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Comment aborder aujourd’hui Le Samouraï ? Car il ne s’agit pas seulement du point culminant de l’œuvre de Melville, ni même d’un simple chef-d’œuvre d’un sous-genre – le film noir à la française en l’occurrence. Le Samouraï est plus que tout cela : c’est une synthèse, un pivot, tout ce qui a précédé mène à lui, ce qui suivra en découlera. Héritier ingrat et infidèle du Film Noir américain, celui que Melville vénère, celui de Quand La Ville Dort, du Coup de l’Escalier et quelques autre encore, il influencera tous ceux qui se risqueront dans le polar, en particulier du côté du continent asiatique, les citer tous serait fastidieux – à ce propos, dissipons une légende : si Chow Yun-Fat s’appelle Jef dans The Killer, c’est dû à une invention de l’auteur des sous-titres anglais, non à une volonté d’hommage à Melville – le film s’en charge très bien lui-même. Jusqu’au Second Souffle, Jean-Pierre Melville réalisait des films. A partir du Samouraï, il produira des films de Melville. Le style jusqu’à présent en gestation parvient enfin à maturité, l’adjectif melvillien fait son entrée dans les dictionnaires de cinéma, et son système se met en place, et tournera jusqu’à s’étouffer lui-même, mais ceci est une autre histoire. La rencontre entre Delon et Melville aurait dû
se produite avant Le Samouraï. Le réalisateur
lui avait en effet proposé le projet Main Pleine,
que la star avait refusé, prétextant son souhait de
se consacrer à une nouvelle carrière outre-Atlantique.
Après le succès du Deuxième Souffle,
Delon exprime son souhait de travailler avec l’homme au Stetson.
Celui-ci lui représente le scénario de Main
Pleine, sans lui préciser qu’il a été
tourné par Michel Deville sous le titre Lucky Jo.
Delon donne son accord, mais les droits sont impossibles à
récupérer. Melville lui offre alors le rôle de
Gerbier dans L’Armée
des Ombres, déjà en gestation. L’acteur
refuse, et lui demande s’il n’a pas un autre projet qui
lui tiendrait à cœur. Melville ressort alors un vieux
scénario original écrit en 1963, et se rend chez Delon
pour le lui lire. Delon l’interrompt au bout de quelques temps
: ‘Ca fait sept minutes et demi que vous lisez votre scénario
et il n’y a pas encore l’ombre d’un dialogue. Cela
me suffit. Je fais ce film. Comment s’appelle-t-il ?’
(1) Melville lui répond : Le Samouraï.
Sans dire un mot, il lui demande de le suivre dans sa chambre. Le
réalisateur découvre alors un décor ascétique
: un lit de cuir, un poignard et un sabre. Jusqu’à présent, Melville subissait
l’influence de ses maîtres ; il s’en affranchit
avec Le Samouraï. Il prend ce qui l’intéresse,
que ce soit dans le Film Noir ou le chambarra. Peu importe que l’essence
du genre se perde parfois en chemin, ce qui intéresse Melville,
c’est parfois une simple iconographie. Le ton est d’ailleurs
donné par la phrase d’introduction : le réalisateur
crée son propre Bushido pour le faire correspondre à
l’histoire qu’il a imaginé. Il n’a que faire
du code d’honneur des sabreurs nippons, ce qu’il l’intéresse,
c’est la figure du loup solitaire et blessé. Melville
se sert dans ce qu’il croit, ou surtout veut comprendre du genre.
Jusqu’à présent sous-jacente, l’abstraction
fait son entrée dans le système Melville. Elle ne domine
pas encore le film dans sa totalité, ce qui sera le cas dans
les derniers films. Il y a donc encore de la vie dans les rues de
Paris, du côté de Jourdain ou du Châtelet, où
l’on retrouve des traces de Bob le Flambeur.
Il en va autrement des intérieurs, qui eux semblent presque
conçus pour le théâtre : la chambre de Jef est
ascétique au possible, ne comprenant comme mobilier que le
strict minimum ; seule la présence de l’oiseau en cage
apporte de l’humanité à l’ensemble. Le 36
Quai des Orfèvres ne semble composé que de couloirs
gris-vert éclairés de néon, à l’exception
du bureau de François Perrier - mais la carte du Paris ancien
affichée au mur en témoigne, cet homme appartient à
une autre époque. Enfin, le club de jazz ressemble à
tout sauf à une cave enfumée ; Ginette Vincendeau note
d’ailleurs très justement que lors du dernier plan, les
musiciens débarrassent la scène de leurs instruments
tandis que les spectateurs quittent la salle. Ces lieux sont donc
des espaces artificiels où se jouent les principaux actes de
la tragédie, les personnage ne passent par les espaces réels
que le temps de se rendre d’un décor à l’autre.
On l’a dit, Melville empreinte au cinéma
ce qui l’intéresse, au mépris de la vérité
et de la vraisemblance - jusqu’à preuve du contraire,
les séances d’identification sous toise restent une spécificité
américaine, d’autant qu’ici les témoins
ne sont pas protégés derrière une glace sans
tain. Ce qui intéresse Melville dans les films de samouraï,
outre la figure du sabreur solitaire, est le rapport rituel à
la mort. Et il a trouvé la matière première parfaite
pour incarner cette figure : Alain Delon apporte sa froideur, son
masque d’impassibilité au personnage créé
par Melville, et finit par créer un archétype. Jef Costello
est donc la relecture moderne par Melville de la figure du samouraï,
entièrement dédié à sa mission et pourtant
devenu ronin, poussé par une pulsion de mort. Car le personnage
de la pianiste campé par Caty Rosier symbolise bien la Mort,
qui fascine Costello, et qu’il choisit pour lui porter symboliquement
le coup de grâce lors de son seppuku dans le club. A l’origine,
Costello devait rendre son dernier soupir le sourire aux lèvres
– les raisons de ce changement demeurent difficile à
déterminer avec certitude, il se pourrait néanmoins
que ce soit le résultat Dans les suppléments de l’édition
américaine, Rui Nogueira dit considérer que Le
Samouraï est l’œuvre la plus parfaite de
Melville, et qu’il aurait presque pu s’arrêter là.
D’un certain point de vue, il n’a pas tout à fait
tort : Le Samouraï fixe les préceptes
du style encore en gestation dans Le Doulos ou Le
Deuxième Souffle qu’on qualifiera de melvillien,
dont l’ombre plane encore sur le polar moderne. Perfection froide
du cadrage et de la photographie, abandon des personnages au profit
de figures mythiques, sens de la tragédie. Les films suivants
pousseront encore plus loin ces préceptes, jusqu’au point
de non-retour de Un Flic. Mais tout est déjà
dans Le Samouraï, une œuvre signature.
(1) Rui Nogueira, Le Cinéma
selon Jean-Pierre Melville (Petite Bibliothèque des Cahiers
du Cinéma, 1996), p. 151 |
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