Sam
Peckinpah est mort peu de temps après la fin du tournage
du Convoi. Ou presque. C’est à peu près
l’opinion des producteurs hollywoodiens en cette fin des années
70, tant le réalisateur traîne une réputation
d’épave. Sitôt son dernier film en boîte,
Peckinpah rejoint le Mexique et retombe dans les excès d’alcools
et de cocaïne, passant la majeure partie de son temps dans les
bordels où il lui arrive de refuser de rémunérer
les prostituées. Lors des rares moments où son esprit
est à peu près clair, il s’aventure à ébaucher
des projets de films - The Door in the Jungle, une
sorte de remake du Trésor
de la Sierra Madre à ce qu’on dit -, et
même à envisager la création d’une maison
de production indépendante. Mais les financiers n’ont
pas confiance et hésitent à s’engager. Peckinpah
reprend alors le chemin des Etats-Unis, et s’installe dans une
cabane construite sur un terrain acheté à Warren Oates.
Les choses continuent ainsi, jusqu’au 15 Mai 1979. Peckinpah
est alors frappé par une crise cardiaque. Après la pose
d’un stimulateur et quelques semaines de repos, il est contraint
à la désintoxication. Soutenu par quelques amis, le
cinéaste est encore très faible. Il se voit même
contraint de refuser le poste de réalisateur de deuxième
équipe que son admirateur Michael Cimino lui offrait sur le
tournage de La Porte du Paradis. C’est pourtant
l’une des rares fois où Hollywood pensera à faire
appel à ses services durant cette période, marquée
par le décès de nombreux proches du cinéaste
: Jerry Fielding, Warren Oates, Steve McQueen, ... ainsi que par l’instabilité
sentimentale - il se sépare de Marcy Blueher un mois seulement
après leur mariage.
Les
projets qu’on lui soumet ne sont en effet pas légion.
En 1980, Albert Ruddy lui fait lire un vieux scénario de John
Milius intitulé The Texans, l’histoire
d’un fils de PDG texan conduisant un troupeau afin de prouver
sa valeur à son père. Peckinpah doit réécrire
le script, en échange de la promesse de réaliser le
film. Il envisage d’engager William Holden. Mais ses prises
de cocaïne effrénées l’empêchent de
travailler correctement, et il rend son second jet avec six mois de
retard. Le contrat est rompu. En 1981, il a l’occasion de travailler
pour United Artists sur l’adaptation d’un roman d’Elmore
Leonard, City Primeval. Dans cette optique, il parvient à
réduire sa consommation d’alcool et de drogue. Mais ce
projet sera annulé lors du rachat de la United Artists par
la MGM. Sa seule activité concrète sera de diriger la
seconde équipe de Jinxed, réalisé
par son vieux complice Don Siegel, pour lequel il tourne la quasi-totalité
des séquences d’action. La carrière de Sam Peckinpah
est alors dans une totale impasse.
'‘Je suis une pute. Je fais ce qu’on
me dit de faire. Mais je suis une excellente pute’. (1)
Peter
Davis et William Panzer possèdent les droits d’un roman
de Robert Ludlum, Le Week-end Osterman. A la recherche d’un
metteur en scène capable de le porter à l’écran,
ils se laissent convaincre par Martin Baum d’engager Sam Peckinpah,
celui-ci se portant garant de l’efficacité retrouvée
du cinéaste. Mais les conditions sont draconiennes : outre
qu’il ne peut toucher au scénario, il n’a aucun
pouvoir sur le casting, Dennis Hopper, John Hurt, Rutger Hauer et
Burt Lancaster ayant déjà été engagés.
La production impose également son monteur, David Rollins.
Peckinpah ne peut donc s’adjoindre les services de Lou Lombardo,
mais obtient le droit de retravailler avec John Coquillon, déjà
responsable de la photographie de Pat Garrett et Billy the
Kid,
Les Chiens de Paille et Croix de Fer.
Les prises de vue commencent très rapidement à l’automne
1982, dans une villa louée au chanteur Robert Taylor. Le mauvais
temps entraîne bien quelques retards lors des séquences
en extérieur, occasionnant des tensions avec la production
- fait dont Peckinpah est depuis toujours coutumier- mais le tournage
se termine sans trop de problèmes. C’est en revanche
lors du montage que les difficultés vont se révéler
: la volonté du réalisateur de montrer un univers chaotique
va à l’encontre du souhait de la production, qui souhaite
obtenir un simple thriller bien ficelé. Bouleversé par
le décès de sa mère, Peckinpah se remet à
boire. Il achève le montage, mais celui-ci est ensuite confié
à David Rawlins qui coupe plusieurs minutes et remonte certaines
séquences. Mais le matériel filmé par Peckinpah
est difficilement charcutable - et l’époque n’est
pas encore aux
scènes
retournées. La production ne peut guère que modifier
la séquence d’ouverture et raccourcir la scène
de masturbation de l’épouse de Fassett. Contrairement
aux rumeurs, le film a semble-t-il été bien moins charcuté
que Major Dundee ou Pat Garrett et Billy
le Kid.
Osterman Week-end est mal accueilli
à peu près partout par la critique et le public, sauf
en Europe. Le film est jugé confus et décevant au regard
de l’œuvre de Peckinpah. Ce dernier s’en remet difficilement
; pour reprendre les termes de son avocat Joe Swindlehurst, ‘il
buvait au point de mettre sa santé en danger. J’avais
l’impression qu’il n’en avait plus pour longtemps.
Il vieillissait, il manquait d’argent. Le film qu’il venait
de réaliser n’allait pas rencontrer de succès
et il le savait probablement.’ (2) Il ne tournera dès
lors pratiquement plus, même après avoir réussi
à freiner à nouveau sa consommation d’alcool.
Il met en scène deux clips de Julian Lennon, mais le projet
de documentaire est vite annulé. Pourtant, un nouveau projet
fera une apparition miraculeuse. Amateur de longue date du cinéaste,
Stephen King lui fait parvenir un scénario original traitant
de fantômes venus hanter les vivants intitulé The
Shotgunners. Un thème cher à Peckinpah. Leur
rencontre se passe bien, et le réalisateur se met au travail
sur le script. Le 27 Décembre 1984, il est victime d’une
embolie pulmonaire, et décède le lendemain. Il n’avait
pas 60 ans. Ses cendres seront dispersées dans l’Océan
Pacifique.
Aujourd’hui
encore, Osterman Week-end a mauvaise presse. Même
au sein des amateurs de Peckinpah, il fait figure de vilain petit
canard, de ratage de fin de carrière, de film impersonnel et
bâclé. Il comporte néanmoins de nombreuses qualités,
et s’intègre bien mieux qu’on pourrait le penser
dans sa filmographie. La technologie moderne ne faisant auparavant
que des apparitions ponctuelles dans ses films : c’était
par exemple l’automobile croisée dans La
Horde Sauvage, qui annonçait la fin d’une
époque et de ses protagonistes - et de façon encore
plus radicale dans La Ballade de Cable Hogue puisqu’elle
causait la mort du personnage principal. Dans Osterman Week-end,
la technologie est omniprésente sous sa forme la plus commune,
la télévision - ‘Une drogue’, comme
le dit Fassett. Les premiers plans du film représentent d’ailleurs
le meurtre de la femme de Fassett filmé par un circuit de télésurveillance.
Du moins en apparence, car on se rend très vite compte que
ces images sont montées comme une séquence de cinéma
découpée, au lieu du plan séquence à cadrage
fixe que l’on serait en droit d’attendre - procédé
déjà utilisé entre autres par Brian De Palma
dans
Phantom of the Paradise. Le
message
est clair : Peckinpah va insidieusement injecter l’art cinématographique
dans un produit contaminé par l’esthétique télévisuelle,
désignée comme l’ennemi, ainsi qu’en témoigne
le dernier plan montrant le studio de télévision vide.
Cette technologie omniprésente a néanmoins ses limites,
et Peckinpah n’omet jamais de lui opposer une résistance
bien traditionnelle, empreinte de l’esprit du Vieil Ouest. Ainsi,
face aux fusils à visée infrarouge des assaillants,
on oppose arcs et arbalètes traditionnels. De même, le
combat à mains nues n’est pas oublié - Osterman
mettant à mal son professeur de karaté dans une salle
plongée dans l’obscurité. Là est sans doute
la clef d’Osterman Week-end : tenter de retourner
un matériau déjà existant sur lequel on n’a
aucune prise, et coûte que coûte s’efforcer de lui
apposer sa marque de fabrique. Et force est de constater que le style
de Peckinpah est bien présent, même s’il peine
à s’imposer sur la longueur du film. Et si l’intrigue
évoque souvent Killer Elite, on pourrait dire
que le film dont Osterman Week-end se rapproche le
plus est sans doute Les
Chiens de Paille : même habitation isolée,
même retour de la violence primale sous le vernis de la civilisation,
jusqu’à la découverte du chien, qui rappelle le
chat pendu dans l’armoire… à ceci près que
cette fois il s’agit d’une supercherie. On est là
encore dans un univers d’apparences.
Si
Osterman Week-end ne saurait être considéré
comme l’égal de La
Horde Sauvage ou Croix de Fer, il serait
tout aussi absurde de n’y voir qu’un simple ratage de
fin de carrière. Il est au contraire passionnant de voir un
réalisateur revenir sur les plateaux après une longue
absence et se confronter à un univers qui n’est pas le
sien. Ainsi, aucun des jeunes acteurs ne fait partie de ses interprètes
habituels, et pourtant leur talent apporte beaucoup au film, notamment
John Hurt qui campe là un personnage particulièrement
retord et ambigu. Et si l’intrigue peut sembler confuse, n’est-elle
pas en fait représentative d’une époque cinématographique
dans laquelle Sam Peckinpah ne se reconnaissait plus, à l’instar
de Pike Bishop et les siens, perdus dans un monde où les valeurs
et les règles étaient autres. Il faut donc prendre Osterman
Week-end comme un chant du cygne désabusé et
jouissif à la fois, dernier feu d’un des plus grands
cinéastes de son temps.
(1) Sam Peckinpah, dans une interview donnée au magazine Playboy,
1972.
(2) Bloody Sam, page 357.