Scènes
de la vie conjugale s’ouvre sur une interview de
Johan et Marianne pour un magazine people. Souriants, ils expliquent
à la journaliste qu’ils sont mariés depuis dix
ans, sont fiers de leurs enfants et du couple qu’ils forment,
sont épanouis dans leur vie professionnelle (il est chercheur,
elle est avocate)… Ils livrent leur intimité avec un
mélange de fausse modestie et de condescendance réciproque
qui déjà éveille les soupçons du spectateur.
Cette scène inaugurale pose d’entrée de jeu
la forme et le fond du film. Filmé comme un reportage télé,
l’interview place le spectateur devant une œuvre qui
revendique son origine télévisuelle. Spectateur qui
est d’abord un téléspectateur, Scènes
de la vie conjugale étant à l’origine
un feuilleton en six épisodes pour la télévision
suédoise. Thématiquement, Bergman présente
son couple, résume son passé, et nous fait subtilement
ressentir que sous l’apparente félicité de Johan
et Marianne affleure un trouble qui, on le sait, va aller crescendo.
Cette tension palpable dès les premières minutes (un
regard fuyant, un sourire gêné suffisant à provoquer
un sentiment de malaise) va trouver un écho lorsque, dans
la deuxième partie de ce premier épisode, Johan et
Marianne reçoivent Peter et Katarina. Après un repas
bien arrosé, leurs deux amis se déchirent sous leurs
yeux avec une violence sidérante. Or l’on sait, il
n’est pas besoin de l’appuyer, que sous l’apparence
d’un couple antinomique au leur, c’est le reflet de
leur propre situation qui se joue devant eux, une exacerbation des
tensions qui sous-tendent leur propre couple mais qu’ils s’évertuent
à taire. Mais là où Peter et Katarina ont dépassé
le factice, la bienséance, Johan et Marianne sont encore
prisonniers du regard des autres, mais aussi de leurs propres regards.
Il est douloureux de se rendre compte que l’on n’est
pas ce que l’on affiche, ce que l’on s’imagine
être, et Scènes de la vie conjugale
va être le roman de l’évolution de ce couple,
des masques qui tombent à la reconstruction. La scène
de ménage entre Peter et Katarina est le déclencheur,
une forme de prémonition de ce qui va advenir à Johan
et Marianne.
Bergman entrevoit dans le cadre du feuilleton fleuve télévisé
(1) l’occasion d’explorer le couple sous toutes ses
facettes. Scènes de la vie conjugale est
une forme de bilan de décennies passées à tenter
de percer l’homme, de décrire son rapport à
l’autre. L’autopsie des évènements quotidiens
qui nous poussent à la fabrication inconsciente d’une
image qui n’est pas la notre mais que l’on se doit de
porter comme un masque. Passionné par la télévision,
pour laquelle il tourne dès le milieu des années 50
(en débutant par une série de publicités en
1951) et pour laquelle il réalisera ses dernières
œuvres, c’est dans le processus de fabrication de ce
média que Bergman tire la force de ces Scènes
de la vie conjugale. Une force qui allie sentiment du direct
et simplicité. C’est une certaine forme de rejet de
la forme cinématographique, de sa complexité et des
recherches et expérimentations qu’elle demande. Bergman
a énormément tourné pour la télévision,
s’épanouissant dans les pièces filmées
en direct des débuts de la télévision. Le direct,
le multi-caméra, autant de nouvelles hypothèses filmiques
qu’il embrasse sans le côté dédaigneux
de nombre de ses confrères cinéastes. Ses travaux
pour la télévision se situent à la croisée
des chemins : à la fois cinéma, théâtre,
littérature (via le journal intime), autant de formes convoquées
qui toutes tournent autour de la parole, brillamment mise en exergue.
La série télé est aussi pour Bergman l’occasion
de s’amuser de la place du spectateur, du voyeurisme inhérent
à sa position. Lorsque Liv Ullman et Erland Josephson sont
témoins de la scène de ménage entre leurs deux
amis, leurs regards embarrassés, leurs commentaires, renvoient
immanquablement au spectateur assis devant son écran qui
s’est installé pour, pendant cinq heures, se nourrir
des affres et des malheurs d’un couple. Un voyeurisme qui
appelle l’exhibition. Scènes de la vie conjugale
est un film tellement direct, tellement brut, qu’il est difficile
de passer sous silence les éléments de sa vie intime
que Bergman y a glissé, lui qui vient de se séparer
d’avec Liv Ullman. De films en livres, Bergman lie inextricablement
sa vie à son œuvre artistique. L’artiste est homme
et son art provient de ses expériences. La force de Bergman
est aussi là, surtout là, dans cette capacité
à aller creuser au fond de lui, le plus profondément
possible, pour extirper la sève de ses œuvres. Ouvrir
son corps et son âme, déplier sa peau comme une carte
qui le guide dans sa création. On ne peut même plus
parler d’exhibition tant Bergman fouille avec une rare acuité
ses souvenirs d’enfance, ses rapports aux autres, aux femmes
surtout, pour les offrir sans aucune retenue comme matière
nourricière de son œuvre. Il y a un tel recul, une telle
volonté d’annihiler toute pudeur, tout mensonge, que
ce n’est pas une autobiographie ou une auto-analyse à
laquelle il se livre, mais à une véritable plongée
dans le cœur et les sentiments de l’homme. Bergman utilise
sa vie comme un médecin utilise un cadavre pour apprendre
et découvrir.
Si la dispute entre Peter et Katarina fait l’effet d’un
électrochoc, une autre séquence vient lancer la fiction.
Une scène dans laquelle Marianne reçoit une cliente
qui souhaite divorcer. Celle-ci décrit sa vie comme ayant
rétrécie, elle est prisonnière d’une
vie étriquée qui lui a atrophié ses sens. Marianne
comprend alors que son désir s’est également
effacé avec le temps : "Nous nous étions
réfugiés dans une vie protégée et nous
sommes morts par manque d’oxygène" dira t-elle
bientôt. Le couple est montré dans un premier temps
par Bergman comme un renoncement à la vie. Mais ce n’est
pas seulement le couple qui est en cause, c’est aussi le fonctionnement
même du lien social, les moules dans lesquels chaque individu
se glisse au prix du sacrifice de ce qu’ils sont réellement.
Ce
sont masques sur masques qui se superposent et qui finissent par
effacer la vérité des individus. Alors que pour évoquer
ce sujet Bergman a jusqu’ici surtout utilisé des personnages
d’acteurs, il prend ici pour objet un couple « banal
». Johan et Marianne se sont promis de tout se dire, et si
dans un premier temps cette promesse n’est que pieu mensonge,
les évènements du film vont les pousser à tenir
cet engagement.. S’ils se trouvent en pleine lumière
au début du film (l’interview pour le magazine) alors
même qu’ils se mentent, la nuit peu à peu gagne
le couple et le film au fur et à mesure que leurs secrets
les étouffent et les rongent, jusqu’à ce que
la parole se libère et qu’enfin quelque chose reprenne
vie. Car Scènes de la vie conjugale n’est
pas que l’autopsie d’un couple, c’est aussi le
récit d’une renaissance.
On touche alors au cœur du cinéma de Bergman. Ces êtres
qui s’attirent, s’aiment, se déchirent, ces âmes
qui ne vivent qu’à travers l’autre, pour l’autre,
contre l’autre, sont les sujets de toutes ses oeuvres. Bergman
filme les mouvements de l’amour, les va et vient du désir.
Il nous parle du temps destructeur, des compromis et des lâchetés
qui corrompent l’amour. Des thèmes que le cinéaste
explore depuis ses débuts. C’est La Soif
(1949) où Bergman décrit l’enfer d’un
couple de touristes. C’est L’Attente
des femmes et son segment en huis clos qui se concentre
sur les échanges entre un couple, prisonnier d’un ascenseur
en panne. C’est Vers la joie, Une
Leçon d’amour, L’Heure
du loup… Peut-être Scènes
de la vie conjugale est-elle son œuvre la plus riche
sur cet thème, celle qui en explore les moindres méandres,
celle où Bergman se confronte au réel de manière
viscérale, triviale même. Il nous parle crûment
de désir, de sexe. Ce balancement incessant entre amour et
haine, entre attirance et rejet, trouve des échos dans chaque
action des personnages. Ceux-ci sont égoïstes mais,
dans un même temps, ne peuvent vivre sans le regard de l’autre.
Tour à tour épris de solitude, l’instant d’après
ne la supportant plus. Toujours à vouloir que le monde se
plie à leurs désirs, se détruisant car n’y
parvenant jamais. Rares sont les cinéastes qui se sont frotté
aussi directement au réel, qui en ont exploré avec
autant d’acuité toutes les facettes, de la banalité
du quotidien aux rêves et aux fantasmes.
Le cinéma de Bergman est un cinéma de pure empathie
où les êtres se livrent, ne cachent plus leur honte
mais la livrent, nue. Bergman accepte tous les défauts de
ses personnages, ne se pose jamais en juge. Si Scènes
de la vie conjugale est un film âpre et dur, s’il
autopsie sans pudeur le couple, c’est aussi un film qui touche
directement au cœur, un torrent d’émotion. Car
le cinéaste nous permet de croire au plus profond de nous-mêmes
aux personnages qu’il filme. Non seulement parce que leur
histoire est aussi la nôtre, mais aussi car la caméra
est toujours placée à la distance la plus juste du
sujet filmé, car chaque plan porte en lui l’amour que
le cinéaste éprouve pour eux. Il n’est qu’à
voir la manière dont la caméra caresse les visages,
la manière dont un panoramique se plie aux mouvements des
corps, la durée même du plan qui épouse l’action
des personnages. Alors que dans un film comme Persona la structure
et la mise en scène conditionnaient le jeu des acteurs,
Scènes de la vie conjugale se développe autour
d’eux, pour eux.
La
quasi absence d’extérieurs dans le film nous oblige
à nous concentrer uniquement sur l’histoire de ce couple.
Bergman n’offre nulle issue, nulle histoire secondaire, il
nous plonge dans l’histoire de Johan et Marianne aussi directement
et profondément qu’il puisse être imaginable.
Cette volonté de se mesurer directement à son sujet
trouve son prolongement naturel dans une mise en scène qui
derrière son apparente simplicité demeure d’une
précision absolue. Bergman filme directement à partir
de son texte, de manière apparemment simple et directe. Alors
qu’il est au sommet de son art, que rien ne semble pouvoir
résister à son imaginaire et à sa force de
création et d’évocation, il réalise un
film dénué de toute tentative expérimentale.
Scènes de la vie conjugale est un film frontal, terme par
ailleurs tellement galvaudé mais qui trouve là sa
juste utilisation. Des plans réduits à leur unique
fonction descriptive, sans recherche esthétique, des couleurs
délavées issues de l’esthétique télévisuelle,
des zooms approximatifs, des panoramiques bancals.
Bergman a la seule volonté de filmer son texte et ses acteurs,
il ne laisse sa mise en scène n’être dictée
par rien d’autre. Ni par la recherche du beau, ni par l’envie
d’apposer une patte, une signature. Il y a ses acteurs, ils
jouent la scène, et rien ne doit les interrompre. La durée
du plan dépend d’eux, la forme ne les dirige pas. Ils
sont filmés directement, sans affect. Après avoir
tant exploré, cherché, expérimenté,
quelle force, quelle audace que de se laisser aller aux seuls mots,
aux seuls personnages ! Chaque séquence est ainsi d’une
limpidité totale, épousant les mots et les situations,
se pliant au rythme insufflé par les personnages. Une scène
peut s’achever brutalement ou devenir un long plan séquence,
comme la première réconciliation de Johan et Marianne
filmée en continu pendant près de six minutes.
Bergman, à un moment, brise cependant le processus filmique
qu’il a mis en place. Lorsque Marianne lit son journal intime
à Johan, le réalisateur provoque une profonde rupture
de style. Des photos se succèdent, on change de point du
vue, la place du spectateur est profondément modifiée.
C’est peut-être la scène d’introspection
la plus profonde du film, un retour sur soi qui appelle un autre
langage cinématographique. Cette scène centrale questionne
la façon dont on peut se mentir et par là mentir aux
autres. Comment on est amené à se renier à
cause de ses proches, de sa famille. Marianne raconte qu’elle
voulait devenir actrice et d’un seul coup c’est Liv
Ullman qui nous parle. Les photos sont celles de l’actrice
jeune, le personnage et son interprète se confondent. On
retrouve cette porosité entre la fiction et la réalité
qui innerve le cinéma de Bergman.
Film d’une acuité, d’une sincérité
totale, Scènes de la vie conjugale est peut-être
l’œuvre la plus exhaustive et la plus juste jamais filmée
sur les rapports entre hommes et femmes. C’est un film douloureux
qui nous renvoie directement à notre propre vie. Qu’on
ne s’y trompe pas, malgré l’apparente austérité
du propos, Scènes de la vie conjugale est
un film de bout en bout passionnant. Le public ne s’y est
pas trompé, faisant un triomphe à la série
lors de sa diffusion télévisée. Bergman devra
monter, à la demande des distributeurs, une version cinéma
très raccourcie mais qui parvient néanmoins à
conserver la force de l’œuvre d’origine.En 2000,
Liv Ullman tourne Infidèle d’après un scénario
de Bergman. Inspiré de moments de la vie intime d’Ullman
et Bergman, déjà utilisés dans Scènes
de la vie conjugale, ce film poursuit l’exploration
du couple, Erland Josephson assurant la continuité entre
les deux films. En 2002, Bergman revient derrière la caméra,
pour la télévision, réaliser une forme de conclusion
à son oeuvre. C’est Saraband, tourné
alors que Liv Hullman a 63 ans et Erland Josephson 79 ans. Bergman,
lui-même a alors 84 ans.