1951
est une année décisive pour la comédie musicale
hollywoodienne. La MGM y opère la jonction entre deux époques
en produisant le Mariage royal de Stanley Donen,
tardif représentant du style classique, et en remportant
l’Oscar du Meilleur Film (quinze ans après Le
Grand Ziegfeld) pour l’innovant Un Américain
à Paris. Dans ces deux œuvres majeures, Gene
Kelly, Fred Astaire, Stanley Donen, Vincente Minnelli et Arthur
Freed vont réinventer le genre par leurs audaces chorégraphiques
et leur ingéniosité à introduire chansons et
numéros de danse dans des histoires légères
mais complexes. Ce bouleversement conduira aux grands chefs-d’œuvre
de la décennie, Chantons
sous la pluie, Tous en scène,
Brigadoon
ou Beau-fixe sur New York, tous produits par le
même studio. La Warner aura beau résister avec trois
Doris Day la même année, elle ne fera pas long feu
et se tournera vers les drames flamboyants qui feront sa gloire
durant les années 1950. La Fox, quant à elle, ne se
remettra jamais de cette révolution du genre : ses glorieuses
comédies musicales des années 1940 aux couleurs éclatantes
et
aux thèmes exotiques sont balayées par la fin de carrière
prématurée des deux grandes stars maison, Carmen Miranda
et Alice Faye. Reste pour le studio Betty Grable, dont deux films
feront cette année-là un succès raisonnable
au box-office, Call Me Mister et Meet Me
After the Show, ainsi que deux stars qui assureront peu
après la survie de la Fox : Marilyn Monroe et le Cinémascope.
En 1951, On the Riviera est donc une résurgence
de ce style, criard pour certains, flamboyant pour d’autres,
qui a tant marqué les Musicals Fox des années 1940.
Pourtant, l’énergie de Danny Kaye, la science du Technicolor
de Leon Shamroy et Leonard Doss, la mise en scène virevoltante
de Walter Lang et la présence fragile d’une Gene Tierney
en chemin vers les abîmes, font de ce sursaut l’œuvre
crépusculaire d’un style qui a fortement marqué
l’identité du studio. En ce début de décennie,
la Fox produit donc des comédies musicales en dépit
d’un essoufflement évident, comme en témoigneront
les recettes du film, raisonnables mais loin derrière celles
des gros succès MGM de 1951, Mariage royal,
Un Américain à Paris ainsi que les
Musicals régionalistes du même studio, toujours appréciés
du public : Show Boat de George Sidney et Texas
Carnival de Charles Walters.
Adaptation
de la pièce à succès The Red Cat,
écrite par Hans Adler et Rudolph Lothar, On The Riviera
est la troisième version cinématographique d’une
histoire décidément très prisée par
la Fox et notamment par Darryl Zanuck, à l’origine
du premier projet. La première mouture fut l’œuvre
de Roy Del Ruth en 1935, Folies Bergère de Paris,
avec Maurice Chevalier dans le rôle principal, Merle Oberon
et Ann Sothern dans les rôles féminins. Le film fut
même tourné en deux langues, français et anglais,
un procédé souvent utilisé à cette époque
avec des acteurs bilingues. Féru de remakes, le Studio engagea
ensuite Irving Cummings en 1941 pour tourner une deuxième
version de ce scénario à rebondissements, mais cette
fois en Technicolor et dans une ambiance exotique propre aux Musicals
de cette période. Ce fut That Night in Rio
avec l’impeccable Don Ameche, Carmen Miranda et Alice Faye.
La troisième et dernière version fut donc On
the Riviera, tournée dix ans après la précédente
par un Walter Lang coutumier du genre. Metteur en scène chevronné
faisant preuve de grande technicité, les avis sur Walter
Lang sont pourtant souvent mitigés. Selon Tavernier &
Coursodon, dans le recueil 50 ans de cinéma américain,
" Il n’est pas de ces réalisateurs qui peuvent
transcender leur matériau " même s’il
possède " un certain sens du mouvement et de l’espace
qui donnent à sa mise en scène une souplesse, une
aération plaisante. " Ils lui trouvent d’ailleurs
une excuse qui témoigne de leur bienveillance à son
égard, les impératifs du studio : " Dans
tous ces films, Walter Lang doit affronter les immuables données
du Musical Fox : vedettes féminines invariables, hommes du
même type physique et donc interchangeables, aptitudes à
la danse de ces acteurs limitées excluant toute innovation
chorégraphique, histoires fournies par des scénaristes
laborieux, variété superficielle des lieux annulée
par l’uniformité du look du studio (…) "
Certaines de ces comédies musicales trouvent tout de même
grâce à leurs yeux : Moon Over Miami,
Coney Island ou le plus tardif The King
and I. L’historien Jean Tulard est beaucoup plus
sévère, considérant que " bon nombre
de ses réalisations sont tournées de la façon
la plus plate ", même si " certaines de
ses opérettes filmées ne sont pas sans charme.
" Ce qui est certain en revanche, c’est l’entente
parfaite entre le réalisateur et le compositeur Alfred Newman.
Ce tandem raflera cinq Oscars de la Meilleure Musique pour une comédie
musicale (Tin Pan Alley, Mother Wore Tights,
With a Song in My Heart, Call Me Madam,
The King and I) et cinq autres nominations dans
la même catégorie (Coney Island, State
Fair, When My Baby Smiles at Me, On
the Riviera, There’s
no Business Like Show Business). Grâce à
cette pluie de récompenses, Newman restera longtemps le recordman
des nominations aux Oscars en tant que compositeur jusqu’au
printemps 2006 qui verra John Williams lui passer devant. Auteur
de la musique immortelle qui accompagne le logo de la 20th Century
Fox, compositeur incontournable du studio, ce bourreau de travail
a dirigé la musique des trois versions du film qui nous intéresse
aujourd’hui : Folies Bergères de Paris,
That Night in Rio et bien sûr On
the Riviera.

Si Newman est l’auteur de la musique, il n’est pas
celui des différentes chansons qui structurent le film. Dans
On the Riviera, quasiment tous les titres sont
écrits et composés par la femme de Danny Kaye, Sylvia
Fine. Il est amusant de noter que les conjoints respectifs des deux
stars du film ont pris part dans sa conception, l’une pour
en avoir écrit les chansons, l’autre (Oleg Cassini,
l’époux de Gene Tierney) pour en avoir conçu
les costumes (du moins ceux pour sa femme). Sylvia Fine ne travaillera
ensuite presque exclusivement
pour
les films de son mari, à l’exception notoire de la
chanson titre du film The
Moon Is Blue d’Otto Preminger, uniquement en
tant que parolière, ainsi que pour la chanson Nowhere
Blues dans le film Witness to Murder avec
Barbara Stanwyck et George Sanders. La chanson On the Riviera,
assez rythmée, reste en tête longtemps après
son écoute mais ne possède pas les qualités
d’un succès à la Gershwin. Finalement, le seul
titre qui surnage de la bande sonore est l’unique morceau
qui n’est pas de Sylvia Fine, Ballin' the Jack, composé
par Jim Burris et Chris Smith. Ce standard des années 1920
fut d’abord interprété par Johnny Dodds, immortalisé
par Jelly Roll Morton puis relancé dans les années
1930 par Sidney Bechet, avant de devenir un immense classique repris
par une foule de grands interprètes dont Fats Domino, Memphis
Slim, Sammy Davis Jr, Benny Goodman, Judy Garland, Brenda Lee, Count
Basie, etc. Chanté par Danny Kaye accompagné d’un
trio jazzy, il joue le rôle de balade romantique servant à
faire fondre Gene Tierney lors d’un concert improvisé
au bar du club après un spectacle. Autrement, toutes les
chansons du film sont interprétées par Danny Kaye,
et les numéros de danse sont assurés également
par Kaye assistée parfois de Gwen Verdon, meneuse de revue
des numéros sur scène et égérie du chorégraphe
Jack Cole. L’aspect très cloisonné des parties
musicales et de l’intrigue éloigne ce film des grandes
réussites du genre pour en faire plutôt une comédie
en musique qu’une véritable comédie musicale
avec tout ce que peut représenter cette appellation. Aucune
chorégraphie à deux ne figurant le désir ou
la séduction, aucune transcendance de la réalité
dans une séquence dansée ailleurs que sur scène,
aucune vision onirique imagée par la danse ; nous sommes
plutôt dans une comédie romantique pimentée
de numéros musicaux, même si, à première
vue, le film s’inscrit pleinement dans la thématique
classique de la comédie musicale : le monde du spectacle
et ses coulisses. Mais venons-en directement au film.
Pendant
le générique, la chanson On the Riviera accompagne
une série de clichés de la Côte d’Azur
avec ses activités balnéaires, ses hôtels de
la côte, ses jeunes femmes en maillot et ses paysages idylliques.
Tout de suite après, lors de la première séquence,
la musique du générique continue avec encore quelques
cartes postales de voiliers, du Negresco, du Miramar, et une coupure
de presse indiquant le retour triomphal de l’aviateur Duran,
avec en surimpression un avion survolant la Tour Eiffel. Le décor
à la française est planté. Toujours avec le
même fond musical, la chanson entêtante On the Riviera
reprend, cette fois interprétée par un Danny Kaye
imitant Maurice Chevalier sur la scène d’un music-hall.
Ce clin d’oeil à l’interprète initial
du rôle dans la version originelle du film, Folies
Bergère de Paris, ne sera pas le seul hommage rendu
par Kaye à ses prédécesseurs. Cette première
séquence annonce donc le thème de l’échange
d’identités, thème qui est d’ailleurs
à l’œuvre dans toute la filmographie de Danny
Kaye (The Secret Life of Walter Mitty, Wonder-Man).
Ce démarrage sur les chapeaux de roue nous prépare
également à l’esthétique du film, basée
sur un mouvement perpétuel, un flux musical ininterrompu,
des mouvements de caméra incessants et une dynamique d’interprétation
qui sera contaminée par l’énergie communicative
de Kaye. La première scène au music-hall impose également
d’emblée la tonalité chromatique du film : un
bleu chatoyant et nuancé avec des touches de
rouge
(ici un pompon, là un bouquet de roses) et de jaune (les
touches de lumière savamment distillées). Fin du spectacle,
premier insert sur Colette (Corinne Calvet), seule personnage isolé
par la caméra au milieu du public : elle jouera le rôle
ingrat de la compagne américaine de Jack Martin, ballottée
par une histoire qui la rend complètement secondaire dans
l’imposture à venir de Danny Kaye, qui va surtout concerner
le personnage de Mme Duran (joué par Gene Tierney). Corinne
Calvet est une actrice d’origine française issue d’une
riche famille (son père était l’inventeur du
Pyrex), jouant dans la plupart de ses films le rôle d’une
française, même si elle dut se battre en justice contre
Zsa Zsa Gabor qui avait publiquement douté de ses origines
hexagonales. Ses autres rôles importants seront dans The
Far Country d’Anthony Mann, What
Price Glory de John Ford et So This Is Paris
de Richard Quine, avant qu’elle ne finisse comme actrice de
télévision. On peut légitimement s’interroger
sur ses capacités à jouer dans un film musical, car
bien qu’elle soit censée interpréter une artiste
de music-hall, on ne la voit jamais dans un numéro dansé
ou chanté, et ce durant tout le film. Dans la version précédente,
ce même rôle était d’ailleurs interprété
par Carmen Miranda qui, elle, partagea pleinement les chorégraphies
du film, seule ou en compagnie de Don Ameche.
Pendant
la préparation du second acte, panoramique rapide, on annonce
l’arrivée de Duran : la salle se vide (plan fixe sur
la salle en mouvement : pour une fois la caméra ne bouge
pas, la mobilité de la foule suffit). L’arrivée
de l’aviateur entouré d’une foule d’admirateurs
(qui n’est pas sans rappeler une scène identique de
La Règle
du jeu), exprime une certaine fierté nationale
française. Le spectacle donné par l’aviateur
est un show en soi, plus important pour le public (ce que ne comprend
pas tout de suite Jack Martin) que le spectacle payant de music-hall.
Les héros du premier spectacle deviennent simples spectateurs,
la mise en scène accentue ce sentiment de rabaissement en
montrant à ce moment-là une faiblesse de Jack Martin
: il doit porter des lunettes pour apercevoir l’événement
sur l’écran de télévision. Il est par
ailleurs amusant de constater qu’en 1951, un événement
de télévision est déjà un magnétiseur
de foule, deux ans seulement après l’explosion du média.
Toujours dans les tons bleutés, l’arrivée de
Duran à l’écran (un bord cadre bleu) nous montre
d’emblée où va se situer le scénario
: le thème du double. En effet, l’aviateur est aussi
joué par Danny Kaye, un Danny Kaye grisonnant et moustachu,
donc un "sur-Danny Kaye" selon les canons de beauté
de l’époque, une sorte de double héroïque.
Le speaker présente Duran, ses associés et ses "femmes"
au public dont nous faisons aussi partie : dans cette scène
inspirée de
La Règle du jeu, le point de passage
entre les deux films s’appelle Marcel Dalio qui joue ici un
des associés de Duran (lui aussi doté d’un double
à chapeau et moustache). Le tandem, tout
comme
dans la version précédente, That Night in
Rio, fera office à la fois d’élément
comique et de regard extérieur sur l’action, sorte
de point de vue du spectateur. Kaye/Martin est le premier à
s’apercevoir de sa ressemblance avec Kaye/Duran mais ne le
dit pas directement, sorte d’humilité de l'artiste
tout de suite contredite par une remarque d’auto flagornerie
indirecte à prendre au second degré : élégance
du comédien, finesse du personnage, en face de la force brute
de l’aviateur qui s’affiche avec de nombreuses femmes
sublimes, dont sa femme (Gene Tierney) qui arrive quand même
derrière les maîtresses, dans un ensemble turquoise,
raccord avec son mari. Ce raccord de couleur montre que le couple
reste ensemble uniquement de manière formelle. Devant cette
virilité affichée, le speaker de la télévision
parle d’héroïsme et accrédite le mythe
hollywoodien du français appréciant la qualité
d’un homme par sa disposition à courir les jupons.
Dans le discours prononcé par Duran, aucune allusion à
sa femme, au contraire, une fine allusion sexuelle (premier effet
de double langage dans le film) : il parle de rester au lit pendant
une semaine après son exploit et demande « Qui
se joindra à moi ? », courte pause, «…pour
applaudir mes collègues. » Gros plan sur sa femme,
dont on comprend qu’elle n’est pas dupe, puis gros plan
sur Kaye/Martin qui se demande à haute voix pourquoi Kaye/Duran
trompe une femme si
belle.
Coup de foudre cathodique : un reflet illumine son œil gauche,
plan de grue, travelling arrière, panoramique qui recadre
le couple en plan américain (les pompons rouges de leur costume
écossais répondent aux roses toujours sur un fond
entièrement bleuté). Travelling avant qui marque un
retour sur terre : son patron veut le voir. Fondu enchaîné
sur le patron, Gapeaux (l’excellent Sig Ruman) annonçant
une régression dans la carrière artistique de Jack
Martin. Il ne jouera plus tous les soirs, pas pour raisons économiques,
mais par lassitude de son directeur. Fin de cette première
séquence entièrement bleue de présentation
des personnages. Vient se caler un intermède, une séquence
verte et noire dans les coulisses du théâtre, avec
Jack Martin se demandant comment faire pour renouveler son spectacle.
Il fait alors un inventaire de ses talents dans un "work in
progress" où il reprend son répertoire d’idées
saugrenues, parmi lesquelles une étonnante imitation de Carmen
Miranda. Après le clin d’œil à Maurice
Chevalier, Danny Kaye rend cette fois hommage à l’interprète
féminine de la deuxième version du film, That
Night in Rio. Mais sa partenaire (Corinne Calvet) ne reconnaît
pas l’imitation, ce qu’on peut interpréter comme
une fine allusion des scénaristes au fait que le rôle
de Corinne Calvet est très allégé par rapport
à celui de Carmen Miranda. Devant son miroir, il pense alors
à se transformer en Duran et la scène se clôt
sur un fondu au noir sur le visage malicieux de Jack Martin entrevoyant
le succès de cette imitation. C’est étrangement
le plan le plus sombre du film (teintes obscures, sur cadrage),
comme pour présager qu’un échange d’identité
peut rapidement tourner au drame de l’imposture.

Feu d’artifice sur la devanture du "Côte d’Azur",
bar-restaurant où se produit Jack Martin et, par coïncidence
scénaristique, là où est organisé un
gala en l’honneur de Duran qui arrive aux bras de sa femme,
figure de pureté incarnée dans un ensemble blanc dessiné
par le mari de la comédienne, le styliste Oleg Cassini. Gene
Tierney est parfaitement assortie au décor bleuté
qui semble avoir été pensé spécialement
pour le bleu éclatant de son iris, qui n’est pas sans
rappeler celui de sa devancière, Alice Faye. Gapeaux, le
propriétaire du club, fait des courbettes devant ce couple
vedette. La matière comique du film étant assurée
par les seconds couteaux, ce
personnage
interprété par le truculent Sig Ruman ne déroge
pas à la règle. On aime mépriser sa déférence
envers les puissants, proportionnelle à son acharnement contre
les faibles. La carrière de Sig Ruman est d’ailleurs
marquée par ces rôles de personnages germaniques ou
slaves, ridiculisant malgré eux l’autorité militaire
ou médicale, souvent chez Lubitsch (le Colonel Erhardt dans
To Be or Not
to Be, Iranoff dans Ninotchka, Mr.
Kafka dans That Uncertain Feeling), parfois chez
les Marx Brothers (Gottlieb dans Une nuit à l’Opéra,
Steinberg dans Un jour aux courses). Quand débute
le spectacle donné en l’honneur de Duran, la scène
prend les couleurs du film : le French Cancan lancé par Gwen
Verdon abandonne les traditionnelles teintes rouges pour un mélange
de bleu et de violet. Travellings, panoramiques, raccords dans l’axe,
la caméra de Walter Lang se met en quatre pour accompagner
le numéro central du film, celui dans lequel Jack Martin
va imiter Duran en sa présence et celle de sa femme. Celle-ci
se délecte du spectacle comme d’une revanche personnelle,
tandis que son mari d’abord dubitatif se laisse prendre au
jeu. Dans cette imitation qui tourne à la parodie, Martin
se moque de son héroïsme, de sa muflerie, il fait de
lui un personnage blasé qui a tout vu, tout connu, tout embrassé.
Tout cela est magnifiquement illustré par le numéro
musical Rythm of a New Romance, durant lequel le chorégraphe
Jack Cole se laisse aller à ses penchants pour l’exotisme
et l’orientalisme avec un accent outrancier apporté
par l’humour gestuel de Danny Kaye. Dans la partie indienne,
il part dans des vocalises et des mouvements de tête grotesques,
tandis que dans la partie espagnole il exécute un étrange
flamenco frénétique et guindé, tout en jouant
avec sa mèche. Le vrai génie de Danny Kaye est ici,
dans cette caricature très personnalisée et jamais
insultante, cette infantilisation débordante, cette inventivité
clownesque qu’il sait toujours doser à bon escient.
Le seul ennui, c’est que ses partenaires de danse se transforment
vite en faire-valoir de son humour, toujours à la limite
du cabotinage.
Après cette séquence, le public fait une ovation et
nous avons alors un plan sur Gapeaux, le directeur du théâtre,
qui applaudit aussi mais regarde aussitôt, inquiet, la réaction
de Duran. Suit un plan sur la table de Duran avec sa femme et ses
deux assistants. Ils applaudissent aussi : le spectacle est adoubé
par sa "victime". Cette courte scène témoigne
d’une très bonne
construction
de l’espace. Quand Gapeaux se tourne sur sa droite, on sait
tout de suite qu’il regarde vers Duran. La succession de plans
de la gauche vers la droite est évidente grâce à
la mise en scène de l’arrivée de Duran à
sa table, juste avant le spectacle. Le spectateur garde en mémoire
la disposition de la salle et des personnages principaux. On apprend
ensuite que Duran a apprécié l’imitation et
désire rencontrer Martin. Ce qui donne lieu immédiatement
à un trait d’humour de sa femme (Gene Tierney) qui
déclare « C’est la première fois que
tu vas en coulisses pour voir un homme ! » On apprend
par cette tirade plutôt osée qu’elle accepte
avec amertume mais beaucoup d’esprit son rôle d’épouse
délaissée. Dans les coulisses, on assiste au premier
quiproquo relatif à l’identité réelle
ou supposée du duo Duran/Martin : alors qu’il va féliciter
Martin en coulisses, Duran retrouve une ancienne maîtresse
parmi les danseuses. La compagne de Martin, Colette (Corinne Calvet)
croit qu’il s’agit de l’imitateur toujours déguisé
en train de séduire une danseuse. On a alors ce plan superbe
de Duran dans les bras de la danseuse et Corinne Calvet au second
plan, les mains sur les hanches. Cette illustration du quiproquo
en un seul plan grâce à la profondeur de champs est
à mettre au crédit d’Irving Cummings qui réalisa
exactement le même plan dans la version précédente,
That Night In Rio. Quand Colette vient tancer celui
qu’elle croit être son fiancé, elle s’aperçoit
de sa méprise grâce à l’authenticité
de la moustache, éternel élément de distinction
d’un imposteur. Duran la remarque et s’empresse de lui
faire la cour, tenant sa revanche en séduisant la fiancée
de son imitateur. Leur dialogue est explicite « Are you
making love to me ? », demande l’ingénue
Corinne Calvet, « But of course » lui répond
Duran, joué par un Kaye en faisant des tonnes dans le registre
du séducteur, petite moustache, sourcil en accent circonflexe
et monocle de gentleman. Dans cette même scène où
Duran va apprendre qu’il est ruiné, son calme nous
rappelle que pour lui, le plaisir compte plus qu les affaires. Dalio,
lui, excelle dans le rôle du sous-fifre paniqué, porteur
de la mauvaise nouvelle. Fondu enchaîné, on change
d’atmosphère sans vraiment changer de lieu. Par la
continuité chromatique, on devine qu’on est toujours
dans le club où se produit Duran, mais à l’étage
du bar. Un travelling oblique assez surprenant nous mène
d’un trio jazzy à Gene Tierney en hermine se faisant
allumer une cigarette par un des assistants de Duran, puis de Gene
Tierney vers Jack Martin chantant d’une voix douce le standard
Ballin’ the Jack, la meilleure chanson du film, entouré
de deux jolies femmes. Le travelling recadre sur lui et pendant
qu’il chante, un plan moyen sur Gene Tierney qui exclue l’assistant
du cadre, nous fait comprendre qu’elle l’a remarqué.
Il termine sa chorégraphie en s’asseyant à la
table de Mme Duran, alors que dans la version d’Irving Cummings,
Alice Faye répondait à Don Ameche dans le même
numéro. C’est le début d’un champ / contrechamp
fusionnel entre Lili Duran (Gene Tierney, déesse du Technicolor)
et Jack Martin qui utilise l’humour comme arme de séduction.
Au début de la conversation, elle reste hautaine et un peu
arrogante, comme toute femme trompée devenue méfiante
et cynique ; puis en imitant Duran d’une voix suave, Jack
Martin la déstabilise, comme nous le montre un fantastique
gros plan de Gene Tierney clignant des yeux et soupirant légèrement
avant de se reprendre. L’assistant de Duran joué par
Henri Letondal, qui partageait la table de Mme Duran avant cet échange,
comprend qu’il est hors-jeu par cette ultime réplique
de Gene Tierney, parlant de l’imitation : « Si vous
me permettez, vous lui apportez quelque chose que je ne pense pas
trouver dans l’original. » La rencontre a été
électrique, d’une grande sensualité grâce
aux jeux de regard suggestifs de l’interprète de Laura.
A peine sorti de son petit nuage, Jack Martin reçoit un sac
sur la figure de la part de sa fiancée qui a surpris la fin
de l’échange. Sa vigueur vengeresse vient anéantir
l’état de grâce dans lequel l’imitateur
était plongé. Cet entrave des sentiments par le biais
du comique, typiquement "screwball", fait rire l’assistance,
ce qui renforce encore la drôlerie de la scène. Fondu
au noir.

La séquence intermédiaire qui va suivre est la seule
séquence du film en extérieur jour. Nous sommes au
bord de la piscine qui a été montrée furtivement
lors du générique, en compagnie des deux assistants
de Duran enveloppés dans des robes de chambre ridicules,
l’une trop courte (Letondal), l’autre avec des petites
fleurs (Dalio). Celui qui risque de ruiner Duran, Périton
(Jean Murat), discute avec Lili Duran (Gene Tierney). Cette dernière
est dans une pose lascive sur une chaise longue en peignoir jaune
avec des lunettes fantaisie. Cet accoutrement rappelle étrangement
son personnage vénéneux dans Leave Her to
Heaven de John Stahl. Périton sous-entend alors
qu’il ne trahira pas Duran en échange d’une contrepartie
de sa femme. Ce chantage au sexe est bien sûr très
suggéré mais témoigne de l’importance
du sous-texte dans ce film assez osé pour 1951. Après
cette courte séquence de piscine, au cours de laquelle on
a échappé, par chance, à une chorégraphie
de Jack Cole qui aurait pu être du même ton que celle
de Gentlemen Prefer
Blondes, on suit le trajet de Lili dans une décapotable
blanche jusqu’à
sa
villa dans des rues bordées de palmiers. C’est quasiment
le seul plan qui nous montre réellement la Riviera, finalement
très peu présente, à l’inverse d’autres
films beaucoup plus imprégnés de la réalité
locale comme To
Catch A Thief, Bonjour Tristesse,
An Affair To Remember ou même Bluebeard's
Eighth Wife. C’est essentiellement dû à
cette habitude des Musicals Fox de privilégier le Studio
pour toute forme d’échappée exotique. Mais l’effort
de sortir du studio pour ces plans de transition est déjà
une nouveauté par rapport au film prédécesseur,
That Night In Rio, qui ne comporte aucun plan tourné
à Rio en décors naturels.
Arrivée à la "Villa Verdura" pour la seconde
partie du film, nettement moins musicale et plutôt inscrite
dans le registre de la comédie de situation à la Lubitsch,
dans un grand intérieur bourgeois avec jeux de portes, quiproquos
et dialogues alambiqués. Après la période bleue,
on arrive dans l’univers de Lili Duran, un intérieur
entièrement blanc : colonnes, lustre, voûtes, rampe
d’escalier en fer forgé, tout est blanc, en accord
avec les tenues de la maîtresse de maison qui, déjà
lors de sa rencontre avec Martin, portait une hermine d’une
blancheur éclatante.
Cette
blancheur, symbole de pureté morale, vacillera quand les
frontières de la bienséance seront transgressées.
Nous sommes dans le bureau de Duran, blanc avec des touches de vert,
où ses assistants nous apprennent qu’il est à
Londres alors qu’il se doit d’être présent
le même soir à une réception chez lui pour flouer
son rival en affaires, Périton. L’arrivée salvatrice
de Martin venu déposer l’étui à cigarettes
de Lili Duran, avec certainement une idée particulière
en tête, convainc le duo de procéder à un échange
d’identités entre Duran et Martin, en utilisant les
talents d’imitateur de ce dernier. Quand Martin et les associés
concluent l’accord de cette imposture, le plan est légèrement
flou. Suit un panoramique qui nous dévoile que le plan était
un reflet dans un miroir, à l’image du jeu de miroir
qui va avoir lieu entre Martin et Duran. Martin pose ses conditions
pour jouer ce double jeu : que Mme Duran ne soit pas au courant
de la supercherie. Le spectateur se demande naturellement si c’est
pour profiter d’elle en se faisant passer pour son mari. Martin,
lui, invoque le trac, mais personne n’est dupe. Il se fait
ensuite enseigner les détails de la vie de Duran (ses maîtresses,
ses connaissances, ses habitudes) pour mieux l’interpréter.
Etape ultime dans le travail de représentation d’un
acteur : jouer un personnage réel dans la vraie vie. Les
frontières du spectacle et du réel, de la représentation
de l’amour ou de sa vérité, sont les enjeux
permanents de la comédie musicale, mais sont ici proposés
en vaudeville basé sur l’échange d’identités
par le biais d’une imitation d’acteur. Quand Martin
s’apprête à entrer dans la chambre de sa femme,
on lui fait comprendre que leur relation n’est que "formelle",
dans la mesure où son mari la trompe constamment. Ce premier
obstacle dans les plans secrets de séduction de la femme
de l’aviateur par l’acteur est ainsi expliqué
par les deux associés : « To Mr Duran, the grass
is always greener, the sky is always bluer, the tomatoes are always
juicier, in somebody else’s garden. » Version emphatique
du célèbre proverbe qu’on associe souvent à
l’adultère : "Ailleurs, l’herbe est toujours
plus verte".
Début
de la soirée de réception dans la villa. Avec la nuit,
les teintes bleutées reviennent avec notamment un violet
éblouissant pour la robe de Gene Tierney. Les assistants
complotent cette fois avec Lili Duran et lui ont révélé
le subterfuge à venir, mais celle-ci est réticente
à jouer celle qui ne sait pas. On va vers un abîme
de quiproquo : Jack Martin se faisant passer pour Duran et croyant
que sa femme pense qu’il s’agit vraiment de Duran, alors
que celle-ci est au courant et doit faire croire à l’acteur
qu’elle ne sait rien et joue à croire que c’est
vraiment son mari. Arrive alors Jack Martin déguisé
en Duran qui surjoue déjà en descendant les escaliers
précieusement. Le génie de Kaye consiste à
avoir donné assez de contraste entre les deux personnages
(contrairement à Don Ameche dans la version précédente),
pour nous permettre d’apercevoir les nuances entre Kaye jouant
Martin jouant Duran et Kaye jouant Duran. Des nuances qui vont vite
s’avérer être des moteurs comiques. Quand il
arrive à la hauteur de sa servante, il "teste"
son personnage en lui pinçant grossièrement la joue.
Quand il arrive à la hauteur de sa "femme" et des
deux assistants, on se rend compte que Mme Duran accepte de collaborer
à ce jeu de dupes et laisser croire à Martin qu’elle
pense qu’il est vraiment son mari. En position de force, Lili
Duran commence alors à jouer avec lui en évoquant
d’abord le comédien absent qu’elle aurait aimé
avoir pour la soirée, puis en reprenant les erreurs de Martin
quand celui-ci l’invite à danser : « Mais
je croyais que tu détestais danser. » Gene Tierney
semble se délecter de jouer ce petit jeu pervers, tandis
que nous jubilons
devant
l’acteur pris qui croyait prendre et devant la velléité
perverse de Mme Duran dans ce jeu trouble et implicitement sexuel
d’échange d’identités. Son vrai mari n’a
pas ses faveurs charnelles, mais qu’en est-il d’un acteur
qui joue le rôle de son mari en pensant que sa femme n’est
pas au courant de l’imposture ? Le scénario joue avec
les frontières de l’immoralité et réussit
à maintenir une certaine décence malgré le
fait que, dans cette situation, les deux personnages savent pertinemment
qu’ils trompent leur conjoint respectif. Le duo d’assistants,
qui fait fonction à la fois d’intermède loufoque
et de regard externe sur l’action, va résumer la situation
pour l’éventuel spectateur perdu : « De quoi
sommes-nous heureux ? Qui a-t-il dupé ? Elle sait qui il
est. Mais il ignore qu’elle est au courant, alors elle l’a
dupé. » Travelling avant pour aller chercher le
couple en train de danser parmi les autres invités. Lili
continue de le torturer : « Tu as changé…
» Pendant ce temps-là, une petite saynète dans
les coulisses du théâtre du début du film. Colette
(Corinne Calvet) est en conversation avec Gapeaux (Sig Ruman). Les
deux ont un problème différent à résoudre
et se parlent sans s’écouter : elle cherche comment
être plus attirante pour reconquérir Martin, et lui
cherche à attirer Martin pour faire passer sa nouvelle imitation
de Duran à la télévision.
Fondu enchaîné et retour à la soirée
dans la Villa Verdura. Martin vient de faire une erreur qui le trahit
en sortant ses lunettes. Il se débat pour se justifier, sans
savoir que son hôte connaît déjà, de toute
façon, sa véritable identité. C’est alors
la rencontre avec Périton (Jean Murat), le personnage qui
est à l’origine première du travestissement.
Walter Lang nous gratifie d’un effet de mise en scène
assez étrange. Quand Gene Tierney accueille le couple avec
Danny Kaye à ses côtés, pour qu’il demeure
au centre du plan, Lang fait faire à Kaye un geste peu courant
: faire pivoter Jean Murat tout en lui serrant la main, en même
temps la caméra entame un léger travelling vers la
droite et le plan devient équilibré avec le couple
d’hôtes au centre, les hommes d’un côté
(pour leur confrontation attendue) et les femmes de l’autre
(cf. photos 40-41-42).

Walter Lang préfère toujours un léger recadrage
par un travelling avant ou arrière, à un simple raccord
dans l’axe, ce qui rend sa mise en scène si souple
et aérienne. Quand les assistants prennent à part
Martin dans une chambre de la villa pour s’entretenir du déroulement
des opérations, on aperçoit alors sur un mûr
le fameux portrait de Gene Tierney qui fut utilisé pour Laura.
Ce plan est un petit événement cinéphilique
puisqu’il nous permet d’apercevoir ce tableau mythique
en couleurs (photo 44). La nouvelle ambiance chromatique des plans
d’intérieur de la villa (blanc et or) va exploser en
coloris vifs
au
moment
de l’arrivée de Colette qui attend dans la bibliothèque.
Coussins, livres, fleurs, canapés, abat-jour, robe de Calvet
: la montée progressive des couleurs a mené à
cette séquence où les deux acteurs se retrouvent pour
la première fois depuis le début du film. Nouveau
quiproquo, Colette pense parler à Duran et Martin en profite
pour savoir ce qu’elle pense de lui en continuant à
interpréter son rôle. Il teste sa fidélité
en l’embrassant sous l’identité de Duran. En
voyant ses lunettes, elle s’aperçoit de la supercherie
mais continue la comédie. Une gifle vaudevillesque va clore
cette double dissimulation, mais la dispute sera de courte durée
quand Colette apprendra qu’il a fait ça pour de l’argent.
Le couple de départ redevient uni, ce qu’appuie un
champ/contrechamp très classique ; on devine alors que les
velléités de séduction de Martin à l’égard
de Mme Duran sont caduques. Retour à la soirée. La
caméra continue de suivre frénétiquement Kaye/Martin
en lui associant un ou plusieurs personnages par de savants recadrages,
panoramiques, ou travellings. Quand arrive le vrai Duran, un raccord
sur son point de vue nous fait comprendre qu’il saisit très
vite la situation. Un deuxième raccord lui fait comprendre
que Martin lui a non seulement pris sa place dans la soirée,
mais aussi en tant que mari. C’est à ce moment que
Martin quitte discrètement la soirée pour rejoindre
le show télévisé auquel Colette lui a annoncé
qu’il devait participer. Duran le voit et décide de
continuer le jeu en se faisant passer pour Martin interprétant
Duran. Le jeu est de plus en plus subtil et de nouveaux quiproquos
sont encore en gestation.
Un
peu plus tard, Périton retrouve les associés, et Walter
Lang continue de s’amuser en passant d’un plan américain
avec les trois protagonistes à un champ/contrechamp à
trois personnages. Le metteur en scène va même jusqu’à
déroger à la règle classique en adoptant des
grosseurs de plan légèrement différentes pour
chaque contrechamp et en variant insensiblement son axe : tantôt
avec Périton à droite et les assistants à gauche
et de face, tantôt avec Périton toujours à droite
mais avec les assistants de profil. Puis tout ce beau monde va se
réunir autour de l’écran de télévision
pour suivre le numéro de Martin. Inversion par rapport au
début du film où l’acteur suivait les exploits
de l’aviateur, cette fois c’est l’aviateur qui
suit les prouesses de l’acteur sur petit écran. Débute
alors un numéro musical assez insolite emmené par
Danny Kaye : Popo the Puppet. Sorte d’hommage à
la Commedia Dell'arte, Danny Kaye est grimé en Arlequin bleu
tenu par des ficelles rouges et chante : « Poppo the puppet
can do anything when somebody else pull the strings. »
Une chanson en parfaite adéquation avec la situation précédente,
dans laquelle Jack Martin agissait alors que les assistants de Martin
tiraient les ficelles. Pendant cet acte, Danny Kaye nous propose
un grand numéro de régression, un numéro tellement
étonnant que la partie non chantée, pendant laquelle
Kaye joue un enfant balbutiant sa visite au zoo, n’est même
pas sous-titrée. On assistera à un autre grand numéro
de régression dans une comédie musicale, deux ans
plus tard dans Tous en scène, avec la célèbre
séquence Triplets. Quand on revient au bal, Duran
essaye de savoir si sa femme était au courant du subterfuge,
et se demande si elle a joué le rôle avec difficulté.
C’est le début d’un sentiment de jalousie qui
conduit Duran à reconsidérer son amour pour sa femme.
On devine qu’on s’approche du terme du film, car à
l’instar des oeuvres réalisées avant le Code
Hays, la moralité reprend le dessus et les apparences sont
toujours sauvées vers la fin. Quand Duran recroise donc sa
femme, celle-ci pense qu’il s’agit toujours de Martin
et Duran en profite pour la tester. Parallèlement, on assiste
à une scène de jalousie en coulisses quand Martin
décide de retourner à la soirée et que Colette
pense que c’est pour revoir Lili. Fondu, retour à la
soirée, sur les deux assistants qui font rencontrer Duran,
le vrai, et Périton sur la base d’un mensonge. S’ensuit
un jeu de portes délicieusement lubitschien avec les entrées
et sorties du vrai et du faux Duran. Jusqu’à l’arrivée
du plan tant attendu des deux Danny Kaye dans le même plan.
Duran s’éclipse puis est confondu par ses assistants
qui tombent dans leur propre piège. Quand ils s’aperçoivent
de leur erreur, ils jonglent avec les deux Duran, chacun dans une
pièce. On pense à la célèbre séquence
des deux Groucho Marx dans Une nuit à l’Opéra,
en moins burlesque et plus fonctionnelle. En effet, l’échange
permanent des identités va permettre de faire avancer le
scénario en résolvant le problème financier
de Duran par une ingérence involontaire de Martin dans les
affaires de celui-ci. Vis-à-vis de sa femme, Duran décide
d’être Martin jusqu’à la fin de la soirée
afin de reconquérir sa femme. Fondu au noir, fin de la grande
soirée et de la deuxième grande partie du film. La
confrontation entre Duran et sa femme le prenant pour Martin est
éludée sous forme d’ellipse, alors que That
Night In Rio en faisait une scène centrale, avec
même une chanson interprétée par le duo Alice
Faye/Don Ameche dans la chambre à coucher.
[SPOILER]
L’épilogue débute dans le yacht de Duran, aux
teintes grises et bleues. L’aviateur avoue à ses assistants
que sa femme l’a trompé tout en étant avec lui,
car selon lui, elle le prenait pour Martin. Sa jalousie est aiguisée
par l’amour qu’il s’est découvert pour
sa femme durant la soirée précédente. Par un
habile dialogue, les deux assistants lui suggèrent que Lili
était probablement au courant de la véritable identité
de son mari. Ce dialogue n’était pas nécessaire
dans la précédente version, puisque Alice Faye comprenait
dans la scène de la chambre à coucher, absente ici,
à qui elle avait réellement affaire. Toujours est-il
que Duran a le sentiment d’avoir été dupé
par sa femme et décide de se venger gentiment en lui faisant
croire qu’en réalité, elle a passé la
nuit avec l’imitateur. On revient sur Gene Tierney prenant
son petit-déjeuner au lit dans sa chambre à coucher,
un plan magnifique dans lequel on la voit entourée de murs
roses, avec trois roses rouges sur son plateau et les lèvres
d’un carmin éclatant. Un plan dont les teintes écarlates
nous suggère une nuit d’amour consommée. Quand
elle s’essuie les lèvres et prend cette pause langoureuse
si typique de l’actrice, on sait alors que la vie de Lili
a enfin un sens car l’amour de son mari lui est revenu. Mais
son mari l’appelle pour lui dire qu’il était
absent cette nuit-là, et la langueur de Gene Tierney se transforme
en stupeur. Une stupeur mêlée de gêne et d’écoeurement
qui nous suggère une fois pour toute que sa liaison a été
d’ordre charnel. Sur ce point, on peut dire que le jeu de
Gene Tierney est beaucoup plus indicatif que celui d’Alice
Faye dans la version précédente. Croyant avoir trompé
son mari, elle sort du lit et change sa nuisette blanche à
froufrous en peignoir bleu. Le rose et le bleu mènent une
lutte incessante dans cette séquence de la chambre, à
l’image des sentiments contradictoires dans la tête
de Lili. Son valet de chambre, véritable personnage lubitschien
joué par Clinton Sundberg (un habitué des rôles
serviles), lui confirme son erreur en lui révélant
que son mari avait l’air différent.

Retour au yacht, où l’on s’aperçoit que
l’aviateur prend plus de plaisir à torturer sa femme
qu’à régler des affaires financières
importantes. Quand Périton arrive avec un chèque négocié
par Martin lors de la soirée, Duran s’aperçoit
qu’en plus de lui avoir rendu l’amour de sa femme, son
imitateur d’un soir l’a sauvé de la ruine. On
revient à Gene Tierney qui se morfond dans une ambiance glauque,
verdâtre. Quand arrive Jack Martin dans la villa, le quiproquo
s’installe une dernière fois entre elle qui croit avoir
été abusée par lui, et lui qui vient recueillir
ses impressions de la veille. Quand Martin lui demande comment elle
a trouvé sa "prestation" pour parler de sa performance
d’acteur, Lili pense qu’il veut parler de sa prestation
sexuelle. Le double langage est ici merveilleusement utilisé,
d’une manière très audacieuse pour l’époque.
Son irritation offusquée est à la mesure de ce que
peut représenter une telle grossièreté, surtout
en 1951. Le dégoût se prolonge quand Martin lui parle
de tarif et de lettre de recommandation pour ses "services".
Fin du quiproquo quand Martin lui dit qu’il est parti la veille,
Mme Duran se rend compte que son mari lui a joué un tour.
Elle aussi désire se venger en imaginant un énième
complot, une énième manipulation, mais Martin n’acceptera
pas de laisser perdurer cette spirale d’échanges d’identités,
devenue simple outil dans le jeu de reconquête que se livre
le couple. S’ensuit une dernière confrontation des
deux personnages joués par Danny Kaye durant laquelle ils
règleront leurs derniers problèmes : Martin convainc
Duran que sa femme a plus de valeur que ses maîtresse, et
Duran offre à Martin son "secret" afin de reconquérir
Colette, déstabilisée par les imbroglios de la veille.
Un secret qu’on devine être à caractère
sexuel puisque chuchoté et hors de notre portée. Le
film s’achève sur un numéro musical tout en
jaune, joué sur la scène du cabaret du début
et qui commence par un moralisateur Stay where you are
(Chacun sa place), pour s’achever par un Happy ending,
le titre de la chanson. En effet, toutes les issues sont résolues
avec un insert sur le couple Duran (elle porte du rouge et non plus
du blanc, signe d’une sexualité retrouvée) et
un plan sur Corinne Calvet souriante, le même plan qu’au
début du film, quand l’harmonie régnait dans
l’amour et le travail. [FIN
DU SPOILER]

Il faut dire que malheureusement, ce dernier numéro musical
a été sévèrement abrégé
au montage, alors qu’il était interprété
par la fine fleur de l’équipe du chorégraphe
Jack Cole : Gwen Verdon, Ellen Ray, Buzz Miller, George & Ethel
Martin, et Jack Cole lui-même. Autre déception musicale
pour les fans de Danny Kaye et du chorégraphe Jack Cole,
deux numéros musicaux ont été supprimés
au montage : Begin the Beguine et The German Concert
Singer, deux séquences que l’on peut retrouver
dans le document Hidden Hollywood 2 en
DVD, mais hélas absentes des suppléments DVD de On
the Riviera. Etrange omission de la part de la Fox, qui
n’a pas fait la même erreur sur d’autres DVD de
la collection Marquee Musicals.
Au regard de ce film, dont les situations complexes s’enchevêtrent
parfaitement, on peut dire que le réalisateur Walter Lang,
à l’instar de son quasi homonyme Fritz Lang, possède
une excellente maîtrise de l’espace comme en témoigne
sa capacité à faire évoluer de nombreux personnages
par petits groupes, dans des lieux compliqués avec de nombreux
recoins. Sa gestion des pièces avec portes concomitantes
et les particularités sociales des seconds rôles rappellent
plutôt les spécialités servies habituellement
par Lubitsch. On est en présence d’un réalisateur
mésestimé qui aurait été certainement
plus à l’aise dans la comédie pure que la comédie
musicale, d’autant que le studio ne disposait pas de grands
danseurs et chanteurs à mettre à sa disposition. Son
histoire personnelle est d’ailleurs amusante : au début
des années 1930, il tenta de faire fortune comme peintre
à Paris et, par une sorte d’ironie du sort, trouva
son double à l’écran en la personne de Gene
Kelly dans Un Américain à Paris,
film qui concurrença et surpassa
en
tout On the Riviera, la même année.
La contribution du couple Ephron (parents de l’actuelle Nora
Ephron) au scénario est anecdotique, tant les multiples adaptations
précédentes semblent avoir été réutilisées,
parfois textuellement. L’interprétation reste la grande
qualité de ce film, des premiers aux seconds rôles,
savamment choisis grâce aux talents de producteur de Sol C.
Siegel (on lui doit notamment deux mélodrames sublimes de
Minnelli et les comédies de Hawks des années 1950).
Autre grande satisfaction du film, la photographie en Technicolor
de Leon Shamroy accompagné du consultant Leonard Doss. Récompensé
par quatre Oscars, dont un obtenu pour Leave Her to Heaven
dans lequel il avait déjà sublimement photographié
Gene Tierney, ce chef opérateur mythique a été
celui qui a filmé le premier test en Technicolor pour Marilyn
Monroe en 1947 et détient le record des nominations pour
la petite statuette. Enfin, il faut rappeler que On the
Riviera fut nommé aux Oscars en 1952 pour l’ensemble
de la direction artistique menée par Lyle R. Wheeler, Leland
Fuller, Joseph C. Wright, Thomas Little et Walter M. Scott, ainsi
que pour la musique composée par Alfred Newman. Dans les
deux cas, le prix fut attribué à… Un
Américain à Paris.