
A la fin des années 60, Cronenberg s’inscrit
dans le mouvement underground de Toronto, mouvement fortement influencé
par les artistes new-yorkais dont les figures de proue sont Warhol,
Jonas Mekas ou encore Kenneth Anger. A l’époque, Cronenberg
ne s’imagine absolument pas cinéaste. Aucune industrie
cinématographique n’existe à Toronto et c’est
un petit cinéma d’art et d’essai, à la
programmation courageuse et novatrice, qui tisse des liens entre
apprentis cinéastes, acteurs, techniciens, artistes contemporains,
qui se reconnaissent par leur soif de nouveautés et d’expérimentation.
Cronenberg, alors toujours étudiant, investi le temps d’un
été la faculté désaffectée et
tourne avec une équipe très réduite (il occupe
quasiment tous les postes) ce qui va devenir Stereo.
Un an plus tard, ce sera Crimes of the Future,
à l’économie de production identique. Cronenberg
n’a alors aucun plan de carrière établi, il
se voit plutôt écrivain et il a réalise ces
deux œuvres, qu’il imagine éphémères,
essentiellement pour s’amuser avec ses amis, porté
par l’esprit d’émulation de cette époque
de création foisonnante. Cronenberg réalise coup sur
coup ces deux moyens métrages, sans expérience ou
presque (il a signé auparavant deux courts mais n’a
pas suivi d’école de cinéma ou même d’art),
deux films iconoclastes portant en germe tout l’univers de
leur auteur. Deux films pas si amateurs que ça...
STEREO
Comme le montre le résumé ci-dessus, écrit
à partir d’extraits des commentaires en voix off du
film, David Cronenberg réalise avec Stereo
un film plein d’humour qui joue sur l’usage particulièrement
réjouissant d’un charabia pseudo scientifique de pacotille.
Ce jargon qui parsème le film a plusieurs fonctions. Tout
d’abord, il permet à Cronenberg de se moquer des bonimenteurs
et des pseudo scientifiques qui cachent la vacuité de leur
propos sous des termes frelatés, ou encore de la tendance
des détenteurs du savoir à vouloir interdire à
tout un chacun d’appréhender de manière simple
leurs théories et leurs pensées. Mais c’est
surtout l’occasion pour Cronenberg de parler du danger de
l’usage d’un tel langage lorsqu’il est employé
par des groupes liberticides, comme les sectes
qu’il
prend directement pour cible. Sous l’avalanche de mots se
cache des concepts particulièrement dangereux. Derrière
les théories absconses de Stringfellow se cachent eugénisme,
fascisme, destruction de la personnalité... méthodes
et idéologies sectaires des plus classiques.
L’expérience de Stringfellow vise à briser les
frontières sociales et psychologiques des cobayes, au premier
plan desquelles les barrières sexuelles. Toute la méthodologie
qui est mise en place, qu’elle soit psychologique ou pharmaceutique,
entend provoquer l’abandon total des sujets à leurs
tuteurs. Toute secte, derrière les théories fumeuses,
s’intéresse à deux choses : l’argent (donnée
absente de la charge de Cronenberg) et le sexe. Cronenberg décortique
avec humour les mécanismes sectaires visant à briser
l’individu, à l’utiliser, à en profiter.
Le cinéaste reviendra de manière beaucoup plus sombre
sur le sujet avec l’admirable Chromosome 3.
Cronenberg choisit de ne faire entendre que le discours des scientifiques,
comme si la parole des cobayes avait été confisquée.
Ceux-ci sont pris dans une spirale, voient leurs libertés
déniées, sont privés de mots et de pensées.
L’usage des drogues vise à briser leurs dernières
barrières, notamment sexuelles, afin que les instigateurs
de « l’expérience » puissent profiter d’eux
et les manipuler. Manipulation bien évidemment destructrice
qui va mener à la folie ou au suicide les protagonistes du
film. Stringfellow, comme tout gourou qui se respecte, base son
expérience sur l’instauration d’une dépendance
des cobayes vis-à-vis des organisateurs. Dépendance
présentée comme étant liée à
leurs capacités télépathiques qui les poussent
à se « nourrir » des pensées de leurs
tuteurs sous peine de dépérir. Au-delà de l’argument
fantastique, on comprend que cette dépendance est provoquée
par le harcèlement, le lavage de cerveau, et une médicamentation
bien dosée.
Le sexe est bien entendu au cœur du programme. Bipolarité
sexuelle, omni sexualité, aphrodisiaques... Stringfellow
prêche pour la destruction des interdits moraux, pour une
sexualité libérée… dont lui et ses lieutenants
sont les premiers objets d’attention. Les cobayes sont sélectionnés
afin « que le chercheur ait une interaction personnelle
intense avec ses sujets potentiels, non sans oublier l’élément
de l’esthétique humaine », ce que Stringfellow
présente comme une approche « organique existentielle
», et qui signifie simplement que les sujets sont choisis
pour leur beauté, pour l’attirance qu’ils provoquent
sur les organisateurs. Ils son vêtus de collants, les hommes
sont efféminés, on leur donne des tétines…
L’utilisation sexuelle des sujets se couple à des théories
eugénistes qui classent les individus en catégories.
Le gourou entend toujours faire croire à ses disciples qu’il
fait partie d’une caste supérieure. Dans l’expérience
de Stringfellow il est censément télépathe,
échelon supérieur de l’évolution humaine.

Fascisme et darwinisme social nourrissent les thèses de
Stringfellow. Le « conglomérat » constitué
par les cobayes repose sur la mise en place d’une personnalité
dominante et par l’élimination des éléments
les plus faibles. Cet individu dominant est présenté
comme nécessaire au fonctionnement du groupe jusqu’à
ce qu’il ait atteint sa maturité. Discours classique
des fascismes qui promeuvent un homme providentiel à même
de faire évoluer une société jugée infantile
et irresponsable. Stringfellow imagine un Canada nouveau basé
sur ce modèle. De Scanners à Vidéodrome,
Cronenberg ne cessera de nous mettre en garde contre la dictature
des hommes nouveaux.
Si le fond de Stereo est sombre, la forme iconoclaste
du film l’empêche d’être un pensum lourd
et indigeste. On s’amuse constamment des commentaires ridicules,
des situations absurdes. Cronenberg rend impossible une vision au
premier degré de son film. Cette histoire d’individus
télépathes n’est que poudre aux yeux, à
aucun moment la moindre preuve tangible de télépathie
n’est montrée. Tout n’est qu’artifice et
manipulation. Et pourtant, ça et là, Cronenberg glisse
ses thèmes de prédilection, ceux qu’il ne cessera
d’explorer tout au long de sa carrière. Des propositions
alternatives à l’ironie du film, un « Et
si la télépathie existait vraiment ? »
qui lui permet d’évoquer les théories qui nourriront
ses films à venir.
Ainsi Stereo parle de dépendance, celle
des sujets télépathes et de leur besoin d’entendre
les autres une fois ouvertes les portes de la perception, celle
moins métaphorique de l’addiction aux médicaments.
Cronenberg parle de fusion, telle qu’il l’abordera dans
Scanners, M. Butterfly ou Faux
semblants. A travers les interactions du groupe de télépathes,
le réalisateur se questionne sur la nature de l’entité
créée : est-elle nouvelle et indépendante ou
est-ce un espace dominé par un individu ? Le réalisateur
évoque la schizophrénie, maladie perçue comme
une défense contre un environnement hostile, ici un mur mental
fabriqué par un des cobayes. Pour éviter que ses pairs
n’écoutent ses pensées, une des femmes fabrique
une partition schizophrénique afin d’afficher pour
les autres une personnalité qui n’est pas la sienne.
Spider n’est pas loin. On trouve encore dans
Stereo l’homosexualité (Le
Festin nu), une représentation déformée
du réel par le truchement d’un écran vidéo
(Vidéodrome), des suicides (à peu
près tous les films de Cronenberg…).
CRIMES OF THE FUTURE
Comme son prédécesseur, Crimes of the Future
prend place dans les architectures modernes de Toronto, occasion
pour Cronenberg de s’amuser avec de savantes compositions
de plans épousant les lignes de fuites des bâtiments
et des corridors. Le film est cette fois en couleur et la bande-son
ne
se compose plus uniquement de voix off. Cronenberg, s’il ne
filme toujours aucun dialogue direct, crée un environnement
sonore expérimental (à partir de bruits de fonds marins)
renforçant par là même l’étrangeté
de l’ensemble. L’absence de son direct s’explique
d’abord par des contraintes techniques. Pour tourner en 35mm
et non en vidéo, pour faire ce qu’il considérait
alors comme le seul vrai cinéma, Cronenberg décide
de se passer de son direct, trop compliqué et coûteux
à mettre en œuvre. Là où son talent est
déjà éclatant, c’est qu’il contourne
ces contraintes et crée ces petits films autour de cette
absence. Cet usage du son se marie parfaitement à la texture
visuelle qu’il offre à son film. Ces lieux désertés,
seulement traversés par une poignée d’acteurs
qui semblent être les derniers survivants d’un monde
éteint, donnent au film un aspect clinique et austère.
Enserrés dans des plans larges étouffant sous l’amoncellement
de structures architecturales ou filmés en très gros
plans déformant leurs visages, les individus sont désincarnés,
sensation appuyée par l’absence de voix sortant de
leurs bouches.
Crimes of the Future est de nouveau un film iconoclaste,
à l’humour étrange et décalé.
Si Cronenberg se moque d’entrée de jeu des cliniques
pour riches atteints de syndromes dermatologiques suite à
l’usage de produits esthétiques, c’est surtout
du décalage entre la voix off d’Adrian Tripod (déjà
ce génie des noms qui caractérise Cronenberg !) et
les situations montrées à l’écran que
naît l’humour. A La Maison de la Peau, Tripod
a le sentiment que « la maison décline ».
Et de fait, avec son unique patient batifolant avec les deux stagiaires
de l’institut, l’oisiveté semble être depuis
longtemps de mise dans cet Institut !
Crimes of the Future est le récit à
la première personne des aventures d’Adrian Tripod.
Celui-ci prend la tête de La Maison de la Peau suite à
la disparition de l’ancien directeur et au décès
de l’ensemble des patients de l’Institut. Une épidémie
s’est en effet abattue tout d’abord sur les femmes pré
pubères, puis s’est étendue à l’ensemble
des patients. Les individus atteints sécrètent des
substances toxiques (écume rouge ou blanche, sang et humeurs),
substances qui sont éminemment contagieuses.

La description médicale du phénomène, précise,
documentée, que propose Adrian Tripod se heurte rapidement
à des faits douteux qui provoquent un recul du spectateur
par rapport à la fiction proposée par Cronenberg.
Ces sécrétions, telles qu’elles sont décrites,
pourraient tout aussi bien être des menstruations. Il est
alors logique qu’à un certain âge toutes les
jeunes patientes en soient atteintes. Et l’on comprend bientôt
que ce qu’Adrian Tripod imagine être une épidémie
foudroyante, n’est que la perception faussée d’un
individu schizophrène. Si de prime abord, le spectateur croit
en l’existence et au danger d’une maladie qui décime
la population, la suite des aventures d’Adrian Tripod au pays
des pathologies va nous faire découvrir que Cronenberg nous
promène avec humour d’une psychose à une autre.
Car bientôt Adrian nous parle de son expérience à
« l’Institut de recherche vénérienne
», où un collègue tombé malade développe
des organes « d’une complexité et d’une
perfection particulière ». Organes inutiles qu’un
chirurgien retire, provoquant chez le malade une profonde mélancolie.
Adrian voit dans ces protubérances un « cancer
créatif ». Puis c’est à « l’Institut
de Thérapie Océanique » qu’il œuvre,
travaillant sur des méthodes de massages des pieds visant
à soigner les patients atteints d’un syndrome de dégénérescence
évolutive. C’est au cours d’une de ces séances,
qui consiste pour le soignant à redonner au patient le sentiment
qu’il est doté de pieds et non des nageoires (rappelons
qu’au stade embryonnaire, l’être humain présente
les différentes phases évolutives de l’espèce,
queue et nageoire donc) que Tripod assiste à un meurtre incompréhensible
et qu’il découvre sur un des malades de véritables
palmes poussant entre les orteils. Il comprend finalement, que le
cœur
du problème vient certainement de la firme d’import-export
métaphysique, qui sous ses apparents tests très classiques
de tris de sous-vêtements, cacherait une conspiration de pédophiles
hétérosexuels, menée par Tiomkin et ses disciples,
les Aquania, visant à mettre en place une nouvelle sexualité
en adéquation avec la nouvelle forme évolutive naissante.
Bref, Adrian Tripod est un peu fou dans sa tête. Crimes
of the Future est le récit délirant d’une
psychose, vécue de l’intérieur du cerveau torturé
de son protagoniste. Le récit part dans tous les sens, devient
incompréhensible, surréaliste, au fur et à
mesure que Tripod glisse dans la folie. La paranoïa schizophrénique
qui assaillit notre héros prend sa source, on le découvre
petit à petit, dans les tendances pédophiles de Tripod.
C’est tout en douleur que notre héros, seul avec un
enfant à la fin du film, prend conscience de son parcours
délirant, du mal qu’il est prêt à infliger
à la jeune fille. Le film a alors glissé d’un
humour singulier à une ambiance mélancolique et poignante.
Ce qui est étonnant dans ce deuxième film, c’est
qu’il porte en germe, comme c’était le cas avec
Stereo, les tours scénaristiques et les
thèmes que Cronenberg développera plus tard. Comme
si, ne s’imaginant pas cinéaste, il avait jeté
toutes ses obsessions d’un coup, sans souci de cohérence.
Nouvelle chair, corporations et conspirations, esthétique
des organes internes, épidémies, mutations, excroissances…
Crimes of the Future est un petit dictionnaire
de l’imaginaire cronenbergien.
Stereo et Crimes of the Future
forment un diptyque passionnant pour tout amateur du cinéaste.
Ils montrent que dès ses premières œuvres, les
thématiques cronenbergiennes sont bien en place, preuve de
la cohérence d’une œuvre qui durant des décennies
ne va cesser de s’affirmer et de s’affiner. Stereo
et Crimes of the Future sont les passionnants témoins
d’une œuvre en devenir, ils portent en eux les germes
de la plus passionnante des aventures cinématographiques
de ces trente dernières années. Ce sont deux films
à la forme et au fond balbutiants, deux "work in progress",
qui ne peuvent que ravir tout amateur de l’indispensable cinéaste
canadien.