En
1996, le très british et so select Harpers & Queen
réunissait les têtes pensantes du chic international
pour élire la femme la plus fascinante du siècle. Sondage
foncièrement insignifiant, mais dont le résultat ne
manque pourtant encore aujourd’hui d’étonner par
sa pertinence. Elue haut la main, Audrey Hepburn, décédée
trois ans plus tôt, continuait donc à hanter l’inconscient
collectif trente ans après avoir abandonné les pages
de Vogue et les plateaux de cinéma ? Et ce au point
de griller la politesse à Marilyn Monroe au panthéon
des mythes de celluloïd ?
Certes, cet anecdotique petit sondage a d’autant moins de valeur
qu’il est issu des pages de l’un des magazines féminins
les plus surannés d’Angleterre. Demande-t-on aux Cahiers
du Cinéma d’élire le plus beau maillot de
bain de l’année ? Ceci dit, il n’en reste pas moins
passionnant pour ce qu’il dit d’Audrey Hepburn, de son
mythe, et de la manière dont elle sût mêler tout
au long de sa carrière mode et cinéma. Et à ce
titre, Voyage à Deux (Two for the
Road) est un cas d’école. Oh, ne fuyez pas…
ce papier parlera chiffons, néanmoins les férus de cinéma
auront aussi leur comptant de théorie sur le montage. Mais
une analyse de Voyage à deux ne saurait s’épargner
la question de la mode, tant ce qu’il convient bien d’appeler
le "Style Hepburn" irradie le film de Stanley Donen. Est-ce
d’ailleurs un hasard si le réalisateur de Chantons
sous la pluie (Singin’ in the Rain)
n’eût aucun mal à convaincre son actrice sur la
seule foi d’un brillant scénario, mais qu’il eût
par contre toutes les peines du monde à persuader la star de
changer radicalement de style pour son nouveau film ? En cela, Voyage
à deux est déjà un tournant. Egérie
d’Hubert de Givenchy, Hepburn avait jusque là été
fidèle au couturier, responsable de sa garde-robe à
la ville comme à l’écran. Au crédit de
leur collaboration, pas moins de huit des plus grands films de la
star : Sabrina, Drôle de Frimousse,
Ariane, Diamants sur Canapé,
Deux Têtes Folles, Comment Voler un
Million de Dollars, Charade et Love
Among Thieves. C’est ce douillet cocon d’Ambassadrice
du Bon Goût fifties que Donen voulut briser en demandant
à sa star de se laisser habiller par les couturiers en vogue
du moment : Paco Rabanne, Hardy Amies (aux costumes pour 2001
: Odyssée de l'Espace l’année suivante),
Clare Rendlesham (Bedazzled) ou encore Mary Quant.
Une révolution pour la sage Audrey, mais dont le résultat
à l’écran scintille de mille feux, à l’image
de la mythique robe de soirée de Paco Rabanne.
Cette
anecdote a son importance. De par son implication totale dans la direction
artistique de ses films, Stanley Donen a quelque chose du cinéaste
pop par excellence, et il atteint une sorte d’apogée
formelle avec Voyage à Deux où son
génie du costume et de la musique semble encore plus aboutis
que dans ses mythiques comédies musicales (Chantons
sous la pluie, Les 7 femmes de Barberousse…).
Même Bedazzled, film suivant de Donen et parfait
emblème des swinging sixties (au même titre que les collaborations
Lester / Beatles) n’égale jamais cette admirable symbiose
entre un réalisateur et son époque. Au point que l’on
pourrait presque affirmer que peu de films surent aussi bien capter
l’air du temps - cette Europe sixties éprise de liberté(s)
- que Voyage à deux. On comprend mieux alors
l’importance que revêtait aux yeux de Donen le changement
radical de style demandé à Hepburn : il était
temps pour la star de prendre le pouls de son époque, et d’épouser
la modernité des années 60.
C’est donc bien de révolution qu’il s’agit
ici. Mai 68 approche, et tout comme Donen demande à sa star
de radicalement changer de direction, le réalisateur donne
aussi une nouvelle impulsion à sa carrière. En 1967,
il semble avoir abandonné depuis quelques films déjà
le classicisme de ses premières mises en scène. Balancé
entre Amérique et Europe, (Londres, où il réside
la plupart du temps), le réalisateur de Funny Face
a opté pour une réalisation encore plus ludique, "combinant
les recettes de la comédie américaine traditionnelle
et le style parodico-rebondissant à la mode, filmé dans
un style volontairement artificiel qui, avec ses cadrages extravagants,
ses gros plans d’objets, ses incessants mouvements de caméra
(subjective, aérienne, etc.), ses surimpressions et sa couleur
irréelle, s’apparente à la fois à la bande
dessinée, à la photo de mode et à l’avant-garde
contemporaine" (1). Charade et Arabesque
constituent les deux perles de ce cycle "abracabrantesque"
aux scénarios délirants, au montage alerte et aux castings
fringants. Avec Voyage à deux, tourné
l’année suivante, c’est un nouveau virage que prend
Donen, mais dans la continuité des deux films précédents.
Toujours résolument pop, son cinéma se teint toutefois
d’une douce mélancolie, aux atours plus personnels :
le délire des deux œuvres précédentes laisse
ainsi la place à une forme de retenue, à l’image
du magnifique score d’Henry Mancini.
Empruntant au meilleur du cinéma européen, Stanley Donen
fait alors montre d’une rare maestria pour évoquer ce
temps qui passe et la lente agonie d’une histoire d’amour.
Aidé par un scénario lumineux de Frederic Raphael (plus
tard scénariste d’Eyes Wide Shut), il
joue du temps et de l’espace comme le font au même moment
Truffaut, Godard et compagnie. La virtuosité des enchaînements
flash-back / flash-forward étonne aujourd’hui encore
par sa modernité et son aisance. A l’égal d’un
Resnais, le cinéaste californien malaxe 10 ans d’une
histoire d’amour pour en faire un éblouissant puzzle
: constitué de quatre époques différentes s’entremêlant,
se répondant et se croisant, Voyage à deux
déconcerta par sa modernité les spectateurs américains,
pas encore au fait de la révolution qui se jouait sur les écrans
européens, au point d’en faire l’échec le
plus cinglant d’Audrey Hepburn. En Europe, l’on saisit
mieux la douce amertume de ce film gigogne et le film fut accueilli
avec enthousiasme par le public et la critique, qui y retrouvait le
meilleur du cinéma d’alors :
d’amples
emprunts à la Nouvelle Vague, une pointe d’Antonioni
(pour l’autopsie à froid d’un couple), un soupçon
de Free Cinema anglais (Albert Finney, tête de proue du mouvement)
et une bonne dose de savoir-faire hollywoodien. Le tout sans perdre
une once de la Donen’s Touch : vivacité du trait, brio
du récit, génie des couleurs, audace des cadrages, sens
du gag (la famille Manchester et son insupportable petite peste),
sophistication de la direction artistique et innovations stylistiques
(la visite en accéléré du château de Chantilly
anticipe avec 25 ans d’avance le trip européen de
Rules of Attraction).
Une sophistication qui doit aussi énormément au scénariste,
nominé pour l’Oscar en 1968 : Frederic Raphael, américain
exilé en France et dont le script est largement autobiographique.
Initiateur de cet authentique kaléidoscope qu’est le
scénario de Voyage à Deux, Raphael
sertit sa chronique amoureuse de dialogues doux-amers et de situations
bouleversantes d’acuité. C’est une des forces principales
du film : une empathie immédiate du spectateur avec des situations
déjà-vues, le tout traité avec légèreté
et sans pathos. De l’art d’être universel sans avoir
l’air d’y toucher, ou comment rendre euphorique et nostalgique
dans un même mouvement. Chapeau bas.
Mais revenons à Hepburn. Audrey Hepburn, sur le point de mettre
un terme à sa carrière (elle tournera Seule
dans la nuit la même année pour n’apparaître
ensuite que sporadiquement à l’écran : La
Rose et la Flèche en 1976, Always
en 1989…) et qui trouve ici l’un de ses plus beaux rôles
- son plus moderne en tous cas. Avec une pointe d’agacement,
son compassé biographe Barry Paris (2) semble presque regretter
les encoches (juron, nudité) faites par la star à quelques
uns de ses principes, comme si Hepburn se devait d’être
éternellement la jouvencelle fraîche et pétillante
de Sabrina ou Drôle de Frimousse.
Et le Barry d’enchaîner sur le peu de talent d’Albert
Finney : "Finney, dans le rôle de l’architecte
égotiste et manquant de confiance en soi, est moins à
l’aise que Hepburn ; son interprétation unidimensionnelle
est assez exaspérante" (3)- cette assertion donnant
au bout du compte une image assez juste du peu de considération
pour Voyage à Deux chez les cinéphiles
américains. Paul Newman était en fait le premier choix
des producteurs, mais n’en déplaise à Paris, le
couple Finney-Hepburn fonctionne si bien à l’écran
qu’on n’ose imaginer autre duo. Passant des étincelles
amoureuses au dépit amer, les deux acteurs livrent une partition
virtuose. La fluidité des coq-à-l’âne du
récit doit d’ailleurs énormément à
leur talent, chacune des quatre périodes évoquées
dans le film étant nettement marquée par le jeu des
deux acteurs, entourés de seconds rôles brillants - parmi
lesquels on reconnaîtra Jacqueline Bisset.
Une surprise parmi tant d’autres, de ces petites touches de
pinceau délicates qui ajoutées à l’ensemble,
donnent une toile de maître : tout là-haut, en compagnie
de Chantons sous la Pluie, Voyage à
Deux est sûrement le plus beau film de Stanley Donen.
1. Bertrand Tavernier / Jean-Pierre
Coursodon, 50 Ans de Cinéma Américain (Omnibus,
1995), p. 256
2. Barry Paris, Audrey Hepburn (Belfond, 1998), p. 281
3. op. cit., p. 282