Peut-on prendre du plaisir devant un film de guerre
visant au réalisme ? Le spectacle de l'acte le plus cruel
et barbare jamais inventé par l'homme peut-il justement en
être un ? Et peut-il refléter de façon directe
ou indirecte la beauté et la singularité de l'art
cinématographique ? L'histoire du cinéma démontre
que les producteurs ont su très tôt résoudre
à leur manière cette interrogation d'ordre moral,
en mettant en ordre de marche les meilleurs artistes et artisans
pour proposer des spectacles guerriers qui flattent non seulement
notre regard, mais aussi nos instincts les plus primaires et bestiaux.
Et
lorsque la propagande s'insinue de façon plus ou moins discrète
au cœur de ces productions, le résultat à l'écran
n'en est que plus mobilisateur, stimulant et efficace. L'un des
pionniers du cinéma mondial, dont les inventions visuelles
et techniques eurent une influence majeure dans le développement
de cet art, Sergei M. Eisenstein, officia principalement dans le
cadre du film de guerre de propagande à l'ampleur démesurée
et des chroniques révolutionnaires (Le
Cuirassé Potemkine, Octobre,
Alexandre Nevski).
L'œuvre d'Eisenstein fut immédiatement associée
à l'essor du totalitarisme soviétique, autant qu'aux
progrès artistiques fulgurants de la mise en scène.
Le cinéma occidental, et principalement américain,
ne fut pas en reste en terme de propagande, au moment où
le soutien à l'effort de guerre s'avérait nécessaire
comme plus tard dans la réminiscence des sacrifices consentis
afin d'éduquer ad vitam eternam les générations
futures (la Seconde Guerre mondiale restera un sujet inépuisable).
La démocratie permettant néanmoins l'expression de
sensibilités diverses et non réductibles à
une doxa, des cinéastes épris d'indépendance
ont développé des visions de la guerre plus réalistes,
plus radicales, plus violentes et donc plus fidèles aux événements
relatés (cf. les films de Fuller, Aldrich, Mann, Peckinpah,
Cimino), sans jamais sacrifier à l'ambition artistique.
Comme
tous les genres, le film de guerre se renouvela progressivement
au fur et à mesure des progrès techniques et des velléités
expérimentales de certains cinéastes (Stone, Spielberg,
Scott), jusqu'à proposer des représentations totalement
hallucinées, s'écartant de la course au réalisme
pour transposer sous forme visuelle l'état d'esprit torturé
des personnages et leur lecture des événements caractérisée
par un sentiment mêlé de perdition, d'incompréhension
et d'absurdité. Apocalypse Now en est le
meilleur exemple.
Ce qui nous amène à Requiem pour un massacre
dont la structure narrative pourrait en faire une sorte de Apocalypse
Now sans prise de LSD. A ceci près que nous avons
à faire au type de film de guerre qui prend pour sujet principalement
des civils destinés à être la victime de l'innommable.
Dans ce film, on ne retrouve d'ailleurs aucun combat organisé
entre soldats d'armées ennemies. Ce type d'approche est le
plus controversé pour principalement deux raisons : la fidélité
historique aux crimes de guerre (et d'humanité) perpétrés,
et la dramatisation propre au langage cinématographique que
d'aucuns trouveront toujours vulgaire et manipulatrice, surtout
quand il est question de civils. Et quand on ose faire d'un enfant
le protagoniste de son oeuvre, les "juges" aiguisent leurs
lames avec délectation et se tiennent prêts à
fondre sur l'arrogant et inconscient réalisateur. Il ne s'agit
ici pas d'être naïf et d'ignorer les arrière-pensées
de certains marchands de soupe qui grouillent dans les studios.
Mais lorsque un artiste manifeste l'ambition de prendre un sujet
difficile à bras-le-corps pour faire acte de mémoire,
sans rechigner à utiliser les outils propres à son
art pour atteindre une certaine véracité (humaine,
psychologique, physique avant d'être simplement historique),
l'effort est louable et mérite d'être salué.
C'est le cas d'Elem Klimov qui, suite à un parcours de vie
agité et dramatique, décide de rendre un hommage aux
victimes biélorusses des massacres de masse commis par les
Nazis de 1941 à 1943 lors de leur offensive à l'est.
Pour ce faire, Requiem pour un massacre adopte
le point de vue d'un jeune adolescent qui va effectuer un voyage
dans les ténèbres de l'histoire et de la psyché
humaines.

Idi i smotri devait s'intituler Tuer Hitler
! à l'époque de sa première écriture
au milieu des années 1970, alors que Klimov venait d'achever
Agonya (1975), une biographie de Raspoutine qui
allait rester au placard pendant près de huit ans. "Tuer
Hitler !", une formule, un appel, qui ne vise pas à
assassiner le führer, mais à éliminer la barbarie
qui est tapie dans tout être humain, comme le précise
le cinéaste. Adapté par Aless Adamovich de son propre
roman autobiographique, Requiem pour un massacre s'est vu adjoindre
les souvenirs d'enfance d'Elem Klimov, qui a fui la ville martyr
de Stalingrad, pour faire de ce film à la fois un témoignage
tétanisant des
crimes
atroces perpétrés en Biélorussie ainsi que
le récit initiatique d'un enfant propulsé en enfer.
Elem Klimov s'était fait connaître avec des comédies,
parfois noires, toujours subversives (Welcome Kostya,
Adventures of a Dentist, Sport, Sport,
Sport !), pour lesquels il eut maille à partir avec
les autorités soviétiques (censure économique,
interdictions de sortie). Au moment de la Perestroïka, Klimov
fut nommé au syndicat des réalisateurs et eut ainsi
la possibilité de libérer certains films de leur carcan
et de venir en aide à certains cinéastes brimés
par la dictature. En 1979, sa vie prend un tournant tragique quand
son épouse Larisa Shepitko, également réalisatrice,
meure dans un accident de voiture. L'homme sort déboussolé
de cette épreuve, oriente son œuvre vers le drame et
va traiter un sujet qui lui tenait depuis longtemps à coeur.
Après une gestation difficile de sept années, Requiem
pour un massacre (pour une fois, le titre français,
bien que très différent du titre original, se révèle
magnifique) sort en 1985, alors que l'URSS célèbre
le quarantième anniversaire de la victoire contre l'Allemagne
nazie. "Va et regarde" (la traduction du titre
original), c'est l'injection faite aussi bien au jeune Kolya qu'aux
spectateurs, à qui Klimov invite à ouvrir les yeux
sur l'abject. Le regard va s'avérer une thématique
essentielle du film, tant le cinéaste utilisera le hors champ
et les gros plans expressifs des visages. "Va et regarde",
c'est le signal donné à l'adolescent qui commence
son périple avec l'innocence et la volonté d'en découdre
propres à son jeune âge, avant d'être marqué
dans sa chair au sortir de cette épreuve terrible. Le cinéma
russe avait déjà eu l'occasion de traiter d'un sujet
similaire avec L'Enfance d'Ivan, premier film attachant
d'Andrei Tarkovski, qui n'avait pas atteint encore la pleine possession
de son art et signait là un film d'un très beau classicisme.
Mais Tarkovski s'attache plus aux relations de l'enfant aux soldats,
à son éducation reçue au sein de l'armée,
et à ses pérégrinations dans la nature. Klimov
va casser ce lien et engager son personnage plus avant dans l'horreur,
non sans avoir filmé quelques scènes d'une poésie
visuelle que n'aurait justement pas renié Tarkovski.
Le film débute par un prologue qui pose les bases de la dramaturgie
que développe Klimov. Un large champ désert, un vieil
homme qui crie après des enfants dissipés qui jouent
sur le sable. Les enfants, imitant les adultes, jouent à
la guerre. Kolya, énergiquement, déterre un fusil
russe du sable et va l'arborer fièrement, ce sera son sésame
pour entrer dans la résistance. La séquence est drôle,
belle, mais également pesante car bâtie sur un tempo
lent et aéré, avec des cadrages larges, et des plans
laissant aux jeunes
gens
la liberté de dicter le rythme à la scène.
Cette séquence se termine par le survol d'un avion de reconnaissance
allemand, associé à un effet sonore caverneux et sourd,
avion et bruit que l'on retrouvera tout au long du film. La menace
est ainsi identifiée et pèse sur la destinée
du héros (grâce au plan en plongée vu de l'aéroplane,
qui dénote du système scénique mis en place).
Ce prologue s'achève avec l'hymne national allemand. Requiem
pour un massacre adopte donc d'entrée le point de
vue de son jeune protagoniste, et son réalisateur, qui suivra
méthodiquement le garçon en filmant à sa hauteur,
va décliner quelques motifs liés à l'enfance
avant de faire bifurquer le récit vers le drame le plus noir.
Ainsi, les scènes dans la forêt sont d'abord marquées
par un humour absurde quand l'adolescent observe les partisans afficher
un patriotisme bon enfant lors d'une séance de photo de groupe.
Kolya est traité comme un enfant par les adultes et la mise
en scène renvoie le regard de cet enfant sur ce monde étrange
qui s'amuse pour un rien alors que l'ennemi menace et se rapproche.
Mais surtout Elem Klimov nous offre une sorte de pause narrative,
de nature impressionniste, en réalisant des plans d'une grande
beauté formelle et d'un bel équilibre dans la composition
des cadres, des plans desquels se dégage une poésie
sylvestre apaisée et quasi enchanteresse. Observés
par un oiseau, Kolya et sa jeune camarade Glasha au visage d'ange,
également abandonnée par les partisans, jouent dans
la forêt, communiquent presque avec la nature. Le garçon
se lave sous la pluie dans une scène élégiaque
qui s'inscrit dans une autre temporalité. Comme Andrei Tarkovski,
comme Terrence Malick avec La Ligne rouge (1998)
ou Le Nouveau Monde (2006) (d'ailleurs, Requiem
pour un massacre utilise aussi des extraits de Mozart),
Klimov pose un regard panthéiste sur cet environnement bientôt
condamné à la destruction. Ce regard est aussi celui
de l'enfant, dont le visage forme un paysage vierge sur lequel viendra
progressivement s'écrire la souffrance de tout un peuple.

A partir du moment où le bombardement surprend Kolya et
Olga dans la forêt, le film prend un virage plus sombre, l'escalade
de l'horreur prend son essor. L'usage de la steadycam par le chef
opérateur Aleksei Rodionov, qu'on avait déjà
remarqué, prend alors une importance considérable.
L'immersion de l'adolescent dans l'horreur, traduite par ses mouvements
en profondeur dans ce paysage apocalyptique, renvoie à celle
du spectateur qui ne peut plus lâcher le film et son cortège
d'horreurs à venir. L'usage de la steadycam, à laquelle
nous sommes pourtant bien habitués depuis trente ans, est
impressionnant. Dans un cadre au format 1.37 choisi par Klimov qui
permet de travailler plus vers la profondeur, l'impression de vertige
domine avec le sentiment d'inéluctabilité qui lui
est associé.
La caméra agit comme une force de pénétration
à laquelle on ne peut échapper. Kolya est comme entraîné
dans les cercles de l'enfer de Dante. Il devra passer par des luttes
successives avec les éléments (l'eau, la terre, le
feu) et perdre ainsi peu à peu, par bribes, son humanité.
Les scènes dans cette boue marécageuse, où
il se débat avec rage, sont longues et exténuantes.
La bande-son entre aussi pour bonne part dans la violence de l'action.
Le cinéaste met en place un maelström sonore fait de
cris d'animaux et d'effets électroniques qui déchire
l'espace sonore. Klimov a l'ambition de restituer l'atrocité
des événements le plus fidèlement possible,
avec une exigence de vérité inébranlable. Mais
comme tout grand cinéaste conscient de la puissance mais
aussi des limites de son art, il ne peut se résoudre à
représenter simplement et froidement l'abjection des faits
relatés. Ainsi, même quand son film s'enfonce toujours
plus dans l'horreur, il n'abandonne pas l'usage qu'il fait des représentations
de l'absurde en temps de guerre. Ainsi la confection par les partisans
d'un épouvantail à l'effigie d'Hitler à partir
d'un crâne, d'un uniforme de SS et de boue. Ainsi cette séquence
de la vache qui échappe pour un temps à la mort alors
que les hommes autour d'elle tombent sous un feu nourri ; la vache
qui finalement agonisera près de l'adolescent, filmée
en très gros plan avec son oeil qui cligne en semblant interroger
le vide avant de s'immobiliser. Ainsi enfin la scène finale
qui voit Kolya tirer plusieurs balles sur un portrait d'Adolf Hitler
gisant dans une flaque de boue. Chaque tir est l'occasion pour Klimov
d'insérer un montage d'images d'archives défilant
en vitesse inversée, représentant Hitler et les Nazis,
à partir des camps de la mort et des massacres en temps de
guerre jusqu'à l'apparition des premiers rassemblements du
parti national-socialiste dans les années 1920, et enfin
aux photos d'enfance du führer. Klimov nous le dit et le répète
: tuer le monstre qui est en nous, remonter jusqu'à la racine
du mal. Au-delà de poser des questions d'ordre éthique
qui vont bien au-delà cette chronique, cette scène
démontre la fidélité du cinéaste à
son message et la foi dans son langage. Certains spectateurs risqueront
de la trouver didactique. Mais il faut garder à l'esprit
que cette combinaison, dissonante mais aussi cohérente, d'images
surréalistes, de poésie visuelle, de tableaux impressionnistes,
d'approche naturaliste et de montage signifiant est l'apanage du
cinéma russe depuis ses origines, qui fait sa singularité
et sa force.

Pour traduire à l'écran la violence inouïe
des événements représentés, Elem Klimov
a recours à plusieurs solutions. Sa stratégie première
est évidemment de coller au plus près de son personnage
principal et de son regard. Ainsi la violence est souvent filmée
hors champ et c'est le visage changeant et frappé de terreur
de Kolya qui transmet la souffrance et l'effroi. Parfois le réalisateur
opère une translation et passe du hors champ au champ. A
titre d'exemple, cette séquence terrifiante dans laquelle
Kolya, de retour dans son village, cherche désespérément
les traces des siens après le passage des Allemands. Le village
est déserté, mais il est certain que sa famille est
vivante et entend la retrouver, imaginant qu'elle a rejoint un sanctuaire
sur une île. C'est son regard qui dicte la mise en scène
et indique
au
spectateur ce qu'il a le droit de voir. Mais alors qu'il quitte
le village et court de dos vers la profondeur du cadre, c'est le
point de vue de Grisha qui prend pour un temps le relais : elle
se retourne et un panoramique nous découvre un tas de cadavres
adossé à l'arrière d'une maison. L'effet est
cinglant, discret, jamais ostentatoire, mais d'une puissance dramatique
rare. Même si quasiment toujours dépendante de l'œil
témoin du garçon, la violence s'offre le plus souvent
au travers de visions frontales et hallucinatoires exprimant une
brutalité, une détresse et une souffrance terribles
(et indicibles quand elles se reflètent sur le visage creusé
et livide de Kolya). Visions cauchemardesques de cadavres disséminés
dans la campagne, de survivants exténués et regrpupés
dans un paysage clos qui rappelle le purgatoire, de villageois conduits
dans une église pour être brûlés vifs
devant les Nazis saoulés par l'alcool et la frénésie
quasi orgasmique de leurs crimes insensés, de la vengeance
des Partisans sur quelques soldats nazis et collaborateurs capturés.
Le casting a également son importance dans ce système
dramatique. Les comédiens sont avant tout des "gueules
de cinéma", des figures expressionnistes, sur lesquelles
on peut lire le déchaînement de haine des uns comme
la torpeur et la douleur des autres. Puisque la parole est incapable
de comprendre et de faire comprendre ce qui se passe. Le talent
de Klimov s'exerce donc aussi par cette science des gros plans de
visages qui fait partie de l'originalité et de la puissance
dramatique de Requiem pour un massacre. Chaque
étape de ce voyage sans retour dans l'enfer est l'occasion
pour Klimov de marquer le visage de Kolya jusqu'à ce qu'il
ne reste de lui qu'un rictus, qu'une image blafarde, figée
dans l'effroi et exprimant un vide immense. L'interprétation
du jeune Aleksei Kravtchenko est incroyable de vérité.
Rarement un acteur enfant n'aura su proposer un tel visage offert
à tous les tourments. Part d'inconscience ? Talent naturel
? Direction d'acteur minutieuse ? Travail psychologique ? Certainement
tout cela à la fois, dans le but de concentrer dans ce personnage
une représentation de l'humanité qui meurt peu à
peu, engloutie par ses penchants les plus sombres et barbares.

Requiem pour un massacre est une expérience
visuelle, sonore et sensorielle éprouvante, parsemée
de visions macabres qui resteront en mémoire. Au-delà
des traumatismes qu'il met en scène, Elem Klimov fait confiance
à son art en s'inscrivant dans la continuité du cinéma
russe et en innovant dans la représentation du "mal",
sans jamais recourir à des explications psychologiques ou
à un quelconque pathos. Il ne s'agira donc pas de prendre
du "plaisir" devant cette élégie aux victimes
de crimes contre l'humanité mais, pour ce qui nous concerne,
de renouveler notre foi dans le cinéma quand il est capable
de fournir une telle vision du monde, même la plus sombre
et désespérée qui soit, et de lever un voile
sur les tréfonds de l'âme humaine.