Attention,
spoilers !
"L'un des plus grands films de l'histoire du cinéma".
Calmons d'emblée les ardeurs conjuguées du service marketing
de Studio Canal, des professionnels de la profession britanniques (1)
et de Frederick Baker, auteur du long documentaire accompagnant cette
nouvelle édition DVD du célèbre film de Carol Reed…
Non, le Troisième Homme, Palme d’or 1951,
n'est ni l'un des plus grands films de l'histoire du cinéma,
ni même un chef-d'œuvre impérissable. Encore moins
une supercherie d’ailleurs, ou un de ces navets que l'on pourrait
balayer d'un revers de main et expédier ici-même en trois
lignes. C'est tout bêtement un bon film, au scénario en
béton armé et de très honnête facture, mais
qui intrigue encore aujourd'hui par cette étonnante et flatteuse
réputation outre-manche - et chez quelques cinéphiles
de par chez nous.
L'histoire d'amour entre le film et son public naît de quelques
notes de musique, comme de juste dans la ville de Johan Strauss. Car
Le Troisième Homme c'est avant tout une histoire de
cithare. Quelques notes enivrantes jouées par Anton Karas, un
total inconnu repéré par Carol Reed dans un restaurant
viennois, et que le réalisateur anglais va imposer comme unique
compositeur - quand Selznick souhaitait lui un traditionnel accompagnement
orchestral. Coup de génie artistique et publicitaire : la mélodie
va connaître un succès planétaire, au point d'assurer
une popularité inespérée à un film qui ne
manquait pourtant déjà pas d'atouts : Graham Greene au
scénario, Joseph Cotten et Orson Welles devant la caméra,
Alexander Korda et David O. Selznick aux manettes. Cette musique, géniale
et entêtante, est aujourd'hui encore indissociable du film de
Carol Reed… et de Vienne. Vienne,
c'est l'autre idée éblouissante du film. Un décor
extraordinaire, dont la photogénie contribue à l'indéniable
force de certaines scènes. Entre ruines, pavés et égouts
(2), la capitale autrichienne déploie alors des charmes obscurs
et ténébreux, à l'image d'une poursuite finale,
reconnaissons-le, assez étourdissante.
Un brio qui doit énormément à la superbe photographie
de Robert Krasker, lauréat des Oscars 1951 pour le film. Profondeur
des contrastes, jeu constant sur les ombres et les contre-jours, magnificence
des gros plans, audace de certains cadres : Krasker profite de Vienne
comme d'un immense terrain de jeux, parfois même d'expérimentations
– dans son utilisation de la profondeur de champ et des lumières
vives notamment, sous forte influence expressionniste.
D'une manière générale, Le Troisième
Homme est d'ailleurs un film sous influence(s), pour le moins
hétéroclites. Influence du film noir, au point d'en adopter
les codes les plus clichés (manteau et feutre gris, rues glauques
un soir de pluie, confrontations viriles et trahisons diverses…)
tout en s'en démarquant - assez intelligemment d'ailleurs –
en les inscrivant dans un cadre européen. Influences aussi du
cinéma anglais, tout en ironie feutrée et humour discret.
Du documentaire et des actualités (l'introduction du film, avec
la voix-off de Greene himself). De l'expressionnisme (ombres immenses,
contrastes saturés, grand angles…), du formalisme russe
(les gros plans sur les visages accusateurs, très Eisenstein…)
et même du cinéma de Welles. On a ainsi longtemps soupçonné
le réalisateur de Citizen Kane d'avoir dirigé
certaines des séquences les plus réussies du film, notamment
celle de la grande roue. Soupçons alimentés par Welles
lui-même, grand adepte de la mystification, avant qu'il ne démente
finalement l'information, guère flatteuse pour Carol Reed. (3)
Énigmatique cinéaste que Carol Reed, capable des plus
belles fulgurances comme des afféteries les plus pénibles.
A son actif, outre la poursuite pré-citée, quelques morceaux
de bravoure réellement brillants : un gamin lançant une
rumeur et faisant basculer le film aux confins du fantastique, ou encore
une fin poignante, qu'il imposa à sa production en lieu et place
du happy-end de Graham Greene. Une magnifique idée de mise en
scène de ci de là, telle la (ré)apparition d'Harry
Lime, trahi par un rai de lumière - ou les doigts du même
Harry (4) en gros plan, essayant vainement de soulever une plaque d'égout.
Et au bout du compte, une belle tenue d'ensemble, Reed parvenant assez
finement à mener son spectateur en bateau sans rien dévoiler
des intentions de Graham Greene et de son astucieux scénario
(mélange de twist à la Agatha Christie et de considérations
lucides sur l'Europe d'après-guerre).
A son passif aussi, malheureusement, des poses un peu vaines, pour ne
pas dire franchement crispantes sur le long…Totalement factices,
les plans penchés (et il y en a plus que de raison) virent rapidement
à l'exercice de style gratuit. Alors que l'étrangeté
de l'histoire se serait bien contentée des circonvolutions scénaristiques
de Greene, de la duplicité des personnages et de la photographie
de Kasker, Reed multiplie cadres tordus et angles impossibles, comme
pour mieux souligner la bizarrerie d'un moment ou la fourberie d'un
personnage. Ce qui devait sembler d'une rare modernité à
l'époque finit aujourd'hui par contaminer le récit et
gâcher tout ce qui en faisait le sel. Le malaise diffus de cette
ville surréaliste (les forces de l'ordre se déplacent
par groupes de 4 nationalités : un français, un russe,
un anglais et un américain) et de ses habitants s'estompe alors
pour laisser place à un théâtre de pantomimes grotesque,
où chaque personnage - du baron Kurtz au mystérieux Popescu
- devient prisonnier d'une mise en scène par trop déterministe.
Le suspens s'étiole alors, l'intérêt aussi, émoussé
par ces constants effets de manche - et une histoire d’amour un
peu fade, entre les pourtant excellents Alida Valli et Joseph Cotten.
C’est Harry Lime qu’on attend. C’est lui que le public
veut. Depuis qu’on l’a vu apparaître dans ce pas de
porte viennois, Lime est le cœur même du film, sa raison
d’être, le point de convergence de toutes les conversations.
Au point que le film flanche à chacune de ses absences... Orson
Welles, qui finit par s’attacher au personnage au point d’en
réécrire les répliques (5) - et de participer,
quelques années après, à un feuilleton radiophonique
consacré au de passé de son personnage - n’est évidemment
pas étranger au magnétisme de cet étrange personnage,
et au déséquilibre qu’il crée en fonction
de ses apparitions et disparitions. En un plan et un regard (le formidable
plan du porche), il s’accapare le film et le laisse pantelant
une fois les talons tournés. Rien d’étonnant alors
que l’intérêt renaisse dans le dernier tiers, qui
voit Lime ressurgir des tréfonds viennois. Alors, dans deux scènes
d’anthologies (la grande roue et les égouts), Carol Reed
pose enfin sa caméra, ajuste le pied et filme à hauteur
d'hommes une passionnante histoire, qui aurait mérité
un peu plus de retenue…
Entre autres jugements expéditifs, Truffaut avait pour habitude
de dire, rigolard, que le cinéma anglais était "une
contradiction dans les termes". L’histoire lui a évidemment
donné tort et, malgré tous ces défauts,
le Troisième Homme a d’ailleurs - dans ses meilleurs
moments - assez fière allure. L'on est toutefois en droit de
lui préférer amplement ses illustres seconds (6), et de
s'étonner encore de cette prestigieuse première place,
qui aurait donné du grain à moudre au réalisateur
des 400 Coups...
(1) Le film est en tête du BFI 100, liste
des 100 meilleurs films anglais de tous les temps établie en
2000 par le très sérieux British Film Institute.
(2) Afin de ménager Orson Welles, écœuré
par les odeurs pestilentielles des égouts viennois, une partie
du décor souterrain fut reconstituée en studio. L'on
distingue les plans tournés en décors naturels des plans
de studio grâce à la buée qui sort (ou non) de
la bouche de Harry Lime.
(3) Peter Bogdanovitch : "As-tu
quelque chose à voir avec les décors et le tournage
de certains plans ?"
Orson Welles : "Simplement quelques idées,
comme les doigts qui passent à travers la grille".
P.B. : "Et la première fois qu'on te
voit sur le pas de la porte ?"
O.W. : "Du pur Carol. Il avait une seconde équipe
spécialement pour cela et tous les jours, à la fin de
la journée, nous allions essayer et essayer encore, jusque
ça marche."
P.B. : "La dernière scène lors
de l'enterrement est-elle de ta patte ?"
O.W. : Non, pas du tout. Non, c'est un plan excellent,
inventé par Carol, et non par Greene ou qui que ce soit. Une
excellente idée. J'étais là lorsqu'il l'a tourné.
J'aimerais pouvoir dire que j'y ai contribué mais je me suis
contenté de regarder."
P.B. : "Le film semble avoir subi ton influence...
peut-être parce que Jo Cotten y jouait."
O.W. "Non, c'est un film de Carol, Peter, et
de Korda."
Moi Orson Welles - Un livre d'entretiens par Peter
Bogdanovitch - Belfond, page 241.
(4) Ce sont en fait ceux de Carol Reed, doublure
de Welles sur ce gros plan.
(5) Dont le fameux "Don't be so gloomy.
After all it's not that awful. Like the fella says, in Italy for 30
years under the Borgias they had warfare, terror, murder, and bloodshed,
but they produced Michelangelo, Leonardo da Vinci, and the Renaissance.
In Switzerland they had brotherly love - they had 500 years of democracy
and peace, and what did that produce? The cuckoo clock."
Qui ne lui valut pas que des amis en Suisse !
(6) Suivent derrière le film de Carol
Reed : Brief Encounter, Lawrence of Arabia,
The 39 Steps, Great Expectations,
Kind Hearts ans Coronets, Kes, Don't
Look Now, The Red Shoes et… pour finir,
un film qui aurait tendance à lui seul à décrédibiliser
ce classement : Trainspotting ;-) La liste est consultable
sur le
site du British Film Institute.
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DVD 1
:
Anton
Karas à la cithare (2'06" en VOST) : Karas interpréte
dans un restaurant viennois deux extraits de sa mythique musique composée
pour le film. A noter à ce propos, dans le documentaire sur le
second DVD, quelques caricatures d'époque très amusants,
moquant gentiment la popularité du "tube" de Karas.
Image assez âbimée, sans que cela gâche le plaisir
pour autant.
Prologue américain (2'37" en VOST) : analyse
en deux pages de textes des différences du montage américain
(de 10 mn plus court) et du montage anglais. Présentation ensuite
du prégénérique américain, avec comme modification
notable une voix-off de Joseph Cotten et non de Carol Reed.
Tournage dans les égouts de Vienne (3') : courte
featurette (en VOST) d'époque relatant l'arrivée d'Orson
Welles à Vienne ainsi que le tournage en eaux troubles dans les
égouts viennois. Amusant.
Le Troisième homme à la radio (28'50"
en VOST) : En voilà un petit bonus bien sympathique. Surfant
sur le succès du film, Orson Welles - qui avait fait l'erreur
de privilégier un salaire fixe à un intéressement
sur les recettes - accepta le principe d'un feuilleton radiophonique
basé sur le personnage d'Harry Lime. L'épisode proposé
ici, Un billet pour Tanger, se déroule surfond
d'une simple image fixe et est présenté dans son intégralité.
L'occasion de retrouver la voix magnétique d'Orson Welles, qui
avait déjà fait des ravages lors de l'adaptation radiophonique
de La Guerre des Mondes (H.G Welles) par le réalisateur
de Citizen Kane. 30 minutes passionnantes.
Filmographies de Carol Reed, Joseph Cotten, Alida Valli,
Orson Welles & Trevor Howard.
Bande-annonce américaine (VOST) et bande-annonce
de la réédition (VOST)
Affiches et photos
DVD
2 :
Shadowing the Third Man (90' en VOST et en 16:9): le gros morceau
et la raison d'être de cette réédition. 55 ans plus
tard, le réalisateur Frederic Baker revient à Vienne,
et mène à son tour une enquête le menant sur les
traces du mythique Harry Lime. Voilà un making-of de facture
assez classique, ne devant sa relative orignalité qu'au procédé
de mise en scène utilisé par le documentariste et consistant
à projeter des extraits du film sur les murs de Vienne. L'idée,
séduisante mais tout de même assez anecdotique, ne révolutionne
donc pas le genre, qui se veut un docu exhaustif sur le tournage du
film. En cela c'est une réussite, digne des meilleurs Bouzereau
(le mètre étalon du genre) : interviews de Guy Hamilton
(auteur plus tard de trois James Bond et assistant-réalisateur
sur le film), et de divers autres protagonistes du tournage, archives
d'Orson Welles revenant sur son rôle, analyse fouillée
du contexte historique, de la collaboration Reed/Greene, du rôle
prépondérant de la musique, de l'influence parfois néfaste
de Selznick... Tout est condensé en 90 mn classiques mais somme
toutes agréables et didactives.
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