Les films d’Ozu sont comme une grande famille,
et bien que l’on ait toujours plus d’affinités avec
l’un ou l’autre de ses membres, choisir parmi eux ses préférés
demeure un dilemme cornélien. Ces membres se distinguent par
leur thème, leur ton, le choix du noir et blanc ou de la couleur,
et celui des acteurs principaux. Personnellement, je préfère
ceux où les deux acteurs fétiches d’Ozu, Chishu
Ryu et Sestuko
Hara,
tiennent les rôles principaux (ce qui est ici le cas). Le choix
de la couleur ou du noir et blanc m’indiffère (la photo
est sublime dans les deux cas). Le thème aussi m’importe
peu, mais je préfère qu’il soit traité sous
l’angle de la comédie légère ou mélancolique
plutôt que du drame. Voyage à Tokyo est
plus un mélodrame (Ozu disait d’ailleurs que c’était
son film le plus mélodramatique), pas au sens hollywoodien bien
sûr, et où la comédie n’est pas exclue (notamment
dans la première partie). Il a été tourné
en noir et blanc (encore deux films, et Ozu ne tournera plus qu’en
couleur) avec Chishu Ryu (qui joue le père) Setsuko Hara (la
belle-fille), Chieko Higashiyama (la mère) et Haruko Sugimura
(la fille indigne).
Voyage à Tokyo est la plus réussie des
oeuvres d’Ozu traitant de l’ingratitude, de l’impiété
filiale (le même thème avait été traité
notamment dans Les Frères et soeurs Toda qui
date de 1941). Sensible aux bouleversements culturels du Japon de l’après-guerre,
Ozu ne dresse cependant pas un froid constat sociologique de la détérioration
des liens familiaux, son cinéma est tout sauf didactique. Son
discours n’est ni passéiste ni moralisateur, Ozu est le
cinéaste de la résignation face aux réalités
douloureuses de la vie, ou plutôt de l’acceptation (terme
moins négatif) de ce qu’il appelle le cycle de la vie (dont
les différentes étapes constituent la source inépuisable
de ses récits). Réalisant l’égoïsme
du reste de sa fratrie, la jeune soeur proclame que la vie est décevante,
ce
que confirme laconiquement sa belle-soeur. Ozu ne condamne jamais ses
personnages. Les portraits qu’il dresse des deux enfants vivant
à Tokyo ne sont pas très flatteurs, ils sont même
d’une cruelle lucidité, pourtant c’est la belle-fille,
le personnage le plus vertueux du film qui, loin de les condamner, au
contraire, excusera leur comportement égoïste. La description
des personnages n’est jamais univoque et si certains traits de
caractères sont grossis, parfois jusqu’à la caricature
(la pingrerie du frère et de la soeur), Ozu sait adoucir le dessin
par une révélation qui éclaire d’un jour
nouveau leur personnalité. Nous découvrirons ainsi par
la fille ingrate, que le père a changé depuis la naissance
de leur petite soeur, qu’il ne boit plus autant ; que le bon vieillard
dont nous nous sommes pris d’affection n’était pas
pour elle le bon père qu’il est devenu avec sa plus jeune
fille. Son manque d’égard trahirait les ressentiments légitimes
d’une fille délaissée, témoin désemparé
des faiblesses du père.
C’est par une ironie très subtile qu’Ozu révèle
au spectateur la déception, le désappointement des parents
face à l’accueil qui leur est réservé. Le
premier soir de leur visite, le fils invite ses parents à aller
se coucher, au prétexte que le voyage ait dû les épuiser,
en réalité pour ne pas devoir leur tenir la chandelle
trop longtemps. Ceux-ci obtempèrent plus qu’ils ne consentent.
Dans l’intimité de leur chambre, le père reconnaît
qu’il n’est pas fatigué, mais ils ne révéleront
pas ouvertement leur embarras. Ils ne critiqueront pas l’attitude
de leur fils (
qui
à ce moment du récit n’est pas réellement
condamnable), mais ils auront, à la place, cette interrogation
un peu sarcastique quant à la situation excentrée de la
maison par rapport au centre de Tokyo. C’est alors qu’ils
se plaignent de leur fatigue, qui serait plus dû au trajet en
voiture de la gare à la maison qu’à leur long voyage
en train. Bien qu’ils ne disent rien de médisant, cet échange
nous informe qu’ils ont conscience de la médiocrité
de la situation professionnelle de leur fils. Cette courte scène
témoigne de la finesse de l’analyse psychologique d’Ozu
et de son scénariste Kôgo Noda, de leur cruauté
douce-amère vis-àvis de leurs personnages souvent décrits
en demi-teintes, bien que certains se distinguent par leur vertu infaillible
(le personnage de la bru interprétée par Setsuko Hara).
Ce n’est que lors de leur arrêt forcé, au moment
du retour, chez leur fils à Osaka, qu’ils auront enfin
leur première discussion lucide sur leurs enfants, reconnaissant
leurs défauts, mais s’estimant néanmoins satisfaits
qu’ils ne soient pas pires que la moyenne, relativisation toute
"ozuienne".
Le don du réalisateur de Gosses de Tokyo pour
la comédie se manifeste dans la description des défauts
des enfants. Les grands-parents minimisant l’insolence de leurs
petits-enfants devant leur mère contrite est un exemple
de
ces gags à répétition qu’Ozu affectionne
(en conclusion de cette suite de gags : à la fin de leur voyage,
le père et la mère avoueront de concert qu’ils préfèrent,
contrairement à la normale, leurs enfants à leurs petits-enfants).
Autre source de comique : la bonne volonté feinte (ou en tout
cas extrêmement limitée) des hôtes qui s’ébranle
à chaque contre-temps, qui sont autant d’échappatoires
aux lois de l’hospitalité. Le comique naît de la
façon dont les enfants justifient leur cupidité et leur
manque d’attention, et se renforce par la réaction toujours
compréhensive des parents. Alors que la maîtresse de maison
interroge son mari sur la composition du repas à préparer
pour les parents, la soeur lui répond que de la viande fera bien
l’affaire, et que les sashimis (un plat onéreux) ne sont
pas nécessaires. Son frère, comme il sera dans son habitude,
l’approuvera. C’est encore elle qui a l’idée
d’envoyer les parents à la station d’Atami, où
elle connaît un endroit très bien et pas cher en plus,
qui se révèlera être un lieu d’amusement pour
jeunes adultes, inapproprié pour des personnes âgées.
Toutes ces stratégies déployées par les enfants
afin de se dérober à leur devoir filial sont dénoncées,
non pas de façon virulente, mais avec une ironie bien plus efficace.
On n’ose se reconnaître et pourtant.
Malgré les accents de comédie, le spectateur sent qu’un
drame est en train de se nouer et que toutes ces péripéties
prosaïques anticipent un événement tragique. La scène
où la grand-mère regarde son petit-fils cueillir des fleurs
en lui tournant le dos joue ce rôle de signe avant-coureur. Nous
y apprenons dans un court monologue qu’elle a le pressentiment
de sa disparition prochaine. Elle ne se sent pas malade, mais la vision
de la jeunesse de son petit-fils lui fait prendre conscience qu’elle
ne le verra probablement jamais grandir. Pour expliquer la puissance
expressive et émotionnelle de cette scène, nous devons
faire une parenthèse et remonter le cours du récit. Les
films d’Ozu sont régulièrement ponctués par
des plans singuliers ni totalement descriptifs, ni totalement contemplatifs.
Ces
plans semblent
parfois
hors du récit car aucun élément précis ne
les intègre à l’histoire sauf une certaine proximité
géographique, mais dont la localisation reste indécise.
En revanche le plan de la digue de verdure, qui lors de sa première
occurrence est d’abord perçu comme un plan de transition
typiquement ozuien, sera réactualisé, un quart d’heure
plus tard, pour introduire la scène entre la grand-mère
et son petit-fils et sera donc finalement le cadre d’une action
relative à la narration. Sa composition (une juxtaposition de
surface : le toit d’une maison en bas à gauche, la digue
en bas, le ciel bleu en haut) reprend, à l’identique, celle
du plan précédent où des enfants anonymes courraient
sur la crête. En revanche, ce nouveau plan est introduit par la
remarque du grand-père qui attire l’attention de la mère
de l’enfant sur la scène. Le plan, qui à l’origine
était impersonnel, un "nobody’s shot", est reconverti
en plan subjectif, représentant le point de vue du grand-père.
Après son monologue, la grand-mère se relève et
Ozu revient au plan d’ensemble initial (qui met un terme à
la série de champs/contrechamps filmés en plans moyens)
comme si la valeur prosaïque attachée au départ à
ce plan, annonçait la sortie prochaine de la grand-mère
du récit. Nous revenons alors dans le salon, où seul le
grand-père est resté pour observer ce spectacle attendrissant.
Tout l’art d’Ozu s’exprime ici, dans cette capacité
à nous surprendre par un système formel en apparence simple,
mais qui se révèle propice à l’étonnement.
Ce n’est pas un système figé, mécanique,
à la logique obtuse, fonctionnant en boucle, mais un système
en perpétuelle invention.
Ce système formel repose en grande partie sur un jeu de répétition
et de différence. Répétition des cadres, de la
disposition des personnages, mais dans des contextes différents
ou avec des légères modifications qui donnent à
la scène sa valeur symbolique et sa force émotionnelle.
Par exemple, le père et la mère sont quasi systématiquement
assis dans la même direction, ce qui symbolise la solidité
et la longévité de leur union, mais aussi limite le recours
au champ/contrechamp qui a une valeur plus disjonctive. L’utilisation
répétée de certains objets dénote aussi
des fonctions expressives. Dans Voyage à Tokyo,
qui se déroule en plein été, il faut observer l’emploi
fait par Ozu des éventails. Ceux-ci constituent des attributs
descriptifs beaucoup plus loquaces que les dialogues sur lesquels pèsent
de nombreux non-dits. Lorsque Setsuko Hara reçoit ses beaux-parents
dans son petit appartement, elle leur fait de l’air à l’aide
d’un éventail. Elle est vue de dos au centre de l’image,
alors que le père et la mère, assis de chaque côté,
mangent et boivent avec avidité. Ce geste beau (la grâce
naturelle de Setsuko), ce beau geste (le dévouement de son personnage)
se suffirait à lui-même, mais il prendra une valeur comparative
avec le plan suivant où nous voyons la soeur et le frère
attendrent, agacés, le retour de leurs parents (agacés
de devoir les attendre et de les savoir revenir). Leur exaspération
se manifeste dans le mouvement brusque et rapide de leur éventail
qui est utilisé ici de façon égoïste (on fait
de l’air pour soi) et non pas altruiste, comme précédemment.
Un objet ou une attitude peuvent ainsi assurer chez Ozu une fonction
de transition, de contrepoint, ou de parallèle entre deux scènes.
Lorsque la mère sera mourante, Ozu répétera la
composition du plan où Setsuko brassait de l’air avec son
éventail, mais la plus jeune soeur y prendra la place de la belle-fille
(comme pour souligner les similitudes entre les deux personnages les
plus bienveillants envers les parents). Lors de leur nuit difficile
à Atami, les parents se servent de leurs éventails pour
chasser les moustiques et manifester leur irritation. Un dernier exemple,
Ozu signifie la solitude du veuf dans la scène finale en le montrant
agiter son éventail pour s’aérer et non plus, comme
par le passé, pour soulager sa femme de la chaleur de l’été.

Voyage à Tokyo est la chronique d’une
famille dispersée. Ozu articule autour d’une trame narrative
centrale très simple, des scènes où ne sont présents
qu’un nombre limité des membres de cette famille. Ils ne
seront jamais réunis tous ensemble, car lorsque le jeune fils
arrive enfin au chevet de sa mère, elle sera déjà
morte. Le récit ozuien coule avec sa fluidité habituelle,
d’un personnage à un autre, de l’intrigue principale
à une intrigue secondaire, à tel point que cette distinction
devient caduque. Ce nivellement, cet aplanissement dramaturgique n’engendre
pourtant pas de la monotonie, et n’interdit pas certains heurts.
La dernière scène du film, remarquable exemple de concision
et de lyrisme, se permet, en dépit du contexte plus enclin au
recueillement, des effets de rupture qui montrent, une fois encore,
que l’on ne peut définir le style d’Ozu comme une
esthétique ascétique prônant la réduction
des moyens d’expression, mais qu’il est, au contraire, une
réserve inépuisable de variations, de résonances,
de surprises (ce qui est, reformulée, la thèse centrale
de la remarquable monographie que lui a consacré Shiguehiko Hasumi,
parue aux éditions des Cahiers du Cinéma).

Cette scène fait suite à celle où le père
remercie sa belle-fille pour son dévouement et l’encourage
à oublier son fils et à refaire sa vie, la libérant
ainsi du poids de sa culpabilité (un thème sous-jacent
mais qui se révèle réellement dans cette scène).
Alors que Setsuko éclate en sanglots, nous entendons un choeur
d’enfants, qui prépare l’enchaînement avec
des plans montrant une école. Ces plans se révèleront,
contrairement à notre attente, ni illustratifs, ni contemplatifs,
mais simplement transitifs. En effet, la caméra finit par pénétrer
à l’intérieur d’une salle de classe où
enseigne la jeune soeur (sa profession avait été précisée
au tout début du film, mais son apparition dans la salle de classe
reste une surprise pour le spectateur en raison de l’habitude
qu’a Ozu de livrer des informations "inutiles", ce qui
affecte la hiérarchisation des informations dans notre mémoire).
Le chant du choeur agit comme une célébration de la vie
nouvelle qui s’annonce pour Setsuko, mais aussi comme un baume
qui panse les plaies à vif du deuil. Ce chant revêt un
caractère fantastique, car jamais les petits chanteurs ne seront
montrés. Puis la jeune soeur, regarde par la fenêtre, après
avoir consulté sa montre, et voit traverser le train qui ramène
sa
belle-soeur
à Tokyo. Ozu fait succéder à ce plan subjectif
un plan impersonnel (le train filmé au niveau des rails) par
un violent raccord à la fois graphique (la contre-plongée
succède à la plongée, réduction brutale
de la distance entre la caméra et le train) et sonore (le bruit
des roues recouvre le chant). Puis, la caméra pénètre
à l’intérieur du train où Setsuko regarde,
à son tour, une montre qui appartenait à la mère
et que le père vient de lui offrir. Nous retrouvons ensuite le
père discutant un instant avec sa voisine. Puis, il demeure seul,
agitant mécaniquement son éventail et regardant par la
fenêtre un chalutier qui longe la côte (la composition reprend
celle du plan où il regardait sa femme sur la digue). Le film
s’achèvera sur une vue d’ensemble de la baie d’Onimichi.
Le lyrisme d’Ozu est un lyrisme souterrain, sinueux, mystérieux.
Dans ses films, l’émotion suit un cours imprévisible.
Vous pensez vous ennuyer, votre esprit vagabonde et subitement une image,
un visage, ou une expression vous bouleverse. L’émotion
est diffuse, elle s’accumule progressivement, et jaillit soudain,
mais jamais là où l’auteur l’aurait prévu,
pas de tel calcul chez lui. Son cinéma agit comme une force de
conversion inconsciente, qui vous envoûte par son style si singulier
pour mieux vous émouvoir.