que le film ne traite que d’argent, de corruption et d’appât du gain, rend l’entreprise profondément ironique. La fin est à cet égard prodigieuse d’humour quand, après d’innombrables péripéties, Yojimbo et Ichi fouillent le sol à la recherche de la poussière d’or, démentant d’un coup leur prétendu altruisme. Un second degré salvateur, qui montre que les deux acteurs ne sont pas dupes et s’amusent de leur personnage et des circonstances pécuniaires qui ont mené à leur rencontre. La même année, Katsu rend la pareille à Mifune en jouant dans Ambush (Machibuse, 1970) sans endosser pour autant les habits de Zatoichi (Mifune joue lui Yojimbo). Le Yojimbo se moque constamment de l’appât du gain, quémandant à chaque occasion des primes pour ses actions, mais immédiatement ridiculise ses demandes avec un irrésistible « 500 ryos… ou cinq tout de suite… »
Les accents mélodramatiques sont portés
par le personnage d’Umeko, interprétée par la
célèbre Ayako Wakao. Actrice chez Mizoguchi (Les
Musiciens de Gion, La Rue de la honte),
Ichikawa ou encore Masumura (L’Ange rouge,
La Femme de Seisaku), elle fait ici une incursion
dans le film de genre et donne immédiatement à Umeko
une aura dramatique qui tranche singulièrement avec le reste
du récit. Se considérant comme une crapule, tout comme
Yojimbo, seuls personnes capables de vivre en ce monde, elle se sait
damnée et espère seulement emporter dans sa chute l’homme
qui l’a déshonorée. C’est elle qui pousse
Ichi à agir en vue de la destruction mutuelle des deux clans,
les yakuzas et marchands cupides devant disparaître pour que
le village retrouve sa paix perdue. Ce paradis détruit par
la cupidité est symbolisé à l’image par
le vieil homme sculptant Plusieurs personnages secondaires partagent l’affiche avec Ichi, et chacun d’entre eux oriente le récit vers une réflexion morale pertinente. Les deux premiers représentent des propositions de ce qu’Ichi pourrait être ou pourrait devenir, soit deux chemins qui s’offrent à lui mais qu’il va refuser.
Deux personnages sont au centre de cet affrontement. Il s’agit d’Ujimé, à l’allure androgyne, tenant absolument à devenir un yakuza, afin de « devenir un homme » et d’Okiyo, chargée par le Shogun de séduire Ichi afin de précipiter sa perte. Tous deux vont trahir Ichi, puis par l’action de son charisme et de la droiture qu’il représente, ils vont être amenés à l’aider et à revenir dans le droit chemin. Ichi n’a de cesse de prévenir Ujimé, interprété par Shinnosuke "Peter" Ikehata (Funeral Parade of Roses) qu’« être un homme signifie marcher dignement dans la rue » et que sa volonté de devenir un yakusa ne peut que le faire dériver vers la voie du Mal. Le côté féminin d’Ujimé, qui va jusqu’à la séduction et le quasi viol d’Ichi, le rend marginal et explique sa volonté de devenir « un homme », et toute l’attention d’Ichi est de lui montrer que sa manière de vivre n’a aucune importance et qu’il ne doit pas être poussé au mal à cause du regard des autres. Okiyo suit la même évolution, si ce n’est qu’elle est forcée de tromper Ichi et ne le fait pas par convoitise. C’est l’amour et la compréhension qui la poussent à se rallier au masseur aveugle, au risque de précipiter la chute de son père.
Deux versions existent de cette rencontre et celle
conçue pour le public chinois, que nous n’avons pu voir,
semble différer par un combat final rallongé. On ne
sait donc pas si cette version alternative porte l’empreinte
de la Shaw Brothers. Car force est de constater qu’en fait d’un
cross-over inspiré qui orchestrerait le choc entre le Chambara
et le Wu Xia Pian, deux genres à la fois si proches et si différents,
nous nous trouvons en face d’un film qui ne sait à aucun
moment s’inspirer des productions hong-kongaises et se contente
de filmer grossièrement quelques acrobaties de Jimmy Wang-Yu
qui offrent un léger décalage avec les chorégraphies
martiales habituelles. Une immense déception donc, tant cette
rencontre était riche en possibilités. Autre espoir déçu, celui du rendez-vous entre deux cultures. Là encore Kimiyoshi Yasuda, également scénariste, ne parvient à aucun moment à donner de la profondeur et une vision à cette rencontre. Il se contente de bâtir une intrigue squelettique autour de la barrière du langage qui va mener les deux hommes à se combattre. Si deux, trois quiproquos autour de l’homophonie fonctionnent, le reste est peu crédible et rapidement répétitif. La découverte de la culture nippone par Wang Kang est à peine effleurée et, là encore, Yasuda est incapable d’explorer ce thème. Quand Wang Kang intervient pour sauver Xiao-rong des samouraïs, et condamne par là même tous les témoins, son incompréhension des codes sociaux aurait pu être au cœur de la tragédie. Mais en fait, même les Japonais ne comprennent pas et condamnent l’action des samouraïs. On aurait pu tout aussi bien voir Ichi intervenir à la place de Wang Kang, l’histoire aurait suivit le même fil. On est ici dans la simple évocation d’une société tyrannique, qui ne s’en prend pas plus à l’étranger qu’à ses propres habitants de caste inférieure, à travers un massacre perpétré pour un don d’ormeaux au Shogun. Le film fonctionne de manière unilatérale, la vie en Chine ou le passé de Wang Kang n’étant jamais évoqués. On ne s’intéresse qu’au Japon, à ses maux et à ses beautés. La famille chinoise bien intégrée parle de ce « climat doux, de ces gens agréables », du bon goût du saké japonais. C’est autour de cet alcool que naissent d’ailleurs les principales discussions entre les deux cultures, et encore Wang Kang ne parle même pas du saké chinois, se contentant de venter les mérites de son homologue nippon.
Reste la rencontre entre Zatoichi et le Sabreur manchot,
rencontre tuée dans l’œuf par le manque évident
d’envie des deux stars à céder la place à
l’autre. Les deux personnages se battent autour de la garde
de l’enfant comme on se bagarre pour avoir la vedette du film,
et nul ne l’emporte réellement. Deux fins sont tournées,
une pour le public japonais, l’autre pour l’Asie du Sud-est
(1) (on vous laisse imaginer la différence subtile entre les
deux…). Il n’y a aucun échange entre les deux personnages
ni aucune portée mythique à l’affrontement des
deux héros. Autre problème, le jeu de Jimmy Wang Yu
qui ne s’accorde à aucun moment au style de ses homologues
japonais. Ceci provoque un décalage qui achève la crédibilité
du film et laisse le spectateur au bord du chemin, spectateur qui
peut peut-être parvenir à se réveiller lors du
duel final dont l’issue demeure la seule interrogation que parvient
à soulever le film. Mais Kazuo Mori parvient à intéresser le spectateur malgré ces innombrables redites. Tout d’abord par la qualité paradoxale du scénario qui bien que banal brille par son rythme et ses enchaînements sans temps mort. Le récit parvient même à évoquer avec finesse les relations qui lient Tobei l’homme intègre et son fils, attiré et fasciné par le monde de la pègre. Enjeu primordial de la série, l’idée de choix entre le pouvoir et la fierté de « pouvoir marcher dans la rue » est à nouveau au cœur du récit, mais Ichi va se contenter de quelques leçons de morales rapidement assénées tandis que Tobei essaie vainement de ramener son fils dans le droit chemin. C’est par les actes qu’au final il va rejeter le monde des yakuzas, en découvrant la droiture et le courage de son père et le sens du sacrifice d’Ichi. Nous sommes dans un univers où la parole ne parvient plus à sauver les gens et où seul agir peut changer le monde et les hommes. Et la voix du sabre demeure encore la plus efficace.
Ce qui nous amène tout naturellement à
l’affrontement final, l’un des plus saisissants de la
saga. Kazuo Mori, qui jusqu’ici misait sur la théâtralité
de ses décors et de ses éclairages, joue à plein
sur l’aspect artificiel et livre un véritable spectacle,
qui devient par là même la fête annuelle dont les
habitants Les yakuzas de Tetsugoro, joué avec délectation
par Rentaro Mikuni, déjà inoubliable dans le rôle
d’Asagoro dans Zatoichi, Le Justicier, sont particulièrement
repoussants. Chiens enragés, ils déferlent sur Shiobara,
« un véritable paradis », semant la terreur,
prostituant les filles, rackettant les saltimbanques, grimaçant
et hurlant. Leur chef a le regard d’un fou, et toute cette exagération
renforce encore la théâtralité de l’histoire.
Le samouraï en quête du combattant ultime est lui aussi
purement archétypal. Absolument pas fouillé, il se réduit
à une fonction, une des figures obligées du genre. De
ce théâtre de marionnettes ne surnagent vraiment que
les personnages bons, les seuls que Kazuo Mori choisi de faire exister.
Pour sa dernière participation à la saga, Kazuo Mori
réalise un épisode classique dans sa narration, mais
virevoltant et rythmé en diable, à l’image de
la partition de Kunihiko Murai et ses accents discos. La science du
cadre du réalisateur et la palette de couleurs qu’il
utilise, donnent à cette 23ème aventure d’Ichi
l’éclat d’un feu d’artifice. Mais lorsque
l’éclat des lumières disparaît, demeure
alors l’ombre qui engloutira toujours Ichi.
Il passe du plan séquence à des scènes
surdécoupées, change de point de vue, brouillant notre
perception du temps et de l’espace. Il n’hésite
pas à passer d’un plan très large à un
gros plan de visage, jouant sur les focales. Il utilise la profondeur
de champ et modifie constamment le point, passant d’un personnage
à un autre, captant avec vivacité la moindre émotion
qui apparaît. La caméra se fait très mobile, s’accroche
aux visages, souvent portée à l’épaule,
puis se pose et se fait contemplative. Alors les gestes eux-mêmes
se figent, parfois même au milieu d’un combat, laissant
la place à des marionnettes immobiles qui ne sont pas sans
rappeler le cinéma de Kitano (futur réalisateur de l’excellent
Zatoichi de 2003), impression encore Le film est très stylisé avec ses cadres précis jouant sur les ruptures des lignes de fuite ou sur les cadres dans le cadre, ses contre-plongées, ses couleurs exacerbées dont un rouge omniprésent et agressif, ses jeux sur l’ombre et la lumière, ses scènes de nuit artificielle d’une beauté à couper le souffle, ou encore par les visages qui ressortent d’autant plus que l’arrière-plan est flou (la touche de Kazuo Mori). Les ralentis sont nombreux, souvent désynchronisés avec une piste sonore qui se poursuit, elle, au rythme normal. Piste sonore qui est également très travaillée, avec des interruptions brutales dans sa continuité ou bien qui épouse le point de vue de l’aveugle qui, en se bouchant les oreilles, fait disparaître tout bruit à l’écran. Une scène nous montre Kaédé s’évanouir et tandis que le silence suit son inconscience, la caméra qui cadre son visage tourne sur elle-même, créant sa chute alors même qu’elle reste debout. Scène symptomatique de la volonté de Katsu d’épouser par le point de vue de sa caméra les affres et les douleurs de ses personnages.
Dans la droite ligne de ce qui fait véritablement le cœur de la saga, abandonnant tout humour et second degré, Katsu s’en différencie par cette volonté de tisser un véritable monde autour de son personnage, qui n’est plus omniscient et seul porteur de l’intrigue. Katsu humanise encore Ichi, en fait un être rongé par le doute, et surtout un être qui souffre et quitte son statut de surhomme. Le duel final, où Ichi va combattre les mains brisées, à l’instar de Django, est un sommet de furie et de souffrance, où l’invincibilité d’Ichi est rudement mise à l’épreuve. Katsu après un montage échevelé, poursuit la scène sur un rythme étrangement lent, bercé par la musique, où les éclairs de violence éclatent soudainement. Toute la fureur du sabreur aveugle nimbe la séquence, fureur rentrée et implacable, qui glace autant le sang du spectateur qu’il le fait gicler des corps. Mise en scène inédite et personnelle
d’un passage obligé, comme auparavant lors de la scène
de jeu, aux motifs et paroles déjà vus et revus, mais
qui frappe par la singularité de sa réalisation qui
la rend réellement éprouvante alors que l’on en
connaît parfaitement son déroulement. Une scène
à l’image d’un film qui réussit le miracle
de lancer la saga sur des voies inédites après déjà
23 épisodes. L’essentiel du récit se concentre sur le souvenir et l’oubli, sur les yeux qui refusent de voir ou qui s’ouvrent. Lorsqu’Ichi arrive au village, une procession semble l’attendre. Bien sûr, personne ne se rappelle de ce petit aveugle orphelin, et tous sont venus accueillir en grande pompe Shinbei, l’enfant du pays qui a réussi et qui est attendu comme un sauveur. Celui qui a engrangé de l’argent vaudra toujours plus qu’un masseur aveugle, tout redresseur de tort fut-il. Les hommes se souviennent de ce qu’ils désirent. Et si Ichi se rappelle, plus de 20 ans après, l’emplacement d’une statuette Jinzo envahie par les broussailles, Shinbei refuse de se souvenir des péripéties vécues enfant avec Ichi. Il se crée un mur, rejette ce passé, car sa venue ne concerne que son enrichissement personnel. Il n’a que faire du malheur qui frappe les habitants, trompés par le gouverneur qui truque les impôts et profite grassement des mauvaises récoltes. Il ne voit en eux que du bétail prêt à travailler dans les carrières qu’il entend voler. Nul remords lorsque les ouvriers meurent écrasés dans les carrières ou subissent les coups de fouet des contremaîtres. Shinbei est un investisseur sans scrupules qui ne lutte que pour le profit. Il fait table rase du passé et refuse d’écouter le chef du village qui le supplie d’abandonner les carrières qui appartiennent par tradition aux habitants du village. Il oppose à ces coutumes des papiers officiels, papiers que ne peuvent produire les villageois bien entendu. Le passé n’a plus court, on entre dans l’ère moderne, et seul l’argent a valeur dans ce monde en mutation. Yakuzas et gouverneurs suivent bien entendu cette course au profit, s’associent sur le dos du peuple pour s’engrosser, à l’image des ces balles de riz accumulés dans un entrepôt alors que les paysans crient famine.
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