Partie 5 : 1972 « Aguirre ou la colère
de Dieu »
« C’est beau de voir un rêve fiévreux
ayant pris forme dans la forêt vierge être presque ressuscité
en fantasme de jungle » (Conquête de l’inutile)
Si
cinq cents ouvriers, figurants et techniciens travaillent par moments
sur le film, le cœur de l’équipe n’est composé
que de huit personnes. Le budget est seulement de 360 000 dollars et
le tournage dure à peine sept semaines (dont une uniquement pour
les déplacements de l’équipe qui parcourt près
de 1600 kilomètres), soit des moyens de petit film indépendant
que ne laisse en rien augurer le résultat sur l’écran
qui, sans avoir la magnificence d’un film en costumes hollywoodien
(ce n’est bien entendu pas du tout le projet d’Herzog) frappe
par sa puissance et son intensité.
L’ouverture du film est tournée sur les monts qui bordent
le Machu Picchu. Herzog est avec son chef opérateur Thomas Mauch
à trois mille mètres d’altitude. Face à eux,
de l’autre côté de la vallée, les figurants
attendent. Le matin du tournage, tout est recouvert par la brume. Les
acteurs et l’équipe s’installent et attendent des
heures jusqu’à ce que, d’un coup, la brume se lève
d’un côté, dévoilant l’espace où
se déroule la scène, l’autre moitié de l’image
restant plongée dans le brouillard. On découvre une file
ininterrompue de soldats et de porteurs qui gravissent lentement en
file indienne le flanc abrupt de la montagne. Un long plan large, pas
de visages, des silhouettes que l’on distingue à peine
: le film s’ouvre de manière magistrale sur cette vision
d’une armée écrasée par le paysage, rendue
fantomatique et irréelle par la façon dont elle surgit
de la brume. Une image sublime, inoubliable qui doit certes beaucoup
à la chance mais aussi à cette conception qu’à
Herzog du tournage où, les sens toujours en éveil, il
faut être
prêt
à saisir ce qui advient naturellement. C’est pour toujours
être prêt à tourner, toujours être dans l’acte
de filmer, toujours être dans le film qu’Herzog privilégie
la légèreté de l’équipe et des dispositifs,
même lorsqu’il s’agit comme dans cette scène
de guider un grand nombre de figurants en costumes.
Pour Herzog, Aguirre (mais c’est vrai de la
plupart de ses films) doit refléter une expérience humaine
et en premier lieu celle de l’équipe qui fabrique le film.
Celui-ci doit naître de leur fatigue, de leurs efforts, de ce
que leur impose la nature et les conditions extrêmes de tournage.
Lorsqu’ils tournent cette scène d’ouverture, l’équipe
et les acteurs sont à une quinzaine de kilomètres du Machu
Picchu mais il n’y a déjà plus aucune trace de civilisation
autour d’eux. Ils dorment à quatre cent cinquante dans
une bâtisse destinée à faire sécher du thé
et tout le tournage, court mais épuisant, va ainsi se dérouler
dans des conditions inconfortables au possible. Herzog et sa troupe
se jettent dans le film comme dans une aventure, ils se confrontent
à l’inconnu comme ces 270 indiens des Andes qui participent
au film. Ces derniers ne parlent que le quetchua et sont descendus de
leur résidence des hauts plateaux située à quatre
mille mètres, arpentant pour la première fois le plateau
amazonien. Le film doit refléter l’histoire de ceux qui
le font, indiens comme techniciens occidentaux et le nom que donne Herzog
au campement principal est particulièrement évocateur
: « Pellicula o muerte », « le film ou
la mort ».
Herzog
tourne le film au Pérou (1) et choisit pour toute la partie fluvialede
tourner sur l’Urubamba et l’Huallaga pendant la saison des
pluies. Le cours de l’Urubamba est particulièrement chaotique
et dangereux et c’est ce bouillonnement de la nature que le cinéaste
recherche pour nourrir son film. L’équipe va ainsi vivre
plusieurs semaines sur des radeaux, loin de toute ville et de tout confort,
subissant quotidiennement les assauts du fleuve et ses sautes d’humeur.
Le cinéaste fait construire par l’équipe du film
(qui forge aussi le canon) trois radeaux destinés à la
traversée des trois rapides de l’Huallaga. Il n’y
a pas selon lui de danger (il teste lui même les constructions
en faisant une première fois le trajet), mais l’expérience
est particulièrement angoissante pour les acteurs et les techniciens
qui sont simplement attachés par les poignets aux frêles
esquifs ballottés par les flots furieux. La peur qui les étreint
imprime directement la pellicule (Herzog et Mauch ne s’attachent
pas afin d’être totalement libres de leurs mouvements pour
capter la scène) ce qui fait de cette séquence l’une
des plus immersives et impressionnantes de l’histoire du cinéma.
Il n’y a qu’une seule prise possible, Herzog ayant décidé
de filmer la vraie traversée et de bannir toute reconstitution
ou plan tourné à posteriori. Lorsque l’un des radeaux
est aspiré par un tourbillon et qu’il se révèle
impossible de le dégager, Herzog modifie son scénario
pour intégrer cet accident dans le récit. Les acteurs
passent par un filin pour regagner le bord du fleuve entre deux prises,
priés qu’ils sont de regagner l’épave branlante
pour les besoins de cette nouvelle séquence.
Un autre exemple de la nature venant influer directement sur le déroulement
de l’histoire est celui d’une crue violente qui surprend
l’équipe : le niveau du fleuve monte de six mètres
en quelques heures, ravageant le campement et emportant une partie du
matériel et des vivres. Là encore, Herzog incorpore cette
mésaventure dans un film qui ne cesse se transformer au contact
de l’environnement. Herzog invente aussi des personnages au fil
des rencontres. C’est ainsi qu’il créé celui
d’Hombrecito le joueur de flûte pour un indien qu’il
découvre sur la place d’un village, ou encore celui d’Okello
(du nom du général Mau Mau qu’Herzog a voulu filmer
pour Fata
Morgana) lorsqu’il rencontre un homme étrange,
Edward Rowland, qui arpente le pays à la recherche d’un
monastère bouddhiste.
Le
récit de ce tournage est tellement incroyable qu’il pourrait
être une fiction (comme ce sera le cas pour Fitzcarraldo),
mais il ne doit pas pour autant éclipser le récit du film.
Il faut simplement garder en tête que la technique Herzog fait
que le film et la façon dont il se fabrique sont profondément
liés, en interaction constante.
Pour écrire Aguirre, Herzog s’inspire
de plusieurs faits et personnages historiques mais sans chercher à
coller à la réalité des évènements.
Ainsi, l’expédition – censée se dérouler
en 1560 - est menée par Gonzalo Pizarro alors que ce dernier
est mort en 1548. Don Lope de Aguirre a bien participé en 1959
à une expédition suivant le cours du fleuve Marañon
depuis le Pérou pour s’enfoncer dans le basin amazonien
à la recherche de l’emplacement de l’Eldorado, mais
celle-ci était menée dès l’origine par Pedro
de Ursua. De la même manière, Herzog invente de toute pièce
les textes censés être écrits par Gaspar de Carvajal,
le missionnaire dominicain qui accompagne la troupe. Carvajal n’était
pas de cette expédition mais il a bien couché par écrit
le récit de l’exploration du bassin amazonien par les conquistadors
espagnols, écrits qui ont participé à la diffusion
du mythe de l’Eldorado.
Ayant atteint l’Amazone, l’expédition s’embourbe
et les hommes sont épuisés. Aguirre en profite pour déposer
Ursua et placer Fernando de Guzman à la tête de la petite
armée, le faisant couronner « Prince du Pérou,
de la Terre ferme et du Chili ». Il fait massacrer les soldats
les moins fidèles puis finit par faire assassiner Guzman. El
Loco, comme on le surnomme, mène alors ses 186 hommes (les marañones,
du nom du fleuve où a débuté le périple)
vers l’Océan Atlantique, multipliant sur sa route les massacres
d’indigènes. Son intention est alors de marcher sur le
Pérou et d’en ravir la royauté. Il traverse le Venezuela,
où il prend d’assaut la ville de Valencia et y sème
la terreur. Il tient ses hommes par la peur, faisant massacrer soixante
six d’entre eux, ainsi que deux prêtres et quatre femmes.
La couronne d’Espagne promet le pardon aux mutins qui bientôt
abandonnent Aguirre. Acculé par l’armée royale,
il poignarde sa fille avant de succomber sous les balles. Il est découpé
en morceaux et ceux-ci sont dispersés dans plusieurs villes du
Venezuela. Sa tête est tranchée et exhibée sur la
place d’El Tocuyo. Ses propriétés sont rasées
et ses terres couvertes de sel.
Le
film s’inspire des grandes lignes de cette histoire (qui d’ailleurs
possède plusieurs versions contradictoires) tout en s’en
écartant grandement, Herzog considérant qu’«
un mensonge cinématographique peut révéler l’essentiel
d’un moment, d’une situation historique » et
que « l’information historique ou biographique du tyran
Lope de Aguirre ne (l’)’intéresse pas ».
Herzog préfère de toute manière plonger dans la
jungle que passer des heures à consulter des ouvrages historiques
sur le sujet. Ce qui lui importe c’est de faire passer à
travers son film non pas une réalité documentée,
mais une idée de cette ère du matérialisme qui
est celle de l’Europe du XVème siècle. L’Eldorado
symbolise à merveille la soif de conquête des couronnes
du vieux continent, conquêtes qui passent par l’éradication
de tout ce qui vit sur ces terres convoitées. Rien ne semble
pouvoir arrêter Aguirre dans sa soif de conquête, comme
rien ne semble pouvoir arrêter l’Europe dans son insatiable
soif de pouvoir et de richesse. Aguirre peut défier les tabous
(il rêve de fonder une descendance pure avec sa fille), les lois,
le roi et même Dieu car il incarne l’absolu de la conquête.
Si Herzog ne s’attache pas à la vérité historique,
c’est aussi parce qu’Aguirre et les autres conquistadors
évoluent dans une fiction comme l’indique le carton qui
ouvre le film. Il est expliqué dans celui-ci qu’à
la suite du pillage de leur royaume par les Espagnols, les Incas ont
inventé la légende de l’Eldorado afin de piéger
les envahisseurs, afin que - menés par leur soif de richesses
- ils soient dévorés par la jungle. Aguirre et ses hommes,
en s’engouffrant dans ce mythe, ne sont plus des être libres
de leurs choix mais des personnages d’une fiction écrite
par d’autres. Herzog ne cesse de travailler autour de cette idée,
mettant en scène ses personnages comme s’ils découvraient
peu à peu qu’ils n’étaient plus dotés
de libre arbitre mais qu’ils devaient simplement se conformer
aux rôles d’une pièce dont chaque acte est déjà
écrit. Finalement, les personnages, incapables d’agir sur
les évènements, n’essayent même plus d’influer
sur le cours de leurs vies et se laissent porter, témoins hallucinés
de leur propre disparition. Aguirre s’intègre ainsi pleinement
dans la continuité des précédentes œuvres
d’Herzog, montrant que la vie n’est qu’une fiction
dont nous serions les acteurs démunis. Une fiction marquée
du sceau de l’absurde à l’image de cette odyssée
délirante dans laquelle les personnages du film se laissent embarquer
comme des somnambules.
Quelques
minutes suffisent à Herzog pour montrer la folie de cette expédition
: un canon, totalement inutile dans cet environnement sans horizon qu’est
la jungle, difficilement traîné dans la boue ; deux voitures
à bras transportant deux femmes richement vêtues, qui manquent
à chaque pas des porteurs de s’écraser dans les
marécages ; des hommes qui tombent malades, délirent et
meurent. Gonzalo Pizarro en décidant d’arrêter cette
impossible avancée dans la jungle, tente de stopper la folie
dans laquelle il a emporté ses hommes. Mais c’est sans
compter que la mission de reconnaissance, menée par Don Pedro
de Ursua, compte dans ses rangs Aguirre. Aguirre a la conscience d’être
un personnage de fiction et il entend que celle-ci soit si glorieuse
qu’elle fasse de lui une légende.
Or Herzog refuse de lui rendre ce plaisir et Aguirre
ne sera pas ce film d’aventure que l’on est en mesure d’attendre.
Herzog préfère de toute manière les échecs
aux victoires, goût qui l’éloigne de facto du cinéma
d’aventure classique. Filmer les faits d’arme ou les multiples
embûches, ce serait donner une forme de grandeur au parcours d’Aguirre
et c’est pourquoi Herzog préfère filmer les creux
de son histoire et sauter ces passages attendus. On ne voit pas la crue
qui submerge le campement mais on s’attarde longuement sur la
troupe démunie ; on découvre les cadavres mais on n’est
pas témoins des combats qui les ont précédé…
Herzog ne cesse ainsi de sauter les passages clés du genre. Il
joue également sur l’étirement du temps, n’essayant
jamais de se conformer au rythme du cinéma d’aventure.
Le mouvement du film épouse celui du fleuve qui va des rapides
vers l’eau morte, soit un trajet inverse à un film d’aventure
traditionnel.
Ce refus d’Herzog de céder au délire de grandeur
de son personnage n’est pas la seule ironie d’un film qui
en regorge et le regard que porte le cinéaste sur le monde des
hommes est très proche de celui que Kaspar Hauser pose sur ses
contemporains. La société, le gouvernement, la religion,
l’armée…
tout
ce qui fonde la civilisation occidentale est ici broyé par la
folie de cette expédition pour l’Eldorado qui incarne la
soif de puissance et de richesse qui emporte les peuples vers la ruine.
Guzman qui reproduit une cour royale au milieu du chaos ; Carvajal qui
dit porter la parole de Dieu en massacrant des indiens et qui explique
que « pour la gloire de Dieu, l’église a toujours
été du côté des puissants » ;
un canon inutile traîné envers et contre tout, symbole
guerrier de virilité réduit à l’impuissance…
autant d’images utilisées par Herzog pour montrer ce qu’est
pour lui la civilisation. Confrontée à des situations
extrêmes, celle-ci dévoile ce sur quoi elle est bâtie
(la soif de pouvoir, l’oppression), elle s’étend
dans tout son ridicule, sa folie et son absurdité. Les hommes
meurent un à un, par cupidité où parce qu’ils
reproduisent des règles sociales, morales ou religieuses qui
n’ont plus aucun sens dans la jungle. Si Aguirre survit, c’est
parce qu’il dépasse ces conventions, que sa vision ne s’embarrasse
pas de l’idée de civilisation. C’est aussi parce
qu’il se glisse avec délectation dans le rôle qui
lui est dévolu dans la fiction Inca, celui du « grand
traître… il n’y en aura pas d’autre ».
Lorsqu’Ursua voit les radeaux être malmenés par
le courant et qu’une crue dévaste le campement, il décide
de faire demi tour et de rejoindre l’armée de Pizarro par
la jungle. Cette tentative de quitter la fiction (le fleuve) se solde
par un échec, Aguirre profitant de la peur des soldats de tomber
sur des indiens dans la jungle pour mener une première rébellion
contre l’autorité. Pour rallier les hommes, il fait appel
à une autre légende, celle d’Hernando Cortez à
qui on avait ordonné de faire demi tour alors qu’il s’apprêtait
à marcher sur Mexico : ignorant les ordres, il poursuivit sa
route et conquit la cité. Aguirre oppose la puissance de la légende
au bon sens d’Ursua qui ne peut que sortir perdant de ce combat.
Comme les Espagnols ne pourront rien faire contre cette légende
indienne dont ils font maintenant partie.
Aguirre
place à la tête de l’expédition un homme influençable,
Don Fernando de Guzman, flattant sa mégalomanie en le nommant
empereur d’Eldorado. Depuis son royaume imaginaire, Guzman fait
déchoir de ses droits la maison des Habsbourg et détrône
Philippe II roi de Castille. Herzog filme cette rébellion délirante
contre la vieille Europe en singeant le faste d’un grand cérémonial,
refermant la scène par un plan d’ensemble où toute
la troupe entoure l’empereur fantoche qui pleure sur son trône
de fortune. Tous se tiennent immobiles et fixent la caméra comme
si un photographe était présent pour immortaliser la scène.
Une scène drôle et absurde dont on trouvera les échos
dans une autre séquence, une parodie de procès où
Ursua sera condamné à mort. Ces deux passages mettent
en exergue le ridicule de rituels qui, déjà grandiloquents
dans le cadre de la civilisation occidentale, deviennent complètement
incongrus au milieu de la jungle. Deux instantanés qui saisissent
quelque chose de la substance même de cette folie furieuse qui
a guidé la vieille Europe dans sa conquête du nouveau monde.
Plus on avance dans le récit et plus la folie gagne Aguirre
et le film. Une folie qui émane aussi de l’acteur et qui
semble aussi contaminer le film. Le choix de tourner avec Kinski, acteur
insupportable, incontrôlable, n’est pas une lubie d’Herzog
ou du masochisme, mais une nécessité. Kinski est jusqu’ici
connu pour ses coups d’éclats et ses prestations excentriques
dans des films de seconde zone. Mais pour le cinéaste il est
évident que personne d’autre n’est capable d’incarner
Aguirre et plus tard Nosferatu, Woyzeck et Fitzcarraldo. Et tout comme
il est prêt à subir les conditions de tournage les plus
extrêmes pour réaliser ses rêves de films, il est
prêt à se mesurer à lui.
Les
histoires abondent quant à son comportement sur le tournage.
Kinski ne supporte pas de ne pas être le centre de toutes les
attentions et la première scène tournée, celle
sur le Machu Picchu, lui donne déjà une raison de s’emporter
car Herzog le filme au sein d’un plan large. Ce comportement infantile
et égocentrique a parfois des répercussions plus terribles,
comme lorsqu’un indien employé pour préparer le
terrain se fait mordre par un serpent et se tranche le bas de la jambe,
connaissant la virulence du poison qui a été injecté.
Alors que toute l’équipe est à ses côtés,
Kinski, qui n’est plus le centre d’attention, s’emporte
et hurle car son café est imbuvable. Herzog doit constamment
tempérer (si c’est possible) les colères homériques
de Kinski, le contrôler, l’empêcher de quitter le
tournage comme il a souvent l’habitude de le faire. Au cours d’une
altercation entre les deux hommes, Kinski menace une nouvelle fois de
partir et Herzog lui explique qu’il lui logera huit balles dans
la tête s’il quitte le film, se destinant la neuvième.
« Pellicula o muerte »…
Toujours est-il que le résultat à l’écran
est proprement fascinant et que Kinski EST Aguirre, incarnant à
la perfection toute les dimensions du personnage mais aussi tout ce
qui sous-tend le film : la solitude, l’absurde, la folie, le pouvoir,
le dénuement, le ridicule, le mythe. Kinski se situe toujours
à la limite du grotesque, là où les acteurs sont
les plus beaux, les plus inoubliables. Herzog lui demande de se déplacer
comme un crabe ou une araignée. Son corps est maintenu par des
sangles, comme pour éviter que celui-ci ne se disloque. Sa gestuelle
est étrange, inquiétante et il se dégage de son
personnage une véritable aura faite de terreur et de fascination.
Ce que recherche Herzog chez les acteurs, c’est une aura, une
présence naturelle qui envahit l’écran et non le
talent d’un grand comédien.
Au fur et à mesure que le film avance, le fleuve voit son courant
se ralentir jusqu’à ce que le dernier des radeaux soit
presque immobile. « On n’entend plus rien »
remarque Okello, mais ce silence et ce calme se révèlent
être aussi dangereux que la fureur des rapides et une flèche
empoisonnée atteint bientôt l’un des hommes. Aguirre
donne l’ordre de faire feu alors qu’aucun attaquant n’est
visible. Les tirs fusent, sans but, dérisoires.
Guzman
se prend au jeu de son empire fantasmatique. Il annexe tous les territoires
qu’il traverse et se pâme en imaginant que son pays fait
déjà six fois la taille de l’Espagne. Empereur d’un
territoire imaginaire sur lequel il n’a aucune prise, il perd
toute notion du réel et vit dans un mirage lui-même issu
d’un autre mirage, celui de l’Eldorado. Dans un monde où
le réel n’est plus perceptible, il n’y a plus de
réaction logique possible. Guzman fait jeter le dernier cheval
à l’eau alors qu’il aurait pu servir de nourriture
aux soldats affamés ou effrayer les indiens. Il fait des festins
de roi alors que le reste de la troupe partage les derniers grains de
maïs. De son côté Aguirre lance des condamnations
délirantes : une tentative de désertion conduit à
être découpé en 198 morceaux et piétiné
jusqu’à ce que l’on puisse peindre les murs avec
ce qui reste du corps ; un grain de riz ou un gorgée d’eau
consommés en trop et c’est une peine de 155 années
de prison. Depuis son mirage de puissance, Aguirre impose sa loi aux
hommes mais aussi, imagine t-il, au monde : « Si moi, Aguirre,
je veux que les oiseaux meurent sur les arbres, ils mourront sur les
arbres ». Conscient d’être devenu le personnage
d’une histoire il pense ne plus être soumis au réel,
il pense pouvoir la modeler : « Nous mettrons en scène
l’histoire comme d’autres mettent en scène des pièces
de théâtre ».
Aguirre est un poème sur la futilité
des puissants, des conquêtes et des possessions. « Mes
hommes mesurent la richesse en or… c’est plus que cela,
c’est la puissance et la gloire » dit Aguirre. Mais
or, puissance ou gloire ne sont qu’illusion et poudre aux yeux,
tentatives dérisoires de donner un sens à nos vies.
Le
son
« (…) et la voix de Caruso, qui fait taire toutes les
souffrances et tous les cris des animaux de la forêt vierge et
arrête le chant des oiseaux. Plus exactement : le cri des oiseaux.
Car dans ce paysage inachevé, que Dieu dans sa colère
a abandonné, les oiseux ne chantent pas : ils crient de douleur,
s’enfoncent, partout où le regard se porte, comme des géants
luttant les uns contre les autres, dans la vapeur d’une création
qui, ici, n’est pas achevée » (Conquête
de l’inutile)
L’univers fantasmatique et fou d’Aguirre
repose sur une mise en scène qui tisse un lien étroit
entre les images et les sons. Il y a d’abord la bande originale
du film qui est la première d’une longue collaboration
avec Popol Vuh, le groupe que vient de fonder Florian Fricke. Fricke
et Herzog se connaissent de longue date, ayant joué ensemble
dans la même équipe de foot. On a déjà vu
le musicien apparaître dans Signes
de vie et il a travaillé avec Herzog sur la partition
de Fata
Morgana avant de signer sa première bande originale
avec Les
nains aussi ont commencé petits. Fricke partage
avec Herzog cette absolue nécessité de voyager, parcourant
l’Inde et l’Afrique à la recherche d’inspiration
musicales, apprenant notamment le chant auprès des moines tibétains.
Il fonde Popol Vuh en 1971 avec Frank Fiedler au clavier et Holger Trulzch
aux percussions. Leur premier album, Affenstunde, est une longue
rêverie consacrée à la civilisation précolombienne,
le nom du groupe venant d’ailleurs d’un manuscrit sacré
des indiens du Guatemala duquel étaient déjà tirés
une partie des textes de Fata
Morgana. Popol Vuh est un groupe précurseur dans
l’utilisation des synthétiseurs et dans sa manière
de mixer des styles musicaux hétéroclites (jazz, rock,
classique) avec des musiques sacrées issues d’horizons
divers. Fricke travaille avec Herzog dès que le scénario
est écrit. Le cinéaste lui raconte ses images mentales,
ce qu’il y a au fond des personnages, sa vision des évènements.
Lorsque Fricke est en accord avec la vision d’Herzog, il commence
à composer l’univers musical du film, avant même
que la moindre image ne soit tournée. Une méthode de travail
que les deux hommes reproduiront tout au long de leur collaboration.
Sur Aguirre, c’est Fricke qui joue de la plupart
des instruments, en inventant même un à la demande d’Herzog
qui souhaite produire des sons ressemblant à des voix. Ce sont
les notes de cet étrange instrument qui accompagnent la descente
de la troupe dans la folie.
Cette
folie naît de leur obsession de l’or et du pouvoir, mais
aussi de la présence écrasante d'une jungle qui peu à
peu les possède. Omniprésente, c’est une prison
sans murs, étouffante, inextricable qui parvient même à
prendre possession du radeau, dernier refuge des hommes qui espèrent
dans un fol espoir échapper à son emprise en restant au
milieu du fleuve. Herzog filme une famille de souris qui s’installe
dans les affaires, un papillon qui se pose sur la main d’un soldat
hagard et bientôt le radeau se trouve envahit par une multitude
de petits singes.
Aguirre, comme Stroszek dans Signes
de vie, est plus ouvert que les autres à l’environnement,
aux signes et est aussi de ce fait plus sensible à la possession.
Lorsqu'au plus fort de sa folie il se lance dans un long monologue très
théâtral, on a la saisissante impression d’avoir
pénétré dans son monde intérieur, de lire
directement les pensées délirantes de son esprit dérangé.
Et ce paysage torturé qui a germé en lui vient de cette
nature qui l'a possédé, Après ce monologue où
il se surnomme « La Colère de Dieu », les
personnages restent silencieux et c’est un cri d’oiseau
qui lui répond. L'omniprésence de la nature, la façon
dont, environnement hostile, elle ronge les âmes et s'empare des
pensées passe par des visions folles mais surtout par l’usage
savant de la bande sonore. Herzog joue sur les ambiances pour retranscrire
l'oppressante présence de la jungle, passant plusieurs semaines
à enregistrer des cris d’oiseaux et recréant un
univers auditif à partir de huit bandes magnétiques, travail
complexe et précis qui aboutit à un résultat envoûtant.
Il faut fermer les yeux à certains moments pour saisir la splendeur
de ce travail sur la bande son.
Herzog
aime faire entendre des sons qui semblent venir d’ailleurs, qui
ne peuvent être perçus par les personnages (et les spectateurs)
que lorsqu’ils sont dans un état extatique. Dans Les
Nains… on entend les chuchotements des fleurs avant
qu’elles ne soient martyrisées par les rebelles. Dans Signes
de vie, nous entendons comme Stroszek 10 000 moulins prendre
vie au cours d’un long panoramique rythmé par des milliers
d’applaudissements. Herzog travaille souvent sur le décalage
entre l’image et le son comme dans Cœur
de verre où l'on voit la mer battre des récifs
sans rien entendre du tumulte. Dans ces instants, la perception est
faussée, un sentiment étrange s’empare du spectateur,
un trouble, une impression d’incomplétude. On retrouve
cette idée que l’homme vit dans un rapport faussé
à ce qui l’entoure, qu'il y a toujours un décalage
entre réel et réalité. La nature de ce décalage
est l’une des grandes questions du cinéma d’Herzog.
Dans Aguirre, le réel c'est la jungle, ses
plantes et ses animaux. La réalité des conquistadors,
c'est une jungle rapace, carnassière, terre de la folie. Entre
les deux, il y a le film pour témoigner de cet écart.
Herzog a compris qu'un film enregistre le réel, mais que ce qu'il
transmet est toujours une réalité. Il utilise cette capacité
propre au cinéma pour creuser la vertigineuse question de la
relation de l’homme au monde. Au fur et à mesure que les
hommes vont vers l’hébétude, qu'ils sont absorbés
par la jungle, tout semble paradoxalement plus clair. Ainsi les sons
ambiants leurs parviennent directement, sans passer par le filtre de
la pensée. Ne pouvant plus agir sur le monde, la réalité
qu'il s'en était faite se dissipe et ils approchent alors de
ce qu'est le réel.
Dans
la dernière partie, l’équipage est entièrement
possédé par la jungle. Il n’y a plus rien d’autre
qu'elle, or c'est un territoire qui refuse l’homme. La réalité
est un arrangement du monde, une transformation qui permet de l'habiter.
Ici, les hommes ne peuvent plus se fabriquer une réalité
tant la puissance de la jungle est totale, tant elle rejette leur présence.
Ils voient leurs réalités se dissoudre dans la jungle
et ont dès lors l'impression d'évoluer dans un mirage.
Un homme voit son cou transpercé par une flèche mais croit
fermement que c'est une hallucination. Un autre dit que s’il voyait
un bateau en haut d’un arbre, ce ne serait qu’un songe,
et au plan suivant, son camarade lui montre du doigt cette vision qui
a pris corps (2). Les hommes ne croient plus en ce qu'ils voient, ils
sont perdus et hagards alors que la frontière entre réel
et réalité s'estompe et disparaît. Leurs arrangements
avec le monde volent en éclat et, ce faisant, ils atteignent
un état d’hébétude qui leur permet de voir
le réel de manière très pure, très claire
et cette expérience extatique va devenir l’un des grands
credo du cinéma d’Herzog. Ce réel se traduit dans
le film par une sensation d’éternité, de coma. On
ressent vraiment la jungle comme une terre ancestrale, en sommeil, en
suspens, qui vit et respire à un tout autre rythme que celui
des hommes.
La Nature
« La forêt vierge vue du ciel ondulait sous moi, apparemment
paisible, mais ce n’était qu’une illusion car la
nature n’est jamais paisible en son être intérieur.
Elle se défend contre les dompteurs qui veulent la dénaturer
et elle les ramène au rang d’animaux domestiques et de
cochons rosés, qui finissent par s’évanouir ensuite
comme du gras dans une poêle » (Conquête
de l’inutile)
Chez
Herzog, la nature est féroce, dangereuse, c’est un territoire
de prédation et de mort. On se confronte toujours à elle,
il n’y a pas d’osmose possible. Le territoire de l’homme
et le territoire de la nature sont incompatibles, il y a forcément
confrontation. Lorsque la nature passe du côté des hommes,
elle est forcément pervertie : des animaux domestiqués
n’ont plus aucun lien avec leur nature propre (comme les animaux
de foire ridiculisés à la fin de La Ballade de
Bruno), d'autres sont brutalisés et maltraités
(Les
Nains aussi ont commencé petits). Lorsque c’est
l’homme qui traverse la frontière, c’est la maladie,
la mort et la folie qui le guettent : Herzog sombrant dans son périple
africain, Aguirre et ses hommes, Timothy Treadwell (Grizzly
Man) déchiqueté par les grizzlys...
Il faut appréhender la nature pour ce qu’elle est, un espace
dangereux, inamical, il ne faut pas en avoir une vision idyllique Herzog
se moque ainsi de Kinski qui, durant le tournage d'Aguirre,
se pavane dans la nature devant les photographes, déclarant qu'il
se sent en communion avec elle, qu'il a le sentiment d'appartenir à
un grand tout. Kinski qui en réalité ne supporte pas les
conditions de tournage et ne cesse de pester et de s’emporter.
Herzog lui ne voit que le chaos, la mort, la prédation et c’est
justement ce qui l’intéresse dans le fait de tourner au
cœur de la jungle : cette vision de la nature rejoint cette idée
que l’homme est prisonnier d’un monde inhospitalier, condamné
à errer dans une prison à l’échelle d’une
planète. Dans Aguirre, Herzog nous fait sentir
le poids de la jungle, son omniprésence, son danger. Elle digère
les hommes, se nourrit de leur vitalité, étouffe leurs
corps et leurs âmes. La fatigue physique des acteurs fait partie
de ce travail de restitution d'une vérité profonde de
la jungle qui s'incarne à l'écran dans ce film fiévreux.
Lorsqu’Herzog raconte dans "Sur
le chemin de glace" sa longue marche entre l'Allemagne et la
France, lorsqu’il écrit le journal de tournage de Fitzcarraldo,
lorsqu’il tourne Fata
Morgana, toujours il y a cette fièvre. La fièvre,
c’est le corps et l’âme qui sont dans un tel état
de fatigue que le monde se transforme. Des visions surgissent et les
sens en éveil découvrent de nouveaux stimuli. C’est
un état où l’homme est nu et sans défense.
Amener ses films, ses acteurs et lui-même à être
dans cet état fiévreux est pour Herzog primordial car
c’est là qu'il peut saisir quelque chose de la condition
humaine. Il peut toucher du doigt la fragilité, le dénuement
de l'existence mais aussi découvrir des forces cachées
qui alors se révèlent.
Principes
de mise en scène
La mise en scène d’Herzog est très proche des acteurs,
la caméra mobile s’accrochant à eux de manière
très physique. Thomas Mauch porte la caméra, Herzog le
tenant souvent par la taille, guidant son regard mais laissant l’image
respirer au rythme du chef opérateur. Herzog évite toujours
tant que possible d’utiliser un pied pour la caméra, l’image
étant alors pour lui figée, morte. A l’épaule,
le cadreur respire et cette respiration, cette vie, se transmet à
la caméra et au film. Il capte ainsi la fatigue des corps, celle
de ses acteurs mais aussi du celle de son cadreur. La caméra
s’attarde sur les visages épuisés, épouse
les mouvements ralentis des comédiens harassés. Il filme
la jungle et les éléments d’une manière similaire,
s’approchant au plus près, allant au contact. Herzog privilégie
toujours les gros plans, préférant lire la puissance des
paysages sur les visages de ses acteurs plutôt que de filmer la
majesté de la jungle.
D’un autre côté, il met en place des cadres très
stylisés, travaillés, statiques. Ces tableaux jouent souvent
sur le décalage (la beauté des deux femmes au milieu d’une
troupe de soldats en guenilles) ou l’incongru (la présence
d’un joueur de flûte) et participent à l’atmosphère
de folie qui gagne le film (3). La co-existence de ces deux approches
de mise en scène évoque en termes cinématographiques
les multiples dichotomies qui sont au cœur de son œuvre :
le réel et la réalité, l’homme et la nature,
l’ici et l’ailleurs…
Mais ces deux approches ne s'opposent pas, la dialectique d'Herzog ne
passant pas par une différenciation de ces deux registres d'images
mais au contraire par leur symbiose. Herzog ne filme pas le trivial
de manière naturaliste et les hallucinations de manière
stylisée, il filme réalité et mystère, quotidien
et fantasmes de la même manière. Tous ces éléments
sont placés sur un même plan et approche documentaire ou
stylisation se mêlent et travaillent en profondeur pour mettre
en exergue les thématiques du cinéaste.
Si
Herzog joue sur différents régimes d’images, au
niveau du rythme il fait tout pour éviter les soubresauts. Il
ne joue jamais sur le crescendo, l’accélération
et déjoue en cela nos habitudes de spectateur. Même les
plus spectaculaires de ses films sur le papier se trouvent déchargés
de la majeure partie de leur tension. Herzog préfère les
temps morts aux temps forts, aiment les baisses de rythmes, tend à
lisser ses films jusqu'à ce qu'ils atteignent une forme de stase,
un état d’équilibre où l’anodin et
le spectaculaire sont considérés comme équivalents.
Dans Aguirre, c'est même une construction en
decrescendo qui prévaut, Herzog réalisant en cela un anti
film d'aventure.
La temporalité du film part d'une échelle humaine pour
peu à peu rejoindre celle de la jungle. La mise en scène
fait passer ce sentiment de temps qui peu à peu se dilate à
l’infini, des ellipses venant percé l'histoire comme autant
de trous de mémoires, jusqu'à nous faire partager l'état
comatique des personnages. Les hommes plongent dans la torpeur, ils
sont engourdis et comme gagnés par le sommeil. Ils naviguent
longtemps dans un entre deux, entre le rêve et la réalité,
qui petit à petit se rapprochent et fusionnent. Le temps se ralentit
jusqu’à la stase alors qu’ils remontent le cours
du fleuve et que les mondes se fondent. « Les voix dans la
jungle sont calmes, rien ne s’agite, une colère indolente
et irrégulière règne partout » (Conquête
de l’inutile).
Tout fond dans le film et l’armée du début ne se
réduit plus à la fin qu'au seul Aguirre sur son radeau
immobile. Au départ, il y a un but, une trajectoire (la route
de l’Eldorado) mais, sans que l’on s’en aperçoive,
Herzog brise petit à petit cette idée de destination pour
aboutir à la figure de l’enfermement récurrente
de son cinéma qui est celle du cercle. Peu à peu la troupe
tourne en rond et lorsqu'ils naviguent sur le fleuve - qui est pourtant
l'image même d'une trajectoire, allant irrémédiablement
de la source à l'océan - cette avancée se solde
par un point mort : Aguirre sur son esquif immobilisé au milieu
du fleuve, seul dans son monde, dans son rêve. Tout est ralenti,
le fleuve n’est plus symbole de l’avancée du temps,
n’est plus une succession de paysages qui défilent, il
est un point mort. La caméra tournoie alors longtemps autour
de lui et quitte lentement la scène.
«
Les choses ont toujours l’air plus vraies lorsqu’elles n’ont
pas été répétées ; ainsi, comme je
le dis toujours, un mécanisme survient au moment de la prise,
qui n’a pas de rapport avec la vie réelle »
(Conquête de l’inutile).
C’est au tournage que les films d’Herzog se créent,
s’écrivent. C’est en expérimentant le monde
qu’il nourrit ses films, sa vision de cinéaste. Il tourne
toujours rapidement, se jette dans ses tournages sans trop de préparatifs,
avec hâte et énergie. Il doit sentir le monde vibrer autour
de lui, doit réussir à se laisser inonder par lui, doit
sentir la réalité se transformer en réel. Pour
saisir cette transformation, il doit être aux aguets, attentif,
mais surtout doit sentir dans son corps la fatigue, la peur, la souffrance,
l’extase. Herzog, dans cette démarche, ne pouvait qu’être
attiré par le cinéma documentaire, on peut même
dire qu’il est avant tout un cinéaste documentaire et ses
fictions sont toutes nourries de ce travail avec la matière du
réel. S'il doit tourner la descente d’un rapide, Herzog
a besoin d'expérimenter physiquement cette expérience.
Il doit vivre la peur qu’elle procure, la douleur physique qu’elle
entraîne pour être à même de la filmer, de
la mettre en scène. Herzog est très sportif et il raconte
que lorsqu’il faisait beaucoup de football, il était moins
bon que les autres mais qu'il les effrayait par sa motivation et sa
capacité à aller toujours au bout des choses. Sur ses
tournages, il n'y a pas de siège de réalisateur, pas de
caravane : pour lui, diriger un film, c'est être à l’ouvrage,
c'est trimer comme les autres. C’est un artisan qui a besoin de
travailler, d’agir, d’être physiquement impliqué
dans la création de son film. Il bricole des meubles, monte des
décors, participe à la construction des radeaux, à
la confection des costumes.
Ces tournages très physiques ont donné de lui l’image
d’un risque tout. Or ceux-ci, même les plus difficiles,
sont préparés, gérés par lui et ses proches
collaborateurs comme son frère Lucki Stipetic ou son ami et producteur
Walter Saxer. Quelques accidents ont émaillés ses tournages,
mais jamais à cause des risques pris, uniquement à cause
d’un environnement hostile. Le seul tournage vraiment dangereux
qu'il ait entrepris est celui de La Soufrière.
Si
Herzog n'a pas pour habitude de s'attarder sur le montage, c'est cependant
à ce moment là que pour Aguirre il ressent
la nécessité d’ajouter une voix off. Il l'écrit
quasi en temps réel et celle-ci devient partie prenante de l'œuvre,
scandant l’aventure, marquant le film par son tempo. Elle permet
aussi d'atténuer encore le côté épique de
l’aventure en rendant le film plus humain. Herzog aime les voix
off, les commentaires, que ce soit pour ses fictions ou ses documentaires,
ce qui est d’ailleurs aussi pour lui une manière de rappeler
qu’il ne différencie pas ces deux formes, qu’il fait
simplement du cinéma. C’est aussi un moyen pour lui d’être
encore physiquement dans le film, de poursuivre cette présence
nécessaire qui est à son paroxysme lors du tournage mais
qu’il essaye de conserver pendant la post production.
Juste avant d'entreprendre Aguirre, Herzog s'est attaché
avec Pays
du silence et de l'obscurité à rendre compte
du monde des sourds et aveugles. Le cinéma est pour lui un moyen
de filmer l’invisible, de dire l’indicible. Il permet de
rendre compte du monde dans ses extrêmes, du trop plein de réel
au pur mystère. Il peut capter des sensations, des sentiments,
des images inédites. Il peut rendre rendre encore plus pur une
musique ou un paysage… S'il semble parfois se lancer dans des
aventures de tournage extrêmes, ce n’est que l’expression
d’une croyance totale dans le cinéma et toute son œuvre
n’est qu’un long chant d’amour dédié
à cet art : Herzog cherche constamment à explorer dans
ses films le pouvoir magique et mystique du septième art.
Ce film magistral aurait du consacrer immédiatement Herzog,
mais étrangement sa distribution ne se fait pas sans heurts.
Il sort en Allemagne de l'Ouest en 1972 et est projeté au Festival
de Cannes en 1973, mais ne trouve pas immédiatement de distributeur
pour l'étranger. Ce n'est qu'en février 1975 qu'il est
exploité en France (les États-Unis devront attendre 1977
pour le voir !). C'est à peu près à ce moment là,
avec la sortie de Kaspar Hauser, qu'Herzog devient
célèbre et commence à être reconnu par la
critique et même adulé par une partie d'entre elle. Soit
treize années après avoir fait ses débuts de cinéaste...
(1)
Lorsqu’il se lance dans l’aventure d’Aguirre,
Herzog connaît déjà bien l’Amérique
du Sud. Il a notamment parcouru le sud du Mexique et essayé un
temps d’y soutenir la création d’un petit état
indien indépendant, histoire qui n’est pas sans rappeler
celle d’Aguirre…
(2) Cette image - qui ne dure que quelques secondes à l'écran
- d'un bateau perché dans un arbre à trente mètres
de hauteur a demandé le labeur de trente cinq hommes, la fabrication
d'un imposant échafaudage et une semaine de travail. Une scène
qui préfigure en miniature l’aventure de Fitzcarraldo.
(3) Même dans une œuvre à priori « sérieuse
» comme Aguirre, Herzog se laisse aller à
son humour particulier et à son sens de l'absurde : «
Les longues flèches sont à la mode » dit un
soldat transpercé par l’une d’elles, une tête
tranchée continue de compter…
Aguirre ou la colère de Dieu est disponible
dans le coffret Opening Noir.
Voir
la fiche de présentation du coffret pour les détails de
cette édition.
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