Après
le tournage de Berlin
Express en 1948, Jacques Tourneur est pressenti pour
réaliser Secret
de femme. Mais Dore Shary - qui dirige alors la RKO
- préfère confier le projet à Nicholas Ray
dont le premier film, Les
Amants de la nuit, a fait sensation. A cette époque,
Jacques Tourneur est un cinéaste reconnu : auteur de quelques
grands succès RKO sous la houlette de Val Lewton (La
Féline, Vaudou,
L’Homme-léopard),
il souhaite s’affranchir du studio et mettre fin à
son contrat. Pour cela, il doit encore réaliser un film.
Dore Shary lui propose alors un nouveau projet : La Vie
facile. Adapté d’une histoire d’Irving
Shaw, le scénario raconte les déboires sportifs rencontrés
par un "quarterback" de l’équipe des New
York Chiefs. Peu enthousiasmé par le sujet, Tourneur rechigne
puis accepte la proposition de Shary. Quelques années plus
tard, il déclarera à propos de La Vie facile
: « Je n’ai jamais été à un
match de football, je n’ai jamais joué au football
et le sport ne m’intéresse pas ! » Dans
la même interview, il avouera détester le film pour
une raison qu’il doit garder secrète… Malgré
cette prise de position intransigeante, il reste néanmoins
intéressant de se pencher sur ce film mal aimé par
son auteur et par la majorité des critiques. On lui reproche
souvent un scénario décousu, la faiblesse de son interprétation
ou le manque d’implication de son réalisateur. Parmi
ses rares défenseurs, Bertrand Tavernier et Nicolas Coursodon
(50 ans de cinéma américain) soulignent les
qualités du film et incitent à sa redécouverte.
La chronique proposée ici s’inscrira dans cette approche
critique positive !
Dans un premier temps, il faut souligner la qualité du scénario
rédigé par Charles Schnee. En adaptant la nouvelle
Education of the Heart d’Irving Shaw, il signe ici
un script qui préfigure celui des Ensorcelés
qu’il rédigera quelques années plus tard pour
Vincente Minnelli. D’un point de vue dramatique, les deux
films ont en commun la construction du récit et son arrière-plan
politique : chacune des histoires est bâtie comme la critique
d’une microsociété (l’industrie du cinéma
pour le Minnelli et celle du sport pour le Tourneur). Dans les deux
cas, la satire faite du milieu où évoluent les protagonistes
peut être étendue à la société
américaine de l’époque. Charles Schnee
a
écrit ces deux scénarios à la fin des années
1940, période pendant laquelle l’économie américaine
se reconstruit dans un contexte de Guerre Froide et de peur de l’autre.
Le libéralisme économique prône alors la réussite
professionnelle, la glorification de l’argent et l’individualisme.
Dans ces deux scénarios, Charles Schnee s’en prend
avec virulence à ce modèle économique dans
lequel l’homme est traité comme une marchandise.
La Vie facile raconte l’histoire d’un
héros à la fois victime d’une crise professionnelle
et sentimentale. Sa déchéance sportive entraîne
inexorablement celle de son couple. Lizabeth, son épouse,
ne porte son attention que sur la notoriété que lui
apporte son mari. Si sa relation l’aide à progresser
socialement, elle en est satisfaite. Dans le cas contraire, elle
la rejette et part en quête d’un autre homme. A travers
cette étude de mœurs, Schnee montre comment le mode
de vie imposé par notre société vient dicter
nos sentiments. Le scénario met également en péril
la solidarité entre les hommes. Ainsi, l’amitié
que Pete Wilson partage avec un des joueurs de l’équipe
("Papy") est mise à rude épreuve pendant
tout le récit. Après avoir montré l’intensité
de cette relation dans la première scène, Schnee va
multiplier les tensions et trahisons entre les deux hommes. Parallèlement,
le scénario souligne l’absence de solidarité
entre les membres de l’équipe de football : lorsqu’un
des joueurs est renvoyé du groupe, peu semblent porter attention
à son désarroi. Et quand Pete demande à la
secrétaire ce qu’elle en pense, elle lui dit avec ironie
« C’est son affaire […] dans toutes
affaires on n’aime pas entretenir des poids morts. »
Cette réponse cinglante est un parfait exemple des dialogues
concoctés par Charles Schnee qui, outre la richesse dramaturgique
de son script, nourrit son récit de réparties acides.
Il donne ainsi quelques coups de griffe à "l’American
Way of Life " des années 40. Années 40, 50…
2000, le modèle économique ne semble malheureusement
pas avoir beaucoup changé, et l’étude de mœurs
élaborée par Schnee demeure toujours aussi pertinente
pour les spectateurs qui auront la chance de découvrir La
Vie facile.
Si le scénario de Schnee est brillant, la réalisation
de Tourneur est à l’avenant. Malgré son dédain
pour le film, il n’en demeure pas moins que le cinéaste
d’origine française s’est impliqué sur
ce projet. Preuve en est un symbolisme omniprésent pendant
tout le récit et des images très stylisées.
Certes, Jacques Tourneur n’atteint pas ici l’expressionnisme
formel de sa trilogie fantastique, mais il utilise sa caméra
avec précision et intelligence. Dans son ouvrage (1)
consacré au réalisateur, Michael Henry Wilson remarque
la répétition de la figure de la grille. On observe
en effet de nombreuses images utilisant ce symbole : les fenêtres
et leurs ombres lors de la première scène entre Anne
(Lucille Ball) et Pete Wilson, la grille en arrière-plan
du premier baiser entre Liza et Pete, les stores et leurs ombres
portées lors de la visite chez le médecin, les grilles
des vestiaires, ou encore celle qui sert de toile de fond à
la scène finale. Cette figure a une double symbolique : elle
est d’abord une référence au terrain de football
américain (communément appelé "la grille").
Mais elle est surtout un moyen de montrer l’isolement du héros
et par extension celui des hommes emprisonnés par les règles
de la société.
Outre ce symbolisme évident, Tourneur compose également
certaines scènes avec une ironie mordante. Ainsi, il filme
une scène de ménage entre Pete et son épouse
lors d’une soirée à laquelle ils sont invités
: l’ambiance est feutrée et une chanteuse y interprète
le titre Easy Living composé par Leo Robin. La caméra
de Tourneur semble flotter dans l’air jusqu’à
ce qu’elle capte les deux protagonistes. La musique s’arrête
alors et laisse place à une dispute âpre, avant que
la caméra s’envole de nouveau pour retrouver la chanteuse
susurrer la fin de son morceau : « Living for you is Easy
Living. It's easy to live when you're in love and I'm so in love
there's nothing in life but you. »
Tourneur disait détester le sport, il le prouve avec (encore
une fois) beaucoup d’ironie en filmant la vie d’un quarterback
de football sans jamais montrer le spectacle sportif. En parfaite
adéquation avec le travail de son scénariste, il s’intéresse
d’avantage aux coulisses du sport et à leurs aspects
les moins glorieux qu’à la vitrine que constituent
les matchs. On est ici bien loin du style glorifiant et pesant d’un
Sam Wood (Un
homme change son destin ou Vainqueur du destin).
Tourneur filme les vestiaires, l’infirmerie, l’entraînement,
et se sert de ce décor pour disséquer les relations
entre les hommes.
Par ailleurs, on a souvent reproché au film sa dramaturgie
décousue. Si Charles Schnee a voulu montrer comment la vie
du héros bascule, il a été entravé dans
son projet par le tristement célèbre Joseph Breen.
Directeur de la Production Code Administration, Breen avait
en charge de faire respecter le code Hays visant à imposer
une rigidité morale aux films hollywoodiens. Dans le cas
de La Vie facile, la commission présidée
par Breen exigea de couper des séquences mettant en scène
de manière évidente l’adultère dans la
relation du héros avec sa femme. Ainsi, les rapports qu’elle
entretient avec un riche homme d’affaires ne sont jamais explicites.
Il est clair que ces coupes rendent parfois le récit mystérieux.
Néanmoins, la mise en scène de Tourneur est suffisamment
fine pour suggérer cette relation extraconjugale. Ainsi,
lors d’une scène où Lizabeth évoque son
avenir avec Howard Vollmer (son amant), ses poses provocantes et
ses réparties sont une preuve largement suffisante de la
relation qu’elle entretient avec cet homme. Ici (et comme
dans toutes les scènes où apparaît Lizabeth)
le film adopte un style riche en suggestions et en non-dits. Un
style extrêmement proche du film noir.
Côté interprétation, il faut souligner la remarquable
performance de Victor Mature. Habitué aux personnages de
géants (Samson et Dalila, L’Egyptien,
Tumak, fils de la jungle), Mature sort de quelques
grands rôles où son talent a éclaté.
On pense notamment au Carrefour de la mort de Henry
Hathaway, La
Proie de Robert Siodmak, mais
surtout
La
Poursuite infernale de John Ford où il incarne
Doc Holliday. Dans La Vie facile, il se sert de
son corps afin de rendre crédible son personnage de quarterback.
Pour exprimer la souffrance physique et psychologique de Pete Wilson,
Mature utilise son visage que Tourneur filme souvent en gros plans.
Il réussit à faire passer l’émotion avec
subtilité et prouve l’étendue de son talent.
Un talent auquel il ne croyait guère en déclarant
à qui voulait l’entendre : « Je ne suis pas
un acteur et j’ai 64 films pour le prouver ! »
Victor Mature tournera de nouveau avec Tourneur en 1959, dans Timbuktu,
avant de mettre fin à sa carrière au début
des années 60 pour se consacrer au golf !
A ses côtés, on retrouve Lucille Ball. Star de la télévision
et de la comédie, l’actrice incarne Anne, la secrétaire
qui aide Pete à remonter la pente. Son jeu énergique
donne du rythme au film et sert à merveille la virulence
des dialogues de Charles Schnee ! Enfin, Lizabeth Scott joue le
personnage de Liza Wilson. Cette actrice, que l’on retrouvera
parfois dans l’univers du film noir, n’est malheureusement
pas
très convaincante dans son rôle. Trop timorée,
elle peine à entrer dans la peau d’une femme fatale.
Certaines scènes en pâtissent (on pense notamment à
la relation qu’elle entretient avec son amant présumé).
Elle y paraît bien timide et manque assurément d’aplomb.
De la même façon, lors des scènes de ménage
avec Pete Wilson, on aurait aimé la voir plus incisive, plus
garce. Bref, on aurait préféré voir ici une
Ida Lupino !
Si le film souffre de quelques faiblesses, parmi lesquelles l’interprétation
de Lizabeth Scott et un final quelque peu expédié,
il demeure néanmoins une excellente petite surprise compte
tenu de sa faible notoriété. Evidemment, on pourra
dire que Schnee a écrit un scénario plus abouti pour
Minnelli (Les Ensorcelés), que Jacques Tourneur
était parfois beaucoup plus impliqué dans ses projets
(Canyon Passage ou La
Griffe du passé). Mais si La Vie facile
n’est pas un chef-d’œuvre absolu, il n’en
demeure pas moins un très bon film issu du système
des studios. Un film engagé, stylisé, moderne et d’une
grande originalité.
(1) Jacques Tourneur ou la magie de la suggestion (Michael Henry
Wilson (Editions du centre Pompidou, 2003)