En
ce début des années 40, seuls deux studios continuent
à avoir une véritable politique de production dans le domaine
de la comédie musicale alors que leurs concurrents ont peu à
peu délaissé le genre sans pour autant tout stopper. En
effet, la RKO a du mal à se relever de la séparation du
couple Fred Astaire / Ginger Rogers après
La Grande Farandole
(
The Story of Vernon and Irene Castle). La Warner a perdu
Busby Berkeley, ses chorégraphies délirantes et avant-gardistes,
et ne s’aventure désormais qu’avec parcimonie dans
le domaine ; elle ne s’y remettra vraiment qu’avec la découverte
de Doris Day à la fin des années 40. Universal suit à
peu près le même chemin ; sa star maison, Deanna Durbin,
ayant décidé de se retirer de la circulation, le studio
ne cherchera pas forcément à la remplacer. Quant à
la Paramount, excepté Bing Crosby, elle ne possède pas vraiment
d’autres vedettes pouvant rivaliser avec celles, innombrables, des
deux Majors évoqués plus haut. Tout le monde aura deviné
pour la première qu’il s’agit de la MGM, reine incontestée
de la comédie musicale, avec à la tête de son département
des producteurs aussi prestigieux qu’Arthur Freed, Joe Pasternak
et Jack Cummings. Mais, souvent oublié à tort car éclipsé
par son écrasante rivale, la 20th Century Fox n’est pas à
négliger dans son apport au genre qui nous intéresse ici.
Ses vedettes maisons sont moins célèbres mais n’en
possèdent pas moins beaucoup de talent pour le chant, la danse
et la bonne humeur ; ce sont Betty Grable (célèbre pin-up
adulée par les G.I. américains), Alice Faye, Sonja Henie
(qui était sur une patinoire ce qu’était Esther Williams
dans une piscine), June Haver, Don Ameche, John Payne...

En
1943, les deux compagnies ont l’idée de lancer chacune une
comédie musicale entièrement interprétée par
des artistes noirs. C’est ainsi que pour la firme du lion (qu’il
ne quittera quasiment plus jamais), Vincente Minnelli fait ses premiers
pas dans la mise en scène avec le délicieux
Un Petit
coin aux cieux (
Cabin in the Sky). A la Fox,
quelques mois plus tard, Andrew L. Stone met en boîte le célèbre
Stormy Weather dont le titre en France s’est transformé
en
Symphonie Magique. Le réalisateur avait auparavant
travaillé dans les laboratoires Universal avant de diriger des
courts métrages pour la Paramount. Son plus grand titre de gloire
se révèle être le film qui nous intéresse ici
puis, à partir de 1946, il tournera surtout en association avec
son épouse Virginia, monteuse et coproductrice, des thrillers à
petits budgets. Début des années 60, il se lance dans le
film catastrophe avec entre autres, le très efficace
Panique
à bord (
The Last Voyage) qui préfigure
au niveau du suspense les grosses machineries de la décennie suivante
tels
L’Aventure du Poséidon ou
La
Tour infernale. Sans énormes moyens financiers, utilisant
son savoir-faire, un excellent casting, et avec un maximum de roublardise
bienvenue, il arrive à nous tenir en haleine. Que nous aurions
voulu pouvoir en dire autant de
Stormy Weather, parti
de très bonnes intentions en voulant rendre hommage aux musiciens,
chanteurs et danseurs noirs, mais visiblement réalisé sans
grande conviction !

Car,
comment parler du
« chef-d’œuvre de la comédie
musicale noire », quand, primo, le nombre de ces dernières
ne doit pas s’élever à bien plus d’une dizaine
(sans évidemment parler des bandes tournées pour des studios
"Poverty Row") et quand deuzio, la même année,
même si leurs styles diffèrent du tout au tout,
Un
petit coin aux cieux le surclasse à tous les niveaux.
Là ou Minnelli, dès son premier essai, impose un style,
Andrew L. Stone peine à se dégager du simple champ/contre
champ, filmage plat et frontal sans aucune envergure ni enthousiasme.
Là ou Minnelli nous offre une intrigue drôle, légère
et pétillante, Stone nous offre un show sans vraiment de colonne
vertébrale. Car qui s’indigne habituellement de la minceur
d’ensemble de la plupart des scripts des comédies musicales,
risque de piquer une colère devant celui totalement inexistant
(quand il n’est pas poussif) de
Stormy Weather
! Résultat, les personnages mal écrits et sans consistance
ne possèdent aucune âme et ce qui peut leur arriver nous
laisse totalement indifférents. Ce n’est pas le plus important,
me direz-vous, dans le genre de la comédie musicale avant tout
axé sur les numéros ? Certes ! Mais nous aurons beau avoir
au menu un plateau extraordinaire, il sera assez vite lassant s’il
ne se révèle être qu’accumulation sans que le
spectateur n’ait rien d’autre à quoi se rattacher,
pas même un prétexte un peu moins ténu. Même
Vincente Minnelli en a fait la triste expérience avec son pénible
Ziegfeld Follies qui, aussi indigeste soit-il, comporte
plus de numéros mémorables que
Stormy Weather.
Alors quand on clame de partout l’indigence de l’un, n’ayons
pas peur d’être aussi intransigeant pour l’autre, peut-être
trop souvent excusé par le fait de la présence de ses artistes
noirs à une époque où il était nécessaire
de les reconnaître comme étant l’égal des autres.
Aujourd’hui que cette ‘’ghettoisation’’
est heureusement loin derrière nous, ne soyons pas plus indulgent
pour
Stormy Weather par le fait qu’il se révèle
plus important historiquement, qui plus est plus d’un point de vue
social que cinématographique. Car c’est là que le
bat blesse : quitte à entendre et voir Cab Calloway, Lena Horne
ou Fats Waller, autant les regarder lors de concerts filmés plutôt
qu’aussi platement mis en scène ou au milieu de chorégraphies
aussi peu recherchées. Car oui,
Stormy Weather,
inconsistant techniquement, n’arrive jamais non plus, à cause
de cette incompétence, à être kitsch ; ce qui arrange
parfois pourtant bien les choses en rendant certains films presque surréalistes,
souvent drôles et sympathiquement "osés" à
défaut d’autre chose (et dans le genre, nous pourrions en
établir une liste interminable).

Une
grosse déception rattrapée ci et là néanmoins
par quelques superbes moments, certainement plus appréciables pris
hors contexte qu’au milieu de ce fadasse pot-pourri, chose rendue
aisée grâce au DVD qui nous permet de nous repasser à
satiété ces quelques séquences marquantes. L’intrigue,
s’inspirant de la vie du célèbre danseur, acteur et
chorégraphe Bill 'Bojangles" Robinson (auquel Fred Astaire
a rendu hommage lors d’un sympathique numéro dans
Swing Time), ce dernier (qui avait alors 65 ans mais
qui ne les faisait absolument pas) nous octroie lui même quelques
jolis pas de claquettes sur le pont d’un bateau à roue et
plus tard sautant d’un tambour à un autre. Fats Waller nous
convie à apprécier son talent avec son tube
Ain't Misbehavin'et
Lena Horne de nous ravir avec
I Can’t Give You Anything But
Love Baby et la chanson-titre, véritable standard du jazz,
Stormy Weather. Mais, s'il s’agit d’une chanteuse
accomplie, on ne peut pas dire qu’elle soit très douée
pour la comédie et seul Vincente Minnelli réussira à
la rendre mémorable dans son
Cabin in the Sky.
Sont aussi de la partie le saxophoniste Benny Carter, le trompettiste
Jonah Jones, Cab Calloway et son orchestre, ainsi que la chanteuse Ada
Brown. Une mention spéciale et hors musicale à Dooley Wilson,
la touche d’humour non désagréable du film et un immense
bravo à l’époustouflant
Jumpin Jive, numéro
acrobatique des Nicholas Brothers, deux danseurs en "caoutchouc",
Harold et Fayard, que l‘on reverra presque tout aussi bondissants
dans
Le Pirate de Minnelli. Une souplesse et une vigueur
dont nous aurions aimé qu’elles soient l’une des constantes
du film. En conclusion, malgré tout le mal que j’ai pu écrire
sur
Stormy Weather, le capital sympathie du film en touchera
certainement beaucoup, surtout parmi les amateurs de jazz si ce ne sont
les fans de Musicals. Donc n’en restez pas forcément sur
cette mauvaise impression d’autant plus que le DVD est de grande
qualité et que, pour les collectionneurs, le film demeure une date
dans l’histoire du cinéma.