Le jeune
Koichi Nishi s’apprête à épouser la fille de son patron, directeur d’une importante société. Durant les festivités, son futur beau-frère l’accuse de vouloir profiter de sa sœur, estropiée par sa faute lors d’un accident de vélo, afin de grimper plus vite les échelons sociaux. L’ambiance ne s’allège pas lorsqu’un comptable est arrêté devant toute l’assistance, tandis que l’on livre une mystérieuse pièce montée, dont la forme semble lancer des accusations. Peu à peu se révèleront les motivations réelles de Nishi.

Les Salauds Dorment en Paix
(Warui yatsu hodo yoku nemuru)
Réalisé par Akira Kurosawa
Avec Toshirô Mifune, Masayuki Mori, Kyôko Kagawa, Tatsuya Mihashi, Takashi Shimura, Kô Nishimura, Takeshi Katô
Scénario : Shinobu Hashimoto, Eijirô Hisaita, Ryuzo Kikushima, Akira Kurosawa, Hideo Oguni
Musique : Masaru Satô
Photographie : Yuzuru Aizawa
Montage : Akira Kurosawa
Japon - 151 mn - 1960

Depuis La Forteresse Cachée, Kurosawa est à la tête de sa propre maison de production, sobrement baptisée Kurosawa Films Production, il est désormais – pour peu de temps – maître à bord et responsable des éventuels dépassements. S’il a diverses idées de films d’aventures, il refuse de leur accorder l’honneur d’être la première production de sa société : celle-ci devra être socialement engagée, et refléter la situation du Japon. Justement, le pays est alors en plein essor économique : un accord de coopération a tout juste été signé avec les Etats-Unis, et l’objectif est de faire passer le taux de production de 1% à 12%. C’est alors que naît une nouvelle délinquance, évoluant dans les sphères de la haute finance. ‘De quels méfaits ne sont pas capables certains haut fonctionnaires qui se cachent derrière la façade bien commode des grandes sociétés. J’ai voulu démasquer cette race, et faire un film sur la corruption de la haute finance.’ (1) Afin de rendre sa démonstration plus parlante, il opte pour le Film Noir, genre social par excellence. Mais un genre de Film Noir bien particulier, sans police, où les gangsters portent des costumes et remplissent des livres de comptes. Si Les Salauds Dorment en Paix ne semble avoir que peu de rapports avec les chambarras du senseï, il s’agît pourtant de l’un de ses films les plus ambitieux, ne serait-ce qu’au niveau de l’écriture : cinq scénaristes, 85 jours de travail. Sans compter un tournage nocturne parfois difficile.

La filmographie d’Akira Kurosawa compte au moins deux adaptations officielles de Shakespeare, il faudrait pourtant y ajouter cette relecture d’Hamlet. Car au-delà du thème classique du fils vengeant son père en affrontant le félon, Les Salauds Dorment en Paix reprend plusieurs dispositifs de la pièce, et en premier lieu le plus connu, le « Play within the Play », la scène jouée sur scène. En effet, la longue séquence inaugurale – environ 22 minutes -, celle du toast avant le début du repas, est partiellement mise en scène. Car outre le fait qu’elle nous renseigne sur l’état-civil et la fonction des différents protagonistes présent, elle sert également de révélateur, pour Nishi et le spectateur. Comme Hamlet observait les réactions de son assassin de beau-père face au régicide reconstitué, Nishi contemple les réactions des convives face à la pièce montée représentant leur siège social ornée d’un œillet à l’endroit où son père s’est défenestré, et cherche des signes de culpabilité. Cette longue séquence d’introduction, qui évoque par certains aspects le Parrain de Francis Ford Coppola, illustre un principe classique de narration : faire passer toutes les informations nécessaires au spectateur durant une scène de repas. L’origine théâtrale de cette scène est accentuée par la présence de journalistes très au courant des faits et gestes de ces gangsters en cols blancs et commentant à voix haute le jeu de massacre qui se tient devant leurs yeux, depuis l’arrestation de Wada le comptable jusqu’à l’arrivée du gâteau, comme ils le feraient d’un spectacle de marionnettes. ‘C’est la pièce la plus intéressante que j’aie jamais vue’, dit un journaliste, ’Et encore, ce n’est que le prologue’ lui répond un confrère.'

Mais la théâtralité est également présente tout au long du film : la grande sophistication des décors et des cadrages confère au film un aspect artificiel parfois proche du conceptuel, comme l’ancienne usine dans le sous-sol de laquelle Nishi a établi sa prison secrète. Même le bord du volcan où Wada manque de se jeter semble irréel – des fumées artificielles ont d’ailleurs été ajoutées. D’ailleurs, quelle est la réalité des personnages eux-mêmes ? Wada représente une fonction plus qu’un personnage, et passe d’ailleurs pour mort durant l’essentiel du film, il est une ombre spectrale effrayant ses anciens collègues, double presque comique du fantôme de ‘Hamlet’. De même, Nishi, ayant échangé son état-civil, n’existe même plus en tant que tel – et il en sera de même pour son ami à la fin du film, dans l’impossibilité de retrouver sa véritable identité -, il n’existe que pour accomplir sa vengeance. La fonction crée le personnage. Notons au passage l’admirable performance de Toshiro Mifune nous proposant ici une autre facette de son jeu, plus froid, plus intériorisé, et ce même durant les séquences d’interrogatoire ‘musclé’. Kurosawa nous propose également des moments de mise en scène tout à fait admirables, on retiendra en particulier cette parfaite illustration de l’hypocrisie où Wada assiste à ses propres funérailles et contemple ses anciens patrons s’inclinant devant son portrait tandis que Nishi lui fait écouter un enregistrement des mêmes responsables le raillant ouvertement. Mais sa mise en scène témoigne aussi d’une volonté d’austérité et de refus du spectaculaire – la séquence de l’accident de voiture de Nishi fut tournée mais non montée, seule subsiste la carcasse dans le film.

Réussite totale de Kurosawa, Les Salauds Dorment en Paix est à la fois une dénonciation du système de corruption en même temps qu’un aveu d’impuissance : la mort de Nishi restera anonyme, son combat inconnu, sauf de sa veuve et son beau-frère dont le regard final accuse le président Iwabuchi, dont on découvre qu’il est lui-même le pantin d’un officiel haut placé. On ne saura rien de plus de lui, et Kurosawa dit regretter de ne pas avoir eu le courage de nommer précisément au moins sa fonction. On ne lui en tiendra pourtant pas rigueur, tant cette figure anonyme et invisible rend cette radiographie du Japon des années 60 particulièrement glaçante.

(1) Aldo Tassone, p. 143






Image :
La copie que nous présente Wild Side est satisfaisante, sans doute assez bien restaurée : le réducteur de bruit a semble-t-il été utilisé avec parcimonie, et on ne constate pas de lissage excessif. Toutefois, le rendu semble un peu trop lumineux, mais le contraste reste correct. Les possesseurs de grands écrans ne manqueront pas non plus de remarquer des instabilités dans les arrière-plans et quelques effets de zèbrage. Au final, une image sans doute perfectible mais plutôt satisfaisante.

Son : Rien à redire, la piste mono a été bien restaurée, le souffle est absent, aucune saturation n’est à déplorer, le rendu est dynamique.

Wild Side
151mn
Zone 2
Menu musical et animé
Chapîtrage animé

Format cinéma : 2.35 : 1
Format vidéo
: 16/9 compatible 4/3
Langues : japonais mono
Sous titres : français

Disque 1 :

- Biographies et filmographies d’Akira Kurosawa, Toshiro Mifune et Takashi Shimura.

- Galerie photos : cinquante deux photos promotionnelles en noir et blanc, dont deux de tournage.

Disque 2 :

- Le Défi d’Akira Kurosawa – 32 mn 32 : Suite du documentaire consacré aux films de Kurosawa réalisés pour la Toho, ce module est riche en interviews des différents protagonistes, en particuliers des acteurs, peu avares en anecdotes sur les exigences du réalisateur. En effet, si certaines séquences n’ont nécessité qu’une prise unique, d’autres ont en revanche été répétées jusqu’à obtenir le résultat escompté, souvent dans des conditions difficiles. Le documentaire revient également sur la difficulté de monter un film sur la corruption. Un segment tout à fait intéressant, riche en informations.

- Dans l’Ombre du Guerrier – 26 mn 50 : quiqu'i l'ait pas de rapport direct avec le film présenté, cet entretien avec Masahiko Kumada, qui fut l’assistant de Kurosawa depuis Ran jusqu’à la fin, ne manque pourtant pas d’intérêt. Grand amateur du cinéaste, il nous raconte comment il entra à son service et nous décrit ses méthodes de travail, expliquant que ses légendaires colères lors des tournages sont surtout révélatrices de son obsession à retranscrire ses idées. Il termine sur une note nostalgique, regrettant l’absence des grands maîtres du cinéma nippon dont les films « venaient du cœur », déplorant que les jeunes cinéastes connaissent mieux les mangas que la littérature classique.

En savoir plus
Aldo Tassone, Akira Kurosawa (Edilig, 1983)
Stuart Galbraith IV, The Emperor and the Wolf
(Faber & Faber, 2001)
Mitsuhiro Yoshimoto, Kurosawa (Duke University Press, 2000)
La fiche Imdb du film

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