L’AVANT-MATCH
Le
cinéma a toujours entretenu une relation étroite
et privilégiée avec la boxe. Le sport pugilistique
et le Septième Art possèdent plusieurs points communs
: la gestion du mouvement, la science du rythme, la confrontation
des corps, le spectacle de la violence, la composante populaire
(souvent perçue de manière négative) de ces
deux disciplines, la projection collective du public sur un destin
individuel, ou encore l’existence entière d’un
homme réduite à sa plus simple expression sur un
ring de la même manière que le cinéma peut
nous amener à une compréhension (morcelée,
abstraite, orientée) de l’univers au travers d’un
récit centré sur le parcours singulier d’une
seule personne. Le noble art, tel qu’il est surnommé
par ses thuriféraires, a pris une dimension particulière
outre-Atlantique ; les Américains, citoyens d’un
si grand pays avec si peu d’arrière-plan historique,
éprouvent régulièrement le besoin de se forger
leur propre mythologie pour affirmer leur emprise sur un monde
qu’ils se destinent à contrôler. Les forces
telluriques contradictoires qui assaillent cette nation, liées
à l’expression d’un individualisme chevillé
au corps qui doit composer avec un sentiment collectif fort et
nécessaire pour maintenir la cohésion d’un
Etat puissant, trouvent dans la boxe un espace de représentation
idéal. Le cinéma américain s’est emparé
très tôt de la boxe, dès ses origines mêmes,
et ce sport ne cesse depuis d’irriguer son imaginaire cinématographique.
De The Champ (King Vidor,1931) à Million
Dollar Baby (Clint Eastwood, 2004), de Body and
Soul (Robert Rossen, 1947) à Ali
(Michael Mann, 1999), en passant par Kid Galahad
(Michael Curtiz, 1937), Gentleman Jim (Raoul
Walsh, 1942), Nous
avons gagné ce soir (Robert Wise, 1949), Marqué
par la haine (Robert Wise, 1956), Le Champion
(Mark Robson, 1949), Plus dure sera la chute
(Mark Robson, 1956), Fat City (John Huston, 1972),
jusqu’à la série des Rocky
qui atteint une dimension orgiaque et caricaturale dans ses derniers
films, autant d’œuvres marquantes (on aurait pu en
citer bien d’autres) qui auront tracé un portrait
saisissant d’une Amérique pétrie dans ses
contradictions et sa violence fondatrice (agressivité,
courage, corruption, fierté, injustice, liberté,
aliénation, force de caractère, barbarie, grâce,
mortification, transcendance, etc.).
La
rencontre artistique entre le sport le plus cinégénique
qui soit et l’un des plus grands cinéastes de notre
temps, dont la violence des échanges physiques et celle
des mouvements de caméra dessinent des motifs visuels immédiatement
reconnaissables, aurait du aller de soi. Ou, du moins, l’imaginons-nous
aujourd’hui. Pourtant, tel ne fut pas le cas. Martin Scorsese,
cinéphile gourmand et obsessionnel, goûtait peu au
spectacle de la boxe et encore moins à sa représentation
à l’écran. Raging Bull est
un projet de cinéma qui va connaître une longue période
de maturation. Alors qu’il tournait Alice
n’est plus ici (1974), Scorsese se voit proposer
par Robert De Niro l’adaptation de la biographie du boxeur
Jake La Motta publiée quatre ans plus tôt. Le cinéaste
accepte assez négligemment cette proposition, et l’élaboration
du film louvoie pendant des années. La rédaction
du script est confiée à Mardik Martin, un ami de
longue date du réalisateur qu’il a rencontré
pendant ses études à la New York University et qui
a travaillé sur les scénario de It’s
Not Just You, Murray ! (1964, court métrage),
Mean Streets
(1973), Italianamerican (1974) et New
York, New York (1977). Après deux ans d’écriture
laborieuse, Mardik présente son travail aux deux hommes
qui constatent amèrement que le scénariste n’a
pas su s’éloigner du matériau originel. Son
script reprend la construction littéraire du livre et la
boxe occupe une place bien trop prépondérante. «
Dans le livre, ils essaient (les auteurs Jake La Motta, Joseph
Carter et Peter Savage) de justifier tout ce que Jake a fait dans
sa vie - sa culpabilité et sa violence. C’était
très mauvais. Mais il y avait aussi des tas d’incidents
qui étaient très intéressants et nous avons
dit que nous ferions le film sur cette base. » (1)
Paul Schrader, auteur du scénario de Taxi
Driver, est appelé à son tour. En quelques
semaines, il réécrit entièrement le film.
L’expérience religieuse de Schrader et sa fibre calviniste
orientent Raging Bull vers une direction plus
introspective et plus apte à intéresser le cinéaste.
Entre-temps, Martin Scorsese s’était sérieusement
penché sur la question de l’adaptation et avait surtout
déterminé une approche personnelle propice à
son investissement. Comme Jake La Motta, Scorsese est originaire
de Little Italy, il a côtoyé les mêmes lieux
et la même catégorie de personnes. Comme lui, il
est soumis au même questionnement existentiel lié
au poids de la culpabilité, et adopte peu à peu
un comportement autodestructeur lié à la difficile
acception de sa condition de cinéaste propulsé sous
les spotlights d’un milieu décadent et moralement
corrupteur alors qu’il se destinait un temps à la
prêtrise.
L’autodestruction,
il en est bel et bien question dans la réalité quotidienne
du réalisateur. La vie de Scorsese a pris un détour
dangereux : l’artiste se laisse gagner par l’exaltation
et les tentations de la vie hollywoodienne, il consomme médicaments
et drogues, ne dort plus assez, travaille comme un forcené,
assiste à la fin de son couple, devient accablé
par ses doutes existentiels et connaît une grave dépression
nerveuse. En 1978, après la sortie de The Last
Waltz, Martin Scorsese tombe littéralement d’épuisement.
Il est hospitalisé d’urgence et n’est pas loin
de passer de vie à trépas. C’est sur son lit
d’hôpital que le cinéaste prend la décision
définitive de réaliser Raging Bull,
convaincu par De Niro et le fait d’avoir su enfin trouver
le point de vue à adopter. « Ce qui me fascinait,
chez Jake La Motta, c’était son côté
auto-destructeur, ses émotions les plus primaires. Qu’est-ce
qu’il y a de plus primaire que de gagner sa vie en cognant
un autre type sur la tête jusqu’à ce que l’un
des deux tombe ou arrête ? Bob et moi avons alors décidé
de prendre le scénario de Paul Schrader et de l’emporter
- avec sa permission - sur une île ; c’est assez difficile
pour moi, car à mes yeux, il n’y a qu’une île
au monde : Manhattan. Mais Bob m’a aidé, il me réveillait
le matin, me faisait du café et on a passé deux
semaines et demi à tout réécrire. On a mélangé
les personnages et, en fait, on a complètement récrit
le film, y compris les dialogues. » (2)
Une fois ce lent processus de maturation achevé, le projet
est prêt pour être lancé sur les rails. Les
émotions primaires que relève justement Scorsese,
et la violence animale, qu’elles entraînent pour atteindre
un niveau spirituel vierge de toute forme d’intellectualisation
susceptible de porter atteinte à une forme de pureté
exprimée par le corps, sont le terreau parfait sur lequel
se construit peu à peu une œuvre cinématographique
qui commence à faire autorité dans ces années
1970 si riches de promesses. Raging Bull va marquer
le point d’aboutissement de cette quête autant artistique
que spirituelle.
LA PREPARATION
Dans
la réalisation de ce projet, dans sa projection au sein
du cheminement intérieur - soumis à des forces physiques
d’une brutalité inouïe - vécu par Jake
La Motta, le cinéaste trouvera sa propre Rédemption,
comme il se plaît à l’avouer lui-même,
et se débarrassera de quelques angoisses existentielles
qui ont failli lui coûter la vie. Martin Scorsese n’apprécie
pas la boxe, il n’a que peu d’intérêt
pour les films de boxe. Pourtant, Martin Scorsese va filmer les
combats de boxe les plus impressionnants vus sur un écran.
Non pas que les films, petits et grands, qui ont jalonné
l’histoire du cinéma américain ont démérité
dans ce domaine, mais jamais la sauvagerie et l’instinct
primitif de survie, intrinsèques à ce sport, n’avait
été aussi bien rendus. Et cela, comme on le verra,
sans aucune recherche de réalisme, bien au contraire. Car
le combat se situe à une autre dimension, celle de l’intime,
de la perception déformée de la réalité
comme de sa propre existence, une dimension quasi métaphysique
qui ne doit rien presque plus rien à la mythologie sportive
créée par et pour le cinéma. Rétrospectivement,
la surprise est moindre de constater aujourd’hui que Raging
Bull fut un grave échec commercial. L’œuvre,
abstraite par moments, simplement naturaliste par d’autres,
avait été vendue au public comme un énième
film sur la boxe, d’autant plus qu’il se proposait
d’illustrer la biographie d’un boxeur célèbre.
Le studio United Artists, une compagnie ambitieuse qui sut prendre
tant de risques, subissait déjà la déroute
financière due au four retentissant que connaissait La
Porte du Paradis (1980) ; l’insuccès du
film de Scorsese finit par l’achever. Ainsi, pendant de
très longues années, le nom du réalisateur,
associé à celui de Michael Cimino, sera synonyme
de débâcle commerciale et surtout représentatif
de ce que l’industrie ne devait plus s’engager à
faire : donner leur entière liberté à des
artistes visionnaires. Depuis, Raging Bull est
régulièrement placé en tête de liste
pour figurer comme le meilleur film américain des années
1980...
Robert
De Niro, moteur essentiel du projet Raging Bull,
se livre à corps perdu dans son rôle. C’est
bien le cas de le dire, et l’on ne surprendra plus personne
aujourd’hui en rappelant que l’acteur a préféré
se goinfrer de féculents et de sucre, lors d’un voyage
en Italie et en France, afin de prendre une trentaine de kilos
pour jouer le boxeur déchu plutôt que de se contenter
de prothèses. Cette décision, dangereuse pour la
santé, a beaucoup fait pour entretenir la légende
du comédien. Mais il convient évidemment de ne pas
s’arrêter sur cet aspect pour juger concrètement
son talent qui est véritablement exceptionnel et marquera
l’histoire du cinéma américain et mondial
rien qu’en considérant la période fabuleuse
qui s’étend de Mean
Streets (1973) aux Affranchis (1990).
Robert De Niro aura figuré dans une bonne partie des films
majeurs de son pays. Voilà donc un point essentiel à
prendre en considération lorsque l’on se complaît
aujourd’hui à railler l’acteur et ses choix
de films, même si l’on est en droit d’être
déçu par la tournure qu’a prise sa carrière.
La profession de foi est éloquente : « Le corps
d’un acteur est pareil à un instrument de musique
et il vous faut apprendre à en jouer. (…) On n’a
pas besoin de beaucoup d’expérience pour apprendre
la technique. La technique vient d’abord, puis, quand vous
grandissez et acquérez de l’expérience, vous
l’appliquez à ce que vous savez. Les acteurs doivent
s’exposer à leurs environnements et fixer leur esprit
dessus d’une manière obsessionnelle. Tôt ou
tard une idée fera son chemin.
Un
sentiment peut-être, un indice ou bien un incident peuvent
surgir et l’acteur saura plus tard l’associer à
la scène qu’il sera en train de tourner. Je fais
toujours attention à tout. La chose importante est de bien
penser à tout sérieusement. Parfois je couche mes
idées sur le papier. Ce qui compte, c’est d’y
consacrer du temps, même si c’est ennuyeux. Alors
vous savez que vous avez couvert toutes les possibilités
quand viendra le moment des choix définitifs. Parfois je
mets en pratique la nature même du mode de vie mon personnage,
ce que j’ai fait pour Michael dans Voyage au bout
de l’enfer. Il vous faut toujours vous entraîner
et cela est très fatiguant. Si vous ne vous entraînez
pas, vous ne connaîtrez pas votre sujet et ce ne sera pas
naturel à l’écran. les gens ont trop tendance
à ne pas considérer sérieusement les acteurs
sur ce plan-là et c’est, partiellement, la faute
des acteurs lorsqu’ils ne font rien de tel et se bornent
à interpréter des stéréotypes. Vous
vous devez de devenir le personnage que vous interprétez
aussi bien physiquement que mentalement. » (3)
Pour préparer les séquences de combat, De Niro s’est
entraîné avec des boxeurs professionnels. Il est
même et surtout conseillé par le vrai Jake La Motta,
qui fut prié de quitter le tournage une fois son travail
accompli (et on peut le comprendre quand on voit le résultat
final : son histoire personnelle vue à travers le prisme
scorsesien n’est pas de nature à promouvoir l’homme
et son parcours, même si le livre s’attachait à
dépeindre un homme encore plus violent et tissant des liens
plus étroits avec le milieu. Le boxeur avouera plus tard
se sentir mal à l’aise devant l’adaptation
de sa vie à l’écran par le tandem Scorsese
/ De Niro). « Bob est devenu intime avec Jake ; il travaillait
beaucoup avec lui, mais simplement pour être avec lui ;
je crois qu’en fait il avait décidé de prendre
soin de lui. Lorsque nous avons tourné les scènes
de boxe, Jake est resté avec nous pendant dix semaines.
Une fois ces scènes terminées, Bob l’a interrogé
du regard et Jake a déclaré : " Ouais, je sais.
Salut ! - C’est ça ! ", lui a répondu
De Niro », confie Scorsese. (4)
Robert De Niro est également celui qui a découvert
Joe Pesci et l’a présenté à son ami
réalisateur, après l’avoir remarqué
dans un téléfilm obscur sur la mafia appelé
The Death Collector (1976). L’entente entre
les deux comédiens sera immédiate,
et
leur complémentarité à l’écran
se vérifie dans chacune de leurs nombreuses scènes,
surtout quand l’improvisation encouragée par le cinéaste
est de rigueur. De fil en aiguille, c’est Pesci qui proposera
la jeune Cathy Moriarty (19 ans au moment du tournage) à
Scorsese, dont la volonté d’engager des comédiens
débutants, peu connus ou amateurs, est manifeste. De jeunes
professionnels de la boxe sont conviés à participer
au film et le reste du casting prend une connotation assez naturaliste
avec des figures pittoresques toutes droit issues du milieu italo-américain
qui peuplaient déjà les premiers films du réalisateur
comme Who’s
That Knocking at My Door ? et Mean
Streets. Scorsese va tourner en extérieurs,
dans des décors réels, tout en choisissant de reconstituer
quelques décors de Little Italy. Il fait de même
pour les séquences de boxe : un combat est tourné
dans une vraie salle, mais les autres prendront place dans un
studio spécialement aménagé pour lui permettre
de filmer en toute liberté les chorégraphies qu’il
a soigneusement préparées. Se développe ainsi
la dichotomie stylistique propre à Raging Bull.
LE COMBAT TACTIQUE
Ce qui frappe en premier lieu le spectateur lorsqu’il
regarde Raging Bull, c’est le savant équilibre
que maintient Scorsese entre deux approches visuelles différentes
selon que l’on se place d’un point de vue extérieur,
qui trace le parcours de Jake La Motta et décrit ses relations
avec son entourage, proche ou éloigné, et de son
propre point de vue qui traduit une vision déformée
de la réalité et une périlleuse quête
intérieure qui trouve son point d’orgue sur les rings.
Dans le premier cas, la fluidité discrète des mouvements
de caméra, le suivi caractéristique 
des
personnages dans leur déplacement et leur interaction étroite
avec leur milieu socioculturel inscrivent le film dans l’univers
typiquement scorsesien qui revigore le cinéma américain
depuis Mean
Streets. Dans le deuxième cas, le cinéaste
livre un film expressionniste et clairement métaphorique
en recourant à de nombreuses figures de style (ralentis,
accélérés, travellings, déformations
optiques, plongées et contre-plongées, effets rapides
de montage, effets de lumière) qui organisent la représentation
d’un voyage spirituel violent et cathartique. Ces deux approches
visuelles ne se neutralisent pourtant jamais, bien au contraire
elles se nourrissent l’une l’autre, grâce à
l’évidence d’un montage qui jongle habilement
avec les lieux, les époques et les événements,
et grâce au personnage de Jake La Motta dont la schizophrénie
nous fait transiter sans heurts d’un espace mental à
un autre, qui trouvent chacun leurs équivalents visuels
dans le style adopté à un moment donné par
Scorsese. Les frontières sont souvent friables. Par exemple,
dans les scènes de la quotidienneté, les obsessions
de La Motta (l’autodestruction, la jalousie, la paranoïa)
provoquent des ruptures dans le naturalisme affiché de
la narration : le regard tourmenté du personnage s’exprime
par de longs travellings et des plans filmés au ralenti
lorsqu’il observe de façon compulsive son épouse
Vickie (l’ange blond tentateur), de la même manière
que Travis Bickle / Robert De Niro scrutait déjà
Betsy / Cybill Shepherd dans Taxi
Driver, et lorsqu’il dévisage le mafieux
Salvy Batts et le caïd Tommy Como, personnifications de la
menace contre son couple pour le premier et de la corruption pour
le second.
Martin Scorsese confronte même dans un même mouvement
ces deux formes stylistiques lors de l’élaboration
d’un court montage voué à donner l’illusion
du temps qui passe et à faire avancer l’histoire
personnelle de La Motta. Le cinéaste nous présente
un montage alterné qui mêle scènes de la vie
quotidienne (mariages, cérémonies, réunions
familiales) et successions de combats de boxe qui forgent la légende
du boxeur pour l’amener jusqu’à son statut
de challenger au titre mondial. Ces dernières séquences
sont présentées en plans fixes qui immortalisent
chacun de ces événements sportifs, alors que les
premières sont filmées comme un film 8 mm amateur
avec ses fautes de raccords caractéristiques, ses cadrages
maladroits, ses très nombreux défauts de pellicule,
et surtout en utilisant la couleur pour la seule fois dans le
film (si l’on excepte le titrage du générique).
Ces images, construites pour approcher au plus près une
forme de réalisme, 
apparaissent
cependant comme hors du temps du film, échappées
d’un rêve, car elles fixent dans une réalité
parallèle une sorte de parenthèse enchantée
qui s’oppose au destin tragique de La Motta, homme solitaire
destiné à tout perdre pour vaincre ses démons
intérieurs. De même, le noir et blanc de la pellicule
contribue à l’efficacité de cette apparente
dichotomie : selon le cas, il confère une touche documentaire
au récit biographique, ou bien accroît l’imagerie
symbolique par ses effets expressionnistes. Comme souvent chez
ce réalisateur cinéphile, ce choix d’ordre
esthétique découle d’une ambition formelle
associée à une nécessité de confronter
son œuvre aux films ayant une parenté avec la sienne
et qui l’ont profondément marqué. Scorsese
confiait : « [Michael Powell] m’avait écrit,
en 1975, après avoir vu Mean
Streets, pour me dire qu’il avait beaucoup
aimé, mais que j’utilisais trop les rouges - et ça
venait de l’homme qui avait mis du rouge dans tous ses films
; c’était d’ailleurs à lui que j’avais
emprunté ça ! Mais pour ce qui était de la
boxe, il avait raison, et Michael Chapman, notre directeur de
la photo, m’a également fait remarquer que la couleur
diminuait le plaisir de l’image. Un type qui travaillait
avec Chartoff-Winkler à l’époque, un nommé
Gene Kirkwood, et qui avait été producteur associé
sur Rocky, ne cessait de venir nous voir dans
les studios et nous disait à quel point Le
Grand chantage et Les
Forbans de la nuit, tous deux en noir et blanc, avaient
quelque chose à voir avec Mean Streets.
Nous lui avons répondu : non - c’était trop
prétentieux de faire un film en noir et blanc aujourd’hui
! Mais ça avait fait un déclic dans ma tête.
De tout façon la couleur ne durait pas - la pellicule finissait
toujours par se ternir. » (4)
Dans
son entreprise de reconstitution du quartier new-yorkais et de
sa faune, et pour donner toute la respiration nécessaire
aux personnages dans un souci de véracité, le cinéaste
filme au moyen de courts plans-séquence ou bien tout simplement
de plans fixes avec champs / contrechamps, avec une grande sobriété
et sans audaces visuelles inutiles. Le soin est apporté
aux cadrages, à la place des comédiens dans le cadre
et à leurs mouvements. Scorsese fait confiance aux acteurs.
Lors des scènes tendues entre les personnages, il parvient
à une certaine épure, supprimant même tout
bruitage et toute musique diégétique (les chansons),
alors que cette dernière structure souvent, et de manière
parfois discrète, la narration scorsesienne et offre un
contrepoint au déchaînement de la violence urbaine
(comme lorsque Joe Pesci explose rageusement
la tête de Salvy contre une portière de voiture).
Martin Scorsese
et Robert De Niro accordent une
grande
importance à l’improvisation, une
technique qui crée quelquefois des complications lors du
montage en raison de la complexité de certains raccords.
Par moments, le comédien surprend ses partenaires
de jeu, Joe Pesci ou Cathy Moriarty, en modifiant son texte et
ses intonations. L’effet de surprise peut être saisissant
et renforcer d’autant plus le réalisme de la scène.
Scorsese raconte : « Bob est un acteur très généreux
et il se sentira même plus fort si c’est l’autre
qui est en gros plan. Il m’arrive souvent de voler quelques
répliques qu’on film au-dessus de son épaule
; certaines sont tellement bonnes ! Et je peux vous dire qu’il
fait tout pour que l’autre acteur réussisse sa scène.
Par exemple, quand Jake demande à Joey : " t’as
baisé ma femme ? ", j’avais écrit une
scène de sept pages, le seul dialogue continu du film.
Quand il pose cette question, on voit Joey qui lui dit : "Quoi
? Comment peux-tu dire une chose comme ça ? " j’ai
dit à Bob que je n’arrivais pas à obtenir
la bonne réaction de Joe Pesci. Il m’a dit de refaire
une prise puis à demandé à l’autre
: " T’as baisé ma mère ? " Si vous
revoyez le film, regardez bien la réaction de
Joe Pesci ! J’aime qu’on m’aide de cette façon.
» (5)
Cette
scène entre les deux frères est restée, peut-être
injustement, la plus célèbre de Raging Bull.
Elle traduit justement la violence intrinsèque des échanges
entre La Motta et ses proches, ainsi que sa paranoïa croissante
et son sentiment autodestructeur (au début du film, le
boxeur demande même à son frère de le frapper
au visage à mains nues, suite à une défaite
qu’il estime injuste. Joey s’exécutera devant
les exigences obsessionnelles de Jake et rouvrira ses blessures).
Dans ce film, le langage des corps importe presque plus que les
mots, le recours à l’improvisation invite donc les
comédiens à trouver des réactions paroxystiques.
Il est plutôt significatif que cette séquence tétanisante
par son intensité psychologique, qui marque justement le
début de la chute de La Motta et la rupture avec son frère,
suive directement le combat contre Marcel Cerdan qui le consacre
Champion du Monde (les sons des flashes des appareils photo qui
immortalisent ce moment glorieux raccordent avec les coups que
porte le boxeur contre son poste de télévision en
panne).
Le
combat pour le titre est celui qui bénéficie de
moins d’effets visuels et dont la vitesse d’exécution
est la plus rapide. Raging Bull ne s’attarde
pas beaucoup sur cet illustre épisode, contrairement à
tout autre film du même genre qui ferait traditionnellement
de cet événement la scène centrale de son
histoire. Le plan le plus bluffant est celui de l'entrée
de La Motta dans la salle : un long plan séquence typiquement
scorsesien (doublé d'un tour de force technique) qui suit
le champion depuis le couloir jusqu'au ring. Ce moment de grâce
laisse déjà présager de l'issue de la rencontre.
A la fin du match, Jake La Motta reçoit sa ceinture et
semble baigner pour la première fois dans une sensation
de plénitude. Mais celle-ci n’est pas censée
durer, car ses démons intérieurs se doivent de reprendre
le dessus et l’emmener vers la chute et la Rédemption.
L’espace du ring de boxe est celui de l’enfermement
spirituel de La Motta, en même temps que sa porte de sortie
vers une quiétude exceptionnellement difficile à
atteindre. C’est ainsi que le magnifique plan d’ouverture
du film, soutenu par le thème musical de Pietro Mascagni
à la tonalité romantique et tragique, représente
le boxeur isolé sur son ring, sautillant au ralenti comme
s’il avait fait le vide complet autour de sa personne. Sur
le ring, il n’est plus question de naturalisme pour Scorsese,
mais d’expérimentations graphiques, d’éclairage
expressionniste ; de distorsion de la réalité et
de symboles. Dans cet espace ouvert, offert au
voyeurisme du public avide de sang, les spectateurs sont presque
évacués. La caméra est systématiquement
installée dans le ring. Celui-ci est vu comme une antichambre
de l’enfer avec ses fumées et sa profondeur de champ
accentuée. Toutes ces séquences chorégraphiées
avec minutie on été méthodiquement storyboardées
par le cinéaste. Un studio a été spécialement
aménagé pour permettre à la caméra
d’évoluer en toute liberté et à l’espace
de se conformer aux souhaits de Scorsese qui voulait se démarquer
de tout ce qu’il avait vu dans ce domaine et qui l’ennuyait
profondément. Jamais dans l’histoire du cinéma,
la boxe n’a été filmée avec autant
de fureur, d’énergie, d’abstraction et d’originalité
dans l’enchaînement des plans et dans leur composition.
La caméra tourne autour des lutteurs, les travellings et
panoramiques s’additionnent et dramatisent chaque mouvement
des corps. Les combats de boxe possèdent une unité
visuelle impressionnante, bien que chacun d’entre eux comprenne
des différences qui déterminent une progression
dans le temps du récit comme dans l’état d’esprit
de La Motta.
Le but poursuivi par Scorsese est de filmer chaque combat de manière
différente, selon le tempo qu'il souhaite donner à
la scène et selon le point de vue de Jake sur l'événement,
et également se défaire graduellement de tout réalisme.
Dans le premier match, la présence du public se fait encore
bien sentir et l’opposition entre les deux boxeurs est filmée
de manière plus classique, toutes proportions gardées.
Lors de la première rencontre avec Sugar Ray Robinson,
qui s’achève par une défaite pour le boxeur
noir, l’action se resserre autour des deux protagonistes
et le réalisateur développe son style. Les travelling
latéraux accompagnent les acteurs et les propulsent l’un
vers l’autre, la caméra porte les coups, un plan
au ralenti décrit Jake comme un fauve en attente de surgir,
une image accélérée amplifie la chute de
Robinson, le montage rapide des flashes qui crépitent concourent
à la sensation de vitesse et de puissance des coups portés
et reçus. Un langage cinématographique se met progressivement
en place. Le deuxième affrontement Sugar Ray Robinson /
Jake La Motta, toujours conclu cette fois par un insuccès
pour ce dernier, évolue vers plus d’abstraction.
La rivalité entre les deux hommes, réelle dans les
faits, va prendre une telle portée symbolique que seul
le face à face avec Robinson peut permettre à La
Motta d’achever son parcours christique. Ici, pour le moment,
Scorsese renforce le caractère irréel et allégorique
de sa mise en scène. Les fumées se font plus présentes,
la chaleur est transmise par l’utilisation de flammes devant
l’objectif, les ralentis sont plus nombreux (un effet de
montage double la chute au sol de Robinson, l’une à
vitesse normale, l’autre au ralenti). Les effets spéciaux
sonores acquièrent 
une
importance considérable (les cris d'animaux en particulier).
La Motta est convaincu d'avoir gagné et estime que le sort
s'acharne contre lui ; la scénographie créée
par Scorsese transmet ainsi son bouillonnement intérieur
et l'enfer qu'il est en train de vivre. Dans la mise en scène
du son, le film s’impose comme une œuvre majeure et
incontournable. « Le son, dans Raging Bull,
a été particulièrement difficile : il fallait
que chaque coup, chaque déclic et chaque flash d’appareil
photo soit différent. C’est Frank Warner, qui avait
travaillé sur Rencontres du Troisième Type
et Taxi Driver
qui a fait les effets sonores. Il s’est servi de coups de
feu, de melons qu’il faisait éclater, mais pour la
plupart des effets, il n’a jamais voulu nous dire ce qu’il
faisait ; il est vite devenu très possessif et, à
la fin, il a même été jusqu’à
détruire les bandes originales pour que jamais personne
ne puisse les réutiliser. (…) Nous avions prévu
huit semaines de mixage ; je crois qu’il nous en a fallu
seize. C’était vraiment pénible, surtout parce
que je voulais que chaque combat ait une aura différente.
» (6),
confie Martin Scorsese. La bande-son, qu’elle se fasse agressive
et raffinée par son montage, ou bien solennelle par ses
silences, créé un espace sonore qui rend compte
de l’intériorité de ce personnage à
l’animalité explosive et entretient une tension souterraine.
Le combat contre Janiro, que Vickie La Motta déclarait
avoir trouvé beau gosse, donne lieu à un affrontement
rapide et barbare (un panoramique fabuleux accompagne le visage
du boxeur qui s’écroule au sol en conférant
au plan un sentiment de malaise). On observe une sorte de mise
à mort sanglante qui anticipe visuellement l’ultime
combat contre Robinson qui verra La Motta expier pour ses péchés
(dont la jalousie maladive fait partie). Le match du come-back
qui suit l’obtention du titre mondial contre Marcel Cerdan,
après une longue absence sur les rings, et qui oppose Jake
La Motta à Dauthuille, est de la même veine : Scorsese
excelle dans la sauvagerie, les coups pleuvent, le sang gicle
et le son se fait encore plus sourd. La vie privée de La
Motta est sinistre. Le boxeur n’a plus aucune relation sexuelle,
se méfie de son entourage et n’écoute plus
personne. Sous l’impulsion de son épouse, il tente
vainement de renouer le dialogue avec son frère Joey qu’il
a rossé devant sa famille, mais ne parvient même
pas s’exprimer au téléphone. Il est fin prêt
pour le châtiment suprême qui surviendra lors de la
dernière rencontre avec Sugar Ray Robinson...
LE COMBAT (ANALYSE FILMIQUE)
La mise en situation des personnages précède la
présentation du combat et raccorde directement avec le
plan de la cabine téléphonique. Jake La Motta, dans
son coin, semble déjà atteint par la lutte qui l’oppose
à son adversaire. Une éponge, que l’on devine
tachée de sang, est appliquée (au ralenti) contre
son corps. La piste son est quasi muette, on n’entend qu’un
grondement sourd. Ce n’est qu’après cette introduction
qu’apparaît un gros plan d’un poste de télévision
et le commentaire sportif. La partie de l’affrontement qui
intéresse Scorsese va pouvoir débuter. Logiquement,
suite à la transition évocatrice entre les deux
scènes, le point de vue de Joey est exposé : il
regarde le match à la télévision en compagnie
de sa femme.

Une première salve de coups est donnée (01,02,03)
et Jake invective Robinson (04). A partir
de ce moment précis, le récit va se concentrer autour
de l’affrontement unidirectionnel entre les deux hommes,
et toute manifestation visuelle extérieure sera peu ou
prou écartée (seul le commentaire du match va être
conservé, et encore de façon précise). Même
l’arbitre quitte explicitement l’image (05).
Une pause surréaliste s’installe (06,07),
La Motta s’offre corps et âme à la punition.
Scorsese utilise le travelling compensé (travelling avant
+ zoom arrière) pour "extraire" Robinson du décor
et transformer ce combat en défi personnel de Jake contre
lui-même. Cette technique produit une distorsion (08,08bis)
de l’image qui nous fait pénétrer dans l’esprit
de La Motta. Grâce à ce mouvement optique et à
l’éclairage en contre-jour, Sugar Ray Robinson prend
l’apparence d’un démon prêt à
tomber sur sa proie. Le cinéaste prolonge l’attente
(le son n’est qu’un râle sourd et la voix du
commentateur a disparu). La Motta est nimbé par la fumée
dans un plan rapproché (09).
Nous sommes bien entrés dans l’âme tourmentée
du boxeur qui va vivre à l’instant un véritable
enfer qu’il aura néanmoins provoqué et accepté.
Robinson, face caméra, s’élance vers elle
et frappe autant son vis-à-vis que le spectateur grâce
à cette option de mise en scène (10,10bis).
Les coups s’abattent en une succession de plans brefs (11,12,13,14)
avec les bruitages des flashes et les déclics caractéristiques.
Jusqu’au bras de Jake qui s’accroche difficilement
à la corde du ring (15). La corde
sert ici d’implant visuel, plusieurs fois utilisé,
qui aura son importance en fin de séquence. Puis Scorsese
alterne vitesse normale et vitesse lente des coups portés
(16) et des coups reçus (17,18)
afin d’amplifier la violence de cette "mise à
mort". Il coupe sur Vickie assise dans les tribunes (19),
et fait entrer l’histoire du couple La Motta dans l’arène.
S’ensuit une deuxième série de coups, en plans
plus rapprochés, reprenant le même motif que précédemment
(les coups vers la caméra et la présence des cordes)
(20,21,22,23).

Les stigmates font leur apparition sur les jambes (24,29).
Le montage se fait encore plus cut et rapide, et les flashes s’activent
et donnent l’impression d’assister à un orage
(25,26,27,28,30,31,32). Le cinéaste
joue aussi des vitesses d'obturation et mêle plans ralentis
et plans accélérés pour donner encore plus
de bestialité à ce qui apparaît comme un massacre.
Le sang continue de gicler et, Vickie sert de relais à
notre propre incommodité de spectateur devant ce bain de
sang (33). La violence monte encore
d’un cran (34) et après
le court travelling avant qui suit le gant de Robinson vers La
Motta (35), Scorsese utilise maintenant
des cadrages obliques et des plans à la composition déséquilibrée
pour accentuer le sentiment de déperdition et la souffrance
du boxeur italo-américain (36,37,38).
Les gros plans de son visage font délibérément
penser à une douleur autant physique que mystique car c’est
le visage du Christ endolori qui s’impose à nous.
Après une nouvelle série de directs et d’uppercuts
(secondés par un bruitage sourd qui accroît en amplitude
et un son qui rappelle un cri d’animal) (39,40,41,42),
le réalisateur insère un plan dans lequel les coups
sont portés par les flashes des photographes (43),
prolongeant ainsi les effets dévastateurs de la rossée
prise par La Motta et nous rappelant par la même occasion
que l’exécution est publique. La Motta est prêt
pour le coup final (43bis). La scène
va entrer dans une dimension fantastique (on entend le vent sur
la bande-son). Robinson est quasiment décrit comme un monstre
surgi des ténèbres (44),
avec une lumière très contrastée et la présence
de la fumée en arrière-plan, et s’apprête
à donner le coup de grâce (44bis)
à La Motta (45) qui n'attend
que cela.

Le cinéaste poursuit son approche au ralenti sur Robinson,
avec le poing de ce dernier mis en relief par le spot en haut
à gauche du cadre et vers lequel se dirige la caméra
(46). Avant l’impact, il coupe
à nouveau sur une Vicky levant les yeux pour donner corps
à l’appréhension du spectateur, et sans perdre
de vue que La Motta paie aussi pour son attitude obsessionnelle
envers son épouse (47). Le coup
s’abat (48) avec la puissance
apportée par le gros plan et frappe La Motta par derrière
(49). La vraisemblance n’intéresse
pas Scorsese, car la direction du coup n’est pas très
réaliste. Le fait de toucher la nuque fait sortir la tête
du boxeur du cadre, la brutalité de l’action s’en
trouve accentuée. D’ailleurs, l’impact est
comme doublé au montage par un plan qui répète
le coup porté suivant un autre axe caméra (50),
ce qui permet de faire gicler le sang qui va éclabousser
les juges-arbitres de façon volontairement caricaturale
(51). Mais Martin Scorsese ne s’attarde
pas et revient rapidement au drame en montant un plan de Vicky
effondrée (52), dont le mouvement
de tête vers le bas est ingénieusement prolongé
par l’accroupissement de son mari (53)
près des cordes. Depuis l’insertion des plans des
juges-arbitres, le commentaire sportif se refait entendre. La
scène va alors peu à peu retrouver une impression
de réalité. Robinson reprend même le combat
(54) mais l’arbitre va normalement
arrêter le match (54bis). A cet
instant, Scorsese raccorde deux plans en mouvement et au ralenti
: l’affaissement de Jake La Motta dégoulinant de
sang (55) et la bascule en arrière
effectuée par Joey sur son siège devant son poste
de télévision (56), probablement
atteint mais non surpris par la tournure des événements.
La Motta vient également de payer pour sa trahison fraternelle.
Le match reprend son cours avec la victoire de Sugar Ray Robinson
(57). Mais Jake n’est pas tombé.
S’il a perdu la confrontation sur le ring, il a franchi
le mur de la douleur et ne s’est pas effondré sur
son chemin de croix. C’est ce qu’il vient dire à
son adversaire (58). Leur opposition
va se terminer sur des plans en champ / contrechamp (59,
60, 61,62) filmés au ralenti. Le raccord
entre les plans 58 et 59
est assez brutal (les changements d’axe et d’échelle
de plan sont légers). Une dernière fois, nous entrons
donc dans le voyage mental effectué par Jake La Motta,
filmé en vitesse lente quand il s’adresse à
Robinson. Puis l’action reprend son cours à nouveau
(63) et le boxeur regagne son coin, épuisé
(63bis). Après deux plans, sur
Joey (64) qui semble avoir compris ce
qui vient de se jouer, puis le téléviseur, apparaît
alors le plan final. Un long panoramique au ralenti dépasse
négligemment l’entrée sur le ring du présentateur
et Sugar Ray Robinson fêtant sa victoire (65)
pour finir sa course sur la corde supérieure en gros plan
(65bis). De cette corde souillée,
qui fait office de croix (se souvenir des bras tendus du boxeur),
s’écoule le sang du pécheur. (Cette vision
lui a été inspirée par un vrai match de boxe
auquel s'est rendu Scorsese.)
Martin Scorsese confirmera plus tard : « Je pensais
que Jake utiliserait tout ce qu’il trouvait pour se punir,
et tout spécialement sur un ring. Quand il affronte Sugar
Ray Robinson, pourquoi est-ce qu’il encaisse cette volée
le long de quinze rounds ? Jake dit qu’il « s’est
couché » ; c’est peut-être vrai mais
sur l’écran, c’est toute autre chose. Il accepte
la punition pour tout le mal qu’il pense avoir fait. »
(7) Le metteur en
scène raccorde ensuite sur la séquence prenant place
à Miami en 1956, dans laquelle nous voyons un Jake La Motta
au milieu de ses richesses. Devenu gras du bide, il se prélasse
au bord de la piscine de sa grande propriété entouré
de sa petite famille, et répond aux interviews des journalistes.
Les flashes agressifs sont toujours présents, le combat
n’est pas encore terminé...
(Dans cette courte analyse de scène, seul a été
mentionné le nom de Martin Scorsese pour des raisons de
simplicité. Il va de soi que l’apport de Thelma Schoonmaker
au montage du film fut déterminant, même si elle
reconnaît que la séquence doit presque tout au réalisateur
en raison de son storyboard pointilleux. Elle officiera ici pour
la première fois en tant que chef monteuse. Suite à
Raging Bull, elle deviendra la fidèle
collaboratrice de Scorsese.)
L’APRES-MATCH
Pour
Martin Scorsese, le personnage de La Motta ne peut atteindre le
salut de l’âme et la Rédemption qu’en
ayant tout perdu. Le combat final contre Robinson était
une étape essentielle mais non suffisante pour arriver
au but. Le parcours de Jake La Motta donne l’occasion au
cinéaste d’exprimer une autre obsession personnelle,
liée d’abord au spectacle, puis aux jeux de miroir
pour des hommes qui ne peuvent s’accepter tels qu’ils
sont avant de pouvoir contrôler l’image qu’ils
projettent et dont ils ont honte. Jake multiplie les erreurs et
les maladresses. Il a choisi la voie du show business et a acheté
un club dans lequel il se livre à des numéros de
comédie. Toujours dominé par son sentiment autodestructeur,
il va être conduit à commettre les mêmes erreurs.
Sur le ring comme sur scène, la loi est la même.
C’est ce que fait comprendre Scorsese au tout début
de Raging Bull, quand il raccorde la première
scène se déroulant en 1964, dans la loge où
La Motta répète son texte, avec la scène
suivante en 1944 pour son premier combat.
Le
raccord se fait sur un coup de poing et avec la réplique
concluant le monologue de Jake : « That’s entertainment
! » Son inconscience et sa non maîtrise de soi
vont l’amener à se séparer de sa famille et
perdre sa fortune. En 1957, La Motta est emprisonné pour
une affaire de mœurs. C’est la scène choisie
par Scorsese pour donner une finalité à son cheminement
intérieur. La Motta est enfermé dans sa cellule
et cogne durement et inlassablement l’une des enceintes
avec ses poings nus en hurlant sa douleur ; il fracasse sa tête
et ses mains contre le mur de la prison. Il filme son personnage
dans l’obscurité de manière très expressionniste,
seulement éclairé par une source lumineuse provenant
du ciel, une sorte de lumière divine qui vient effleurer
la peau de La Motta dont on n’aperçoit que le bras
et l’épaule, une fois son excès de violence
autodestructrice terminé. Parvenu au fond du trou, il est
enfin touché par la grâce même s’il ne
le sait pas encore, ruminant sa douleur. On le voit ensuite remonter
la pente. Il reprend son numéro
de
cabaret dans un club new-yorkais minable qui va marquer son retour
à la scène, retrouve son frère dans la rue
et tombe littéralement dans ses bras sans craindre les
effusions de sentiments. On le retrouve enfin en 1964 dans une
loge de théâtre dans lequel il répète
un numéro bien rôdé : Scorsese a choisi de
lui faire réciter un dialogue de Sur les quais
(1954) d’Elia Kazan. La mise en abîme initiée
par le cinéaste et Robert De Niro est vertigineuse : «
On était donc sur cette île, Bob et moi, à
nous regarder dans le blanc des yeux et il m’a dit que c’était
Sur les quais notre imaginaire, pas Shakespeare
; alors, pourquoi ne pas s’en servir ? J’ai fait remarquer
que ça reviendrait à ce que De Niro joue Jake la
Motta jouant Brando, lequel jouerait Terry Malone ! La seule façon
d’atteindre notre but, c’était de le faire
tellement froid qu’on puisse se concentrer sur les mots
et qu’à la fin, on sente qu’il parvient à
cette espèce de paix intérieure, quand il est devant
sa glace. (…) Quand il dit devant son miroir : « C’était
toi, Charly », est-ce qu’il joue son frère
ou est-ce qu’il se fait des reproches. Ça m’a
beaucoup perturbé.» (8)
Les
personnages des films de Martin Scorsese se retrouvent souvent
à s’observer dans un miroir, devant lequel ils s’invectivent,
laissent libre cours à leurs névroses et cherchent
à recomposer les différentes facettes d’une
personnalité tiraillée entre leurs aspirations les
plus nobles et l’aliénation du monde extérieur.
Dès 1967 avec son court métrage The Big
Shave, Scorsese décrivait un jeune homme qui se
rasait méthodiquement devant sa glace, finissait par se
couper profondément et continuait à faire couler
son sang comme si de rien n’était. Le rapport à
l’image projetée de son être, la violence purificatrice
et le sentiment autodestructeur jettent les bases d’un univers
filmique qui se répercutent de film en film. Le Travis
Bickle de Taxi
Driver (1976), le Rupert Pupkin de La Valse
des pantins (1983) et donc Jake La Motta obéissent
à ce type de description. Dans Raging Bull,
on rencontre plusieurs fois Jake devant son reflet. L’acception
de son moi intérieur s’accomplit sur le tard, lorsqu’on
le voit répéter son texte face au miroir de sa loge
puis donner des coups dans le vide pour s’encourager. La
Motta a su convertir la violence qui le tenaillait en expression
artistique, même sur un ton minimal, et peut se regarder
en face sans céder à ses angoisses, là même
où Travis Bickle échouait et se préparait
à déclencher une apocalypse de feu en se métamorphosant
en guerrier sanguinaire et en s’armant plus que de raison.
Raging Bull s’achève sur une citation
de L’Evangile de Jésus Christ selon St Jean.
Celle-ci concerne autant Jake La Motta que Scorsese, qui dédie
son film à son professeur de cinéma et ami Haig
Manoogian, disparu avant la fin du montage, qui lui a ouvert les
yeux sur ses possibilités : « Pour la seconde
fois, les pharisiens convoquèrent l'homme qui avait été
aveugle, et ils lui dirent : « Rends gloire à Dieu
! Nous savons, nous, que cet homme est un pécheur. »
Il répondit : « Est-ce un pécheur ? Je n'en
sais rien ; mais il y a une chose que je sais : j'étais
aveugle, et maintenant je vois. »
Raging Bull marque une seconde naissance pour
Martin Scorsese en même temps qu’une étape
essentielle dans sa carrière. Le réalisateur et
son personnage suivent un chemin parallèle qui aboutit
à un réel exercice de libération. Sans même
prendre en considération cet élément personnel
qui a engagé Scorsese à transcender son sujet, on
ne peut nier l’évidence : cette œuvre, aussi
bouleversante par sa beauté visuelle qu’impressionnante
par sa brutalité, atteint une forme de perfection stylistique
jamais prise en défaut. L’artiste a atteint une maturité
qui ne l’a plus quitté depuis ; sûr de ses
effets et des ses expérimentations, conscient de la puissance
évocatrice de sa mise en scène, Martin Scorsese
est entré de plein pied dans le panthéon des cinéastes
qui comptent. Et Raging Bull n’est pas
prêt de descendre du piédestal où les professionnels
du cinéma et les cinéphiles l’ont fort justement
installé.
1. Scorsese par Scorsese,
David Thompson et Ian Christie, Editions Cahier du Cinéma.
2. Ibid.
3. Pacino / De Niro - Regards croisés, Michel
Cieutat et Christian Viviani, Dreamland éditions.
4. Scorsese par Scorsese, David Thompson et Ian Christie,
Editions Cahier du Cinéma.
5. Ibid.
6. Ibid.
7. Ibid.
8. Ibid.