Le
mélodrame est partout autour de nous, comme la pornographie.
Deux genres connotés, codifiés, de surexposition (sentiments,
postérieurs), en filigrane, dilués ou épaissis.
Issue de la France d'en bas, va-t-elle devenir la nouvelle star de
l'académie? Mélodrame. Brokeback Mountain,
Lost in translation, tout en rétention d'eau
- de larmes - si bien qu'on ne voit qu'une petite trace humide ? Mélodrame.
Les soap-opéras pour ménagères esseulées
ou travailleuses en congés maternité ? Mélo mais
très sirop. L'essence du mélodrame est la consolation
dans la fiction, et plus c'est violent (l'incommunicabilité,
les classes, les couleurs, la fatalité), plus l'épreuve
sera grande. Plus la consolation sera forte. Et parce que souvent
le spectateur en sait plus que les personnages perdus dans des labyrinthes
sentimentaux, il se console aussi un peu : une (petite) revanche face
à une réalité si incertaine, si mouvante.
"Wow, incroyable!"
Douglas Sirk semblait avoir tout compris de cet effet d'apaisement,
avec cette superbe mise en abyme de la télévision comme
kleenex moderne dans Tout
ce que le ciel permet. Un film qui, avec Ecrit
sur du Vent, fait partie de ce septet de mélodrames
dits flamboyants réalisés par Sirk pour Universal, et
qui a beaucoup fait pour sa postérité. Le Danois cultivé
(de son vrai nom Detlef Sierck), l'homme de théâtre et
de cinéma allemand (des films pour la UFA), considéré
comme un faiseur habile, a été reconnu pour avoir apporté
une distance toute germanique, "l'agnosticisme d'un nostalgique
de la foi" (Bourget) à un genre excessif. Peut-être
parce que lui-même voyait du mélodrame dans les étoffes
plus nobles : "les grandes pièces sont presque toutes
construites sur des situations mélodramatiques ou des fins
mélodramatiques" (1).
Ces
mélodrames s'inscrivaient dans un système qui a pu occulter
aux yeux des critiques la spécificité d'un Sirk, vu
comme un metteur en scène maison d'Universal, fournisseur éhonté
de sirop et de kitsch. On pourrait aussi parler d'une famille artistique
plus ou moins choisie où on retrouve souvent le producteur
Ross "Je veux cinq cents mouchoirs qui sortent pour cette
scène" Hunter, Russell Metty à la photographie
(on lui doit aussi celle de La
Splendeur des Amberson, La Soif du Mal
ou Spartacus), Frank Skinner à la musique,
Alexander Golitzen et Russell A. Gusman aux décors. Et bien
sûr des acteurs, avec Rock Hudson en clé de voûte
(mais pas toujours). Ecrit sur le vent est cette
fois un projet initié par le producteur Albert Zugsmith (aussi
producteur de La soif du Mal, qui sera tourné
sur le plateau voisin de celui de La Ronde de l'aube,
toujours de Sirk). Le scénario est tiré d'un roman de
Robert Wilder, basé sur un fait réel : la mort par balle
d'un membre d'une riche famille de planteurs de tabac, peu après
son mariage avec une chanteuse.
Situation. Ecrit sur du Vent propose sur le papier
une situation inextricable, amplifiée par le fric. L'argent
permet ici de nombreuses possibilités – on peut faire
des centaines de kilomètres en avion juste pour engloutir un
sandwich -, que tout soit grand et bien sûr, tout cela finit
par enfermer. Le début du film annonce la couleur (flamboyante,
on va souvent employer ce mot) : le pétrole, la vitesse, l'alcool,
la maison familiale trop grande, les mines graves et tourmentées
des personnages, un vent d'automne comme un souffle au cœur et
un avis de tempête, tout cela jette un prologue qui est aussi
la fin. Le film est ensuite un long flash-back, puis clôt une
boucle qui se referme autour des personnages. Structure circulaire
et un peu policière car le spectateur se demande comment on
en est arrivé là.
Qu'est-ce
qui distingue ce film à l'argument pétrolier familial
du soap-opéra surmaquillé et surcoiffé (incidemment,
les premiers soap-opéras télévisés apparaissent
la même année que Ecrit sur du Vent)?
Il y a un espace – quoique l'attachement qu'on peut éprouver
envers Kyle Hadley annonce celui envers ce bon vieux salaud de J.R.
Ewing – et un espace en dedans. Un fossé entre une mise
en scène flamboyante (bis) et une certaine noirceur, aussi
bien dans les tourments apparemment insolubles de Kyle et Marylee
que dans la critique de classe, du matérialisme. Une grande
consolation du soap est de constater que les riches ont aussi leurs
problèmes, démultipliés par leur pouvoir d'achat.
On a un jour décrété à l'auteur de ces
lignes que c'était indécent pour les riches d'avoir
des angoisses existentielles, mais le fait est que le paradis a de
bonnes chances d'être chiant. Alors, pourquoi vouloir y rentrer?
Le technicolor, les cadrages, les éclairages
sont pour les yeux un régal – peut-être indigeste
pour certains spectateurs. Un soleil qui ménage ses zones d'ombres.
Mitch, Kyle et Lucy sont accoudés à un bar, la caméra
pivote pour montrer leur reflet dans un miroir, les montrer enfermés
dans un bocal. Ailleurs, on est aux portes de la déréalisation
lors de la séquence – probablement tournée en
studio - où Marylee ressasse en prima donna ses souvenirs près
de la rivière de son enfance. Les rouges et jaunes - peintures
vives des sentiments forts des personnages - y ont quelque chose d'indécent,
jusqu'à la saturation. Une couleur saturée serait tout
ou rien, sans blanc, noir ou gris, sans faiblesses. Pour Marylee et
Kyle, c'est aussi tout ou rien. "Je m'attache à cette
violence qui contrebalance le côté sirupeux du mélodrame"
(2), déclara Sirk l'artificier, avec Metty qui fournirait les
bombes au magnésium pour éclairer au maximum. Sirk sait
aussi être subtil : on lira avec profit
l'article (en anglais) de Tag Gallagher sur les variations de
lumière dans une même scène et le carré
comme forme géométrique supplémentaire d'enfermement
des protagonistes.

"Et j'ai glissé sous le vent…"
L'autre espace pour le spectateur réside aussi
curieusement dans notre rapport aux personnages. Aux monstres Kyle
et Marylee, Sirk oppose les deux monstres de vertu Mitch et Lucy (en
principe, les deux stars du film), si, si… parfaits. Un spectateur
positif notera l'opposition entre un Kyle gâté et un
Mitch comme bon sauvage. Rock Hudson sera souvent chez Sirk un garçon
si nature – littéralement adorable homme des jardins
dans Tout ce que le ciel permet. Fils d'un héros local, jouant
du poing seulement quand il le faut, Mitch est un pur, opposé
à cette épave de Kyle. Un type si sexuellement omnipotent,
face à un Kyle impuissant, qu'on lui attribue la paternité
d'un enfant qu'il n'a pas conçu. Moïse-Mitch contre Ramsès-Kyle
et c'est la mort du premier né. Et puis Lucy, si peu intéressée
et si troublée par le côté jeune coq hanté
en pâte de Kyle. Un spectateur positif notera que le montage
– et un tapis rouge - rend la jeune Marylee responsable du sort
de son vénérable père. Deux monstres, soit.
Mais
Sirk déclara qu'il fallait détester et aimer en même
temps les conventions du mélodrame : il a le même rapport
avec Marylee et Kyle. Donc, un spectateur pervers - comme Rainer Werner
Fassbinder, qui s'est sans doute souvenu du film pour son Marchand
de Quatre Saisons – relèvera que Mitch et Lucy,
en restant vertueux, "normal, sans clivage intérieur"
(Sirk) – Mitch en refusant son amour à Marylee, Lucy
en donnant une chance à Kyle -, enfonçait davantage
la tête des deux autres dans l'eau. Mitch pourrait partir avec
Marylee, s'éloigner de Kyle, mais non. Lucy aurait pu refuser
la spirale infernale dès le début en filant avec Mitch,
mais non. Portés par les performances habitées de Stack
(en ancêtre fébrile de Sean Penn) et Malone (en sainte
putain sans âge, salope de soap et éprise d'absolu (3)),
ils sont des roi et reine maudits, des personnages de tragédie
qui fuient le bonheur de peur qu'il ne se sauve. Flamboyants (ter)
et pas seulement pour le rouge si prisé par Marylee. Le film
serait inhumain s'il les prenait de haut, les ridiculisait, ce qui
n'est pas le cas : Marylee a ainsi une chance de passer d'une caricature
sexuellement agressive à une humanité. A la preuve d'amour.
Elle et Kyle voudraient redevenir les gamins à peu près
insouciants qu'ils étaient, près de la rivière.
A la fin, la scène la plus marquante n'est pas le départ
des tourtereaux, mais la vision de Marylee, condamnée à
adopter la même position – de responsabilités –
que son père sur le portrait derrière elle. Et à
avoir en guise de consolation – comme la télévision
de Tout
ce que le ciel permet – un trophée phallique
qui lui rappellera tout ce qu'elle a gagné et perdu. Jeu à
somme nulle.
Sirk était assez satisfait de ce film, son
"plus hardi". Il déclara y avoir glissé
une ironie tragique, où le "happy end", la consolation
du mélo ne viennent pas effacer le constat d'un "échec
sale, totalement sans espoir". L'échec d'une certaine
idée du bonheur individuel et matériel. Parce qu'étrangement,
on s'en fout un peu du couple Bacall-Hudson (honnête et propre
comme leurs personnages), et voilà le plus ironique (au sens
moderne). Ecrit sur du Vent était selon lui
"très américain". Un film qui chasse
sur le terrain de ce champion de l'échec très américain
qu'était Francis Scott Fitzgerald, et où l'ombre de
sa très libérée épouse Zelda planerait
sur Marylee. Sirk fera se retrouver Hudson et la paire Stack-Malone
dans un autre chef d'œuvre supérieur où le désespoir
se fait manège aérien et ménage d'anges déchus
: La Ronde de l'aube (un dvd, vite!). Un autre grand
film sur l'échec. "Il y a une fraction de seconde
extraordinaire dans la chute : celle d'une amorce d'envol. Hélas!
Elle est quasi-imperceptible et suivie de si près par la catastrophe
que l'on n'a pas le temps de s'accorder à ses
espérances,
de s'ouvrir, prêt à se laisser emporter" (Chantal
Thomas, Souffrir). Dans le diptyque Ecrit sur du Vent
/ La Ronde de l'aube, Sirk dilate et fige ces moments
d'envol et parce qu'on y entrevoit les, ses possibilités de
réalisation, le rappel de la gravité, de la terre ferme,
n'en est que plus violent. Mais c'est bien beau.
(1) Toutes les citations de Sirk – sauf indication
contraire -, déclarations a posteriori bien longtemps après
qu'il ait quitté Hollywood, sont extraites de l'ouvrage séminal
d'entretiens avec Jon Halliday, Conversations avec Douglas Sirk.
(2) Entretien de Sirk avec Les cahiers du cinéma
(n°189), cité par Bourget dans l'excellent Le mélodrame
hollywoodien, précis de tous les signes et conventions
du genre.
(3) Performance qui valut à Malone l'Oscar
du Meilleur Second Rôle en 1956.