Flaherty
est l’image même du cinéaste-nomade. Fils d’un
chercheur d’or, il est très tôt attiré
par l’aventure, les voyages, la découverte d’un
monde qu’il ne veut pas réduit à son Michigan
natal, ni même au continent américain. A douze ans
il accompagne son père pour une année de prospection
dans la région du Lac des bois, période où
tous deux vivent au côté d’un peuple indien.
Partageant leur campement, Flaherty apprend à tirer à
l’arc et à chasser et l’on imagine l’effet
de cette immersion dans une culture ancestrale sur le jeune adolescent.
Cette année est une véritable illumination et Flaherty
n’aura dès lors de cesse de repartir à l’aventure.
De retour dans sa ville d’origine, il ne parvient pas à
se ré acclimater, ne cessant de rêver à de nouveaux
voyages. Il multiplie les fugues avant de se faire renvoyer définitivement
de l’école des mines où son père l’a
inscrit. Il trouve un travail pour une compagnie de chemins de fer
comme cartographe et explorateur puis se rend en 1910 dans la baie
d’Hudson au Canada pour la première de ses cinq expéditions
dans le grand nord financées par la fondation Mackenzie.
Il découvre les îles Belcher (dont la plus grande porte
son nom), cartographie la région et surtout fait la rencontre
du peuple Esquimaux. Il est très vite fasciné par
les Inuits et multiplie ses rencontres avec ce peuple encore mystérieux.
A partir de 1912 il passe le plus clair de son temps à partager
le quotidien des habitants de la côte d’Hopewell et
désireux de montrer leur mode de vie s’équipe
d’une caméra Bell & Howell. Durant deux ans, de
1913 à 1914, il tourne un grand nombre de petits films sur
les Esquimaux dont les négatifs originaux seront malheureusement
détruits. Pas découragé pour un sou, il repart
pour quinze mois, entre 1919 et 1920, tourner ce qui deviendra son
premier film, le mythique Nanouk l’Esquimau.
Nanouk
l’Esquimau
Avant d’aborder le film il convient en premier lieu de lever
deux malentendus au sujet du cinéaste. On parle souvent de
Flaherty comme du père du documentaire, raccourci historiquement
faux que l’on peut facilement démentir en consultant
n’importe quelle encyclopédie consacrée au cinéma.
D’un autre côté, Flaherty fut longtemps critiqué
(et encore de nos jours) pour son approche du genre documentaire,
accusé de recréer et d’inventer des séquences
entières dans ses films. Ce point est important car tout
l’art du cinéaste consiste justement dans ce rejet
des courants et des dogmes du cinéma documentaire. Il filme
comme il l’entend, refuse cette caméra censément
objective, ce sacro saint regard extérieur du documentariste
que l’on sait être un leurre, la présence du
réalisateur suffisant à conditionner le comportement
des sujets filmés. Cette constatation faite, Flaherty préfère
réaliser de véritables œuvres de cinéma
et pour cela va s’employer à utiliser un langage filmique
: travellings, contre plongées, gros plans, montage, musique,
jeu des acteurs… En cela, il est indéniable que Flaherty
est avant tout un cinéaste et que l’aspect documentaire
de ses réalisations n’a artistiquement qu’une
valeur secondaire, même si cet aspect conditionne la manière
dont il fabrique ses films. C’est cette position ambivalente
qui est la source de malentendus quant à sa geste de cinéaste
tant il est courant de rejeter ce que l’on ne peut facilement
circonscrire à une école. Ses descendants, comme Rouquier
ou Jean Rouch, n’auront pas à subir les mêmes
foudres critiques, Flaherty étant le véritable pionner
de cette conception du documentaire.
Flaherty rejette le recul et l’effacement car ce qui l’intéresse
avant tout c’est de s’immerger dans une culture et de
la livrer au spectateur dans toute sa grandeur et sa spécificité.
Il condense donc des évènements bien réels
mais sur la durée du tournage, d’où la recréation
de certaines séquences, ou encore recentre sa vision sur
l’aspect ancestral de ces cultures en éliminant certains
éléments trop modernes (les armes à feux et
certains vêtements) ou en reconstituant des pratiques abandonnées.
Il veut reconstituer une vision intemporelle de la société
esquimau et non filmer l’irruption récente de l’homme
blanc dans son mode de vie. Mensonges ? Certainement, mais c’est
par cette liberté prise avec son sujet qu’il nous ait
donné de découvrir et de ressentir l’essence
même de civilisations « exotiques ». Cette envie
de partage qui anime Flaherty, que ce soit du sujet vers le spectateur
ou entre lui et ceux qu’il filme, passe par l’usage
du langage du cinéma de fiction et par l’abolissement
des frontières entre lui et ses sujets. Flaherty n’hésite
pas à faire jouer ceux qu’il filme ou encore à
se mettre lui-même en scène, ce qui va à l’encontre
d’une neutralité documentaire souvent portée
en étendard, censée être le garant d’une
reproduction fidèle de la réalité, pieu mensonge
pourtant encore véhiculé de nos jours.
Nanouk l’Esquimau n’hésite donc
pas à rivaliser dans sa construction avec un long métrage
de fiction. Flaherty réalise de véritables séquences
de suspens ou encore de comique, comme celle hilarante où
Nanouk se bât avec un phoque récalcitrant. Le film
se construit sur des instantanés, des saynètes, tout
en fabriquant de toute pièces des climax dramatiques. Devant
nos yeux émerveillés ce sont ainsi des instants magiques
qui défilent, certains d’une grande force dramatique,
d’autre chaleureusement intimes. C’est un réveil
sous les épaisses peaux d’ours dans lesquelles la famille
est emmitouflée, une pêche sur une banquise instable
qui manque à chaque moment de se déchirer, la construction
d’un igloo, la morsure d’un blizzard cinglant sur des
chiens de traîneaux immobiles… Flaherty, en réalisant
Nanouk, prend acte des erreurs commises sur son
premier film, celui qui fut irrémédiablement perdu.
Les rares spectateurs ayant assisté à sa projection
s’intéressaient davantage au voyage de Flaherty qu’au
sujet même de son film. C’est pourquoi le cinéaste
décide de scénariser son film, de recréer à
l’écran des instants de vie qui reflètent le
plus sincèrement possible le monde des Esquimaux. Flaherty
comprend que pour se mesurer aux films de fiction, il faut travailler
sur le même terrain narratif. Nanouk et ses proches deviennent
sous l’œil du cinéaste de vrais acteurs qui rejouent
leur vie. Le cinéaste recrée, répète,
ne se fie pas à la seule prise directe. Tout documentaire
est mensonge et il ne faut pas hésiter à rajouter
du mensonge pour atteindre une certaine vérité dans
la représentation.
Pour
mener à bien ce projet Flaherty innove énormément,
filmant pour la première fois dans des conditions extrêmes
à l’aide d’une caméra gyroscopique inventée
par l’explorateur Carl Akeley. Il vit et tourne en totale
autarcie, transformant un igloo en studio de développement
afin que le film puisse voir le jour au fur et à mesure de
son tournage. Flaherty est un technicien hors pair, maniant à
la perfection la large gamme d’objectifs qu’il emmène
sur ses tournages. Il sait démonter, nettoyer ou réparer
chacune de ses caméras, développer la pellicule. Il
forme les autochtones à ces techniques et les fait participer
à la fabrication du film (1). L’igloo de la famille
de Nanouk est conçu comme un décor de cinéma,
construit de telle manière qu’il puisse recevoir l’équipement
de prise de vue ce qui en fait le plus grand igloo jamais construit.
Flaherty s’est complètement intégré
au monde qu’il filme et c’est là où son
film peut être perçu comme le plus fidèle et
sincère témoignage sur le peuple esquimau. Lorsqu’il
tourne en 1920 ce film à Inukjuak (nom inuit de Port Harrison
dans la baie d’Hudson), il a passé au total près
de dix années auprès des Esquimaux. C’est cet
investissement total, cette curiosité, cet amour, qui élèvent
le film et le rend si touchant et intemporel. C’est aussi
ce regard que porte Flaherty sur le personnage de Nanouk. Jovial,
amusé et amusant, on s’attache immédiatement
à lui. Son rire franc, contagieux, semble même percer
le mur du muet. Nanouk devient le joyeux guide grâce auquel
le spectateur rentre de plein pied dans ce monde si éloigné
du sien. Il n’y a nul didactisme dans les œuvres de Flaherty.
Le spectateur est amené à comprendre par lui-même
ce qui lui est montré et le cinéaste refusant tout
commentaire ethnologique cette compréhension passe par l’empathie
ressentie envers les personnages, d’où l’importance
du choix de Nanouk. Il n’y a pas de considération historique
ou morale. Flaherty ne s’attache pas à montrer les
ravages de l’hégémonie de l’homme blanc
sur une culture minoritaire. Son ambition est non de porter un regard
extérieur mais bien de « montrer les Esquimaux,
non du point de vue des gens civilisés, mais tels qu’ils
se voient ».
La
volonté de Flaherty est de témoigner avant qu’il
ne soit trop tard, de décrire les beautés et la majesté
d’un peuple qu’il sait condamné. La lutte de
cette petite famille dans la baie d’Hudson est un discours
qui se suffit à lui-même. « Je suis certain
qu’on peut découvrir une grâce, une dignité,
une culture, un raffinement que nous ignorons chez des peuples placés
par les circonstances hors des conditions habituelles ».
Ce qui compte pour Flaherty ce sont les petits gestes quotidiens
: un baiser esquimau, des glissades sur la neige, un repas, un enfant
qui a trop mangé, un canoë qui délivre une foule
de personnes cachées sous sa coque, la pêche sur la
banquise... Et les paysages, la nature. Les beautés de la
banquise, la brume qui court sur des terres lunaires, la mer en
furie que l’on retrouvera implacable et vorace dans L’Homme
d’Aran. Le territoire qu’arpente Nanouk est de la taille
de l’Angleterre et Flaherty signe un poème visuel à
la gloire de ses paysages inédits. Si le quotidien est amoureusement
filmé par Flaherty, certains moments prennent des allures
d’aventures épiques : la traversée de la banquise
par la troupe des Itivimuits, le combat contre un éléphant
de mer… des évènements qui font partie de la
vie de Nanouk et des siens au même titre que ceux plus reposés,
plus intimes qu’il filme ailleurs.
Dans Nanouk, comme dans ses futures réalisations,
l’intérêt premier de Flaherty consiste bien dans
la description du rapport qui naît entre l’homme et
la nature, la manière dont un peuple est capable de survivre
dans un environnement hostile. Cette obstination de l’homme
fascine Flaherty et elle se retrouve dans la vie même du cinéaste,
dans son refus de se plier à des contraintes économiques
ou à des dogmes esthétiques. Flaherty avait réussi
à convaincre les fourrures Révillon de sponsoriser
le film. Bien sûr Flaherty ne réalise à aucun
moment la publicité rêvée par les frères
et son film, trop original, n’est pas immédiatement
diffusé. Lorsqu’il parvient enfin à décider
Pathé, qui entre temps en a racheté les droits, de
le distribuer, le succès est tel que les cornets de glaces
s’appelleront dorénavant des Nanouks en Allemagne ou
en URSS, et des esquimaux en France. On s’habille en Anorak,
le kayak devient un sport familier… Mais face à cette
reconnaissance le constat est amer. Nanouk mourra de faim deux ans
après le tournage, suite à un hiver trop rude où
le légendaire Ours lui-même ne parvint pas à
chasser suffisamment pour survivre.
Après
Nanouk, Flaherty et sa compagne Frances tournent dans les îles
Samoa leur second film, Moana (1926), fruit de
deux années passées auprès des habitants de
l’archipel. En 1926, Flaherty débute le tournage à
Tahiti de White Shadows in the South Seas avec
W.S. Van Dyke, puis en 1929 celui de Tabu, en collaboration
avec Murnau, dans le Pacifique Sud. Flaherty abandonne ces deux
films en cours de route suite à des divergences avec la production,
mais aussi à cause de son rejet du romanesque hollywoodien.
Flaherty ne comprend pas ses méthodes de tournage où
chaque acteur ou technicien ne pense qu’à terminer
le film et rentrer chez lui sans s’investir humainement et
totalement dans le sujet qu’ils abordent. Flaherty est également
sidéré par la machinerie mise en branle pour un film.
Pour lui, un réalisateur avec un équipement léger
et une petite équipe suffisent à mener à bien
un film. Flaherty est toujours son propre opérateur, il ressent
le besoin d’être en contact direct avec son sujet, de
réagir sans intermédiaire à ce que si se déroule
sous ses yeux. Un autre film sur les indiens Pueblos du Mexique
sera inachevé pour les mêmes raisons. Flaherty et Hollywood
sont définitivement brouillés. En 1931 le cinéaste
part travailler en Angleterre, invité par John Grierson qui
vient de mettre en place l’unité documentaire du ministère
du commerce de l’Empire. Il y réalise les documentaires
Industrial Britain, The Glassmaker of England
et Art of the English Craftsman. Mais la grand
oeuvre de cette période est bien sûr L’Homme
d’Aran dont il débute le tournage en 1932.
L’Homme
d’Aran
Les parents de Flaherty étaient d’origine irlandaise
et Flaherty rêvait de filmer la terre de ses aïeux. Il
découvre l’existence des îles d’Aran lors
d’une conversation avec un passager irlandais sur le bateau
qui le mène en Angleterre. Cette évocation d’un
monde non industrialisé à quinze heures de Londres
éveille immédiatement la curiosité du cinéaste.
Il convainc le producteur Michael Balcon de financer L’Homme
d’Aran et part avec sa famille vivre pendant deux
ans dans l’île d’ Inishmore, la plus grande des
îles. Il s’intègre comme à son habitude
à la population locale, apprend leur mode de vie, leurs pensées.
Mais la tâche est ardue et il doit d’abord apprivoiser
des habitants soupçonneux qui l’accusent de porter
le mauvais œil avec sa caméra et, pire, d’être
un socialiste. Les témoignages sont légions sur ce
grand homme au regard bleu, sur sa capacité à écouter
et à comprendre les gens qui, une fois encore, lui permet
de bientôt faire partie de la vie de l’île. Flaherty,
comme pour Nanouk, utilise les habitants de l’île
comme des acteurs, fabricant de tout pièce la famille qui
est au centre du film, faisant d’un forgeron dans la vraie
vie le pêcheur qui sera cet homme d’Aran. La célèbre
séquence de la pêche au requin pèlerin est recréée
par le cinéaste, cette pratique trop dangereuse ayant étant
abandonnée depuis plus d’un demi siècle. Mais
Flaherty pense qu’il est important de garder la trace de cette
activité. Il enquête auprès des anciens de l’île,
fait reconstruire des harpons qui n’existent plus, et ravive
cette pratique ancestrale qui bien qu’historiquement fausse
permet de mieux comprendre comment vivent les hommes de l’île,
quelle est leur relation à leur milieu.
Peut-être
plus encore que dans Nanouk, L’Homme
d’Aran est une véritable épopée
de l’homme face à la nature. C’est la collecte
de varech qui se fait sous la menace des lourdes vagues d’une
mer prête à emporter les imprudents, un frêle
esquif qu’un équipage malmené par la tempête
essaye de ramener sur le côte. C’est un poème
lyrique et non un film d’ethnologue, Flaherty passant sous
silence les données sociologiques ou historiques. Les îles
d’Aran ce sont des terres arides, sans végétation,
où les habitants doivent fabriquer la terre avant de même
de pouvoir semer. Les quelques patates qui peinent à pousser
appellent les hommes à partir à l’assaut de
la mer, furieuse, déchaînée. A bord de petites
coquilles de noix, ils naviguent sur une des mers les plus mauvaises
du monde. Cette mer est filmée comme un personnage à
part entière, imposante, capricieuse.
Flaherty n’écrit rien, n’a aucun plan de tournage
Soucieux de chaque étape de la fabrication d’un film,
il n’en considère pas moins le tournage comme le principal
moment de création. Il filme à n’en plus finir,
inquiétant puis exaspérant ses producteurs qui, bien
que fascinés par les rushes, ne peuvent imaginer le film
terminé… C’est que le cinéaste recherche
dans chacun de ses plans la photogénie : le bon rai de lumière,
le bon dégradé de gris dans le ciel, le bon mouvement
des vagues. Flaherty totalise une quarantaine d’heures de
rushes, tournant jusqu’à ce que la production l’arrête.
Flaherty crée son film en se plongeant dans ses rushes, sans
plan pré-établi, en se laissant porter par la pure
musicalité des images. Pour fabriquer son film il n’utilise
pas que les seules vertus du montage, il cherche au sein même
du plan le mouvement, le rythme de son film. Ainsi le spectateur
est invité à chercher longtemps la trace du curragh
qui disparaît et réapparaît, point minuscule,
suivant le mouvement dantesque des vagues. Flaherty se pose mille
questions sur chaque image qu’il a capturée. Il cherche,
expérimente, tente plusieurs approches, mais nullement par
balbutiement, le cinéaste connaissant parfaitement les données
techniques et optiques. Il ne s’arrête pas à
un objectif donné, il cherche celui qui est le plus approprié
pour saisir au mieux chacun de ses sujets. Souvent il privilégie
les très larges focales, filmant souvent ses personnages
de très loin, les incorporant à leur environnement
grandiose. La nature semble alors presque les engloutir et l’homme
paraît bien faible face à ces paysages imposants. Ces
vues d’ensemble évitent toute déshumanisation
grâce à une composition des plans qui intègre
parfaitement l’homme au sein de l’image. Flaherty en
effaçant les horizons et les lignes de fuite recentre le
cadre sur ses personnages qui ainsi parviennent à s’épanouir
et à trouver leur place malgré la majesté des
paysages. L’homme reste le point où se focalise le
regard du cinéaste.
Le
montage est surtout présent dans les climax dramatiques,
comme la pêche au requin avec près de quatre cent plans
pour vingt minutes de film. Le monteur John Goodman est d’ailleurs
crédité co-scénariste du film, preuve de l’importance
que Flaherty accordait à ce moment de la naissance d’un
film. Cette séquence étonne toujours par l’inventivité
de son montage. Flaherty et Goodman n’hésitent pas
à enchaîner des plans quasi identiques, provoquant
des coupures presque expérimentales. Ils glissent des plans
presque imperceptibles, redoublent certaines images, certaines actions.
C’est un enchaînement musical qui guide Flaherty et
son monteur, approche qui dépasse la seule fonction descriptive
de l’action. Pour ce qui est de la piste sonore, elle est
entièrement post-synchronisée et le résultat
est splendide. Les voix et les bruits d’ambiance deviennent
musique au même titre que la partition de John Greenwood.
L’Homme d’Aran est un film à
auteur d’homme, Flaherty s’attachant aux visages, aux
gestes en grand cinéaste humaniste qu’il est. Ses films
sont chaleureux, attentifs, attentionnés. Il se plonge dans
de nouveaux univers avec délice, essaye de s’approcher
au plus près d’autres modes de vie et de pensée.
On sent dans chaque minute de ses films l’investissement total
de l’homme dans ses projets. « Ce sont des gens
vraiment merveilleux » disait-il des Cajuns, des Esquimaux
ou des habitants d’Aran « J’espère
simplement que le film leur rendra justice » était
son leitmotiv (2). Pour Flaherty l’homme n’est pas circonscrit
à la société, il est avant tout un individu,
approche qui fut très farouchement reprochée au cinéaste.
Flaherty aurait du, à en croire les critiques de l’époque,
surtout de gauche, parler avant tout de la société.
L’Homme d’Aran fut perçu comme une fuite
du cinéaste, un refus de s’engager et de parler de
l’état du monde, alors que pour socialistes et marxistes,
le documentaire se devait d’être l’écho
de la conscience des peuples, à l’image des groupes
Dvertov. Flaherty ne pouvait travailler dans ce sens. Le cinéma
documentaire de gauche était au service d’une idéologie,
chose absolument étrangère à Flaherty. Pour
lui, réaliser un documentaire c’est se mettre en prise
directe avec le monde, c’est confronter son propre regard
à l’autre sans le dénaturer par un prisme politique.
C’est se mettre en danger, infléchir sa vie en fonction
de ce que l’on choisit de filmer et non travestir une réalité
à des fins de propagande.
En
lisant les notes de Flaherty on découvre pourtant une conscience
politique aiguisée et une parfaite connaissance de la situation
des habitants d’Aran. Il explique que ceux-ci doivent payer
la dîme aux propriétaires de l’île, qu’ils
doivent travailler comme des forçats pour y parvenir sous
peine d’être expulsés par la police et de devenir
mendiants en Angleterre ou en Amérique. Les habitants d’Aran
sont prêts à tout braver pour ne pas subir cette honte.
Pourtant Flaherty ne veut pas filmer cela. Il veut circonscrire
son œuvre au seul rapport de l’homme à son milieu.
Avec ses personnages qui ne portent pas de nom, qui représentent
pour Flaherty un condensé de l’humanité, L’Homme
d’Aran a une valeur universelle, intemporelle, presque
éternelle. Le film n’est pas le témoignage de
la vie de ses habitants au moment du tournage mais la recherche
de l’essence même de cette vie et de cette île.
Aujourd’hui encore le film n’a rien perdu de sa force
et de sa beauté. Comme pour Nanouk, Flaherty est parvenu
à faire traverser les décennies à ce peuple
et à nous les rendre aussi vivants qu’ils l’étaient
pour ses contemporains.
The Land
En 1935, Flaherty part aux Indes pour tourner une adaptation de
Kipling avec Zoltan Korda, Elephant Boy. Expérience
peu concluante qui marque la fin de son périple anglais et
son retour aux Etats-Unis où il tourne une commande du ministère
de l’agriculture, The Land. Le film est réalisé
à la demande du ministre de l’agriculture Wallace,
le bras droit de Roosevelt, qui propose à Flaherty de filmer
la désertification du centre des Etats-Unis qui de plaines
fertiles s’est transformé sous l’action de l’homme
en désert aride. Ce sujet, déjà au cœur
de La Charrue qui détruisit les plaines
de Pare Lorentz, rappelle dans son traitement visuel le dépressif
Terre sans pain de Luis Bunuel. C’est un
sujet qui passionne Flaherty et pour lequel il écrit un long
texte, qu’il lit à l’écran, texte qui
résume sa vision de l’homme et de la civilisation :
« Voilà comment l’Amérique utilisa
les machines pour accroître sa production au détriment
de la terre et des hommes victimes de l’érosion et
de la pauvreté ».
Ce
qui impressionne de prime abord dans The Land,
ce sont ces paysages griffés, déchirés par
l’érosion, ces images d’une terre qui porte les
cicatrices de l’action de l’homme et qui semble ne pouvoir
jamais guérir. Une terre autrefois fertile, maintenant épuisée
par la culture du coton et du tabac. A l’époque, jamais
encore la terre n’avait connue une telle transformation, on
avait encore jamais vu une telle surface être gâchée,
de larges fleuves asséchés, sous la seule action de
l’homme. Et la terre dans sa chute emporte les hommes. Les
maisons se délabrent, les habitants s’appauvrissent
au même rythme que les paysages. Flaherty nous montre une
fois de plus l’étroite imbrication qui lie l’homme
à son environnement. Le cinéaste suit l’exode
de la population, capte le désarroi et la tristesse dans
les regards. Pour une fois, Flaherty se frotte au social. Il parle
du chômage et ailleurs, en Arizona, des travaux les plus durs
réservés aux Mexicains, du travail de enfants. Il
filme les bidonvilles, les conditions de vie et de travail misérables.
Flaherty s’attarde longtemps sur les visages de ces hommes
et femmes, utilisant sa caméra comme l’objectif d’un
photographe. Trop déprimant en cette période de guerre
le film ne sera jamais projeté et c’est un film quasiment
inédit qui nous est ici proposé. Au-delà du
témoignage historique, que reste t-il aujourd’hui de
The Land ? Il faut bien avouer que l’on ne
retrouve pas la poésie de Flaherty, son sens inné
de l’image et de la narration. De facture très classique,
The Land est plus une curiosité qu’une
étape importante de la carrière du cinéaste.
Louisiana
Story
Louisiana Story est un autre film de commande,
tourné pour la Standard Oil. Le film se passe dans les bayous
de Louisiane où un jeune garçon voit son quotidien
bouleversé par l’intrusion des bulldozers et des foreurs
qui viennent fabriquer un derrick au cœur d’une nature
jusqu’ici sauvage. Le film s’ouvre sur le jeune garçon
à bord d’une pirogue qui serpente sur le lit calme
du fleuve. Cette barque qui navigue doucement au milieu des crocodiles
et des castors annonce celle qui mènera Pearl et John quelques
années plus tard dans La Nuit du Chasseur.
Les images splendides, fruit de l’étroite collaboration
entre Flaherty et son chef opérateur Richard Leacock, nous
transportent d’emblée dans un lieu à l’écart
du monde, un lieu primitif où l’homme se fait discret.
Flaherty consacre trois mois à cette ouverture afin de rendre
compte au mieux de la rencontre entre le jeune garçon et
les animaux. Sur une musique élégiaque, on s’enfonce
doucement dans le bayou, bercé par le rythme lancinant de
la séquence, par les effets de la lumière qui sont
réfléchies par l’eau, par les longues chevelures
tombantes des branches d’arbres. Cette introduction presque
panthéiste permet de marquer la rupture imposée par
l’irruption des ouvriers de la compagnie de pétrole.
Dès lors, le fleuve sera perturbé par les vagues laissées
par les bateaux à moteur, le calme sera troué par
les sourds grondements du derrick.
Le
sujet de Louisiana Story est une nouvelle fois
le rapport de l’homme au monde. Flaherty nous montre une nature
immuable, secrète, imposante et dans un deuxième temps
l’irruption de la main de l’homme dans cet univers vierge.
Tout d’abord opposition, cette rencontre va devenir coexistence
entre deux mondes distincts. Nanouk ou L’Homme
d’Aran nous montraient comment l’homme se fondait
dans le monde, dans son environnement. Quelques traces de traîneaux
sur la neige, vite absorbées par le blizzard, des coquille
de noix sur une mer déchaînée, presque rien.
L’homme y semblait minuscule tout en parvenant à la
majesté dans sa confrontation avec la toute puissance de
la nature. Ici Flaherty nous parle d’un univers plus familier,
moins lyrique, de la possible intégration des techniques
humaines dans l’environnement. Discours qui aujourd’hui
peut nous sembler bien naïf mais auquel Flaherty croit sincèrement.
Le film est tourné sans le son et Flaherty ajoute en post
production les bruits d’animaux et de machines… ainsi
que du silence que Flaherty va chercher dans un cimetière
en pleine nuit. Le derrick devient un personnage à part entière
qui prend vie par ce travail sur le son, les bruits qui l’animent
devenant une sorte de respiration. Les images et les sons de la
plateforme de forage créent une mystérieuse symphonie
industrielle, contrepoint sonore et visuel à la nature environnante.
Mais Flaherty n’oppose pas, il marie ces deux aspects, cherchant
les beautés tout autant dans les constructions industrielles
que dans les paysages du bayou. Il porte la même attention
à la nature et à l’homme. Au total le tournage
dure huit mois, Flaherty totalisant une fois encore un nombre de
rushes impressionnant (3), pour un résultat à l’écran
souvent stupéfiant.
Le
cinéaste vit plus d’un an à Abbeville pour la
préparation et le tournage de Louisiana Story.
C’est un film extrêmement préparé, écrit,
Flaherty ne reproduisant pas les techniques de tournage de Nanouk
ou de L’Homme d’Aran. Le combat entre
le garçon et le crocodile est une des scènes impressionnantes
du film. La petite histoire nous explique que Flaherty passa un
long moment à réaliser cette séquence qu’il
voulait dramatique, Joseph Boudreaux, véritable cajun, retournant
à la première prise le crocodile comme une crêpe.
En fait, comme dans le combat de Nanouk et du phoque (on croit à
la réalité de cette scène, or ce sont bien
des personnes hors cadre qui tirent sur le filin de Nanouk et non
un phoque), ou la pêche au requin dans L’Homme
d’Aran, la scène est délibérément
truquée, conçue comme une concession au public. Louisiana
Story est un vrai film de fiction, aux procédés
hérités des œuvres antérieures du cinéaste.
D’un point de vue narratif il peut décevoir car trop
consensuel, trop pensé pourrait-on dire. La fraîcheur
et la beauté de Nanouk ou de L’Homme
d’Aran s’est en grande partie évanouie.
Là on l’on retrouve la sensibilité du cinéaste,
c’est dans son jeune héros qui nous sert ici de guide.
L’enfance du cinéaste au Canada le rapproche du jeune
garçon, Flaherty trouvant dans sa manière de vivre
des échos avec sa propre jeunesse au milieu d’une nature
sauvage. Joseph Boudreaux, qui incarne le garçon de douze
ans, est une magnifique trouvaille, un acteur plein de vitalité
et de vérité. L’enfance est un thème
récurrent de l’œuvre de Flaherty, ou plutôt
le regard de l’enfance, regard qu’il a toujours tenté
de conserver dans sa vie d’adulte. Flaherty c’est l’émerveillement
jamais éteint devant les beautés de la terre et les
beautés de l’homme. Flaherty était un grand
humaniste, un homme amoureux de l’homme, un homme qui savait
trouver ce qu’il y a de plus beau chez ses congénères.
Flaherty savait écouter et comprendre, il refusait tout dogme,
rejetait toute forme de violence. L’œuvre de Flaherty
est pleine de cette empathie qui menait sa vie, une vie vouée
à la découverte et à la rencontre.
« Les vrais grands films sont encore à venir.
Ils ne seront pas l’œuvre de grandes firmes, mais des
amateurs, au sens littéral, des gens passionnés qui
entreprennent les choses sans but mercantile. Et ces films seront
fait d’art et de vérité ».
(1) En 1987, Sébastien Régnier et Claude Massot réaliseront
un documentaire sur les traces de Nanouk l’esquimau,
Saumialuk le grand gaucher (le surnom de Flaherty
donné par les Itivimuits), un film passionnant sur la fabrication
du film.
(2) John Huston à propos de Flaherty (1952)
(3) France Flaherty réalisera en 1964 Studies for
Louisiana Story, montage de quatorze heures de rushes.