Season of the Witch : Joan Mitchel habite un pavillon bourgeois de la banlieue de Pittsburgh. Elle étouffe dans sa vie de femme au foyer. Les cauchemars qui la hantent chaque nuit sont-ils le produit de sa frustration ou auraient-ils à voir avec un pouvoir de sorcière latent chez elle ?

The Crazies : Un avion de l’armée s’écrase près d’Evans City, bourgade de la banlieue de Pittsburgh. Il contient à son bord un virus expérimental qui se déverse dans le réservoir d’eau de la ville. Les habitants sont peu à peu pris d’une folie destructrice. L’armée intervient, isole la ville et l’investit.

Season of the Witch
Réalisation : George A. Romero
Avec Jan White, Raymond Laine, Ann Muffy, Joedda McClain
Scénario : George A. Romero
Photographie : George A. Romero
Montage : George A. Romero
Musique : Steve Gorn
Une production : Latent Image
Etats-Unis – 89 mn – 1972

La Nuit des fous vivants
(The Crazies)
Réalisation : George A. Romero
Avec Lane Carroll, Will MacMillan, Harold Wayne Jones, Lynn Lowry
Scénario : George A. Romero et Paul McCollough
Photographie : S. William Hinzman
Montage : George A. Romero
Musique : Bruce Roberts
Une production : Pittsburgh Films (Latent Image)
Etats-Unis – 103 mn – 1973

On aurait pu imaginer que le succès inattendu de La Nuit des morts vivants (cinq millions de dollars de recettes pour un budget de 114 000 dollars) permette à Romero de poursuivre sa carrière avec des films plus confortablement produits que cette première œuvre tournée avec des amis, en 16mm, le week-end entre un film d’entreprise et une publicité. En fait, Image Ten (1) ne touche pas un centime des recettes colossales (pour un film indépendant) engrangées par le film. Walter Reade, le distributeur, garde tous les bénéfices sans verser quoique ce soit à la société de production. Il faut attendre 1975 pour que Reade soit forcé par jugement à reverser 3 millions de dollars à Image Ten, mais là encore Romero ne verra pas un cent : Read vient de déposer le bilan de sa société. Jeune producteur inexpérimenté, Romero fait également l’erreur de placer le copyright du film sous le titre qu’il avait choisi (Night of the Flesh Eaters) et non dans le générique final. Walter Reade décide finalement de changer le titre en Night of the Living Dead, ce qui fait que, le morceau de pellicule contenant le titre original enlevé, le copyright disparaît et La Nuit des morts vivants tombe dans le domaine public. L’exploitation vidéo ne génère ainsi aucune entrée d’argent pour le cinéaste et la production (2). En trente ans, au total, La Nuit des morts vivants engrange 30 millions de dollars de recettes et Image Ten ne parvient à en récupérer qu’environ 2 millions.

Romero ne peut donc capitaliser sur le succès de La Nuit des morts vivants, et d’ailleurs n’en a certainement pas même l’envie. Il demeure à Pittsburgh, recommence à tourner des films institutionnels et réalise une poignée de longs métrages à très petits budgets. Des films tournés sans stars, en 16mm, avec l’aide des habitants et des amis de Pittsburgh et des équipes techniques réduites à peau de chagrin. Romero aurait pu gagner la côte ouest, aurait pu reproduire la formule gagnante de La Nuit des morts vivants. Mais d’une part, rien ne compte plus pour Romero que son indépendance artistique. Il se méfie des studios et préfère bricoler ses films plutôt que de s’épuiser en bagarres stériles avec les décideurs des studios. D’autre part, il craint d’être cantonné dans le genre horrifique. Bien que fan de ce cinéma (son enfance est nourrie de films de science fiction des 50’s et des bandes dessinées EC Comics), il espère pouvoir explorer d’autres genres, d’autres styles et échapper à l’étiquette de réalisateur de film d’horreur. Ainsi Romero enchaîne coup sur coup There’s Always Vanilla (film longtemps considéré comme perdu, ressorti il y a peu en Zone 1), Season of the Witch, The Crazies et le magnifique Martin. Une période où Romero poursuit son apprentissage, consolide sa famille d’acteurs et de techniciens, s’essaye au drame psychologique tout en étant peu a peu rattrapé par le cinéma d’horreur qui l’a vu naître aux yeux du public. En effet ces films passent inaperçus aux yeux des critiques, sont à peine distribués et sont des échecs commerciaux cinglants. En 1978, il revient, un peu forcé, aux zombies et réalise Dawn of the Dead, son premier succès commercial depuis La Nuit des morts vivants. Le nom de Romero sera dès lors constamment associé à cette saga (qui deviendra au fil du temps une tétralogie). Chacune de ses tentatives d’y échapper sera sanctionnée par le public. Raison de plus pour se pencher sur ces œuvres qui, à l’ombre de l’écrasante figure des morts vivants, nous montrent la richesse, l’intelligence et l’intégrité d’un des cinéastes les plus passionnants nés dans les années 70.

Season of the Witch

Si cette réalisation du maître de Pittsburgh ne brille pas par une mise en scène au cordeau, un montage serré ou encore une direction d’acteur éblouissante, il demeure néanmoins un chaînon passionnant de l’œuvre politico-horrifique qui se construit déjà avec cette troisième réalisation. Season of the Witch est un film féministe, une peinture sans fard de l’aliénation sociale qui enferme les conjointes des maris travailleurs dans les intérieurs étouffants des pavillons de banlieue. Le fantastique, la magie, la sorcellerie, deviennent pour Joan un échappatoire au sordide de son quotidien, une manière de transgresser les lois sociales, de sortir des ornières du modèle patriarcal et de braver le monde. Season of the Witch est comme le brouillon programmatique du chef d’œuvre à venir de Romero, Martin.

Comme dans ce dernier, il y a deux concepts qui se heurtent : d’une part le fantastique, la magie, la mythologie, les mythes et de l’autre la réalité d’un corps social étouffant. Le film s’ouvre sur un rêve de Joan dont elle peine à s’échapper. On y découvre toute la frustration de sa vie : elle suit docilement son mari, passe devant un nourrisson abandonné dans la forêt et, lorsqu’elle fait mine de se rebeller, reçoit des coups de journaux de son époux avant que celui-ci ne lui attache une laisse et l’emmène dans un chenil. A son réveil, Jean semble avoir du mal à recoller les morceaux. Elle se maquille et les multiples miroirs de sa coiffeuse lui renvoient autant d’images fractionnées et incomplètes de son visage. Un second cauchemar la met face à son double vieillissant et Joan sent à son réveil qu’elle a été condamnée à perpétuité dans cette prison dorée.

Les cauchemars récurrents de Joan lui font prendre conscience de la pauvreté de sa vie. De plus en plus violents et réalistes, ils débordent bientôt le seuil des rêves et envahissent son quotidien. Mais Joan ne rejette pas ces visions, elle s’en empare et y voit un moyen de se venger de son entourage, d’abattre ce corps social étouffant. Pour permettre à ses frustrations de prendre corps, Joan fait alors appel à la sorcellerie. Le fantastique devient un moyen de s’échapper du sordide de sa vie, mais est surtout une passerelle qui permet à toute sa haine longtemps étouffée de se déverser. Toute la dialectique du film tient dans ce combat du réel contre l’imaginaire. Le film montre la force d’inertie que la société oppose au rêve et, en retour, la capacité destructrice que l’homme peut puiser au fond de lui et qui peut soudainement fondre sur tout ce qui symbolise la société dans laquelle il s’est si longtemps débattu. Comme dans Martin, le fantastique est l’émanation d’un inconscient individuel ou collectif. Ici les sorcières, là les vampires, soit des croyances ancestrales, des images ramenées des entrailles de la civilisation pour combattre la frustration et exprimer une colère primale.

Romero fait directement allusion à Rosemary’s Baby et au Lauréat (l’amant partagé par la mère et la fille), soit deux des oeuvres les plus emblématiques du Nouvel Hollywood. Dans ces trois films, comme dans de nombreuse réalisations de cette époque, le désir de fuite des héros ne correspond plus au désir d’un ailleurs. Ce qu’ils veulent, c’est s’enfuir de leur quotidien, le modifier, couper les ponts avec la famille, le travail, la société. Les films de Polanski et Mike Nichols font partie des œuvres participant à un rejet des formes classiques de représentation cinématographique des studios (pour Polanski le cinéma d’horreur et le déplacement de l’ennemi extérieur vers l’intérieur), ou qui font écho au mouvement de libéralisation des mœurs au cœur de la société américaine. Le film de Romero, de part son indépendance, se pose également comme une alternative au cinéma dominant (la façon dont il passe d’un style à un autre est également emblématique). Season of the Witch prend aussi sa source dans les mouvements contestataires des années 60 et 70, et notamment dans les mouvements féministes.

Les femmes obtiennent de haute lutte en 1920 le droit de vote aux Etats-Unis. Cependant, leur sort ne change guère : « L’épouse d’un homme est la vitrine grâce à laquelle il expose sa réussite sociale (…) Les affaires les plus importantes se concluent bien souvent au cours des repas. (…) L’épouse qui sait cultiver un cercle de relations utiles, qui fréquente les clubs, qui sait être intéressante et se rendre agréable (…) est un atout majeur pour son mari » (3). Leur statut n’évolue guère jusqu’aux années 60 : elles sont payées en moyenne au tiers du salaire des hommes et sont quasi absentes des postes politiques et décisionnaires. Il faut donc attendre le mouvement des droits civiques pour voir éclore une vraie force progressiste féministe. En 1968, le groupe des Radical Womens se fait remarquer par plusieurs manifestations. Certaines d’entre elles créent à New York, Wahington ou encore Chicago le WITCH : Women’s International Terrorist Conspiracy from Hell. Elles apparaissent déguisées en sorcières et distribuent des tracts : « dans toute femme, une sorcière vit et ricane. Elle est l’être libre qui est en chacun de nous, derrière les sourires timides, l’acceptation de l’absurde domination masculine, le maquillage ou les vêtements qui torturent nos corps et que la société nous impose. Nulle n’est tenue de rejoindre les WITCH. Si vous êtes une femme et que vous osez regarder en vous-même, vous êtes une sorcière et vous dictez vos propres règles. » (4).

Joan fait partie de la lignée des nombreux personnages féminins que Romero met de plus en plus en avant au fur et à mesure de ses réalisations : Barbara (La Nuit des morts vivants), Lynn (There’s Always Vanilla), Judy (The Crazies), Christine (Martin), Fran (Zombie), Sarah (Le Jour des morts vivants). Des femmes émancipées (ou en voie de), combatives (bien plus que les personnages masculins, notamment dans Day of the Dead), plus à même que les hommes à réagir au changement. Joan Mitchell combat le patriarcat de la société américaine, la culture religieuse étouffante (comme Martin, comme Peter dans Zombie), le puritanisme. Romero filme le quotidien de Joan avec un hyper réalisme de chaque instant. Le film en devient même parfois insupportable, tant il reflète à la perfection la morosité et l’ennui. Les décors sont affreux, ils respirent un mauvais goût que la photographie du film n’essaye jamais de transcender. Season of the Witch dégage un véritable malaise en nous renvoyant simplement l’image de nos sociétés bourgeoises pour qui ne comptent que les apparences, qui vivotent dans l’inculture, qui érigent l’hypocrisie en force de loi, qui cantonnent les femmes dans leurs rôles d’épouse aimante et de femme au foyer attentionnée. Si Season of the Witch est un film d’horreur, celle-ci est provoquée bien plus par le clinquant des intérieurs, par les vêtements inconcevables, par le mariage contre nature des couleurs, par le kitsch outrancier et les décors surchargés, par les coiffures absurdes que par les apparitions démoniaques qui ponctuent le film. Dans la saga des morts vivants, le gore fait partie du projet des films, il est projet esthétique et discours politique. Dans Season of the Witch, Romero utilise la laideur de la même manière. Pour Romero, la petite bourgeoisie américaine est un territoire au moins aussi effrayant que celui des morts qui marchent.

Forcément, la laideur revendiquée et instrumentalisée par la mise en scène de Romero, ne pouvait que dérouter les spectateurs. Le film passe totalement inaperçu lors de sa sortie aux Etats-Unis sous le titre de Jake’s Wife. Il retente sa chance sous celui de Hungry Wives, sans plus de succès. Il sort en vidéo renommé en Season of the Witch, titre d’une chanson de Donovan que l’on entend dans la bande originale. Il traîne longtemps sur les étagères des distributeurs à l’étranger, passe à de nombreuses reprises dans les marchés du film sans être retenu. Le film sort en France uniquement en VHS vers le milieu des années 80 sous le nom de Witch. Le film est amputé d’une quarantaine de minutes lors de sa sortie américaine, ce qui ne l’empêche pas d’être un échec commercial cinglant.
Romero aime beaucoup ce film, même s’il déplore sa mise en scène paresseuse, son manque certain de rythme et son interprétation peu convaincante. A sa décharge, suite à la défection de plusieurs financiers, Romero rencontre de gros problèmes de budget alors que le tournage a déjà commencé. Il doit parer au plus pressé, bricoler, réécrire son script, ce qui se ressent à la vision du film. Toujours est-il que même le plus farouche amateur du cinéaste ne peut que lui donner raison. Cependant, les défauts évidents du film s’effacent derrière la cohérence du propos et l’intelligence avec laquelle Romero aborde des thèmes sociaux universels par le biais du fantastique.

The Crazies

Après Season of the Witch, Romero enchaîne sur un nouveau film à petit budget, toujours dans les environs de Pittsburgh, jouissant de la participation enthousiaste des habitants d’Evans City (et notamment de la brigade des pompiers).
The Crazies est un peu le chaînon manquant entre Night of the Living Dead et Dawn of the Dead. Le film reprend la trame de La Nuit des morts vivants, Romero remplaçant les zombies de son premier long métrage par la population d’une petite ville rendue psychopathe suite à la fuite d’un virus militaire expérimental (5). Que ce soit dans le final de Night (l’irruption d’une milice armée), dans Dawn (les exactions des SWAT - Special Weapons And Tactics- ou l’arrivée du gang de motards dans le supermarché) et dans The Crazies, on retrouve une poignée de rescapés qui doit se frayer un chemin entre une masse de créatures homicides et des groupes humains tout aussi dangereux. Dans La Nuit des fous vivants, nous suivons une poignée de peronnages qui doivent lutter à la fois contre leurs anciens voisins devenus des maniaques assassins et contre les militaires qui envahissent les lieux et sont décidés à effacer toute trace de cette expérience qui a mal tournée. On se demande constamment qui sont les plus dangereux, les créatures (zombies, fous) ou ces troupes armées (militaires, milices, gangs) qui agissent de manière aveugle et sans scrupule. Romero stigmatise une fois de plus les pulsions destructrices de l’homme en montrant le comportement destructeur et immoral de l’armée dont les agissements violents sont exacerbés par l’impunité qui leur est donnée via les directives du gouvernement.

Romero nous fait ressentir combien est fragile la frontière entre un Etat démocratique qui se plie au diktat de l’armée et un Etat fasciste. Pour Romero, l’homme est toujours prêt à abdiquer son individualité, sa morale et à rejoindre la masse. Dans The Crazies, les militaires sont déshumanisés par le port de tenues qui empêchent le spectateur de faire une différence entre un individu et un autre. On ne peut lire aucune réaction sur leurs visages, on ne peut leur deviner aucun sentiment, on est devant une masse uniforme qui n’a pour fonction que d’obéir aux ordres des supérieurs, fussent-ils les plus moralement inacceptables. Les zombies, figés dans des mimiques tragi-comiques et les fous de The Crazies semblent finalement bien plus humains que les silhouettes cliniques et impavides des troupes armées. Les fous vivants de The Crazies annoncent l’approche future de Romero vis-à-vis de ses zombies. Avec Dawn, Day et Land of the Dead, les zombies vont se charger d’affects. Ils vont d’abord mimer leur vie passée (Dawn), se rappeler d’instinct des gestes qu’ils effectuaient (Dawn et Day) et enfin commencer à agir de façon raisonnée (Day et Land). Les contaminés de The Crazies incarnent un peu toutes ces étapes de l’évolution des zombies de Romero.



Dans La Nuit des morts vivants, le héros du film succombe de façon absurde sous les balles d’une milice armée. Dans The Crazies, ces milices massacrent toute la population. Romero stigmatise la politique sécuritaire des Etats-Unis, celle de Nixon, celle des droits civiques bafoués, des incarcérations politiques multiples, des massacres du Vietnam. Quelle que soit la menace (zombie ou êtres humains contaminés dans les fictions de Romero, groupes contestataires, indiens, ouvriers, mouvements féministes dans la société américaine…), l’Etat apporte une seule réponse, celle des armes et de l’incarcération. Toute autre option est rejetée, même la plus rationnelle. Ainsi Richard France joue un scientifique qui tente de proposer des solutions à l’armée pour sauver Evans City. Le même Richard France incarne un rôle très similaire dans Dawn of the Dead où il interpelle la foule au cours d’un talk show pour l’inciter à adapter un comportement logique au vu des circonstances. Dans les deux films, on n’écoute pas ses conseils, on se replie sur ce que l’on sait faire. Ici l’armée capture et extermine (6), là les médias se moquent de propositions de ce scientifique excentrique. A la folie des habitants, le gouvernement répond par la force. Au cours de son histoire, les gouvernements américains, qu’ils soient républicains ou démocrates, ont toujours favorisé le recours aux armes plutôt que la négociation. C’est vrai en politique extérieure (le Kosovo et la Somalie sont les exemples les plus récents de cette approche) et tout aussi vérifiable à l’intérieur même de ses frontières. En février 1973, un mois avant la sortie de The Crazies, trois cent sioux Oglala prennent possession de Wounded Knee et déclarent la restitution de ce territoire confisqué à leur tribu. Quelques heures plus tard deux mille agents du FBI et des policiers locaux ceinturent la zone et commencent à ouvrir le feu. Le siège dure trois semaines, cent vingt indiens sont emprisonnés et la terre de nouveau confisquée alors même que les juges officialisent le fait qu’elle appartient bien aux Oglalas. De tels exemples abondent d’une réponse brutale de l’Etat aux revendications sociales, syndicales, politiques du peuple américain. La loi martiale déclarée dans The Crazies (ou celle proclamée au début de Dawn of the Dead), l’intervention musclée des unités militaires (qui se répèteront avec l’intervention des SWAT dans Zombie) ne sont que l’extension de la politique sécuritaire et violente de l’Etat américain.

Autre filiation avec La Nuit des morts vivants, la mise en scène documentaire de Romero. Image granuleuse, cadres souvent saisis à l’arrachée, montage sec, très découpé et vif, caméra à l’épaule confèrent au film un sentiment d’urgence et un réalisme qui tire le genre horrifique vers le pamphlet contestataire et politique. Romero n’utilise pas la parabole, il assène par le biais de scènes violentes et emblématiques son discours social et anti-militariste. En ne passant pas son discours en contrebande, en attaquant frontalement son sujet, Romero peine malheureusement à nous passionner complètement. Il appuie trop lourdement ses symboles (notamment sur la guerre du Vietnam avec les images choquantes de soldats brûlants des êtres humains au lance flamme ou celle d’un prêtre qui s’immole) et ne permet pas au spectateur de faire son cheminement dans le film. Cette tendance de Romero reviendra amoindrir la portée de Land of the Dead, film trop explicite qui peine à marier le cinéma de genre et le pamphlet. En l’état, The Crazies demeure un film important dans la carrière de Romero, un film charnière, certes imparfait mais indispensable pour qui se plonge dans son œuvre. Film à la frontière entre les tournages en franc tireur et le professionnalisme de Dawn of the Dead où Romero cherche l’équilibre entre discours et forme (il ajoute de nombreuses scènes de combat à l’histoire originale de Paul McCollough). Un film où le réalisateur laisse éclater son sens de l’absurde (un soldat vole une canne à pêche, une contaminée passe le balais au milieu d’un champ couvert de cadavres) et de l’ironie en pointant des détails incongrus (des petits soldats en plastique renversés par les bottes des militaires), en jouant sur les ruptures de tons ou encore sur une musique qui désamorce le sérieux des situations. Ce sens de l’absurde qui se marie avec un versant réaliste compense la tendance de Romero à trop charger son pamphlet.
C’est dans ces moments d’indécision entre comédie et horreur que le film trouve son ton juste, lorsque le doute se créé sur ce que Romero nous donne à voir. Une jeune fille prise de folie qui massacre son père est-elle contaminée ou se venge t-elle de l’inceste qu’il lui fait subir ? Romero s’intéresse à l’instinct de survie, à la part animale qui sommeille en l’homme. Le film s’ouvre sur des enfants qui jouent à se faire peur. Bientôt ce seront les adultes qui seront terrifiés, mais il n’y aura plus de jeu. Romero fait remonter à la surface quelque chose de primal, encore vivace chez l’enfant puis étouffé par la société mais qui reste encore là, tapi, prêt à ressurgir.

En France, The Crazies sort tardivement en salles en 1979 sous le titre La Nuit des fous vivants, puis plus tard et toujours aussi discrètement sous celui de Cosmos 859. En VHS il est rebaptisé Experiment 2000. Aux Etats-Unis, il est exploité sous Code Name : Trixie ou encore The Mad People. Cette exploitation sous de multiples titres, en Europe comme aux Etats-Unis, montre bien la situation de Romero dans cette époque qui sépare Night à Dawn of the Dead. Boudé par les critiques et le public, cette partie de sa filmographie, certes imparfaite, est pourtant une passionnante période d’expérimentation où Romero s’essaye à diverses approches cinématographiques qui nourriront ses chefs d’œuvre à venir que sont Martin, Dawn et Day of the Dead.


(1) En 1961, Romero et des amis créent Latent Image, société de Pittsburgh qui produit des films d’entreprises, des publicités, des reportages pour la télévision, des vidéos de campagnes électorales… C’est là que Romero apprend les différents postes techniques et artistiques. En 1967, Latent Image s’associe avec une autre compagnie et fonde Image Ten dans l’idée de produire leur premier long métrage qui deviendra La Nuit des morts vivants.
(2) George Romero s’associera en 1990 au remake du film réalisé par Tom Savini avec l’idée de récupérer le copyright du titre.
(3) Extrait d’un article de Dorothy Dix publié dans plusieurs journaux, cité par Howard Zinn dans « Une Histoire populaire des Etats-Unis ».
(4) Cité par Howard Zinn.
(5) Dans une des premières versions du scénario de Night of the Living Dead, on devait découvrir à la toute fin du film une troupe de militaires en haut d’une colline. On comprenait ainsi que le retour des morts était une expérience de l’armée et que les zombies étaient télécommandés par ceux-ci.
(6) Le thème de la lutte entre militaires et scientifiques sera également au centre de Day of the Dead.



Image :
Les deux films ont été tournés en 16mm, puis gonflés en 35 pour l’exploitation. L’édition proposée par Wild Side, comme pour Martin, offre une image très lissée. Les masters sont en assez bon état, Season of the Witch présentant cependant plus de défauts (sautes, poussières) que The Crazies. Si la définition est très correcte, la compression est elle moins satisfaisante, défaut sensible surtout lors des scènes nocturnes (malheureusement assez nombreuses), les visages clairs et les mouvements rapides. Les couleurs sont très satisfaisantes, en particulier pour The Crazies. Les contrastes et la luminosité sont assez bons. Malgré les défauts énumérés, Wild Side est parvenu à une édition très respectable au vu du matériau d’origine. Les deux films sont proposés en 4/3 plein écran. Si Season of the Witch est bien du 1.37 à l’origine, The Crazies semble par contre être du 1.66. L’éditeur Blue Underground en a proposé une édition américaine tirée du négatif original, effectivement en 1.66. L’édition proposée par Wild Side propose le film sans les caches, soit avec un plus d’information en haut et en bas, en 1.33 au lieu du 1.66 (à priori) original.

Son : Les deux films sont proposés dans une bande son mono. Un léger souffle est parfois sensible, mais elles sont dans l’ensemble très claires et présentent une bonne dynamique. Le sous titrage français est inamovible.

Wild Side Video
mn
Zone 2
Menu musical et animé
Chapîtrage musical et animé

Format cinéma : 1.33 : 1 / 1.66 : 1
Format vidéo
: 4/3
Langues : anglais Dolby Digital mono 2.0
Sous titres : français

- Livret d’accompagnement. Signé Olivier Père, il contient une rapide biofilmographie de Romero et deux textes sur les films proposés dans le coffret (qui, dans l’ensemble, reprennent les quelques idées lancées dans celui que vous venez de lire, ce qui est assez pénible pour celui qui vient de passer des heures à peaufiner sa chronique)

- Portrait de George Romero (58mn, Version originale sous titrée français, 4/3). C’est une émission tournée pour la télé américaine en 2001 où Romero retrace sa carrière cinématographique, de ses débuts dans le Bronx avec la caméra 8mm de son oncle à Bruiser. Romero évoque, sans s’y attarder, le contenu sociopolitique de son cinéma, et notamment de la saga des morts vivants. Riche en anecdotes, le défaut de cet entretien est l’impasse faite sur plusieurs de ses films comme There’s Always Vanilla, Season of the Witch ou Deux yeux maléfiques. L’interview est entrecoupé de courtes interventions des acteurs Ed Harris, Hal Holbrook, Adrienne Barbeau, Stanley Lucci, Amy Madigan. Le commentaire off est doublé en français pour l’occasion.

- Galerie photo de The Crazies. 23 photos d’exploitation et de tournage en couleur, 82 en noir et blanc, douze images de presse (affiches, jaquette vidéo, publicités et deux articles critiques).

- Les Affiches des films. 1 affiche (imprimable dans la partie Rom du DVD) pour chacun des films.

Season of the Witch et The Crazies sont également disponibles en éditions individuelles dans la collection Pocket.

Les autres films de George A. Romero chroniqués par Classik
La Nuit des Morts Vivants
Martin

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