Le
cauchemar commence dès le début du générique.
Le noir se fait, et déjà nos oreilles sont assaillies
par un roulement de percussion mêlé de crissements, qui
bientôt se change en une mélopée entêtante,
aux sons étranges, le malaise s’installe. Une voix, celle
d’Argento dans la version italienne, introduit l’histoire
façon ‘Il était une fois’, mais
quelque chose n’est pas normal, et avant qu’on ait pu
se demander quoi, la narration est engloutie par la musique et le
retour des tambours, qui va crescendo jusqu’à l’irruption
brutale de l’image. Un plan sur un panneau d’arrivées
d’aéroport, des noms familiers, Rome, New York –
on ne le sait pas encore, mais ce sont les lieux où sont basées
les deux autres Maisons, le piège se referme déjà
-, des bruits d’ambiance connus. Pourtant, des éclairages
inhabituellement violents ne font pas retomber la tension. Et dès
le troisième plan, sur la porte de sortie, les sons de l’aéroport
s’effacent pour laisser à nouveau la place à l’inquiétante
mélodie du générique. Deux plans montrent le
mécanisme de fonctionnement de la porte, dont le bruit est
suramplifié ; les gros plans lui donnent l’apparence
d’une machine de mort et font perdre au spectateur ses points
de repère ; assailli par les éclairs de couleurs et
la bande-son saturée, ce dernier est aussi perdu que Jessica
Harper tentant de se faire comprendre du chauffeur de taxi. Les choses
ne s’arrangent pas une fois que la voiture a démarré
: la caméra panotte vers la droite et cadre une coulée
d’eau, dont elle se rapproche en deux plans successifs. Pour
nous révéler quoi ? Rien. Le même procédé
sera répété quelques instants plus tard sur une
bouche d’égout. Les repères et le regard du spectateur
sont brouillés.
Repères
qui vont être encore plus mis à mal lors de la mythique
première séquence de meurtre, que de nombreux cinéastes
hésiteraient à placer en climax de leurs films, et qu’Argento
nous inflige dans les dix premières minutes. Regardons simplement
sa manière très particulière de gérer
le découpage et l’espace : ainsi, lorsque le visage de
Pat traverse la fenêtre et que ses hurlements se font entendre,
le plan suivant montre son hôtesse frappant à la porte,
sans que nous l’aillons vue entendre les cris de son amie puis
se porter à son secours. Effet d’ellipse, certes, mais
particulièrement déstabilisant. Un effet similaire se
produit quelques plans plus tard, puisqu’on retrouve Pat et
son agresseur dans un lieu indéterminé, qui n’est
assurément plus sa chambre, et se révèlera être
la pièce qui surplombe la verrière du plafond de l’entrée.
Comment sont-ils arrivés là ? Mystère, et d’ailleurs
cela n’a guère d’importance. Argento ne souhaite
que nous plonger en plein chaos.
Suspiria
est généralement considéré comme une œuvre
de rupture dans la carrière de Dario Argento. C’est effectivement
la première fois que le cinéaste s’attaque au
genre fantastique. Pourtant, si l’on regarde attentivement sa
filmographie, on s’aperçoit qu’il y a eu une progression
notable et régulière, si l’on excepte la parenthèse
des Cinq Jours de Milan. La trilogie animalière
a débuté dans le giallo pur et dur, mais on note déjà
des notes oniriques : ainsi, dans la version complète de Quatre
Mouches de Velours Gris, le héros était obsédé
par la rêverie d’une décapitation publique à
l’atmosphère insolite. Quant aux Frissons
de l’Angoisse, ont peut le voir comme une passerelle
entre giallo et film fantastique, tant le film est jalonné
d’éléments quasi irréels. Suspiria
franchit une nouvelle étape : désormais le fantastique
fait partie intégrante de la narration, et l’identité
des tueurs n’a plus guère d’importance : qui se
soucie de savoir à qui appartient le bras traversant la fenêtre
dans la scène d’ouverture ? Mais il s’agit essentiellement
d’une rupture d’ordre esthétique : les précédents
giallos d’Argento étaient marqués par un éclairage
‘naturel’ très blanc, qu’il retrouvera lors
de sa collaboration suivante avec Tovoli, Ténèbres.
Ici, il réinvente pour ainsi dire le cinéma en couleurs
en replongeant à la source – ses influences déclarées,
outre les pionniers du Technicolor, sont les premiers longs métrages
de Walt Disney. Et les couleurs employées sont volontairement
outrées, primaires, sans justification autre que leur beauté
brute. Elle ne sont que fort rarement justifiées par des éléments
du décor, et semblent au contraire peintes sur les murs et
le corps des actrices.
D’où
vient Suspiria ? Par certains aspects, la filiation
avec le cinéma de Mario Bava est évidente, en ce sens
qu’il prolonge et décuple ses expériences sur
la couleur, que ce soit dans Six Femmes pour l’Assassin
ou La Goutte d’eau, dernier segment des Trois
Visages de la Peur. L’influence de La Résidence
de Narciso Ibáñez Serrador ou de L’Effroyable
Secret du Dr. Hichcock de Riccardo Freda, voire de
Juliette des Esprits de Fellini est sans doute notable. Certains
parlent même d’un obscur film de nonnes japonaises qui
aurait plus qu’inspiré certaines séquences de
meurtres. C’est une évidence, comme toute œuvre
d’art, Suspiria ne vient pas de nulle part,
et constituera d’ailleurs une influence notable pour de nombreux
cinéastes par la suite. Mais l’essentiel est ailleurs,
dans ses racines profondes. Dario Argento cite le Blanche
Neige et les Sept Nains de Disney, et c’est sans
doute là qu’il faut chercher, vers Grimm, les contes
de fées européens et les forêts profondes. Le
choix de Fribourg comme lieu de l’action est en ce sens parfait
: cette petite ville nichée au cœur de la Forêt
Noire respire encore l’atmosphère de ces contes de terreur,
l’ambiance de ces temps médiévaux où les
villes n’étaient que des îlots de civilisation
au cœur d’une nature inamicale, reliés entre eux
par des routes peu sûres. Et c’est ce que disent les plans
de la première future victime fuyant dans la forêt :
Suspiria est un conte moderne, et comme tous les
contes il parle des peurs de l’enfance et du passage à
l’âge adulte, auquel on peut accéder en fouillant
notre inconscient.
Dario Argento se méfie de la psychanalyse,
ce qui n’empêche pas les psys de s’en donner à
cœur joie sur ses films. On évitera donc de trop sombrer
dans ce genre d’interprétations, pourtant certaines remarques
s’imposent. Ainsi, l’école, qui semble vivante
– les portes faites de toiles montées sur cadre aident
à renforcer cette impression – représente sans
aucun doute un cerveau humain, l’objectif de Suzie devient dès
lors de trouver le chemin menant à son inconscient afin d’y
confronter ses propres démons ; une fois la figure dominatrice
détruite, elle est enfin libre, ou tout au moins adulte.
Adulte,
le mot est lâché. On le sait, le premier jet de Suspiria
prenait pour protagonistes des petites filles entre huit et dix placées
en internat, ce que les distributeurs, en particulier la Fox, voyaient
d’un mauvais œil – en donnant carte blanche à
Argento pour une ‘suite’, la Fox aura une bien plus grosse
surprise, mais c’est une autre histoire. Le réalisateur
a donc consenti à engager des actrices plus âgées
de dix ans. Toutefois, il semblerait que le scénario n’ait
pas été retouché, voilà pourquoi ces adolescentes
se comportent comme des gamines. Mais Argento utilise aussi des moyens
plus subtils pour transmettre cette impression d’enfance. Ainsi,
il a fait construire des portes spéciales dont le bec de canne
est situé à hauteur de tête, obligeant les étudiantes
à lever la main pour ouvrir la porte. Même si on ne s’en
aperçoit pas consciemment, l’effet fait mouche. Suzie
devient l’Alice de Lewis Carroll dans un monde aux proportions
changeantes – l’une des influences pour le décor
est justement le peintre et graveur néerlandais Maurits Cornelis
Escher, cité à plusieurs reprises : la rue où
est située l’école porte son nom et deux de ses
œuvres apparaissent dans le film, d’une part les oiseaux
emmêlés qui figurent sur le papier peint de la chambre
du premier meurtre, d’autre part ‘Le Belvédère’
apparaissant sur les murs du bureau de Mme Blanc, ce même mur
qui cache l’entrée vers les salles secrètes. De
même, l’école de danse devient un lieu angoissant,
où les repères logiques n’ont plus cours, et que
Suzie devra cartographier pour survivre. Parlons justement de Suzie
: encore aujourd’hui, Daria Nicolodi peste de ne pas avoir interprété
le rôle, pourtant il est difficile de contester le choix de
Jessica Harper : découverte par Argento dans le Phantom
of the Paradise de Brian De Palma, elle tranche parmi
les interprètes habituelles du maître, en général
très féminines, et apporte son physique de femme-enfant,
son teint de poupée de porcelaine et ses yeux de biche apeurée.
Elle n’est qu’innocence et pureté, là où
tous les autres corps sont marqués du sceau du monde adulte,
et en particulier ceux du personnel de l’école.
Et puisque Suzie est Blanche Neige, il lui faut une
marâtre, et c’est l’étonnante Joan Bennett,
dont c’est le dernier rôle, qui occupe ici cette fonction.
Alternant avec bonheur politesse douceâtre jusqu’à
l’écoeurement et froide distance, elle incarne à
merveille Madame Blanc. A ses côtés, Miss Tanner est
campée par Alida Valli, l’immortelle et déjà
inquiétante Louise des Yeux
sans Visage, et son éclatant sourire n’est
pas l’élément le moins terrifiant de Suspiria.
Le reste du personnel n’est pas en reste, et Argento a choisi
des physiques étranges, voire grotesques, comme sortis de certains
tableaux de Vélasquez : l’exemple le plus frappant reste
sans doute la cuisinière, fréquemment accompagnée
du neveu de Miss Tanner, garçon étrange et muet au visage
de rongeur, portant des vêtements d’un autre temps, dont
le spectateur se demande bientôt s’il n’a pas été
généré par un rite de sorcellerie. Comme si Fellini
s’était lancé dans le cinéma d’horreur.
Fellini
a d’ailleurs plus d’un point commun avec Argento, le moindre
n’étant pas le goût des structures narratives relâchées,
voire uniquement guidées par le fil d’une rêverie.
Dario Argento ira d’ailleurs encore plus loin avec le deuxième
opus de la Trilogie des Sorcières, Inferno,
un film au scénario tellement étrange que certains ont
prétendu que la trame suivait en réalité un rite
de sorcellerie. Plus prosaïquement, à partir de Suspiria
les scénarios d’Argento sont parfois plus concernés
par la volonté que par la nécessité de tourner
une scène, attitude que les critiques ont en général
très bien admis chez Fellini et d’autres, plus rarement
chez lui. La mort de Sara en représente un exemple criant :
traquée hors de sa chambre et dans les couloirs par une silhouette
inconnue et menaçante, la jeune fille se réfugie dans
une remise. Dès lors, le temps se dilate : après de
longs plans sur la lame du rasoir tentant de soulever le loquet, on
voit Sara empiler des malles les unes sur les autres afin d’atteindre
la petite fenêtre constituant l’unique autre issue de
la pièce. Parvenue avec difficultés au sommet, elle
entrevoit une porte de sortie de l’autre côté de
la salle, dans laquelle elle se jette sans même regarder ce
qui se trouve à ses pieds, pour tomber dans un amas de fil
de fer barbelé, dont on se demande bien pourquoi il est entreposé
ici. Situation absurde, et pourtant… là est le cœur
du cinéma de Dario Argento deuxième manière.
Une pulsion de sadisme pur, qui s’exprime au travers de séquences
qui parfois n’ont d’autre objectif que d’être
tout simplement belles, d’une splendeur macabre parfois insoutenable.
Mais
comment parler de Suspiria sans s’arrêter
sur sa musique ? Il s’agit là de la deuxième collaboration
entre Argento et Goblin, et sans doute de leur sommet. La démarche
à la base de la composition est intéressante, puisque
le groupe a commencé à travaillé dès la
lecture du scénario : des morceaux ont donc été
enregistrés avant le tournage, et ont été diffusés
sur le plateau afin de mettre les acteurs en condition. Il ne reste
rien aujourd’hui de ces thèmes, et aucun ne figure sur
la bande-son finale, mais elle reste un cas unique dans le genre,
une bande originale de tournage précédant la bande originale
du film. Quant au résultat final, il est au carrefour de plusieurs
techniques : Simonetti et les siens ont aussi bien utilisé
des appareils fréquemment utilisés dans le rock progressif
d’alors, des claviers tels que le grand Moog ou le mellotron,
précurseurs des synthétiseurs et séquenceurs,
que des instruments traditionnels tels que le bouzouki, découvert
par Argento lors d’un séjour en Grèce, un instrument
à corde dont on tire des sonorités sombres et vibrantes.
Ainsi se mêlent l’électronique et l’organique
pour donner naissance à une musique qui est un personnage en
soi. Les instructions d’Argento étaient précises
: il s’agissait de donner l’impression permanente de la
présence des sorcières, même lorsqu’elles
n’apparaissaient pas effectivement à l’écran.
Collant au titre, les membres de Goblin jalonnent leurs thèmes
de soupirs angoissants, Simonetti allant même jusqu’à
susurrer des paroles issues d’un conte traditionnel –
qui commence par ‘Trois sorcières étaient
assises sur une branche’ – alternées avec
des phrases sans signification. L’ensemble forme une date unique
dans la musique de film, une mélopée semblant exister
en parallèle de la narration.
A
partir de Suspiria, le cinéma d’Argento
cesse définitivement de s’adresser aux cartésiens,
et la relative rigueur de ses premiers giallos disparaît. Désormais,
ses scénarios ne sont plus qu’une ossature prétexte
à un voyage dans l’inconscient, à des rêveries
baroques… rares sont les cinéastes capables de filmer
le rêve et d'en faire la matière de leur œuvre :
Luis Buñuel, David Lynch,… Dario Argento fait partie
de ce groupe restreint. A l’heure où j’écris
ces lignes, il a achevé La Terza Madre, dernier
opus de cette Trilogie des Mères ; on ne sait quoi attendre
de cette conclusion, le cinéaste ayant bien évolué
depuis trente ans, et nous a parfois déçu depuis, même
si Le Syndrome de Stendhal – dans sa première
partie – ou Jenifer, son épisode de
la série Masters of Horror, montrent qu’il n’a
pas encore dit son dernier mot. Mais qu’importe : depuis trente
ans, Suspiria ne cesse de hanter nos nuits de cinéphile,
et on peut parier que ce sera encore longtemps le cas. Qu’on
l’ait découvert au Grand Rex, dans une salle de quartier,
à l’occasion d’une location un mercredi après-midi
ou qu’on l’ait rêvé, fantasmé en regardant
les photos d’un magazine de cinéma bien avant de mettre
la main sur une copie, Suspiria reste un film essentiel.
De ceux qui déterminent la vie d’un cinéphile.