Adventures of Zatoichi : Sur sa route vers le mont Mitsuyada, où il se rend afin d’y voir le soleil s’y lever, Ichi est accosté par un jeune homme, Shinsuke, qui lui demande de remettre un pli à sa sœur. Il se rend à l’auberge où celle-ci travaille et y fait la rencontre d’une jeune fille, Saki, à la recherche de son père, un chef de village disparu alors qu’il menait une pétition à Edo. Cette lettre mettait à jour une collusion entre l’intendant Kozima et un parrain local, Jinbei, dans le but de tirer toujours plus de profit des habitants du han, accablés par la pauvreté. Il s’avère que Shinsuke a été employé par les deux félons pour assassiner le chef du village. Alors que la célèbre fête de fin d’année s’organise dans le village, Ichi tente tant bien que mal de protéger les deux femmes, et de disculper Shinsuke en prouvant qu’il n’était que l’objet de Jinbei et Kozima. Gounosuke, le garde du corps de Kozima, entend bien empêcher Ichi d’arriver à ses fins.

The Blind Swordman's Revenge : Dix années après leur séparation, Ichi rend visite à Hikonoichi, le professeur qui lui apprît l’art du massage. Arrivé en ville, il apprend que ce dernier a été assassiné et que sa fille, Sayo, a été contrainte de se prostituer pour le compte du parrain local, Tatsugoro, afin de payer les dettes de son père. En fait Tatsugoro a trouvé un moyen efficace d’amasser fortune en prêtant de l’argent puis en faisant tuer l’emprunteur, reportant ainsi le remboursement de la dette sur les filles qui vont grossir les rangs des prostituées de ses maisons de passe. Ichi, en fréquentant une maison du jeu du clan yakuza, démasque la tricherie opérée par les croupiers. L’un d’eux, Denroku, est désigné comme bouc émissaire par le parrain avant d’être expulsé du village, devant laisser sa fille Tsuru aux mains du gang. Ichi décide de sauver Tsuru et de régler son compte au boss félon et à l’intendant qui mouille dans la combine…

Zatoichi and the Doomed Man : Ichi est jeté dans la prison de Shimokura pour vagabondage et y fait la rencontre de Shimazo Katase, le bras droit du boss Junbei Araiso. Shimazo essaie de convaincre Ichi de plaider sa cause, affirmant être faussement accusé d’un meurtre. Il supplie Ichi d’aller voir son boss ainsi que Senpaichi Kurouma, un autre chef Yakuza capable de le faire échapper à la peine de mort. Ichi, peu convaincu de la diatribe de l’homme et de sa bonne foi, veut d’abord penser à lui mais le destin va une nouvelle fois l’obliger à intervenir dans une sombre histoire de traîtrise et de complots pour le pouvoir.

Voyage en Enfer : Ichi embarque sur un bateau en direction du cap de Miura. Agressé par de mauvais joueurs qu’il a démasqués, Ichi se fait remarquer par Jumonji (Mikio Narita), un assassin avec qui il se lie d’amitié autour de quelques parties d’échec (ou plutôt de Shogi). A son arrivée au port, il se fait malmener par les yakuzas du clan Baryu auquel appartenaient les joueurs rossés. Lors de l’altercation, une petite fille est blessée par accident. Pour la sauver de la gangrène, Ichi doit rapidement trouver cinq ryos d’or pour acheter un remède. Il décide ensuite d’amener la petite fille aux bains de la cure de Hakoné. Au cours du voyage, il se lie d’amitié avec elle et la femme qui l’accompagne, Otané (Kaneko Iwasaki). Arrivé aux thermes, il fait la connaissance d’un couple de frère et sœur à la recherche du meurtrier de leur père.

The Blind Swordman's Vengeance : Le film s’ouvre sur une scène crépusculaire où un Ronin commet un assassinat, puis croise Ichi dans un flot d’herbes battues par le vent. Ichi va rapidement décimer les huit commanditaires de ce meurtre, et recueillir les dernières paroles du mourant. Ce dernier lui donne une bourse d’or qu’il doit remettre à un certain Taichi, et parvient à donner son nom dans un dernier râle d’agonie : Tanekichi. La scène est sombre, juste ponctuée par une petite trace d’humour quand Ichi éternue et qu’à ce son, les corps des combattants jusqu’alors immobiles, tombent d’un bloc. Ichi poursuit sa route, se donnant toutes les raisons du monde pour garder la bourse : y trouvant un dé pipé, il en conclut que c’est de l’argent sale, gagné au jeu en trichant. Sur la route, il rencontre un prêtre aveugle. Alors qu’ils entament la discussion, celui-ci perce les secrets d’Ichi avec une facilité déconcertante. Il le décrit comme un « In-betweener », une personne qui n’appartient ni au monde des aveugles, ni à celui des voyants. Cette description frappe Ichi en plein cœur. Il se rend à Ichinomiya où se tient un festival de tambours. Bien sûr, c’est là que les fils de l’intrigues vont se resserrer et qu’Ichi va être de nouveau confronté à son statut de justicier en retrouvant la trace de Taichi.

The Blind Swordman's Pilgrimage : Ichi se rend dans un temple afin d’implorer le pardon pour toutes les morts qui se sont accumulés sur son chemin. A peine a-t-il reprit la route, qu’il est attaqué sans raison apparente par Eigoro, ne pouvant que l’abattre malgré ses supplications. Le cheval du défunt le mène au village de Serigazawa, où il rencontre la sœur d’Eigoro qui tente à son tour de le tuer. Surprise, et par le sang qui coule de la blessure et par la passivité d’Ichi qui ne pare pas l’attaque, Okichi le soigne. Elle lui explique que le boss Tohachi a obligé Eigoro à l’attaquer, sûr que le jeune homme ne sortirait pas vivant de la confrontation. Ce n’était qu’une ruse pour se débarrasser d’un individu gênant qui résistait à l’expansion des Yakuzas sur le village tout entier…

The Blind Swordman's Cane Sword : Toujours sur son éternelle route, Ichi trouve un homme mourant qui a juste le temps de lui glisser son nom avant de trépasser : Shotaro Ashikaga. Ichi se rend à Ichikaga où il rencontre un vieil homme du nom de Senzo estomaqué par ses talents de bretteur (forcément Ichi vient de gagner une forte somme au jeu et les hommes du boss Iwagoro Agate n’entendent pas le laisser partir avec son pactole…). Senzo est en fait un ancien forgeur d’armes, dont le maître est le créateur de la fameuse canne épée de notre héros. Le vieil homme informe Ichi que sa canne ne pourra plus donner qu’un seul coup avant de rendre l’âme. Ichi fait don de son arme à Senzo et, forcé de se retirer, il trouve un emploi de masseur dans l’auberge Shimmotsuke. Là, il rencontre une jeune femme, Shizu, qui se révèle être la fille de Shotaro Ashikaga, ancien chef Yakuza défait par l’infâme Iwagoro...

Le Justicier : Ichi arrive dans le village d’Iwai où résonnent les chants des paysans au labour. Sous l’impulsion d’un samouraï sans arme, Ohara Shusui, les paysans ne fréquentent plus les maisons de jeu et les débits de boissons, et se concentrent tout entier sur les nouvelles façons de cultiver la terre que leur enseigne Ohara. Ichi, impressionné, préfère cependant passer sa route et rejoindre la ville voisine où le boss Tomizo offre tout ce qu’Ichi aime : dés et saké. Il est rapidement pris à partie par le chef Yakuza d’Iwai, Asagoro, homme d’honneur et véritable yakuza dans l’âme, qui défend ses villageois et Ohara. Asagoro fait comprendre à demi-mot que son règne ne peut plus se poursuivre et que Tomizo prendra bientôt le contrôle d’Iwai et y imposera sa duperie et sa soif de pouvoir à la population. Ichi, faisant fi des conseils d’Ohara qui lui répète que le sabre ne mène nul part, attaque le clan de Tomizo et tue leur chef. Il quitte la région, et pris de remords face à son acte, rejoint une compagnie de masseurs aveugles et tente de refaire sa vie.

La Route Sanglante : Ichi, alors qu’il partage une chambre d’auberge avec une femme malade et son enfant, assiste aux derniers moments de la mourante et recueille ses derniers vœux : emmener son fils Ryota à Maebara où se trouve son père, Shokichi. Après avoir pris en charge les funérailles de la défunte, Ichi et l’enfant prennent la route. Le bambin se révèle être une petite peste qui n’en finit pas de jouer des tours à un Ichi exaspéré. En chemin, une caravane de comédiens les convoie jusqu’à Minowa où le parrain local, Sobei, fait appel à eux comme chaque année pour organiser une fête. Mais Sobei est en fin de règne, évincé par le boss Gonzo et ce dernier veut obliger la troupe à jouer pour son compte. Ichi intervient et ridiculise le boss. Il poursuit son chemin et se rend à Maebara, où le clan local, les Manzu de Konai, alliés de Gonzo, sont de mèche avec les autorités et organisent un trafic d’estampes érotiques. Shokichi se trouve être un peintre de génie, et de ce fait, est retenu prisonnier pour réaliser ces dessins interdits. Dans l’ombre, un étrange samouraï, Akatsuka, rôde autour de tous ces protagonistes…

Zatoichi 9 - Adventures of Zatoichi
(Zatoichi Sekisho yaburi)
Réalisateur: Kimiyoshi Yasuda
Avec Shintaro Katsu, Miwa Takada, Eiko Taki, Kichijio Ueda
Scénario: Minoru Inuzuka
Photo: Fujiro Morita
Musique : Kosugi Taichiro
Japon - 87 mn - 1964 (couleur)

Zatoichi 10 - The Blind Swordman's Revenge
(Zatoichi Nidan-kiri)
Réalisateur: Akira Inoue
Avec Shintaro Katsu, Norihei Miki, Mikiko Tsubouchi, Takeshi Kato
Scénario: Minoru Inuzuka
Photo: Yakukazu Takemura
Musique : Akira Ifukube
Japon - 83 mn - 1965 (couleur)

Zatoichi 11 - Zatoichi and the Doomed Man (Zatoichi Sakate giri)
Réalisateur: Kazuo Mori
Avec Shintaro Katsu, Kanbi Fujiyama, Eiko Taki, Masako Myojo
Scénario: Asai Shozabura
Photo: Hiroshi Imai
Musique : Seitaro Omori
Japon - 77 mn - 1965 (couleur)

Zatoichi 12 : Voyage en enfer
(Zatoichi Jigoku tabi)
Réalisateur: Kenji Misumi
Avec Shintaro Katsu, Mikio Narita, Chizu Hayashi, Kaneko Iwasaki
Scénario: Daisuke Ito Daisuke
Musique : Akira Ifukube
Photo: Chikashi Makiura
Japon - 87 mn - 1965 (couleur)

Zatoichi 13 - The Blind Swordman's Vengeance
(Zatoichi no Uta ga Kikoeru aka Zatoichi's Vengeance)
Réalisateur: Tokuzo Tanaka
Avec Shintaro Katsu, Shigeru Amachi, Shigeru Hamamura
Scénario: Hajime Takaiwa
Photo: Kazuo Miyagawa
Musique : Akira Ifukube
Japon - 82 mn - 1966 (couleur)

Zatoichi 14 - The Blind Swordman's Pilgrimage
(Zatoichi Umi o Wataru)
Réalisateur: Kazuo Ikehiro
Avec Shintaro Katsu, Michiyo Ookusu, Kunie Tanaka
Scénario: Kaneto Shindo et Ichiro Miyagawa
Photo: Senkichiro Takeda
Musique : Ichiro Saito
Japon - 82 mn - 1966 (couleur)

Zatoichi 15 - The Blind Swordman's Cane Sword
(Zatoichi Tekka tabi)
Réalisateur: Kimiyoshi Yasuda
Avec Shintaro Katsu, Shiho Fujimura, Yoshihiko Aoyama
Scénario: Ryozo Kasahara
Photo: Senkichiro Takeda
Musique : Ichiro Saito
Japon - 93 mn - 1967 (couleur)

Zatoichi 16 - Le Justicier
(Zatôichi rôyaburi)
Réalisateur : Satsuo Yamamoto
Avec Shintaro Katsu, Rentaro Mikuni, Ko Nichimura, Yuko Hamada
Scénario : Koji Matsumoto et Takehiro Nakajima.
Directeur de la photo : Kazuo Miyagama
Musique : Sei Ikeno
Japon - 88mn - 1967

Zatoichi 17 - La route sanglante
(Zatoichi Chikemuri Kaido / Zatoichi Challenged
aka Zatoichi's Spurting Blood Road / Zatoichi Bloody Smoke Road)
Réalisateur: Kenji Misumi
Avec Shintaro Katsu, Jushiro Konoe, Miwa Takada, Yukiji Asaoka
Scénario: Ryozo Kasahara
Photo: Chikashi Makiura
Musique : Akira Ifukube
Japon - 86 mn - 1967 (couleur)

Adventures of Zatoichi

« Ah, être insouciant comme un enfant. Les enfants sont les seuls à pouvoir se tenir face au soleil sans avoir honte ». Cette phrase prononcée par Ichi au début du film, alors qu’il rattrape un cerf volant emporté par le vent et le rend à un groupe d’enfants, est le programme du film. Ichi veut se tenir comme les enfants, sans honte ni remords, devant le soleil levant d’une nouvelle année.

Bien sûr, en face de lui, ce ne sont que corruption, quête du pouvoir et d’argent. Le Boss Jinbei et l’intendant Kozima saignent les villageois et les saltimbanques regroupés pour la fête. La philosophie du boss est que tout s’achète. Ichi entend bien s’opposer à leur veulerie et défendre les innocents. Shinsuke le fuyard est la première personne qu’Ichi veut aider, par amitié pour sa sœur certes, mais surtout par soif de justice. Lorsque celui-ci se révèle être un assassin, aveuglé par la soif de vengeance, arpentant la route du katakiuchi, les convictions d’Ichi s’ébranlent et s’affaissent. Mais Ichi n’est pas au bout de ses désillusions. Ainsi il pense avoir retrouvé son père en la personne d’un vieil ivrogne du village. Mais l’alcool, la peur et la pauvreté vont ternir l’image paternelle qu’il espérait découvrir. Les déceptions se poursuivent et Ichi, après avoir fait le deuil de la paternité et refusé l’amour, se voit contraint d’abandonner l’espoir d’être de nouveau un fils, un enfant.

La pureté de l’enfance va surgir en la personne de deux garnements qui vont aider Ichi, et lui-même va essayer de suivre tant bien que mal la voie de la loyauté et de la justice, espérant se tenir debout face au soleil embrasant le mont Mitsuyada. Le film se concentre sur les figures innocentes de l’enfance, mettant au premier plan les deux comparses espiègles d’Ichi. Les autres personnages sont peu développés, à l’instar de ceux féminins, peu approfondis, uniformes, uniquement présents pour faire avancer l’intrigue (à noter que Miwa Takada après avoir incarné Nobu dans Masseur Ichi, The Fugitive, joue ici le rôle de Saki). De même, la d’un duo comique, Daimaru et Rocket Nakata, n’apportent pas grand choses si ce n’est quelques scènes burlesques plus ou moins réussies. Le seul protagoniste un tant soit peu développé est Gounosuke interprété par Mikijiro Hira (Three Outlaw Samourai d’Hideo Gosha). Si ce dernier a l’âme d’un vrai samouraï, celui-ci de basse extraction, il ne peut appuyer sa renommée qu’en combattant Ichi. Toujours la même fatalité qui amène des êtres qui auraient pu en un autre temps devenir amis, à s’affronter pour des questions d’honneur.

Kimiyoshi Yasuda, déjà réalisateur de Zatoichi's Fighting Journey, n’apporte que peu d’ampleur à ce récit très conventionnel. Les combats ne sont quasiment pas découpés, et ne s’appuient que sur les mouvements de plus en plus saisissants d’un Katsu en état de grâce. L’affrontement final est par contre une indéniable réussite où les combattants engloutis dans la nuit semblent sortir d’un kaidan eiga. Une musique aux accents « carpenteriens », les apparitions fugaces d’un Ichi insaisissable, l’obscurité, le silence… un final inquiétant qui tranche avec le classicisme de l’épisode. Mais en dehors de ce morceau de bravoure, on ne peut décidément pas dire que Yasuda soit l’un des grands réalisateurs de la saga, et la suite de sa collaboration ne va pas arranger les choses…

Bref, voilà un épisode sympathique, qui fait du surplace, sans grande originalité. La violence des épisodes précédant est laissée de côté, les deux bambins et le duo comique allégeant le récit. La saga semble, après l’œuvre psychologique de Misumi, se tourner vers le grand spectacle, l’action pure. Les scénarios vont dès lors être plus répétitifs, le casting va se consacrer à trouver de vraies gueules de méchants, les combats vont se multiplier et les actrices vont faire leur grande apparition.

The Blind Swordman's Revenge

Le film s’ouvre sur le visage d’Ichi baigné de soleil, « Ah ! what a nice sunshine », introduction qui donne suite à la conclusion du précédent épisode. Notre sabreur aveugle va devoir une fois de plus rendre justice pour continuer à se tenir droit devant les feux du soleil levant.

The Blind Swordman's Revenge explore une facette peu reluisante d’un Japon déjà bien mis à mal depuis le début de la saga. Akira Inoue décrit l’univers des maisons closes, véritable esclavage sexuel officialisé, avec une précision qui en démontre toutes les horreurs. Enfermées dans des cages, à peine nourries, battues, réduites à des objets sexuels, les femmes sont les victimes de cet épisode où le machisme de la société nippone est farouchement dénoncé. Les hommes s’endettent, jouent, tuent, n’hésitent pas à se mettre à trois pour battre à mort une femme jetée à terre. La peinture est réaliste et cruelle, même si l’on est à mille lieues des films de prisons de femmes qui vont fleurir sur les écrans japonais ou philippins. Le film se concentre sur les drames des jeunes filles et non sur les sévices qu’elles subissent. Si les scènes sont violentes, il n’y a aucune tentation voyeuriste, et c’est le drame humain qui prime et non une esthétique du sadisme. Ce dixième épisode est très sombre dans son évocation d’une humanité corrompue, tyrannique, où les dignitaires font fortune sur la vente des corps et leur avilissement. Minoru Inuzuka, scénariste phare de la saga, qui après cet épisode va prendre sept ans de repos avant de revenir pour La Blessure en 1972, est toujours l’explorateur des zones d’ombre, que ce soit celle de son personnage ou de son milieu. Si le fond est passionnant, malheureusement l’intrigue demeure des plus classique, nouvelle occasion pour Ichi d’être confronté à un monde sans scrupule, ignominieux, terrain rêvé pour faire entendre une fois de plus la voix de la justice. Le film se déroule sans surprise : Ichi se jette goulûment sur la nourriture, démasque des tricheurs dans une salle de jeu, stupéfie son monde par ses talents de sabreur, puis massacre allègrement tous les malfrats dans un final apocalyptique. Les personnages secondaires n’ont que peu d’épaisseur. Seul Denroku, qu’Ichi tente de remettre dans le droit chemin, voit son histoire quelque peu développée. Il travaille pour les yakuzas afin d’élever dignement sa fille, et ce monde commence à faire sentir sa perversité sur un homme droit et intègre, ainsi que sur sa fille qui va être amenée à trahir Ichi pour sauver son père. Mais Ichi sera tellement persuasif que Denroku en viendra à imiter ses postures durant le combat final !

Un épisode très classique, plus commercial et qui joue souvent la carte de la facilité, notamment par l’humour qui vient alléger le propos. Shintaro Katsu ne s’intéressait que peu aux scénarios qui lui étaient proposés, concentrant toute son attention à se glisser dans la peau de son personnage. Ainsi lorsque Kazuo Mori ou Kenji Misumi cèdent la place à des réalisateurs à la vision moins personnelle, les films ont tendance à se répéter, sans véritablement trouver matière à rebondir sur de nouvelles voies. Akira Inoue, assistant réalisateur de Misumi sur Bouddha (Shaka, 1961) et de Kon Ichikawa sur La Vengeance d’un acteur (Yukinojo henge, 1963), dont c’est ici la deuxième réalisation, propose un véritable style qui tranche avec le déroulement linéaire du récit, s’amusant avec les outils cinématographiques, certes sans réelle vision d’ensemble mais avec un plaisir sincère. Flash-back, passages en noir et blanc, vues subjectives, couleurs flamboyantes, ralentis, très gros plans et cadrages jouant sur les lignes de fuite et les perspectives sont tour à tour convoqués dans le seul but de dynamiser le récit. Le film renoue également avec un esthétisme de la violence, vision outrancière qui rapproche cet épisode du western spaghetti qui au même moment commence à prendre son envol. Le chambara et le western classique sont soumis à la même évolution au sein de leur genre : formalisme de plus en plus poussé et radicalisation de la représentation de la violence. Ces deux genres populaires ont grandi conjointement, et si Kurosawa a certainement influencé Leone avec son Yojimbo, il ne faut pas oublier que le réalisateur japonais décalquait lui un roman de Dashiell Hammett qui avait déjà servi de matrice à nombre de westerns. L’histoire de la culture populaire n’est qu’échange, constants aller-retour, influences réciproques. Elle évolue par rapprochement et contamination d’un genre par un autre, d’un code formel par un autre, d’un médium par un autre et il est logique que de part et d’autre du monde deux genres frères se répondent et avancent conjointement.

L’affrontement final tant attendu est une véritable réussite, un massacre dantesque où Ichi va faire tomber les cadavres de ses ennemis comme la pluie. Rien ne semble pouvoir s’interposer entre sa colère et les deux associés diaboliques. Figure toute puissante de la justice, il ressemble à un dieu vengeur, armé de deux lames avec lesquelles il se fraye un chemin au milieu des corps, comme s’ils n’étaient qu’une jungle de mauvaises herbes.

On est alors au milieu des années 60 et la crise du cinéma japonais se fait ressentir. Face à la concurrence de la télé, les studios périclitent. Seule la Daiei semble garder la tête hors de l’eau, et c’est en grande partie grâce à la saga Zatoichi dont le succès ne se démentit pas. Shintaro Katsu devient le comédien le mieux payé de l’histoire du cinéma japonais. La série patine depuis deux épisodes, depuis Le Voyage meurtrier de Misumi, et il est temps qu’une véritable personnalité reprenne le flambeau. Ce sera Kazuo Mori qui réalisera la même année Zatoichi and the Doomed Man.


Zatoichi and the Doomed Man

Le film s’ouvre sur Ichi subissant une série de coups de fouet, parvenant à oublier ces sévices en pensant à l’homme qui l’a appréhendé durant sa nuit en prison. Ichi ne peut s’empêcher de penser aux autres avant de penser à sa condition. Cela se vérifiera plus tard quand, décidant de passer son chemin et de penser d’abord à sa vie, il s’embarque malgré lui dans des aventures périlleuses, rattrapé par son destin de justicier et de bienfaiteur. Car qui est le doomed man du titre? Shimazo ou Ichi ?

Tous les événements conduisent irrémédiablement Ichi à s’occuper de cette affaire. C’est d’abord sa rencontre avec un homme poursuivi par trois tueurs qui ramène ses pas vers la ville d’Oarai, demeure du boss Senpaichi qu’il voulait absolument éviter. C’est ensuite la rencontre avec un enfant qui l’amène à un faux restaurant, repère de ce Senpaichi auquel il refuse d’avoir à faire. Le destin se charge d’Ichi et le pousse à intervenir. Il n’y a pas d’autre voie, et Ichi est condamné à vivre sa vie de justicier.

Le masseur aveugle est devenu une véritable légende. Dès qu’il sort son sabre, tout le monde s’écrie « Zatoichi ! ». Quand deux yakuzas se moquent d’un aveugle, d’un coup ils prennent peur lorsque celui-ci se moque deux… et si c’était Zatoichi ? Les parias sont vengés par un seul nom. Et de la légende naît la rumeur : Zatoichi serait un buveur, un joueur, un amateur de femmes… et il fuirait dès que les choses se gâtent. Trop lumineuse, la figure se doit d’avoir sa part d’ombre. Et de la légende naissent les usurpateurs. Un faux moine, dont la spécialité est le mensonge, se fait passer pour Ichi afin de se voir offrir alcool et femmes, nourrissant par ses actes les calomnies à l’encore d’Ichi. Et de la légende naissent les profiteurs. Une femme, retenue prisonnière de Senpaichi, s’évade en se faisant passer pour la fiancée du célèbre bretteur.

Durant cet onzième épisode, on dirait qu’Ichi n’arrive plus à contrôler la légende qu’il est devenu. Elle lui échappe et prend une vie propre. Qui est le doomed man ? Ichi ne peut plus se cacher ou ruser grâce à son handicap. Il affiche même ses prouesses lors d’une scène de tir à l’arc où il fait une démonstration inutile de ses talents dans le seul but d’ébahir l’assistance, ce qui va l’amener à rencontrer l’usurpateur et l’obliger à prendre part au récit. Quoique fasse Ichi, tout le ramène à son aventure et à son destin, mais cette scène montre également qu’il n’est pas complètement dupe et participe pleinement à l’édification de sa légende.

Kazuo Mori nous offre un épisode splendide, très classique dans sa facture, mais qui ne se refuse pas au lyrisme comme cette scène splendide où Ichi découvre pour la première fois la mer. La comédie est très présente également avec un sidekick, ce faux moine menteur et enjôleur qui se fait passer pour Ichi dans des scènes irrésistibles, où l’acteur caricature à la perfection le style de jeu de Katsu. Mori se distingue des opéras tragiques de Misumi par ce désir d’insuffler de la comédie dans le drame. Le film passe avec brio de ces scènes burlesques à un ton noir et dramatique. Même le sidekick s’avère être une personnage trouble et dépressif, bien plus profond qu’il ne le laissait soupçonner. La tristesse s’empare du récit, et l’on ressent de plein fouet la lassitude qui étreint Ichi.

Kazuo Mori filme des combats d’une brièveté sidérante. Quelques gestes, un plan fixe, et le combat s’achève. La maestria du réalisateur éclate dans un combat final parmi les plus réussis de la saga. Au milieu des filets de pêche et des bateaux, dans une brume nimbant la scène, les combattants se regroupent autour d’Ichi qui se livre alors à un massacre sans précédent. Dans cette sauvagerie, on ne distingue plus que le visage d’Ichi, ses mouvements, mais les coups portés sont invisibles. Abstraction complète qui renforce la légende par l’invincibilité du bretteur, par la beauté de son art de mort. Succession de plans splendides magnifiant la tuerie. Quand Ichi demande aux combattants d’arrêter de l’obliger à tuer, cette courte phrase donne d’un coup un ton tout particulier au combat qui reflète soudainement la fatigue du justicier et nous met face au plaisir esthétique ressenti jusqu’alors devant ce ballet de mort.

Le combat terminé, Mori achève le film sur une séquence apaisée, où tous les bruits s’effacent pour laisser la place à celui des vagues et du vent. On ressent pleinement la paix qui envahit Ichi devant la beauté du paysage. Pour son unique participation à la saga, le compositeur Seitaro Omori crée une très belle variation musicale sur le Deguello. Hommage au western, cet air emprunt de tristesse, obsédant, nous enfonce dans un sentiment de nostalgie mêlé d’une sourde inquiétude. Le Deguello, qui à l’origine signifie l’acte de trancher une gorge, est devenu dans la culture hispanique l’appel à l’annihilation complète de l’ennemi. Sur un mode mineur encore renforcé, il symbolise bien les deux versants d’Ichi, personnage légendaire de justicier sans merci et homme écrasé par cette même légende qui le condamne à vivre hors du monde et à arpenter un chemin de sang.

Zatoichi and the Doomed Man, après le passage à vide des deux précédents opus, renoue avec le côté sombre de la saga. Mori plonge Ichi dans un monde corrompu où toute lumière et humanité semblent avoir disparu. Cette vision tourmentée va se poursuivre dans un douzième épisode marquant le grand retour de Kenji Misumi.

Voyage en Enfer

Le film s’ouvre sur une traversée en bateau. On a quitté Ichi au bord de la mer qu’il venait de découvrir dans l’épisode 11. La musique d’introduction change radicalement du style western. Il y a une trame musicale complexe, mêlant habilement des percussions traditionnelles et du piano. Une musique sombre, parfois lyrique, magnifique de bout en bout.

Le film débute par un combat, déconnecté du récit, incroyablement mis en place par Misumi. De courts plans, des inserts, installent les protagonistes. C’est ce positionnement des adversaires qui est mis en valeur, et non le combat en lui-même. Misumi met ainsi en place le thème du film, le placement des pièces sur l’échiquier.

Dès le début, Ichi est sujet aux railleries. On se moque de son handicap, il n’y a aucune sympathie ou empathie envers lui. Seul Jumonji va faire preuve de sympathie pour Ichi. La légende est effacée, et Misumi rompt ainsi brutalement avec le système mis en place dans le précédent opus. A aucun moment dans le film, Ichi ne va retrouver cette stature. Il va au contraire être volé de ses atouts légendaires. Ainsi il perd au jeu, une grande première, alors qu’il usait comme à son habitude de ses astuces pour l’emporter. Tentant de payer moitié prix pour la traversée, il tombe du pont et se retrouve suspendu dans le vide. Plus tard, son instinct ne pas l’empêcher de presque s’empaler sur un rasoir. A chaque fois, Ichi a besoin de quelqu’un pour l’aider. Ce n’est plus le bloc autonome que l’on connaît, et il apprend en quelque sorte la solidarité. Il y a de l’espoir, de l’empathie dans cet épisode. Il y a des personnes solidaires, bienveillantes.

Misumi se rapproche une nouvelle fois de son personnage et va de nouveau lui donner une envie de vie de famille. Une fille qu’il aime, une femme qu’il est prêt à aimer. Mais Ichi met en garde Otané : « L’homme devant vous a traîné dans la fange », « je n’ai plus rien à perdre, mais vous… » Otané est surtout une sorte de retour de son amour défunt (épisodes 1, 2 et 4). Elle porte le même grain de beauté. Elle représente plus la figure même d’un possible pour Ichi qu’une véritable femme. L’homonymie est ainsi une marque de rêve et de fantasme du retour de son amour disparu. Un amour impossible en somme.

Les dilemmes moraux d’Ichi cimentent un récit qui, bien qu’éclaté, revient toujours à la même question : quelles sont les conséquences de mes actes ? Cela correspond à une envie de Katsu qui s’investit de plus en plus dans son personnage, dans les scénarios, et même dans la réalisation des épisodes. On est alors à l’apogée de la carrière de l’acteur ; il joue dans trois immenses séries, et rien qu’en 1965 il tourne 3 Zatoichi, 2 Akumyo et 2 Soldats Yakuza). Katsu compte approfondir son personnage phare, en faire quasiment une extension de sa propre personne. Il veut rendre plus humain Ichi. En le faisant pleurer à plusieurs reprises, il veut certainement le rapprocher des spectateurs.

La relation entre Jumonji et Ichi est particulièrement trouble. Ichi accepte de jouer contre le « chess expert », mais il comprend vite que les enjeux vont au-delà de la partie et que celle-ci se prolonge dans la vraie vie. Il s’agit d’une véritable confrontation.

Ichi dit à Jumonji que son véritable nom est bien Ichi, et non la signification de ce terme. Jumonji est un nom d’artiste, de l’aveu même du ronin. Les parties d’échecs sont tout en double sens, les deux combattants peuvent ainsi communiquer clairement, sans non-dit, sans barrières de classe et de rang. Les parties d’échecs sont de véritables duels. L’adversaire d’Ichi apprend au fur et à mesure des parties, auxquelles il joue les yeux bandés pour ne pas donner de handicap à Ichi. Il développe ses autres sens. Aux échecs, un coup on joue les blancs, un autre les noirs. On est à la fois le bien et le mal, interchangeables. Ainsi Ichi et Jumonji semblent interchangeables. Ni bons, ni mauvais, juste des adversaires. Mais il existe des différences primordiales entre leurs deux façons de mener leur vie de solitaires. Alors qu’Ichi évolue dans le sens de la solidarité, Jumonji s’enferme dans une logique de duel, qui doit le mener forcément à combattre ceux qui sont peut-être meilleurs que lui.

C’est le grand réalisateur qui a marqué le chambara des années 20 par son dynamisme et son sens du découpage et de l’utilisation des mouvements d’appareil, Daisuke Ito (67 ans), qui signe le scénario. Il a marqué de son empreinte l’histoire du cinéma nippon, débutant sa carrière dans le muet, et révolutionné le genre par son style dynamique et inventif.

Misumi excelle comme à son habitude dans l’utilisation des inserts, des plans qui prennent les scènes de biais. Il donne souvent bien plus de puissance à des combats en les esquivant, en filmant un à-côté (un objet qui tombe, des plantes coupées…) Mais ce qui frappe, c’est le réalisme qu’entend donner Misumi à cette œuvre, rompant avec la dérive des épisodes 9 et 10. Et c’est également un retour aux sources du matatabi mono.

Un épisode très intéressant mais qui souffre parfois d’un scénario brinquebalant, qui n’arrive pas vraiment à tisser un lien solide entre les différentes histoires. Les thèmes sont passionnants mais le scénario ne parvient pas toujours à réellement les porter. Le talent de Misumi est lui intact et le duo d’acteur parfait.

The Blind Swordman's Vengeance

De la manière la plus classique qui soit, la ville d’Ichinomiya, pourtant décrite par le prêtre comme paisible, est tombée aux mains d’un clan de Yakusa qui impose sa loi aux habitants. Classique encore, Ichi va tomber par hasard sur le mystérieux Taichi qui se révèle être un enfant confié aux soins de sa grand-mère. Ichi va remplir sa mission et donner à la famille l’argent récolté par Tanekichi. Forcément l’affaire ne va pas s’arrêter là, et Ichi va multiplier les rencontres et va être de nouveau obligé de revêtir sa panoplie de justicier.

Là où le film est intéressant, c’est sur le regard qu’apporte le prêtre sur le personnage d’Ichi, sur les questions morales qui, bien que prégnantes dans les épisodes précédents, sont ici clairement énoncées. Le prêtre met en garde Ichi pour avoir fait une démonstration de ses talents devant le regard innocent de Taichi. Celui-ci s’en trouve alors corrompu, et ne peut voir que dans la violence la solution des problèmes qui accablent la ville. En effet, alors qu’Ichi marche tranquillement avec Taichi, des Yakusas le prennent à partie et se moquent de lui. Excédé, Ichi va faire le coup classique de la bougie coupée, et effrayer les petits voyous d’un « That isn’t the face of a human being », montrant un visage inquiétant à la lueur de la flamme. Ichi dans cette scène se laisse aller à jouer de ses talents martiaux qui, s’ils sont tant attendus par le public (très friand de ces scènes où Ichi humilié retourne sa puissance devant des voyous effrayés), sont de véritables déclencheurs des drames à venir. Effectivement, l’enfant est séduit par la capacité qu’a le conflit physique de redresser les tords, de se protéger de la cruauté, et risque ainsi de prendre pied définitivement dans une spirale de violence, où la lutte des bons contre les mauvais devient vite un combat sans frontière morale. Le personnage du Ronin (joué par Shigeru Amachi, déjà vu dans le premier épisode de la saga où, également Ronin, il devint son ami et adversaire) est symptomatique de cette prétendue frontière entre le Bien et le Mal, qui n’est en fait qu’illusion. Mais il faut revenir un peu en arrière pour comprendre ce personnage. Ichi rencontre dans une maison close Miss Cho, jeune et belle femme de compagnie, qui se révèle être la bonté et la générosité incarnées (elle paye l’équivalent d’une nuit de travail au boss, afin que la jeune Haru puisse échapper à son sort). Ichi ne s’y trompe pas, et lui déclare : « I see deep in people’s heart. An account of my blindness. » Et cette habileté à sentir le cœur des gens est certainement la bénédiction d’Ichi, bien plus que ses talents de sabreur.

Or Miss Cho est l’ancienne amie du Ronin. Abandonnée par ce dernier, elle fut amenée à devenir prostituée. Elle lui refuse le pardon, lui dit qu’il n’est plus le samouraï qu’il était, le rejette alors qu’il s’excuse de toute son âme. Espérant se racheter, il va au contraire s’enfoncer encore plus dans la voie de la perdition, en offrant ses services au Boss Gonzo d’Itabana qui lui propose l’argent nécessaire à la libération de Miss Cho en échange du meurtre d’Ichi. C’est une bonne action qui pousse le Ronin, mais c’est bien le mal qu’il provoquerait en tuant Ichi, un innocent, et seul rempart contre la toute-puissance corruptrice du clan. Cette relation entre le Ronin et Miss Cho est une implacable tragédie qui vient se greffer sur l’épopée d’Ichi, et donner à cet épisode une grandeur dramatique développée en dehors de son icône.

Ichi, pour sauver le jeune enfant, va se faire humilier par les Yakusas. Il va se faire battre, s’agenouiller, s’excuser de son emportement, demander la clémence pour ses hôtes, retenir son envie irrépressible de sortir son arme. Il ne veut pas donner l’image à l’enfant d’une violence capable de résoudre tous les conflits. Ichi essaie de se racheter. Mais rien y fait, toujours le destin rattrape Ichi, et celui-ci va être amené à tuer devant les yeux de Taichi. Le prêtre va accabler Ichi une nouvelle fois, véritable incarnation de la mauvaise conscience du masseur aveugle. Il échange alors sa canne épée contre une simple canne. S’en suit une très belle scène nocturne, dans laquelle Ichi écoute le prêtre jouer du Biwa tandis que le Ronin avance dans le noir, prêt à tuer Ichi, mais s’abandonne à la beauté de la musique et s’éloigne. Ichi, qui avait bien entendu la mort s’approcher, avoue avoir pris peur, mais se sent heureux d’avoir laissé son objet de mort.

Mais ce n’est que partie remise, car forcément le combat final va s’imposer à notre justicier. Un magnifique combat de nuit vient clore le récit (une nouvelle fois, Kazuo Miyagama signe la photo), où le bruit des tambours va mettre à mal Ichi. Rôle ambivalent de la musique qui, juste auparavant, avait sauvé Ichi et risque ici de le tuer. La scène est un spectacle d’ombres chinoises, où le tonnerre assourdissant des tambours cède peu à peu la place au bruissement léger du vent au fur et à mesure que tombent les combattants. Magnifique, cette séquence possède une inventivité et une beauté qui tranchent avec la sagesse du reste de cet épisode, réalisé efficacement par Tokuzu Tanaka (auteur des épisodes 3 et 4), mais de facture très classique. Un épisode un peu en forme de sur place, qui a tendance peut-être à afficher un peu trop ce qui était sous-entendu dans les épisodes précédent, mais très agréable à suivre et peuplé de personnages attachants.


The Blind Swordman's Pilgrimage


Ce 14ème épisode, disponible uniquement sous la forme de bootleg si l'on souhaite le visionner avec des sous-titres, est un incompréhensible « oubli » dans l’édition de la saga Zatoichi, tant le film est brillant, poignant, et creuse le personnage d’Ichi avec une prodigieuse sensibilité… rien d’étonnant quand on sait que le scénario est signé par l’immense Kaneto Shindo (Onibaba, L’île nue, Black Cat). On retrouve d’ailleurs sa patte dans le poids de nombreux silences visant à renforcer l’intensité des images.

Le film s’ouvre sur un voyage en bateau, où les passagers écoutent le récit incroyable d’un homme qui a sauvé une femme d’un viol en s’interposant courageusement. Mais quand les passagers seront tenus en respect par un voleur, qui les terrorise par ses simples cris, nu, sans arme, l’auto revendiqué héros se terrera comme les autres. Bien sûr, Ichi va rétablir la justice d’un coup de sabre efficace ; et une main tranchée plus loin, la lâcheté des hommes sautera aux yeux. C’est le leitmotiv de cet épisode dans lequel le pire ennemi de la justice est bien la peur, le refus des gens de s’engager pour la justice et l’égoïsme de chacun. Dans le bateau, tous les passagers exaltent le courage, mais aucun ne bouge, comme de bien entendu.

Ichi se rend ensuite dans un temple, et implore le pardon des dieux. Déjà, l’ascension d’un escalier gigantesque figure le symbole de la longue route vers la Rédemption. « Si je fais un effort, j’arriverai en haut ». Ichi prie « je ne sais pas pourquoi je tue », il supplie les dieux pour qu’il cesse de tuer. Bien entendu aucun dieu ne l’entend, ou plutôt Ichi va être confronté au destin de justicier qui est le sien et va devoir l’accepter avec son lot de tueries inévitables. La lâcheté des hommes fait qu’un homme seul doit porter leur péchés pour les sauver, c’est quasiment un itinéraire christique !

Dès qu’Ichi poursuit sa route, sa rencontre avec Eigoro est comme une épreuve. Il est obligé de tuer un innocent, un inconnu, et va devoir vivre avec ce remords. Il supplie le cadavre : « As-tu quelque chose à me dire ? Pourquoi m’a tu attaqué ? » Nulle réponse, elle viendra plus tard lorsqu’il rencontrera Okichi sa sœur. Le cheval d’Eigoro est une apparition quasi fantastique. Il suit Ichi, puis le mène au village d’Okichi, afin qu’il exprime son pardon. Il y a de très belles idées de cinéma qui lient l’homme à l’animal. Un simple montage parallèle sur les pieds d’Eigoro et du cheval fusionnaient les deux êtres. Le motif se répète entre Ichi et le cheval. Déjà, dès l’arrivée d’Eigoro, Kazuo Ikehori cadre Ichi entre les pattes de l’animal, motif qui implique le cheval dans le parcours d’Ichi. C’est une sorte de passeur, une présence descendue du ciel. Ce 14ème épisode est en cela très mystique, panthéiste. De nombreux plans de paysages donnent au parcours d’Ichi une dimension sacrée.

Car la rencontre entre Ichi et Okichi va être une sorte de guérison mutuelle, un apaisement. En pardonnant le meurtre de son frère à Ichi, Okichi offre la sérénité au masseur aveugle. Elle voit derrière l’homme toute les failles, la tristesse et le désespoir contenus. C’est la grande beauté de cet épisode, tout en retenu, quasiment sans combat. Un épisode lyrique et mélancolique qui se fait souvent poignant. Déjà le cheval qui essaie de réveiller son maître défunt nous fait monter les larmes aux yeux, et le reste de l’épisode va poursuivre dans cette veine, poussé par une musique ample et lyrique. Tout le cœur du film est ainsi un contrepoint aux tueries de la série. Ichi et Okichi apprennent à se connaître, jouent comme des enfants avant de tomber amoureux. Scènes très belles, émouvantes, qui sans verser dans le lacrymal sont saisissantes de vérité. Une séquence de rêve nous montre Ichi s’imaginer (se souvenir ?) en enfant jouant dans l’eau avec un camarade, résurgence de la paix qui l’avait habité l’après-midi lors d’une ballade auprès d’un lac avec Okichi. Jamais jusque là notre vengeur ne s’était montré autant en paix avec lui-même. Okichi est la réponse du ciel aux prières d’Ichi. Okichi est troublée par le fait qu’Ichi ne dévie pas son coup, s’abandonne à sa lame vengeresse. C’est un pas d’Ichi sur le parcours qu’il entend dorénavant suivre, un pas qui change le regard d’Okichi sur l’assassin de son frère. Okichi comprend l’innocence d’un homme qui, comme son frère, est victime d’un destin tragique marqué par la mort. Eigoro ressemble d’ailleurs à Ichi par la passion du jeu, qui a amené le jeune homme a être endetté auprès du boss du village. Eigoro était une sorte de justicier, le dernier rempart contre la mainmise des yakuzas sur la ville. C’est son refus de céder à Tohachi qui protégeait encore le village. Ichi ayant du tuer Eigoro, il va devoir prendre sa place, et dans le cœur de sa sœur et dans la défense du village.

Bien sûr, la violence va reprendre ses droits, et Zatoichi’s Pilgrimage va offrir un final dans plus pure tradition de la série, et également dans celle du western classique. C’est en effet le film de la saga qui est le plus proche du genre américain. Cavaliers, boss armé d’un arc, habitants terrifiés se barricadant dans leur maison durant le grand duel, héros solitaire attendant l’arrivée des ses adversaires dans une rue poussiéreuse et devenant le seul homme à lutter contre une horde de brigands… tout le film pourrait être transposé chez Samuel Fuller ou Anthony Mann. Leur arsenal très varié, allant de la lance au sabre en passant par l’arc, apporte énormément d’originalité, et donc d’intérêt, à un combat final de légende. L’intensité de ce combat est telle qu’on en bondit à plusieurs reprises de son siège : pour la première fois, on y voit Ichi visiblement épuisé, presque effrayé face à un duel aussi inégal. Il est vrai que la présence d’un archer particulièrement rapide vient sérieusement compliquer les choses. Devant un colosse beaucoup plus costaud que lui, le masseur va nous offrir un des plus jolis coup de sa carrière : une « flying attack » particulièrement acrobatique. Encore un de ces moments à vous scotcher un fan au plafond. Le film se concentre sur la lâcheté des hommes qui oblige Ichi à endosser le rôle de justicier, à porter seul les remords des morts. Ichi voudrait que les villageois prennent leur destin en main, et pouvoir enfin vivre dans la paix. Ichi explique à Okichi qu’il aimerait vivre sereinement, ne pas sentir la souffrance des autres. Et pourtant, tout aveugle qu’il est, il la ressent pleinement et se doit d’agir. Rêve impossible donc, Ichi va devoir affronter seul la cinquantaine de cavaliers qui prennent d’assaut le village sous les regards égoïstes de ses habitants. Scène haletante, où la peur des villageois semble contaminer tous les protagonistes. Les assaillants, le boss, Ichi même en portent le masque. Ichi ne semble plus invincible, et les blessures se multiplient alors que les coups pleuvent. Le spectateur lui-même se prend d’inquiétude pour la survie de son héros !

Ichi va devoir une nouvelle fois suivre sa route. « Si je touche Okichi qui est si pure, et qu’ainsi je la rend sale, alors les dieux devront me punir. » Nul lien, nul attache pour un homme qui se considère comme maudit, comme porteur du mal. Car le Bien ne peut sauver les gens, seul le Mal peut agir et le faire. Elle est la découverte d’Ichi et son acceptation. On touche une fois de plus au sublime avec ce Zatoichi 14 qui est de loin le meilleur opus réalisé par Kazuo Ikehiro, à qui l’on doit également les numéros 6 et 7 de la saga. Un scénario formidablement rythmé, une excellente réalisation, des méchants mémorables, un Katsu Shin toujours en état de grâce, des combats intenses, du rire, des larmes… que dire de plus : c’est un incontournable.

(mise en garde : le Z2 UK de cet épisode propose dans une image qui plus est déplorable, l’épisode 23 !)

The Blind Swordman's Cane Sword

Réalisé par le vétéran Yasuda Kimiyoshi (troisième de ses six collaborations à la saga, après les épisodes 5 et 9), cette nouvelle aventure de Zatoichi privilégie les personnages secondaires et s’oriente vers un climat plus calme qu’à l’habitude. Tous les éléments de la série sont présents, évoqués dès le début : le travelling qui suit la marche d’Ichi dans les herbes hautes, la découverte d’un homme mourant, des enfants, des jeux de dé, les moqueries envers son handicap, la vélocité invisible du masseur aveugle qui fend l’air de sa canne épée, les têtes médusées, la confrontation avec un gang Yakuza, la rencontre avec une jeune femme et de braves tenanciers pris dans les feux d’une lutte de pouvoir… et d’un seul coup, ce mouvement classique semble s’arrêter à l’annonce de la fin proche de la lame de notre justicier. Forcé de prendre sa retraite, Ichi semble trouver dans la famille de Shimmotsuke le havre de paix qu’il appelait de tous ses vœux depuis tant d’épisodes. L’auberge est ainsi un lieu qui tente de vivre en dehors des vicissitudes. Aucun jeu ou prostitution n’y est toléré. Gembei, le patron de l’auberge, a recueilli Shizu (Shiho Fujimura, la Mitsu dans l’épisode 5) et son frère Seikichi suite à la mort de leur père. Seikichi veut faire des études et monte à Edo en compagnie du fils de la maison. Cette partie du film laisse la part belle à un humour léger et nous montre un Ichi quasiment serein. Quasiment, car la lourde hérédité des yakuzas va une fois de plus faire pencher la balance vers le Mal et la destruction. Déjà Shizu pousse son frère à reprendre l’œuvre de son père, à s’opposer à Ichikaga et devenir le maître qu’était son père. Mais ce dernier ne veut pas de cette vie, et Ichi n’a de cesse de convaincre la jeune femme d’abandonner ce projet fou qui ne peut que porter malheur à la maisonnée. Mais Shizu est liée par une promesse lourde de conséquences.

L’arrivée dans l’auberge d’un haut dignitaire Kuwayama, inspecteur des huit provinces, va accélérer la montée inéluctable du drame. Lié à Ichikaga, Kuwayama est venu chercher une lame promise par Shinzo au Seigneur Matsudaira. Bien entendu, Shinzo ne veut pas forger cette lame, surtout pas pour un officiel dit-il, et Ichikaga veut en fait le forcer à céder une lame forgée il y a des années et que Shinzo destinait à son ami Shotaro. Autre problème, Kuwayama décide de prendre Shizu dans sa maison, fortement attiré par la beauté de la jeune femme. Bref, Ichi va devoir encore faire chanter les lames pour rétablir une justice devenue bancale. Le scénario, assez complexe et particulièrement bien construit, offre un crescendo dramatique qui petit à petit redonne à la violence la place laissée vacante au début du métrage.

Au début, Ichi n’use d’aucune arme, se contente de rosser les brigands, de ridiculiser le boss et sa cour en jouant sur son aura légendaire. Une scène hilarante le montre dansant de manière ridicule et forçant le chef yakuza à l’applaudir. Katsu brille vraiment dans ce registre clownesque. Mais bientôt, cela ne suffira plus, et la canne épée sera de nouveau dégainée. Le film sombre étonnamment et brusquement dans le drame et la noirceur, la nuit envahit les scènes tandis que les cadavres d’innocents s’accumulent. Brusque retour à la réalité de la vie d’Ichi qui est liée à jamais à l’usage de sa lame. Le combat reprend ses droits et le final, comme d’habitude, se révélera être toujours aussi impressionnant. C’est dans cette scène que la mise en scène de Yasuda, jusqu’ici timide et en retrait, reprend ses droits. Le réalisateur capte avec professionnalisme une très belle chorégraphie martiale qu’il filme dans une belle nuit neigeuse. On trouve au montage l’immense Toshio Taniguchi, futur monteur de Boiling Point ou Rykyu, qui devient le troisième larron de la « Misumi Team ».

Un épisode à part donc, qui laisse la part belle aux dialogues et à des personnages annexes qui livrent tranquillement leurs secrets. Un Ichi en retrait, moins dramatique et tourmenté, peu de combats, même si le final relance l’adrénaline de fort belle manière, tout en s’arrêtant avant la fin. Petite innovation qui semble montrer qu’effectivement, les joutes martiales ne sont pas le centre de ce quinzième épisode en forme de parenthèse.

Le Justicier

Ce seizième épisode est le premier produit par la société naissante de Shintaro Katsu, la Katsu Prod., société financée par un Katsu devenu richissime avec 16 millions de yens, et qui s’appuie sur le circuit de distribution de la Daiei. Le film reste produit par Masaichi Nagata, preuve que le nabab qui a lancé la carrière de Katsu ne considère par l’indépendance prise par son poulain comme une trahison, mais plutôt comme une dernière chance de faire vivre le chambara dans sa forme classique. Les studios sont à bout, et la reprise par le petit écran des classiques du jideigeki, popularisant le genre fleuron des mastodontes japonais, les entraîne dans une chute inéluctable.

Katsu choisit la continuité, et reprend les thèmes et motifs qui font le cœur de la saga. On y retrouve dans une guerre entre gangs Yakuzas, des officiels corrompus, du saké, des maisons de jeu… mais grande nouveauté, Ichi semble avoir fait sien son destin de justicier et de tueur. Sa rencontre avec Ohara Shusui, samouraï qui a laissé tomber les armes pour aider les paysans, marque un tournant dans l’évolution du héros. Personnage historique de l’ère Tenpo, Ohara s’était dévoué corps et âme à la modernisation des méthodes de culture et à l’amélioration du quotidien de la paysannerie. Comme il était inadmissible qu’un samouraï s’abaisse de la sorte, il fut rapidement accusé de rébellion et mis au ban, et son œuvre (des coopératives agricoles, un organisme de crédit) fut détruite. La présence de Yamamoto à la réalisation n’est certainement pas un hasard, tant le réalisateur est connu pour ses opinions communistes, et faire appel à un personnage historique à ce moment de la vie de Zatoichi est un acte symbolique. Le personnage est ancré dans une réalité historique, et la secousse morale qu’Ichi va subir n’en sera que plus forte. Ichi quitte en quelque sorte un statut légendaire pour prendre pied dans la vraie vie. C’est la première fois dans la saga que le peuple est montré aussi précisément, avec ses drames, sa pauvreté. Cette description d’une population prise entre la voracité des yakuzas d’un côté et celle des officiels de l’autre, donne à ce Zatoichi une aura toute particulière. L’importance du cadre social confère à la confrontation morale entre Ichi et Ohara une puissance singulière. Ichi est fasciné par Ohara, mais cette vie sans arme, sans alcool, sans jeu, qu’il prône provoque un rejet immédiat du yakuza aveugle. Ohara refuse de porter une arme, car il « risquerait de tuer et de souiller la terre ». Ce samouraï qui chante et travaille avec les paysans, leur enseigne des formes modernes d’agriculture, a beau expliquer à Ichi que « le sabre n’est qu’un outil de mort (…) il n’a jamais servi à sauver les gens », il ne fait que provoquer son rejet. Ichi considère qu’il est déjà allé trop loin sur la route de la mort, et que s’il ne sort sa lame que pour se défendre, celle-ci est sa béquille, sa seule chance de survie dans un monde qui le rejette. Ohara est tourné vers le futur, vers l’amélioration de la condition paysanne. Pour lui, le sens de la vie consiste à donner une histoire à ses descendants. Il tance Ichi d’un « Ne rien voir peut rendre la vie plus facile… ». Il étonnant de voir notre masseur rejeter en bloc ce qu’il recherchait depuis tant d’épisodes. C’est que confronté à l’image de ce qu’il aurait voulu être, il se rend compte du gâchis de sa vie et de l’impasse dans laquelle il se trouve. Ichi préfère se mentir et se tourner vers une figure bien plus rassurante pour lui, celle d’Asagoro, yakusa d’honneur, modèle qui a la préférence d’Ichi et devant lequel il décide de s’incliner. Ichi, en refusant l’exemple d’Ohara qu’il pense ne plus pouvoir atteindre, se tourne vers l’image d’un yakusa qui respecte le code de sa caste et défend à sa manière les villageois et la justice. Bien sûr, tout cela n’est que tromperie, et Asagoro ne fait qu’utiliser Ichi à ses fins, la destruction d’un clan rival. La tromperie est le motif de cet épisode. Dès le début, une vendeuse essaie d’arnaquer Ichi. Puis ce seront les salles de jeu de Tomizo avec ses dés truqués, la corruption de hauts fonctionnaires. Ichi, lui, se voit comme un homme honnête : « La franchise est mon défaut. Les mots sortent tous seuls de ma bouche ». Si cette déclaration fonctionne avec les autres, Ichi cependant se ment à lui-même. Vient enfin l’aveu ultime d’Asagoro envers Ichi : « Nous yakuzas sommes des parasites. Il faut aider les honnêtes gens qui nous permettent de vivre ». Cette simple sentence d’Asagoro suffit à convaincre un Ichi qui ne demande que cela, préférant cette vérité crue aux chants des paysans : « J’ai arrêté de boire, j’ai arrêté de jouer », chant auquel répond un Ichi laconique : « ce n’est pas un village pour moi ». Ichi prend ainsi fait et cause pour cette vision d’une société qui a l’avantage de ne pas remettre en cause sa personne, et sort son arme pour défaire le clan de Tomizo. Ichi brise ainsi une barrière que l’on pensé immuable. Il tue, mais plus pour se défendre comme c’est son credo, mais pour attaquer. Il se fourvoie complètement dans cet échappatoire qui lui évite de se regarder dans le miroir, de faire face à ses démons. Car Tomizo n’est pas un monstre comme Ichi n’en a jamais rencontré, c’est un des ces boss anonymes, ni plus corrompu, ni plus arriviste qu’un autre.

Le film s’interrompt alors brutalement, et Ichi quitte la région. A l’issue de la tuerie, il s’enfonce dans le noir, et les images de son errance le montre comme accablé par la lueur du soleil, seul autorité supérieure qu’il avouait avoir précédemment en affichant son athéisme aux yakuzas. Les saisons passent, captées par quelques plans emblématiques, tandis que le chemin de croix est conté dans une chanson, comme d’habitude interprétée par Katsu. Il essaie de quitter la voie des yakuzas et se retire dans un service de masseurs aveugles. Zatoichi qui a toujours refusé de se mêler à d’autres aveugles, rejetant ce carcan, et qui est d’ailleurs détesté de ses pairs, plonge dedans comme à la recherche d’une rédemption. Même un scène où il joue du shamisen, habituel instant de lumière dans la noirceur de la saga, devient pathétique. La rédemption d’Ichi passe par sa rencontre avec Oshino et Nisa, deux victimes de la langue des armes. Anciens amants, Oshino est devenue prostituée suite à la chute du boss Tomizo et Nisa, lui, a perdu un bras en combattant Ichi. Devenu alcoolique, il erre à la recherche de son bourreau. Deux figures tourmentées qui donnent au film des accents romantiques et lyriques, deux victimes des actes d’Ichi qui vont lui ouvrir les yeux. Déjà Oshino avait ébranlé Ichi lorsque celui-ci avait tué Sadamatsu, son frère, compagnon d’arme de Nisa. « Assassin ! c’est facile pour toi de tuer car tu ne vois ni le sang, ni le visage de la sœur qui vient de perdre son frère ». Scène poignante où Ichi assiste impuissant aux drames des familles qui ont perdu un être cher, que ce soit un yakuza ou un paysan innocent. Oshino parcourt le film comme une incarnation des remords d’Ichi, figure fantomatique appuyée par la blancheur de la poudre qui la couvre dans son rôle de prostituée. Oshino et Nisa vont pousser Ichi à revenir sur les lieux du drame, où Asagoro a enfin livré son vrai visage. Maître de toute la région, il est devenu, honte suprême, un officiel. Ichi avait déjà dans un précédent épisode déclamé qu’il n’y avait pas pire trahison pour un yakuza que de devenir un représentant du gouvernement. Un gouvernement qui cherche absolument à défaire le Bien semé par Ohara et qui cherche coûte que coûte à le faire taire. « L’Empereur et le Shogunat n’ont plus de sens » déclare t-il, et Ohara d’espérer pouvoir servir son peuple en aidant sa force véritable, sa paysannerie. Vision clairement politique qui trouve moults échos dans le japon contemporain.

Zatoichi le justicier, est un épisode dramatique au possible, peut-être le plus sombre de la saga jusqu’ici. Destins brisés, tromperies, monde en déliquescence, suicides, font de cette ouvre un sommet de noirceur qui vient briser un certain engourdissement qui guettait la série. Si le film ne comporte que très peu de combats, ceux-ci se font plus « gore », avec des membres tranchés et des geysers de sang qui ouvrent en quelque sorte la voie aux Baby Cart et autres Hanzo the Razor, futures productions de la société de Katsu. Le film est admirablement servi par la photographie de Kazuo Miyagama, habitué de la série, notamment dans des scènes nocturnes d’une immense beauté, où la lueur de la lune nimbe des silhouettes fantomatiques, et dans des clairs-obscurs merveilleux qui font penser aux Contes de la lune vague après la pluie de Kenji Mizoguchi dont il était le chef opérateur. Miyagama, comme pour épouser le récit et la tournure de la saga qui s’ancre dans la réalité, nous offre Katsu se voir seconder par le célèbre Rentaro Mikuni, transfuge de la Daiei, dans le rôle d’Asagoro. Quand à la musique de Sei Ikeno elle consume le drame par ses élans « hermanniens ». Un sommet de la saga.

La Route Sanglante

La chanson d’ouverture chantée par Katsu nous rappelle les affres de notre héros : « Tu dis que tu veux quitter le milieu , mais l’instant d’après ton sabre fend l’air ». Un laconique « Je ne m’en sortirai jamais » clôt cette introduction. Plus tard, une chanson à l’orchestration pop prendra le contre-pied de cette classique ritournelle. Tayu, la belle meneuse de la troupe d’acteurs, nous chante l’amour et le temps qui passe. Cette musique moderne offre un saisissant contraste et donne le ton de cet épisode très à part qui voit le retour de Kenji Misumi à la réalisation. Un épisode étrange, original, où les thèmes prennent constamment le pas sur l’action.

Comme dans l’épisode précédent, le film, s’il est toujours traversé des inévitables conflits de clans yakuzas, met en scène l’autorité Shogunale. Gangrenée, celle-ci voit des officiels corrompus s’allier aux yakuzas pour mettre en place un trafic illicite. De l’autre côté, un samouraï espion doit rétablir l’ordre en supprimant tous les protagonistes de l’affaire, bandits comme artistes innocents. Le Shogun est ainsi montré comme une entité malade qui réagit de manière inappropriée et inhumaine en appliquant une justice inique et sanglante. La confrontation entre Ichi et le samouraï Tajuro Akatsuka est le moment fort du film. Au-delà du duel final qui ne peut que survenir, c’est toute la tension entre les deux hommes, leur opposition et leurs discussions sur les codes du Bushido, qui nourrissent le suspense du film. Que va faire Akatsuka ? Jusqu’où est-il prêt à aller pour le bien de sa mission ? Ichi, yakuza, homme de la rue, s’il doit suivre certains codes n’est pas figé dans une attitude immuable. Il représente l’évolution, le changement, au contrario d’un Akatsuka qui voudrait incarner l’infini du Bushido. Ichi va-t-il réussir à faire évoluer son code moral en le confrontant à l’absurde auquel il mène ? Le fait même que Jushiro Konoe incarne ce samouraï est révélateur de la notion de passage entre l’ancien et le nouveau monde. Konoe est un acteur phare du japon d’avant-guerre, et sa présence auprès de Shintaro Katsu marque le relais entre deux visions, même si elles sont dans la continuité plutôt que dans la rupture brutale, du chambara.

L’autre grand thème de cet épisode est le rapport à l’art, la servitude de l’artiste face aux autorités marchandes, ses rapports à la censure. Ichi rencontre deux genres d’artiste durant son périple, des acteurs et des peintres, et ils sont tous prisonniers d’une société qui ne les voit que comme des vaches à lait. La troupe essaie de lutter pour son indépendance, tandis que Shokichi essaie de s’enfuir de sa prison créatrice. La valeur marchande de l’art est confirmée par la venue à Maebara de copieurs venus d’Edo, « artistes » de renom qui doivent dupliquer à l’envie les œuvres du peintre. C’est bien la marchandisation qui est visée à travers ces parasites qui n’apportent rien à l’art et n’usent que de leur habilité sans y mettre de cœur. Si ces parrains peu scrupuleux représentent des producteurs qui ne jurent que par l’argent, Akatsuka pourrait lui être l’image d’un comité de censure étatique, autre danger qui guette l’artiste.

Plus encore, c’est le thème de la filiation de l’art qui semble prépondérant. A travers le personnage de Ryota, qui a des talents innés d’artiste, et ses relations avec Ichi puis avec ce père qu’il n’a jamais connu, c’est la notion d’apprentissage qui est en jeu. Si ce n’est pas la première fois qu’Ichi doit prendre en charge un enfant (Voyage meurtrier et Voyage en enfer traitaient de la paternité), le changement radical est qu’Ichi ne se voit pas comme un père potentiel pour cet enfant. Ils se tirent constamment dans les pattes et l’amour qu’ils vont mutuellement se porter mettra du temps à naître. C’est qu’Ichi se doit tout d’abord d’apprendre que les talents de Ryota ne sont pas là pour servir sa vision du monde, mais pour exprimer sa propre sensibilité. Lorsqu’Ichi demande à l’enfant de lui dessiner dans le sable le visage de Tayu, la chef des acteurs dont il imagine le visage parfait, il se fâche contre lui quand il se rend compte que l’enfant ne retranscrit pas la réalité mais la transforme pour exprimer alors sa colère contre le masseur aveugle. Cette scène splendide marque le début d’un mouvement d’Ichi vers l’art, alors qu’il est convaincu que celui-ci doit servir ses intérêts et non celui de l’artiste, tout comme les trafiquants d’estampes. Ichi est doublement aveuglé dans ce film, par son handicap et par cette vision tronquée. Jamais dans aucun film on avait autant insisté sur son statut d’aveugle. Rares sont ceux qui l’appellent Ichi, c’est bien le terme Zato qui revient à longueur de phrases. Ichi est constamment moqué, ramené à ces yeux qui ne voient plus.

Force est de constater que malgré un sous texte particulièrement passionnant, original dans un film de genre, Misumi ne fait pas preuve d’une grande créativité visuelle ou narrative, contrairement à ses réalisations habituelles. Comme si le réalisateur voulait se mettre en retrait, se refusait à toute ostentation pour laisser parler son sujet. Il faut donc attendre les combats finaux pour que le cinéaste nous éblouisse de nouveau. Une mine sert de décor à une joute de masse où Katsu est au sommet de sa forme, magistral dans ses mouvements superbement captés en plans séquences par Misumi. Le duel final est une autre splendeur. Noyée de neige, une ruelle est l’unique décor de cet affrontement, cadre restreint que Misumi parvient à rendre opératique en quelques plans savamment cadrés. Tout l’art de Misumi est là, dans la suspension du temps qui immobilise les adversaires. Par des inserts sur les mains s’approchant de la garde du sabre, sur la position des pieds, le réalisateur capte l’attente qui précède l’action. C’est la première collaboration de Misumi avec Toshio Taniguchi, qui devient dès lors son monteur attitré et l’un de ses plus proches collaborateurs.Kenji Misumi trouve au sein de la Katsu Prod. un havre de paix, où malgré les rapports parfois conflictuels avec Katsu, il pourra continuer à créer jusqu’à la fin de sa vie. Bref, un Misumi, même en retrait, vaudra toujours mieux que le remake débile réalisé par Philip Noyce en 1989, Blind Fury, qui bien sûr ne garde que l’intrigue en oubliant tout discours. Quand les marchands rattrapent les œuvres…

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Image :
Les masters ont été entièrement restaurés. Si l’on distingue encore quelques rayures, le résultat final est une franche réussite. Les détails sont très fins et les couleurs éclatantes. Les contrastes sont de grande qualité sur la quasi totalité des films, à l’exception des deux premiers où les noirs ne sont pas très appuyés et où les scènes de nuit sont peu lisibles. L’autre défaut majeur se situe au niveau de l’épisode 17 qui souffre d’une colorimétrie très fade. L’épisode 18 présente lui aussi des problèmes de chroma, avec une balance des couleurs très peu satisfaisante. Ces remarques faites, l’ensemble de ces éditions est pleinement satisfaisant.

Son : La piste mono d’origine présente quelques défauts. Les voix se détachent très bien, mais les bruitages et la musique ont parfois du mal à posséder une vraie dynamique et sont quelque peu étouffés. Il y a également quelques problèmes de désynchronisation ou de distorsion. Ces défauts sont cependant très ponctuels et étalés sur 25 épisodes (Le voyage meurtrier en concentre à lui seule la quasi totalité !), l’ensemble demeure d’un très bon niveau.

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