Depuis
La Forteresse Cachée, Kurosawa est à la tête
de sa propre maison de production, sobrement baptisée Kurosawa
Films Production, il est désormais – pour peu de temps
– maître à bord et responsable des éventuels
dépassements. S’il a diverses idées de films d’aventures,
il refuse de leur accorder l’honneur d’être la première
production de sa société : celle-ci devra être socialement
engagée, et refléter la situation du Japon. Justement,
le pays est alors en plein essor économique : un accord de coopération
a tout juste été signé avec les Etats-Unis, et
l’objectif est de faire passer le taux de production de 1% à
12%. C’est alors que naît une nouvelle délinquance,
évoluant dans les sphères de la haute finance. ‘De
quels méfaits ne sont pas capables certains haut fonctionnaires
qui se cachent derrière la façade bien commode des grandes
sociétés. J’ai voulu démasquer cette race,
et faire un film sur la corruption de la haute finance.’
(1) Afin de rendre sa démonstration plus parlante, il opte pour
le Film Noir, genre social par excellence. Mais un genre de Film Noir
bien particulier, sans police, où les gangsters portent des costumes
et remplissent des livres de comptes. Si Les Salauds Dorment
en Paix ne semble avoir que peu de rapports avec les chambarras
du senseï, il s’agît pourtant de l’un de ses
films les plus ambitieux, ne serait-ce qu’au niveau de l’écriture
: cinq scénaristes, 85 jours de travail. Sans compter un tournage
nocturne parfois difficile.
La
filmographie d’Akira Kurosawa compte au moins deux adaptations
officielles de Shakespeare, il faudrait pourtant y ajouter cette relecture
d’Hamlet. Car au-delà du thème classique du fils
vengeant son père en affrontant le félon, Les
Salauds Dorment en Paix reprend plusieurs dispositifs de la
pièce, et en premier lieu le plus connu, le « Play within
the Play », la scène jouée sur scène. En
effet, la longue séquence inaugurale – environ 22 minutes
-, celle du toast avant le début du repas, est partiellement
mise en scène. Car outre le fait qu’elle nous renseigne
sur l’état-civil et la fonction des différents protagonistes
présent, elle sert également de révélateur,
pour Nishi et le spectateur. Comme Hamlet observait les réactions
de son assassin de beau-père face au régicide reconstitué,
Nishi contemple les réactions des convives face à la pièce
montée représentant leur siège social ornée
d’un œillet à l’endroit où son père
s’est défenestré, et cherche des signes de culpabilité.
Cette longue séquence d’introduction, qui évoque
par certains aspects le Parrain de Francis Ford Coppola,
illustre un principe classique de narration : faire passer toutes les
informations nécessaires au spectateur durant une scène
de repas. L’origine théâtrale de cette scène
est accentuée par la présence de journalistes très
au courant des faits et gestes de ces gangsters en cols blancs et commentant
à voix haute le jeu de massacre qui se tient devant leurs yeux,
depuis l’arrestation de Wada le comptable jusqu’à
l’arrivée du gâteau, comme ils le feraient d’un
spectacle de marionnettes. ‘C’est la pièce la
plus intéressante que j’aie jamais vue’, dit
un journaliste, ’Et encore, ce n’est que le prologue’
lui répond un confrère.'
Mais
la théâtralité est également présente
tout au long du film : la grande sophistication des décors et
des cadrages confère au film un aspect artificiel parfois proche
du conceptuel, comme l’ancienne usine dans le sous-sol de laquelle
Nishi a établi sa prison secrète. Même le bord du
volcan où Wada manque de se jeter semble irréel –
des fumées artificielles ont d’ailleurs été
ajoutées. D’ailleurs, quelle est la réalité
des personnages eux-mêmes ? Wada représente une fonction
plus qu’un personnage, et passe d’ailleurs pour mort durant
l’essentiel du film, il est une ombre spectrale effrayant ses
anciens collègues, double presque comique du fantôme de
‘Hamlet’. De même, Nishi, ayant échangé
son état-civil, n’existe même plus en tant que tel
– et il en sera de même pour son ami à la fin du
film, dans l’impossibilité de retrouver sa véritable
identité -, il n’existe que pour accomplir sa vengeance.
La fonction crée le personnage. Notons au passage l’admirable
performance de Toshiro Mifune nous proposant ici une autre facette de
son jeu, plus froid, plus intériorisé, et ce même
durant les séquences d’interrogatoire ‘musclé’.
Kurosawa nous propose également des moments de mise en scène
tout à fait admirables, on retiendra en particulier cette parfaite
illustration de l’hypocrisie où Wada assiste à ses
propres funérailles et contemple ses anciens patrons s’inclinant
devant son portrait tandis que Nishi lui fait écouter un enregistrement
des mêmes responsables le raillant ouvertement. Mais sa mise en
scène témoigne aussi d’une volonté d’austérité
et de refus du spectaculaire – la séquence de l’accident
de voiture de Nishi fut tournée mais non montée, seule
subsiste la carcasse dans le film.
Réussite totale de Kurosawa, Les Salauds Dorment en
Paix est à la fois une dénonciation du système
de corruption en même temps qu’un aveu d’impuissance
: la mort de Nishi restera anonyme, son combat inconnu, sauf de sa veuve
et son beau-frère dont le regard final accuse le président
Iwabuchi, dont on découvre qu’il est lui-même le
pantin d’un officiel haut placé. On ne saura rien de plus
de lui, et Kurosawa dit regretter de ne pas avoir eu le courage de nommer
précisément au moins sa fonction. On ne lui en tiendra
pourtant pas rigueur, tant cette figure anonyme et invisible rend cette
radiographie du Japon des années 60 particulièrement glaçante.
(1) Aldo Tassone, p. 143