L’année précédente,
dans La Honte, qui suivait Persona
et L’Heure du loup,
Bergman poursuivait son exploration d’une réalité
contaminée, transformée par l’imaginaire d’un
couple. Une Passion est une forme d’aboutissement
des recherches formelles de Bergman visant à décrire
les rapports existant entre les mondes intérieurs et extérieurs.
Aboutissement au
sens
où, après les expérimentations de Persona
et de L’Heure du loup,
Une Passion frappe par une forme d’apaisement
formel. Alors que dans ce précédent diptyque, Bergman
faisait subir à la structure filmique des chocs dont l’origine
venait des tourments des protagonistes, dans Une Passion
c’est le contenu du film, le monde entourant les personnages,
qui est transformé par leurs drames. Ainsi les meurtres d’animaux
sont une projection de ce que vit le couple, de son malaise. Une
Passion annonce Cris et chuchotements
et ses intérieurs qui sont l’extériorisation
de la douleur d’un corps qui se meurt, tout en poursuivant
le dialogue entre le spectateur et l’objet film, rapport au
coeur de l’œuvre de Bergman depuis le début des
années 60. Mais si dans Persona,
la matière du film est transformée par les drames
qu’il raconte, Bergman nous montre ici comment la réalité
fictionnelle est elle-même contaminée par la fabrication
du film. Bergman insère dans le film les interviews des quatre
acteurs principaux qui nous expliquent leur vision des personnages.
Cette distanciation toute bergmanienne montre comment, de l’écrit
qui préexiste au film jusqu’au résultat final,
l’implication de l’acteur, ses sentiments, son ressenti,
jouent dans l’évolution du film, dans sa réinvention
par l’interprète. Comment l’acteur nourrit le
film de son vécu, des rapports qu’il entretient avec
le réalisateur. Max Von Sydow explique ainsi devant la caméra
la difficulté de jouer Andreas, homme vidé de toute
émotion. Lorsqu’il imagine le passé de son personnage
il semble parler de Bergman, de ses mariages ratés, de ses
ennuis avec la justice, de sa retraite dans l’île de
Fårö. Un dialogue s’instaure entre l’acteur
et son metteur en scène par l’intermédiaire
du film.
Si Bergman place l’interprète comme moteur de la fiction,
c’est qu’avec Une Passion son travail
avec les comédiens évolue. Alors que jusqu’ici
ses dialogues étaient très écrits et devaient
être respectés à la lettre par l’acteur,
il les laisse maintenant improviser. Bergman crée de manière
plus libre, il se laisse guider par des idées, des thèmes
qui sont ensuite développés conjointement avec les
acteurs pendant le tournage. Lorsqu’il filme ses quatre personnages
autour d’une table, il demande à ses interprètes
de se livrer, tout autant en tant que personnages de fiction qu’en
tant qu’êtres humains. Il autorise même ses acteurs
à boire, chose inimaginable jusque là ! Bergman semble
se placer en retrait, commentant ce qui se passe devant sa caméra
par l’intermédiaire d’une voix off, extérieure
au récit, qui introduit chacun des personnages.
Bien
sûr, Bergman étant Bergman, ce retrait affiché
est constamment démenti. Déjà cette liberté
qu’il donne aux acteurs au moment du tournage, il peut la
confisquer au montage. C’est ainsi que Liv Ullman sort meurtrie
de ce film. Lors de la scène de repas, Bergman, on l’a
vu, pousse ses acteurs à improviser et surtout à sortir
leur vérité profonde. Liv Ullman se lance alors dans
un long monologue où elle se livre intimement, monologue
que Bergman décide de couper. Des années plus tard,
Liv Ullman ressent toujours une douleur profonde, celle de s’être
mise à nu et d’avoir été "rejetée"
par le metteur en scène. Mais c’est surtout par son
utilisation du langage cinématographique que Bergman montre
l’impossible effacement du cinéaste face à son
film. Par sa mise en scène, qui claque comme un rappel à
l’ordre, il reprend ses droits sur la fiction.
Pour revenir à cette scène centrale du repas, Bergman
filme chacun des convives en une succession de plans rapprochés,
passant d’un visage à un autre au fil des confessions.
Manière simple et directe de capter les improvisions des
acteurs. Mais un insert vient perturber le déroulement de
la séquence. Des fragments de la lettre qu’Andreas
a volée dans le sac d’Anna viennent parasiter ce moment
d’intimité partagée. Des mots surgis du passé
qui parlent des dangers psychologiques et physiques qui ne peuvent
qu’advenir si Anna et son mari poursuivent leur relation.
Des mots sourds de menaces, accompagnés du tic-tac angoissant
d’une horloge murale. Cette irruption vient contredire l’apparente
sérénité du groupe. Elle vient mettre en danger
ces fragments de vie livrés, les contredit, les anéantit.
C’est la voix de Bergman, la voix du cinéma.
Songes et visions ont les mêmes fonctions. Un rêve d’Anna,
passage en noir et blanc, ou encore la vision qu’a Andreas
de son ex-femme, servent de révélateurs profonds des
vérités des personnages. Comme dans Les
Fraises sauvages qui est entrecoupé de quatre
séquences de rêve, ces ponctuations servent à
extérioriser et à dévoiler les sentiments profonds,
les drames enfouis des protagonistes. Extériorisation, intériorisation,
tel est le rythme d’Une Passion. Tour à
tour, les acteurs s’épanchent ou se ferment ; tour
à tour, la mise en scène se fait discrète ou
révélatrice. Si Andreas, qui ne laisse paraître
aucun sentiment, appelle un jeu entièrement intériorisé
de la part de Max Von Sydow, les autres personnages sont aussi secrets.
Face à ces murailles que ces derniers se sont fabriqués,
Bergman doit, pour les dévoiler, utiliser les subterfuges
propres au cinéma : voix off, rêves, inserts d’interviews,
contrepoints sonores. Par le truchement du langage cinématographique,
Bergman cherche ce qu’ils cachent, aux autres et à
eux-mêmes, ce qu’ils enfouissent au plus profond.

De film en film, Bergman a décrit la pureté d’un
amour qui se délite dans le quotidien jusqu’à
ses Scènes de la vie conjugale, œuvre
ultime sur ce thème. Les personnages de Bergman souffrent
de la solitude mais ne parviennent pas à vivre ensemble,
ils sont incapables de trouver leur place au monde. Une
Passion parle du mensonge, de la tromperie, des fausses
amitiés. Il parle du besoin de réel qui écorche
les personnages. Ceux-ci ne cessent d’exhiber des meurtrissures,
des blessures, comme pour se rattacher au monde, pour retrouver
leur corps. Il ont besoin de preuves matérielles, de tester
leur existence humaine, d’abandonner un temps la pensée
pour la chair, le mensonge pour la vérité la plus
tangible, celle du corps. Personnage emblématique du film,
Anna s’affiche comme une femme qui dit la vérité,
quelles qu’en soient les conséquences. Mais cette vérité
qu’elle veut crue est en fait transformée, modelée,
afin de parfaire son image. Ultime mensonge, elle se trompe elle-même,
persuadée d’être un exemple de droiture, de justice,
de bonté. Comme Bergman qui s’évertue à
contredire le modèle d’un cinéma vérité
brandi d’entrée de jeu, les évènements
d’Une Passion sont une véritable entreprise
de destruction des personnalités brandies par les différents
protagonistes du film. Bergman utilise tous les artifices pour faire
surgir la vérité brute du personnage. L’artifice
comme vérité, un de ces paradoxes que le cinéaste
aime tant creuser.
De prime abord le film ressemble donc à du cinéma
vérité. Dans cette optique, Bergman
et Nykvist tournent le film en couleur, s’écartant
par là du recul esthétique que procure le noir et
blanc. Ils avaient déjà travaillé en couleur
sur
Toutes
ses femmes (1964), expérience qui
n’avait pas convaincu Bergman, toujours très méfiant
devant ce procédé. Pour lui, le noir
et blanc est ce qu’il y a de plus beau et il fallait un film
qui naturellement appelle la couleur pour qu’il
accepte de renouveler l’expérience, avec cependant
un programme très clair : « Notre ambition était
de réaliser un film en noir et blanc en couleurs, avec quelques
violents accents dans une gamme de couleurs fortement retenue.
» Si la couleur est garante d’une certaine reproduction
du réel, Bergman et Nykvist n’hésitent pas à
mêler impressionnisme et flamboyance des couleurs. La manière
dont ils captent la texture de la neige, un soleil couchant, les
variations de lumière sur un visage, un ciel qui s’assombrit,
les couleurs des saisons, confère au film une beauté
formelle aussi époustouflante qu’artificiellement exacerbée.
Avec ses dominantes rouges et vertes, Une Passion
est une succession de toiles de maître qui retranscrivent
tout autant les détails si fins de notre environnement qu’elles
les exacerbent par l’œil de la caméra.
Cette dichotomie entre cinéma vérité / artificialité
revendiquée, se retrouve à travers deux figures peu
usitées dans le cinéma de Bergman. D’une part
la caméra portée, d’autres part la caméra
subjective. Cette dernière est utilisée lors d’une
scène où Andreas se voit faire l’amour à
une femme, procédé qui nous emmène directement
dans l’esprit du personnage, qui nous fait saisir avec une
acuité totale des envies et des pensées qui nous étaient
jusqu’ici inaccessibles, ce plan subjectif correspondant à
un souvenir / fantasme et non à une image de l’instant
présent.
Bergman poursuit avec ses deux figures stylistiques de prédilection.
Les longs plans frontaux sur ses personnages, comme celui où
Liv Ullman parle de ses relations avec son mari défunt pendant
un plan séquence de cinq minutes, écho de scènes
marquantes de L’Heure
du loup ou de La Honte. Les gros plans
de visages ensuite. Depuis Monika, où Bergman
faisait du visage d’Harriet Andersson le cœur de son
film, on retrouve dans chacune de ses œuvres cette même
fascination pour les visages. En explorer les contours, en guetter
les variations, scruter les rides et les défauts. Bergman
refuse le maquillage et fait du visage son terrain d’investigation
privilégié. Au centre du visage, le regard est le
point de fusion de tous les sentiments, la frontière entre
les sentiments qui s’affichent et ceux qui restent tapis à
l’intérieur de l’être. Cette fascination
pour le regard se retrouve dans le personnage d’Erland Josephson
et sa
collection
de photos, portraits et gens endormis. Elis cherche la vérité
intime des gens à travers des images qu’il pense objectives,
lorsque l’on est endormi et que les barrières s’abaissent.
Il montre à Andreas une photo d’Anna, sept ans avant
l’accident, alors qu’elle se disait « mariée
et heureuse ». Or nous découvrons sur ce portrait
une femme déjà triste, soucieuse, angoissée.
Vérité de l’image contre mensonges des mots.
Mais cette affirmation, Bergman la contredit également. Ce
qui nous saute aux yeux comme étant la révélation
de la vérité intime des êtres est aussitôt
dénié par Elis qui affirme que « l’on
ne peut prétendre lire en autrui », et pour appuyer
sa démonstration de montrer une photo souriante d’Eva
en précisant que le jour où il a pris cette photo,
sa femme souffrait d’une terrible migraine.
A nouveau, Une Passion prend place dans l’île
de Fårö où Bergman a élu domicile à
cette époque, lieu dont il fait dorénavant sa retraite
privilégiée. Cette île est devenue un personnage
à part entière de son œuvre, un espace mental
auquel les héros de La Honte, de L’Heure
du Loup, de Persona,
sont profondément liés. C’est un lieu aussi
claustrophobique qu’une prison. C’est également
un endroit où l’isolement et la solitude exacerbent
la création artistique, où l’artiste se penche
sur son œuvre. Ici c’est le sculpteur Andreas Winkelman,
là le peintre Joan Borg effrayé par L’Heure
du loup, mais c’est toujours Bergman et ses doutes,
ses peurs, Bergman habité par la passion dévorante
de l’artiste. Bergman qui, on le sent, parvient peu à
peu à apaiser ses angoisses, comme en témoignent ces
images qui magnifient les beautés de Fårö alors
que, jusqu’ici, ses pics aiguisés, ses vents violents,
ses nuits sans lune exacerbaient le sentiment d’angoisse de
celui qui en arpentait les terres. Tout comme le cinéma de
Bergman, toujours aussi cru, qui atteint cependant avec Une
Passion (et bientôt Cris et chuchotements
et Scènes de la vie conjugale) une plénitude
dans le drame, un calme, une certaine forme de sérénité
malgré les tempêtes que ces œuvres affrontent.