Etudiante américaine, la jeune Suzy Bannion se rend à la prestigieuse Académie de Danse de Fribourg en Allemagne afin de perfectionner sa technique. Arrivée une nuit d’orage, elle croise une élève qui s’enfuit en prononçant des phrases incompréhensibles. Elle sera sauvagement assassinée quelques heures plus tard. Intégrant enfin l’école, Suzy est vite troublée par des événements étranges, et comprend rapidement que ceux qui cherchent à en savoir plus connaissent une mort atroce, et que le mot ‘sorcière’ n’est pas vide de sens.

Suspiria
(id.)
Réalisé par Dario Argento
Avec Jessica Harper, Stefania Casini, Alida Valli, Joan Bennett, Barbara Magnolfi, Susanne Javicoli, Udo Kier, Miguel Bose
Scénario : Dario Argento et Daria Nicolodi
Photographie : Luciano Tovoli
Musique : Dario Argento et Goblin
Montage : Franco Fraticelli
Italie - 1977

Le cauchemar commence dès le début du générique. Le noir se fait, et déjà nos oreilles sont assaillies par un roulement de percussion mêlé de crissements, qui bientôt se change en une mélopée entêtante, aux sons étranges, le malaise s’installe. Une voix, celle d’Argento dans la version italienne, introduit l’histoire façon ‘Il était une fois’, mais quelque chose n’est pas normal, et avant qu’on ait pu se demander quoi, la narration est engloutie par la musique et le retour des tambours, qui va crescendo jusqu’à l’irruption brutale de l’image. Un plan sur un panneau d’arrivées d’aéroport, des noms familiers, Rome, New York – on ne le sait pas encore, mais ce sont les lieux où sont basées les deux autres Maisons, le piège se referme déjà -, des bruits d’ambiance connus. Pourtant, des éclairages inhabituellement violents ne font pas retomber la tension. Et dès le troisième plan, sur la porte de sortie, les sons de l’aéroport s’effacent pour laisser à nouveau la place à l’inquiétante mélodie du générique. Deux plans montrent le mécanisme de fonctionnement de la porte, dont le bruit est suramplifié ; les gros plans lui donnent l’apparence d’une machine de mort et font perdre au spectateur ses points de repère ; assailli par les éclairs de couleurs et la bande-son saturée, ce dernier est aussi perdu que Jessica Harper tentant de se faire comprendre du chauffeur de taxi. Les choses ne s’arrangent pas une fois que la voiture a démarré : la caméra panotte vers la droite et cadre une coulée d’eau, dont elle se rapproche en deux plans successifs. Pour nous révéler quoi ? Rien. Le même procédé sera répété quelques instants plus tard sur une bouche d’égout. Les repères et le regard du spectateur sont brouillés.

Repères qui vont être encore plus mis à mal lors de la mythique première séquence de meurtre, que de nombreux cinéastes hésiteraient à placer en climax de leurs films, et qu’Argento nous inflige dans les dix premières minutes. Regardons simplement sa manière très particulière de gérer le découpage et l’espace : ainsi, lorsque le visage de Pat traverse la fenêtre et que ses hurlements se font entendre, le plan suivant montre son hôtesse frappant à la porte, sans que nous l’aillons vue entendre les cris de son amie puis se porter à son secours. Effet d’ellipse, certes, mais particulièrement déstabilisant. Un effet similaire se produit quelques plans plus tard, puisqu’on retrouve Pat et son agresseur dans un lieu indéterminé, qui n’est assurément plus sa chambre, et se révèlera être la pièce qui surplombe la verrière du plafond de l’entrée. Comment sont-ils arrivés là ? Mystère, et d’ailleurs cela n’a guère d’importance. Argento ne souhaite que nous plonger en plein chaos.

Suspiria est généralement considéré comme une œuvre de rupture dans la carrière de Dario Argento. C’est effectivement la première fois que le cinéaste s’attaque au genre fantastique. Pourtant, si l’on regarde attentivement sa filmographie, on s’aperçoit qu’il y a eu une progression notable et régulière, si l’on excepte la parenthèse des Cinq Jours de Milan. La trilogie animalière a débuté dans le giallo pur et dur, mais on note déjà des notes oniriques : ainsi, dans la version complète de Quatre Mouches de Velours Gris, le héros était obsédé par la rêverie d’une décapitation publique à l’atmosphère insolite. Quant aux Frissons de l’Angoisse, ont peut le voir comme une passerelle entre giallo et film fantastique, tant le film est jalonné d’éléments quasi irréels. Suspiria franchit une nouvelle étape : désormais le fantastique fait partie intégrante de la narration, et l’identité des tueurs n’a plus guère d’importance : qui se soucie de savoir à qui appartient le bras traversant la fenêtre dans la scène d’ouverture ? Mais il s’agit essentiellement d’une rupture d’ordre esthétique : les précédents giallos d’Argento étaient marqués par un éclairage ‘naturel’ très blanc, qu’il retrouvera lors de sa collaboration suivante avec Tovoli, Ténèbres. Ici, il réinvente pour ainsi dire le cinéma en couleurs en replongeant à la source – ses influences déclarées, outre les pionniers du Technicolor, sont les premiers longs métrages de Walt Disney. Et les couleurs employées sont volontairement outrées, primaires, sans justification autre que leur beauté brute. Elle ne sont que fort rarement justifiées par des éléments du décor, et semblent au contraire peintes sur les murs et le corps des actrices.

D’où vient Suspiria ? Par certains aspects, la filiation avec le cinéma de Mario Bava est évidente, en ce sens qu’il prolonge et décuple ses expériences sur la couleur, que ce soit dans Six Femmes pour l’Assassin ou La Goutte d’eau, dernier segment des Trois Visages de la Peur. L’influence de La Résidence de Narciso Ibáñez Serrador ou de L’Effroyable Secret du Dr. Hichcock de Riccardo Freda, voire de Juliette des Esprits de Fellini est sans doute notable. Certains parlent même d’un obscur film de nonnes japonaises qui aurait plus qu’inspiré certaines séquences de meurtres. C’est une évidence, comme toute œuvre d’art, Suspiria ne vient pas de nulle part, et constituera d’ailleurs une influence notable pour de nombreux cinéastes par la suite. Mais l’essentiel est ailleurs, dans ses racines profondes. Dario Argento cite le Blanche Neige et les Sept Nains de Disney, et c’est sans doute là qu’il faut chercher, vers Grimm, les contes de fées européens et les forêts profondes. Le choix de Fribourg comme lieu de l’action est en ce sens parfait : cette petite ville nichée au cœur de la Forêt Noire respire encore l’atmosphère de ces contes de terreur, l’ambiance de ces temps médiévaux où les villes n’étaient que des îlots de civilisation au cœur d’une nature inamicale, reliés entre eux par des routes peu sûres. Et c’est ce que disent les plans de la première future victime fuyant dans la forêt : Suspiria est un conte moderne, et comme tous les contes il parle des peurs de l’enfance et du passage à l’âge adulte, auquel on peut accéder en fouillant notre inconscient.

Dario Argento se méfie de la psychanalyse, ce qui n’empêche pas les psys de s’en donner à cœur joie sur ses films. On évitera donc de trop sombrer dans ce genre d’interprétations, pourtant certaines remarques s’imposent. Ainsi, l’école, qui semble vivante – les portes faites de toiles montées sur cadre aident à renforcer cette impression – représente sans aucun doute un cerveau humain, l’objectif de Suzie devient dès lors de trouver le chemin menant à son inconscient afin d’y confronter ses propres démons ; une fois la figure dominatrice détruite, elle est enfin libre, ou tout au moins adulte.

Adulte, le mot est lâché. On le sait, le premier jet de Suspiria prenait pour protagonistes des petites filles entre huit et dix placées en internat, ce que les distributeurs, en particulier la Fox, voyaient d’un mauvais œil – en donnant carte blanche à Argento pour une ‘suite’, la Fox aura une bien plus grosse surprise, mais c’est une autre histoire. Le réalisateur a donc consenti à engager des actrices plus âgées de dix ans. Toutefois, il semblerait que le scénario n’ait pas été retouché, voilà pourquoi ces adolescentes se comportent comme des gamines. Mais Argento utilise aussi des moyens plus subtils pour transmettre cette impression d’enfance. Ainsi, il a fait construire des portes spéciales dont le bec de canne est situé à hauteur de tête, obligeant les étudiantes à lever la main pour ouvrir la porte. Même si on ne s’en aperçoit pas consciemment, l’effet fait mouche. Suzie devient l’Alice de Lewis Carroll dans un monde aux proportions changeantes – l’une des influences pour le décor est justement le peintre et graveur néerlandais Maurits Cornelis Escher, cité à plusieurs reprises : la rue où est située l’école porte son nom et deux de ses œuvres apparaissent dans le film, d’une part les oiseaux emmêlés qui figurent sur le papier peint de la chambre du premier meurtre, d’autre part ‘Le Belvédère’ apparaissant sur les murs du bureau de Mme Blanc, ce même mur qui cache l’entrée vers les salles secrètes. De même, l’école de danse devient un lieu angoissant, où les repères logiques n’ont plus cours, et que Suzie devra cartographier pour survivre. Parlons justement de Suzie : encore aujourd’hui, Daria Nicolodi peste de ne pas avoir interprété le rôle, pourtant il est difficile de contester le choix de Jessica Harper : découverte par Argento dans le Phantom of the Paradise de Brian De Palma, elle tranche parmi les interprètes habituelles du maître, en général très féminines, et apporte son physique de femme-enfant, son teint de poupée de porcelaine et ses yeux de biche apeurée. Elle n’est qu’innocence et pureté, là où tous les autres corps sont marqués du sceau du monde adulte, et en particulier ceux du personnel de l’école.

Et puisque Suzie est Blanche Neige, il lui faut une marâtre, et c’est l’étonnante Joan Bennett, dont c’est le dernier rôle, qui occupe ici cette fonction. Alternant avec bonheur politesse douceâtre jusqu’à l’écoeurement et froide distance, elle incarne à merveille Madame Blanc. A ses côtés, Miss Tanner est campée par Alida Valli, l’immortelle et déjà inquiétante Louise des Yeux sans Visage, et son éclatant sourire n’est pas l’élément le moins terrifiant de Suspiria. Le reste du personnel n’est pas en reste, et Argento a choisi des physiques étranges, voire grotesques, comme sortis de certains tableaux de Vélasquez : l’exemple le plus frappant reste sans doute la cuisinière, fréquemment accompagnée du neveu de Miss Tanner, garçon étrange et muet au visage de rongeur, portant des vêtements d’un autre temps, dont le spectateur se demande bientôt s’il n’a pas été généré par un rite de sorcellerie. Comme si Fellini s’était lancé dans le cinéma d’horreur.

Fellini a d’ailleurs plus d’un point commun avec Argento, le moindre n’étant pas le goût des structures narratives relâchées, voire uniquement guidées par le fil d’une rêverie. Dario Argento ira d’ailleurs encore plus loin avec le deuxième opus de la Trilogie des Sorcières, Inferno, un film au scénario tellement étrange que certains ont prétendu que la trame suivait en réalité un rite de sorcellerie. Plus prosaïquement, à partir de Suspiria les scénarios d’Argento sont parfois plus concernés par la volonté que par la nécessité de tourner une scène, attitude que les critiques ont en général très bien admis chez Fellini et d’autres, plus rarement chez lui. La mort de Sara en représente un exemple criant : traquée hors de sa chambre et dans les couloirs par une silhouette inconnue et menaçante, la jeune fille se réfugie dans une remise. Dès lors, le temps se dilate : après de longs plans sur la lame du rasoir tentant de soulever le loquet, on voit Sara empiler des malles les unes sur les autres afin d’atteindre la petite fenêtre constituant l’unique autre issue de la pièce. Parvenue avec difficultés au sommet, elle entrevoit une porte de sortie de l’autre côté de la salle, dans laquelle elle se jette sans même regarder ce qui se trouve à ses pieds, pour tomber dans un amas de fil de fer barbelé, dont on se demande bien pourquoi il est entreposé ici. Situation absurde, et pourtant… là est le cœur du cinéma de Dario Argento deuxième manière. Une pulsion de sadisme pur, qui s’exprime au travers de séquences qui parfois n’ont d’autre objectif que d’être tout simplement belles, d’une splendeur macabre parfois insoutenable.

Mais comment parler de Suspiria sans s’arrêter sur sa musique ? Il s’agit là de la deuxième collaboration entre Argento et Goblin, et sans doute de leur sommet. La démarche à la base de la composition est intéressante, puisque le groupe a commencé à travaillé dès la lecture du scénario : des morceaux ont donc été enregistrés avant le tournage, et ont été diffusés sur le plateau afin de mettre les acteurs en condition. Il ne reste rien aujourd’hui de ces thèmes, et aucun ne figure sur la bande-son finale, mais elle reste un cas unique dans le genre, une bande originale de tournage précédant la bande originale du film. Quant au résultat final, il est au carrefour de plusieurs techniques : Simonetti et les siens ont aussi bien utilisé des appareils fréquemment utilisés dans le rock progressif d’alors, des claviers tels que le grand Moog ou le mellotron, précurseurs des synthétiseurs et séquenceurs, que des instruments traditionnels tels que le bouzouki, découvert par Argento lors d’un séjour en Grèce, un instrument à corde dont on tire des sonorités sombres et vibrantes. Ainsi se mêlent l’électronique et l’organique pour donner naissance à une musique qui est un personnage en soi. Les instructions d’Argento étaient précises : il s’agissait de donner l’impression permanente de la présence des sorcières, même lorsqu’elles n’apparaissaient pas effectivement à l’écran. Collant au titre, les membres de Goblin jalonnent leurs thèmes de soupirs angoissants, Simonetti allant même jusqu’à susurrer des paroles issues d’un conte traditionnel – qui commence par ‘Trois sorcières étaient assises sur une branche’ – alternées avec des phrases sans signification. L’ensemble forme une date unique dans la musique de film, une mélopée semblant exister en parallèle de la narration.

A partir de Suspiria, le cinéma d’Argento cesse définitivement de s’adresser aux cartésiens, et la relative rigueur de ses premiers giallos disparaît. Désormais, ses scénarios ne sont plus qu’une ossature prétexte à un voyage dans l’inconscient, à des rêveries baroques… rares sont les cinéastes capables de filmer le rêve et d'en faire la matière de leur œuvre : Luis Buñuel, David Lynch,… Dario Argento fait partie de ce groupe restreint. A l’heure où j’écris ces lignes, il a achevé La Terza Madre, dernier opus de cette Trilogie des Mères ; on ne sait quoi attendre de cette conclusion, le cinéaste ayant bien évolué depuis trente ans, et nous a parfois déçu depuis, même si Le Syndrome de Stendhal – dans sa première partie – ou Jenifer, son épisode de la série Masters of Horror, montrent qu’il n’a pas encore dit son dernier mot. Mais qu’importe : depuis trente ans, Suspiria ne cesse de hanter nos nuits de cinéphile, et on peut parier que ce sera encore longtemps le cas. Qu’on l’ait découvert au Grand Rex, dans une salle de quartier, à l’occasion d’une location un mercredi après-midi ou qu’on l’ait rêvé, fantasmé en regardant les photos d’un magazine de cinéma bien avant de mettre la main sur une copie, Suspiria reste un film essentiel. De ceux qui déterminent la vie d’un cinéphile.

Image : Existe-t’il film plus complexe à encoder que Suspiria ? Il a longtemps été difficile de le voir dans des conditions décentes. Entre le honteux DVD anglais tiré d’une VHS usée, les DVD de TF1 vidéo, tout au plus correct, les copies de cinémathèques aux couleurs passées et les diffusions recadrées et censurées de M6, ce chef-d’œuvre était bien malmené. L’édition spéciale d’Anchor Bay est donc apparue comme une bénédiction : copie intégrale de belle qualité et couleurs flamboyantes, trop peut-être au goût de certains. Mais à trop vouloir charger la barque et en multipliant les pistes sonores parfois lourdes, l’éditeur a quelque peu sacrifié la compression, et du bruit numérique apparaît sur de nombreux à-plats de couleurs primaires. Dans ces mêmes plans, la définition est souvent un peu juste. L’ensemble est toutefois de belle qualité, mais reste perfectible.

Son : Tout d’abord, reprécisons un fait : l’immense majorité des films italiens a été tournée sans prise de son directe, technique qui facilitait également l’emploi d’interprètes de toute langue, chacun se doublant dans son pays d’origine. Donc, sauf très rares exceptions, il n’existe pas de ‘version originale’ pour les films italiens, et c’est au cas par cas qu’il faut déterminer la version à préférer. Parfois, un cinéaste surveille les doublages et émet un choix explicite : ainsi, la ‘vraie’ version de Salo selon Pasolini était le doublage français. On considère aussi que les premiers westerns de Sergio Leone doivent se visionner en français. Donc, pas de vérité pré-établie en ce domaine.
En ce qui concerne Suspiria, nous avouons une préférence pour la version anglaise – l’observation des mouvements des lèvres permet d’établir qu’une majorité des interprètes ont joué leurs scènes dans cette langue. Ce doublage est ici présenté en Dolby Digital Surround EX et en DTS-ES 6.1. Ces remix sont spectaculaires, surtout le DTS, et dégagent une belle puissance, mais certains puristes jugeront qu’elle dénature parfois la couleur sonore du film – on observe en effet qu’un certain nombre d’effets sonores sont ici modifiés, voir totalement différents de la version anglaise d’origine – la phrase entendue par Suzie en arrivant à l’école devient quasi inintelligible, des bruits de tonnerre ont disparu, certains soupirs sont changés, d’autres bruits sont sous-mixés. Ces différences ne troubleront que ceux connaissant l’ancienne version, mais elles sont bien présentes. Le doublage italien, de qualité correcte, est souvent outrancier, et d’autant plus artificiel qu’il colle rarement aux mouvements des lèvres, on hésitera à le recommander. En revanche, une fois n’est pas coutume, on notera la bonne qualité de la version française, pour laquelle on optera sans problème.

Anchor Bay
98 mn
Zone 1
Menu musical et animé
Chapîtrage fixe
Format cinéma : 2.35 : 1
Format vidéo
: 16/9 compatible 4/3
Langues : anglais Dolby Digital Surround EX, DTS-ES 6.1, français, italien Dolby Digital Surround 2.0
Sous titres : aucun

Image : Le film a bénéficié d’une restauration poussée, supervisée par Luciano Tovoli, et le résultat se voit. Suspiria nous est ici offert dans une copie sans défaut, dont les couleurs reprennent vie – ceux qui ont eu l’occasion de voir la copie qui tournait encore récemment lors des diverses rétrospectives verront de quoi je parle. Sa transcription sur galette numérique lui fait honneur. La définition est globalement excellente, les détails lors des gros plans sur les visages sont en particulier étonnants, les amateurs de videoprojection devraient apprécier. La palette des couleurs est riche et précise ; à l’heure où j’écris ces lignes, un débat naît sur la restauration des couleurs, certains ne reconnaissant pas le rendu de certaines scènes et reprochant certains contrastes poussés. Il est vrai que certaines couleurs sont surprenantes, comme la teinte rouge des derniers plans de l’évasion de Jessica Harper. Mais sur quoi se baser pour comparer ? Les copies délavées vues en festivals, des souvenirs de trente ans, certains DVD à l’étalonnage aléatoire ? Cette restauration étant partie du négatif original et supervisée par le directeur de la photographie, on peut penser qu’on est ici dans le vrai. Mais après tout, la restauration du plafond de la Chapelle Sixtine a aussi fait débat en son temps... La discussion reste ouverte. L’ensemble est bien encodé, les quelques rares défauts – de rares fourmillements sur les murs extérieurs de l’école, un peu d’aliasing sur le papier peint de la chambre d’Olga – sont plus à imputer aux limites techniques du support DVD. C’est donc avec un immense plaisir que l’on reverra Suspiria dans cette édition collector. Dommage qu’un matériel de cette qualité ne nous soit pas proposé en plus sur un support HD, ce sera notre seul bémol.

Son :
Petite déception, Wild Side ne nous propose pas la version anglaise, semble-t-il en grande partie pour des raisons de droits. Nous nous rabattrons donc sur les versions italiennes et françaises. Le doublage italien est proposé en Dolby Digital 5.1, stéréo et mono. Le 5.1 est quelque peu décevant, sa sonorité est artificielle et sa dynamique est faible. La stéréo s’en sort un peu mieux sur ce dernier point. En revanche, on conseillera sans réserves le mono, qui en dépit d’un léger souffle se montre d’une grande clarté, et d’une puissance qui dépasse le remix. Si on souhaite éviter cette version italienne, on peut se rabattre sur le mono français d’origine, de qualité technique équivalente.

Wild Side Video
94 mn
Zone 2
Menu musical et animé
Chapîtrage musical et animé
Format cinéma : 2.35 : 1
Format vidéo
: 16/9 compatible 4/3
Langues : italien Dolby Digital 5.1, 2.0 et mono, français mono
Sous titres : français

Disque 1 :

- Trailers :

- International trailer – 2 mn 03 : une bande-annonce magnifique, uniquement construite sur des photos fixes tirées du film accompagnées de la musique de Goblin, une technique peu utilisée – cf. la bande-annonce du Scarface de De Palma – mais terriblement efficace.

- U.S. trailer – 1 mn 12 : après la plus belle des bandes annonces, voici la plus laide, avec son squelette à perruque sorti d’on ne sait où et sa voix-off ridicule.

- TV spot – 32 s : version courte de la bande-annonce américaine.

- Radio spots : trois spots de trente secondes destinées aux radios américaines, reprenant des éléments de cette même bande-annonce.

- Daemonia Music Video – 6 mn 9 : après la séparation définitive de Goblin, Claudio Simonetti a formé son propre groupe, Daemonia. Dans cette vidéo « réalisée » par Simonetti lui-même, ils livrent une version quasi rock FM du thème principal, et visuellement ça ressemble surtout au groupe que votre grand frère avait formé dans la cave de vos parents en 1986 après avoir découvert Sisters of Mercy. On n’est pas obligé de s’y attarder.

- Poster and still gallery : 50 photos d’exploitation et 14 affiches, issues de différents pays, ainsi qu’une vingtaine de supports publicitaires divers.

- Talent bios : comme souvent, l’éditeur propose des articles biographiques complets assortis de filmographies, ici consacrés à Dario Argento, Daria Nicolodi et Jessica Harper.

Bonus caché : cliquez sur la plume à gauche du paon pour voir comment Udo Kier aime torturer les ingénieurs du son.

Ce disque comprend également le traditionnel THX Optimizer.

Disque 2 :

- Suspiria 25th Anniversary – 52 mn : un bon documentaire rétrospectif comprenant des interviews de Dario Argento, Daria Nicolodi, Luciano Tovoli, Jessica Harper, Stefania Casini – faites-la taire ! -, Udo Kier et des Goblins Claudio Simonetti, Agostino Marangolo, Massismo Morante et Fabio Pignatelli. Ils racontent la genèse du projet et détaillent les différents aspects du tournage, de la composition de la musique aux tours de force de la photographie. Plus riche en anecdotes qu’en analyse, ce segment reste un bon survol pour le spectateur profane.

Aucun de ces suppléments n’est sous-titré, mais des sous-titres anglais pour malentendants sont accessibles par décodeur.

Cette édition limitée comprend également un CD reprenant la bande originale complète, disque équivalent à l’édition intégrale sortie chez Cinevox, ainsi qu’un livret richement illustré comprenant des essais ainsi qu’une interview de Jessica Harper. Ce coffret Anchor Bay est officiellement épuisé, mais peut encore se dénicher en fouillant un peu. L’éditeur Blue Underground a récemment sorti une édition spéciale reprenant les deux DVD chroniqués ici.

Disque 1 :

- Bande-annonce – 2 mn : Ce film annonce été conçu pour la ressortie en DVD, et insiste bien entendu sur la restauration et la renaissance des couleurs. Assez beau montage.

- Filmographie de Dario Argento : filmographie sélective.

- Galerie photos : 46 photos de plateau, couleur et noir et blanc, et photos d’exploitation issues de différents pays, ainsi que quatre affiches.

Disque 2 :


- Entretien avec Dario Argento -
26 mn 52 : dans cet entretien réalisé à l’occasion de cette édition spéciale, le réalisateur revient sur la genèse de Suspiria et sur sa volonté de réaliser, après Les Frissons de l’angoisse, un authentique film fantastique, genre étiqueté à droite dans l’Italie d’alors – Argento était critique de cinéma dans un quotidien communiste. Il dévoile ses sources d’inspiration, des Frères Grimm à la visite des capitales européennes de la magie, de Prague à Zürich. Mais il révèle également qu’une partie du film vient de son enfance passée dans une vieille école aux professeurs particulièrement stricts. Il raconte enfin la réception du film, les séances combles à Philadelphie et New York – en présence d’une sorcière ? -, et surtout l’accueil triomphal reçu au Festival du Grand Rex d’Alain Schlockoff, auquel il rend un vibrant hommage, rappelant que la France fut le premier pays à reconnaître son travail, et qu’il est donc logique que ce soit en France que le film ait été restauré.

- Entretien avec Luciano Tovoli – 24 mn 27 : un magicien parmi les sorcières… le génial chef opérateur, connu entre autres à l’époque pour son travail avec Antonioni sur Profession : Reporter, raconte sa rencontre avec Argento, qu’il connaissait déjà pour avoir vu le public se ruer dans les cinémas projetant ses films. Il explique comment, après avoir réalisé des essais, il a réussi ses tours de force, en particulier grâce à des projecteurs très puissants couplés à des filtres de velours qui peignaient littéralement le décor et les comédiens. Une méthode qui a d’ailleurs bien failli déclencher des incendies. Il raconte également les difficultés à éclairer la place où a été tournée le meurtre du pianiste. Passionnant.

- Argento Connection – 25 mn 12 : La famille est essentielle en Italie, et les cinéastes ne font pas exception. Luigi Cozi, Davide Bassan, Daria Nicolodi, Claudio Argento, Claudio Simonetti, Romano Albani, et Luciano Tovoli sont ici réunis pour discuter des relations de travail de Dario Argento avec les siens. En premier lieu, Salvatore Argento, son père et premier producteur. En déplacement quasi permanent durant l’enfance de Dario, Salvatore était un père absent. Les deux hommes n’ont vraiment noué de relation que lorsqu’ils ont commencé à travailler ensemble, c’est donc le cadre professionnel qui a servi de terreau à cette relation père-fils entre deux adultes. Les témoins s’attardent ensuite sur ses relations de travail avec son frère Claudio, qui fut également son producteur, avant de s’éloigner, entre autres pour produire Alejandro Jodorowsky, pour finalement revenir travailler avec lui. C’est ensuite sa relation avec Daria Nicolodi qui est évoquée, relation particulièrement chaotique d’amour/haine, essentielle dans la carrière de Dario car c’est elle qui l’a initié à l’occultisme, son influence sur la suite est donc bien réelle. C’est enfin leur fille Asia qui est évoquée. Un aperçu original d’une facette essentielle du travail d’Argento.

- Entretien avec Claudio Simonetti – 26 mn 49 : né au Brésil où il vécut jusqu’à l’âge de 11 ans, Claudio Simonetti a commencé à étudier la musique à 8 huit, suivant les traces de son père. Une fois installé en Italie, il se fit un nom dans le rock progressif, jusqu’au jour où un ami producteur lui présenta Dario Argento qui cherchait un nouveau son pour ses bandes originales – cette histoire contredit la version de Daria Nicolodi, qui prétendait avoir fait découvrir les futurs Goblin à Argento. Simonetti raconte donc son travail sur la musique de Profondo Rosso, où il devait réorchestrer les compositions de Gaslini, le film étant déjà achevé. En revanche, Argento lui fit lire très tôt le script de Suspiria, lui demandant de composer des morceaux avant le début du tournage afin de les diffuser sur le plateau pour influer sur le jeu des acteurs. Il ne reste aujourd’hui aucune trace de cette musique dont il ne subsiste rien dans la bande originale actuelle. Il parle des différents instruments utilisés, depuis le traditionnel bouzouki grec jusqu’aux claviers modernes comme le mellotron ou le grand Moog. Il confesse enfin avoir été surpris en découvrant que Dario Argento était co-crédité pour la musique, mais en définitive cela ne lui semble pas usurpé, tant la collaboration entre eux a été proche.

- Entretien avec Davide Bassan – 13 mn 55 : fils de Giuseppe Bassan dont il fut également l’assistant, Davide Bassan raconte la construction des décors. Il explique que son objectif principal fut de construire un lieu au proportions quasi illogiques, à la manière d’un dessin d’Escher, et qui devait sembler vivant : ainsi, c’est Argento qui a imposé l’idée de la porte d’entrée en toile, qui bouge au gré du vent. Par ailleurs, de nombreux murs de l’école sont en réalité des tentures de velours montées sur cadre, au travers desquels était filtrée la lumière. Il raconte également que les symboles issus de la mystique juive et de la cabale sont nombreux dans le film. Il regrette enfin cette époque où les artisans avaient le temps de se consacrer à la préparation des décors.

- Entretien avec Dario Argento – édition spéciale italienne – 21 mn 17 : dans cette interview réalisée en Italie, Dario Argento répète pour l’essentiel des propos déjà tenus ailleurs, mais il livre au passage certaines informations intéressantes. Ainsi, il explique que le film a été tourné sur une pellicule Kodak de 30 asa, recouverte d’une épaisse couche de gélatine, assurant une profondeur de champs supérieure. Il confesse également que le choix de l’actrice Joan Bennett est en partie du au fait qu’elle avait été la compagne de Fritz Lang durant dix ans. Il explique enfin qu’une partie de l’équipe étant superstitieuse, la scripte avait tenu un journal de tous les événements étranges s’étant produits durant le tournage.

- Dans les profondeurs de Suspiria avec Daria Nicolodi – 12 mn 40 : Co-scénariste de Suspiria, Daria Nicolodi raconte ici sa principale source d’inspiration, à savoir les souvenirs de sa grand-mère qui lui a maintes fois raconté comment, enfant, elle avait été inscrite dans une académie de piano, avent de s’en échapper en découvrant qu’en réalité on y enseignait la magie noire. Cette école, dont elle tait le nom, existerait toujours quelque part entre la Suisse et l’Allemagne. Difficile de démêler le vrai du faux dans cette histoire.

- Argento vu par… - 26 mn 41 : trois fans célèbres de Dario Argento prennent la parole. Alain Schlockoff, fondateur de L’Ecran Fantastique et du Festival du Grand Rex, Jean-Baptiste Thoret, auteur entre autres de Dario Argento, Magicien de la Peur, publié aux Cahiers du Cinéma, et Pascal Laugier, réalisateur de Saint-Ange, parlent de l’un de leurs cinéastes favoris. Après avoir cité quelques unes des influences probables de Suspiria, Schlockoff explique son intérêt précoce pour le cinéma d’Argento dont il a tout fait pour programmer l’œuvre au Rex – le film fut presque projeté par surprise, le public en transe portant Argento en triomphe. Ils ne tarissent pas d’éloges pour l’œuvre, qu’ils considèrent comme une étape essentielle de l’histoire du cinéma – Laugier considère d’ailleurs Les Frissons de l’angoisse comme le film européen le plus important des années 70. Qui lui donnera tort ? Un supplément très intéressant.

- Module sur la restauration – 13 mn 36 : Brigitte Dutray, directrice de la restauration chez Wild Side et Yannick Folliard, superviseur de la restauration chez VDM, racontent leur travail sur Suspiria. Leur objectif : en partant du négatif original, conservé dans les laboratoires Technicolor de Rome, obtenir une version restaurée en haute définition, une restauration haut de gamme, destinée à la projection… ce qui implique un travail pointilleux, interdisant tous les logiciels travaillant de façon automatique et risquant de lisser l’image, ce que les éditeurs oublient hélas trop souvent. D’autant que le parti pris était de respecter au mieux la volonté initiale de Dario Argento – cette restauration a d’ailleurs été effectuée en collaboration avec Luciano Tovoli, qui malheureusement n’intervient pas ici. Parmi les problèmes rencontrés : un négatif très poussiéreux, des parties du film recouvertes de moisissures – particulièrement lors des plans bleutés -, des déformations d’images dues au négatif encoché… en tout, 250 heures de travail ont été nécessaires. Le résultat est là, et pourra même être apprécié en salles en projection digitale à partir du 21 novembre, au Publicis Champs Elysées à Paris et au Comoedia à Lyon.

- Mauvais Genre/France Culture – 1 h 14 mn 38 : Wild Side renoue avec les bonus audio, et c’est une bonne nouvelle. Ils nous offrent un numéro inédit de Mauvais Genre, l’excellente émission de François Angelier qui, accompagné de Jean-Baptiste Thoret et Philippe Langlois, reçoit Claudio Simonetti. Sa formation, ses influences et sa collaboration avec Argento sont largement évoquées, et les propos sont illustrés de nombreux extraits, Simonetti se mettant même parfois seul au piano. Un bonus passionnant, qui mérite que vous y consacriez le temps nécessaire.

Cette édition comprend également un CD de la bande originale du film, que nous n’avons pas pu écouter, mais que l’on nous annonce complet.

J’avoue que j’étais assez septique à l’annonce d’une nouvelle édition de Suspiria, et pourtant, le résultat est là : restauration ô combien spectaculaire, travail colossal sur les suppléments, ce nouveau titre des Introuvables fait partie des indispensables de cette fin d’année. La prochaine fois, vous nous sortez Inferno en édition spéciale ?

Les autres films de Dario Argento chroniqués par Classik
Les Frissons de l'angoisse

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