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Et Le Tigre du Bengale nous laisse sur ce goût
d’inachevé ! Effectivement puisque, fait assez rare au
cinéma, ce diptyque en est un au sens fort du terme, à
savoir constituant un seul et unique film. Il n’est en effet pas
concevable de n’en voir qu’une partie puisque, comme pour
Kill Bill de Quentin Tarantino tout récemment,
les deux œuvres forment un tout cohérent et indissociable.
Mais, allez-vous me dire, quelle mouche a piqué Fritz Lang, pour,
après avoir les années précédentes réalisé
quelques films parmi les plus noirs du cinéma hollywoodien (les
superbes House by The River, The Big Heat,
While The City Sleeps ou Beyond a Reasonable
Doubt), s’être mis en tête de tourner ce
serial exotique et coloré, apparemment loin de ses préoccupations
habituelles ? Pourtant, en regardant attentivement la filmographie du
cinéaste allemand, on peut quand même se rendre assez vite
compte des nombreux changements radicaux dans son style et la prolixité
des genres abordés, ayant été jusqu’à
signer des westerns ou des films d’aventures avec le mémorable
Moonfleet. Vraiment de quoi désorienter ses
propres admirateurs ! Qui en effet aurait pu croire que le même
homme serait à l’origine de projets aussi différents
que Metropolis, M le Maudit, Liliom,
L’Ange des maudits ou ce diptyque hindou pour
n’en citer que quelques uns ?
Encore
une fois, le tournage de ces deux films (en les évoquant à
partir de cet instant, pour plus de facilité, nous ne parlerons
plus que d’un film que nous appellerons "le diptyque")
ne fut ni un caprice de vieillard (Fritz Lang allait sur ses 70 ans)
et encore moins une commande purement commerciale mais une histoire
qui prit naissance quasiment 40 ans plus tôt. En 1919, en plein
expressionnisme allemand, Fritz Lang écrit avec sa future épouse,
Thea Von Harbou, l’adaptation du roman de cette dernière,
Das Indische Grabmal. Cela donne un film en deux parties dont
la réalisation lui glisse des mains au profit du producteur Joe
May. Conrad Veidt en est l’acteur principal et le succès
est immense. En 1938, un remake est mis en chantier, toujours en deux
épisodes filmés par Richard Eichberg qui y ajoute au passage
quelques péripéties (témoin le générique
de début du film de Lang, ce dernier reprendra ces derniers ajouts
dans sa version de 1958). Après l’échec d’un
projet sur le Taj Mahal, Fritz Lang accepte la proposition que lui fait
Arthur Brauner en 1957 : filmer une troisième fois cette intrigue,
en couleurs ce coup ci et avec un budget très important (pas
moins de 4 millions de Marks). « C’est un signe du destin
» dira le cinéaste qui obtient pour l’occasion carte
blanche pour mener à bien cette superproduction avec une totale
liberté de mouvement. Le diptyque est alors pour Fritz Lang un
véritable retour aux sources à la fois géographique,
après avoir fui l’Allemagne nazie et s’être
exilé en France puis longuement aux USA, et professionnel, reprenant
une histoire créée en tout début de carrière
pour en faire, à une œuvre près, son testament cinématographique
(Le Diabolique Dr Mabuse étant son dernier film).
Ces trois films constituent ce qu’on a l’habitude d’appeler
la "seconde période allemande" de Lang.

L’Inde exerça, dès les années 1930, une incroyable
fascination auprès des cinéastes occidentaux. Ce furent
d’abord toute une série de films anglais et hollywoodiens
sur l’Inde coloniale avec ses lanciers du Bengale bondissants,
ses toutes jeunes mascottes du régiments, ses épiques
charges de la Brigade Légère, ses porteurs d’eau
héroïques ou ses quatre plumes blanches ; des œuvres
réalisées par John Ford, Alexander Korda, George Stevens
ou Henry Hathaway appelées à glorifier les exploits de
l’Empire Britannique aux Indes. Certains, comme Les Trois
Lanciers du Bengale, sont, malgré cette prise de position
aujourd’hui réfutable, des chefs-d’œuvre n’ayant
pas pris une ride. Puis les mentalités changent ; le choc des
cultures devient
alors
le sujet principal d’œuvres apparaissant de manière
plus sporadique, mais d’autant plus précieuses qu’elles
se font rares et, la plupart du temps, donnant lieu à de superbes
films. Ainsi, de très grands réalisateurs nous livrèrent
par leur vision de l’Inde, des œuvres sincères et
méritant toute notre considération : La Croisée
des destins (Bhowani Junction) de Georges
Cukor, le splendide Fleuve de Jean Renoir ; puis, plus
près de nous les non moins admirables Chaleur et poussière
de James Ivory et La Route des Indes du regretté
David Lean. Cette Inde, riche en contrastes, pauvre mais colorée,
rutilante mais miséreuse, tenaillée entre archaïsme
et modernité qui donnera aussi naissance à ce fameux diptyque
hindou.
Son succès populaire fut immédiat en Europe et préfigura
une sorte de renaissance du cinéma d’"aventure exotique"
mais les critiques dans leur ensemble firent la fine bouche. On ne compte
plus les écrits dédaigneux et méprisants qui se
firent jour à propos de ce diptyque, venant aussi bien des détracteurs
habituels que des adorateurs, totalement décontenancés,
du cinéaste.
Les
distributeurs américains firent même de ces deux films
un "Digest" de 90 minutes intitulé Journey
in the Lost City et le public outre-Atlantique ne le connut
longtemps que sous cette forme scandaleusement charcutée mais
idéale pour les projections dans les Drive-In. Il faudra attendre
plusieurs années avant de voir les journalistes réviser
leurs jugements à la hausse ; la parution de deux numéros
de L’Avant-Scène Cinéma (N°339 et 340) en avril
et mai 1985, décortiquant le film en long, en large et en travers,
montre parfaitement l’évolution de la considération
portée à ce film au fil des ans.
Ce "serial de luxe" ou "devoir de vacances", comme
il fut souvent taxé, contient absolument tous les clichés
du film d’aventure dit "exotique" : personnages unidimensionnels
avec prêtres fourbes, princes ambitieux, politiciens véreux,
domestiques bafoués, danseuse charmante, héros au cœur
pur ; péripéties vraisemblables ou non à foison
; happy-end... Mais derrière la naïveté voulue de
ce somptueux livre d’images se cache une richesse symbolique étonnante
(d’innombrables signes parsèment les deux films, symboles
que je vous laisse le loisir et le plaisir de découvrir par vous
même), un certain sadisme et un fort potentiel érotique,
témoin la seconde danse de Seetha devant le cobra, la danseuse
se déhanchant lascivement pendant cinq bonnes minutes quasiment
nue devant les prêtres et le spectateur. Même les péplums
italiens des années 60, qui iront assez loin dans cette veine,
n’arriveront jamais à un tel degré de volupté
et de sensualité. Mais qu’en est-il des thèmes "langiens"
dans ce film rocambolesque, à première vue très
loin de ses préoccupations habituelles ? Et bien ils font bien
acte de présence ! Sa vision du monde ne se pare plus d’aucune
ambiguïté : c’est un climat de tragédie et
de fatalité qui s’abat sur les protagonistes dès
le début de l’histoire. Tous les personnages sont animés
par leurs passions aux mobiles à peu près uniques qui
leur servent à se mouvoir et à vivre : passions amoureuses
pour les protagonistes principaux, soif de pouvoir, désir de
vengeance ou fanatisme religieux pour les autres. Chandra éprouve
des désirs tellement puissants vis-à-vis de Seetha qu’ils
en deviennent contradictoires et monstrueux, l’amour engendrant
alors des idées de morts et d’assassinats. Cet amour fou
va se transformer en fascination pour la mort représentée
par ce Mausolée (ou plutôt "gibet" comme le nomme
l’architecte refusant le travail de construction) destinéà
la femme qui ne veut pas de lui.

L’autre thème (peur) que Lang a fait sien dès sa
première période allemande est celui du pouvoir absolu,
symbole du Mal, déjà abordé dans Metropolis
ou Mabuse avec leurs personnages mégalomanes,
comme l’est Chandra dans une moindre mesure. On reconnaît
dans les lépreux jetés dans les geôles obscures
situées dans les bas-fonds de la ville, les mêmes gestes,
la même peur et la même folie que le peuple dans Metropolis
ou que la foule dans M ou Fury. Ces
"morts-vivants" préfigurent aussi étrangement
les zombies de Romero et pourront impressionner les plus jeunes spectateurs.
D’ailleurs, le fantastique mystique se fait très présent
dans le courant de l’intrigue : une brume de fumée passe
sur le visage de la déesse au moment même de l’apparition
d’un intrus dans le temple ; une araignée tisse sa toile
pour cacher l’entrée de la grotte où nos fugitifs
se sont réfugiés après que Seetha ait demandé
de l’aide par la prière ; à la seconde même
où Harald se saisit des offrandes défendues pour se nourrir,
Seetha se fait arrêter par les gardes du Maharadjah...
Le
diptyque nous montre également l’affrontement qui se fait
jour entre l’Orient et l’Occident à travers l’opposition
entre l’architecte allemand et le prince indien mais aussi par
l’intermédiaire du seul personnage de Seetha, née
d’une mère hindoue et d’un père irlandais.
Mais pour Lang, comme pour Renoir, Lean et la plupart des grands réalisateurs
ayant trouvé une fois au moins leur inspiration en Inde, c’est
la sagesse spirituelle hindoue qui aura le dernier mot pour que la paix
puisse enfin revenir dans les cœurs et que la violence cesse :
c’est lorsque les passions les plus fortes et les plus folles,
celles de Chandra, seront abolies dans le renoncement à tous
biens matériels et charnels que la sérénité
pourra refaire son apparition et qu’enfin nos deux amants pourront
se retrouver dans les bras l’un de l’autre sans plus craindre
aucun danger.
Mais le plus important dans ce diptyque est qu’il peut se présenter
à nous comme une certaine apothéose de la forme pure.
"L’inactualité géniale" que nous propose
Lang et qui confère à ce film tout son charme (avant de
voir les rues de Calcutta encombrées de voitures après
plus d’une heure de film, on n’aurait jamais imaginé
que l’intrigue puisse se dérouler à notre époque)
est une des composantes de ce parfait exercice de style étonnamment
virtuose. Pas un plan qui ne soit pensé, pas un bout de décor
ou de costume qui soit de trop ou qui perturbe la perfection esthétique
de cette suite de tableaux vivants. Alain Garsault lors
de
son étude du film dans le Positif n°405 de novembre
1994 écrit avec justesse : « Le plan possède
une unité, un équilibre et une densité qui proviennent
de la présence des corps dans l’espace, et de la couleur,
et de l’action. Aucun espace n’y est libre, c’est
à dire abandonné à la capacité qu’a
naturellement la caméra d’enregistrer tout ce qui est devant
l’objectif. Tant d’éléments se combinent et
s’harmonisent en chaque image qu’il n’est pas surprenant
que Lang recoure rarement aux mouvements d’appareils. »
Et en effet, ce n’est pas ici qu’il faut vous attendre à
vous extasier devant des mouvements de caméra ; ils existent
bel et bien mais sont quasiment invisibles, se conjuguant uniquement
en une suite de travellings horizontaux très lents et accompagnant
les personnages quand Lang ne trouve pas de solutions au montage. Pour
le reste, c’est surtout, comme au temps du cinéma muet
auquel le film fait souvent penser, une succession de plans fixes mais
tellement bien travaillés qu’ils suffisent, avec l’aide
du montage, à donner de la dynamique et du rythme à l’œuvre
sans avoir recours à n’importe quel autre artifice de mise
en scène. Malgré des moyens financiers et logistiques
considérables, une profusion de costumes et de décors
étonnants et le foisonnement des péripéties, Fritz
Lang atteint paradoxalement à l’épure.
Il est évident que pour apprécier ce film, il faut se
laisser prendre par la main par le conteur hors-pair qu’est Fritz
Lang qui nous déroule sa "BD" épurée,
philosophique, sociale, exotique et rocambolesque sans aucun second
degré. Il faut accepter les invraisemblances et la naïveté
voulues, la fadeur d’ensemble de l’interprétation
(même Debra Paget, sublime danseuse, se révèle assez
décevante en tant qu’actrice), une partition plutôt
ratée de Gerhard Becker pour Le Tombeau hindou
(alors que Michel Michelet nous délivre par exemple dans Le
Tigre du Bengale une marche triomphale d’une puissance
assez phénoménale) et certains effets spéciaux
totalement loupés comme la "marionnette" du cobra qui
aurait très bien pu être créée par Topor
pour son émission Téléchat. Mais la beauté
plastique irréprochable du film, sa trame agitée de serial
(dont Spielberg s’est certainement souvenu lors de la préparation
d'Indiana Jones et le Temple maudit), la rigueur absolue
de sa mise en scène, la magie de cette intrigue intemporelle,
le rythme de ces péripéties incessantes, devraient au
final mettre un terme à vos réticences et vous faire tomber
sous le charme de ces 195 minutes assez uniques.